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UNE FIANCÉE DE MONSIEUR INGRES

Les sculpteurs des monuments commémoratifs se documentent d'aprèsle dernier portrait du personnage qu'ils ont mission d'immortaliser. Aussi, lorsqu'un homme célèbre meurt plein d'années, est-ce le plus souvent une figure de vieillard qui s'impose au commun souvenir. Le bronze d'Etex, au Grand- Rond de Montauban, nous montre Ingres tel qu'un vieux monsieur d'une redoutable majesté. Bien que drapé à la romaine, ce magnifique aïeul porte la date de 1867 à laquelle Ingres trépassa. C'est le sénateur du second Empire, membre omnipotent de l'Institut, qui siège aux pieds d'Homère. L'image, ainsi comprise, ne mar>que ni de grandeur, ni de vérité. Cette statue d'Ingres intimide la foule. Faire peur aux passants n'était pas pour déplaire à ce rude magistrat de l'art sévère. La bouche de bronze est prête à lancer encore la formule : « Allez, la tête levée vers le ciel, au lieu de la courber vers la terre, comme les porcs qui cherchent dans la boue. »

Mais il a eu vingt ans, cet ancêtre !

Qu'a-t-elle été, cette vingtième année du père Ingres ? Un des historiens les plus curieux, les plus pieux aussi de la vie du maître, M. Henry Lapauze, nous révèle un coin d'idylle dans cette jeunesse farouche. Les deux chapitres de cette histoire ignorée, que vient de publier la Revue des Deux Mondes, portent ce titre significatif : le Roman d'amour de Mon-

sieur Ingres. Les mots sont choisis à dessein. Il y eut roman, il y eut amour ; il y eut aussi et surtout « Monsieur », c'est-à-dire un moi masculin, maître de lui-même, qu'un vœu jaloux rendit capable de cruauté.

Allons revoir, au Louvre, un des dessins du legs Coutan : la Famille Forestier. Une jeune fille, debout entre son père et sa mère, appuie la main gauche sur un clavecin. Quelle parole sort de toutes les bouches féminines devant cette effigie de vierge sage ? « Elle n'est point belle ! » Affublée d'une robe infiniment chaste, avec des bandeaux plats sur un front triste, la pauvrette essaye de ne point déplaire. Deux grands yeux profonds dévorent le maigre visage résigné. Ces yeux-là ont été créés pour les larmes. La main droite tient un mouchoir. Stéphane Mallarmé disait : « Le mot mouchoir est une des hontes de la languo. N'oublions jamais qu'un morceau de linge dovient sacré quand il a recueilli de la douleur. Les poètes doivent toujoursdire: unpleuroir. » Est-ce une intuition de génie qui fit placer par Ingres, au centre de cette socne de paix familiale, le pleuroir de Julie Forestier ?

Pauvre petite Ariane bourgeoise au regard de victime, quel mauvais caprice eut le sort de vous faire rencontrer un immortel ? Ils étaient tranquillement installés dans l'obscur bonheur des âmes moyennes, ces Forestier, le père, un honorable juge suppléant, la maman discrète ménagère, la fillette promise à d'humbles joies ; et voici que pénètre au paisible salon de l'hôtel Bouillon un éphèbe païen, descendu de l'Olympe parle coche deMontauban,qui vient d'obtenir le prix de Rome. Dominique s'assied devant le clavecin de Julie ; une sonate de Mozart les fait soupirer ensemble. Julie commet son premier crime ; elle écrit en cachette à celui qui l'a troublée : « Je regarde comme indispensable de mettre maman au fait de

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