ANGELICA KAUFMANN
peindre les ruines. Il habita dans le cœur d' Angelica, ainsi qu'un pèlerin archéologue et philosophe, au sein d'un paysage dévasté.
Les deux époux allèrent demander à la beauté romaine de leur refaire un bonheur. La gloire fit tout son possible pour consoler la pauvre Muse saignante. Angelica eut un atelier où vinrent poser d'illustres modèles et un salon que fréquentèrent tous les idéalistes de l'Europe. Gœthe y parut, lorsqu'il s'enfuit de Weimar pour venir prendre à Rome un bain de soleil. Il retrouvait, chez la belle Suissesse italianisée, cette colonie d'Allemands en rupture de germanisme, Meyer, Moritz, Tischbein, tous épris d'héroïsme et de lumière. Angelica promena Gœthe parmi les chefsd'œuvre, à peu près comme Corinne guide Oswald, en sibylle dionysienne et pédagogique. Elle le conduisait à la Farnésine, et tous deux rêvaient longuement sur le mythe de Psyché. Ils allaient admirer, au palazzo Barberini, un tableau de Léonard, que nous savons maintenant, pauvres gens informés que nous sommes, ne pas être de Léonard, et qui suffisait à leur extase. « Il est fort agréable, note Gœthe dans son Journal, de voir des tableaux avec Angélique, parce que son œil est très exercé et sa connaissance du métier très grande. Avec cela, elle est très sensible à tout ce qui est beau,vrai et tendre, et d'une incroyable modestie. »
Le soir, Gœthe lisait son Iphigénie à ses amis romains. « L'âme tendre d'Angélique a été vivement touchée par cette pièce. » A quoi et à qui pensait-elle lorsque le poète de Weimar lisait ce passage : « Mon cœur saignant ne peut guérir. Dans ma jeunesse, je fus frappée d'une malédiction étrangère qui me sépara des objets de mon amour et rompit d'une main de fer les beaux liens qui m'enlaçaient. Je ne sentirai plus jamais le charme de la vie renaître et refleurir dans mon sein ? » Entre les colonnes d'un temple
dorique, une ombre criminelle et faussement suédoise se détachait implacablement. Cependant, l'excellent Zucchi assistait, sans malice, à cette cruelle évocation. « M. Zucchi lui-même, dit Goethe, avait voulu en être, parce que c'était le désir de sa femme. » Il mourut avant Angelica, ce brave mari consolateur. Sa veuve connut la misère et la supporta joliment. Lorsqu'elle disparut à son tour, toute l'Europe artistique prit le deuil ; ainsi qu'aux funérailles do Raphaël, deux tableaux d'Angelica Kaufmann furent portés derrière son cercueil.
Il est absolument sans intérêt de se demander si elle avait du talent. Contentons-nous de savoir que ses contemporains lui trouvèrent du génie. Un critique moderne a dit de la peinture d'Angelica « qu'elle laissait à désirer quant au dessin et quant au coloris. » Mieux vaut relire ces lignes d'un de ses premiers biographes : « Angélique était quelquefois dans le cas d'être critiquée pour le dessin. Elle évitait d'introduire des figures en raccourci. Quand elle y était forcée, elle le faisait avec intelligence. » Voilà le langage de l'équité. A défaut du dessin, peut-être aussi de ia couleur, Angelica eut le désir religieux du style. Elle a stylisé jusqu'au « colin-maillard », qu'elle imaginait joué par des vestales. Ses aspirations étaient situées sur les hauteurs. Il nous faudrait son point de vue pour la bien juger. Ah ! qu'il est donc douloureux de fouiller dans l'armoire où sont reléguées les parures de la beauté d'autrefois l Au moins, la princesse du conte n'avait-elle qu'une seule robe « couleur du temps ». La beauté a mis, à travers les siècles, des milliers de robes aux nuances des saisons. Sous les atours dont l'habillait Angelica Kaufmann, elle parut irrésistible aux yeux de Goethe.