UNE FIANCÉE DE MONSIEUR INGRE
ce secret qu'il m'a déjà trop coûté de lui celer jusqu'à présent. » Et comme le jeune peintre est honnête homme, il se laisse fiancer, selon toutes les règles des accordantes innocentes, à cette enfant qu'il croit aimer. Et puis les fiançailles se prolongent. Julie sait que son futur mari doit partir pour Rome. L'Etat fait attendre deux ou trois ans l'heure du départ. Enfin l'ordre arrive ; on pleure, on s'embrasse, et Dominique Ingres s'en va, un bouquet et un anneau sur le cœur, au pays de la gloire et de l'oubli.
Pour comprendre le douloureux malentendu qui avait accouplé ces deux êtres pour les désunir fatalement, il faut rapprocher de la chétive fillette du dessin de la Famille Forestier le portrait d'Ingres à vingtquatre ans, peint par lui-même en 1804. Il y est terriblement beau, avec l'air d'un jeune moine irrité. C'était à ce cénobite enivré d'orgueil que le courrier de France apportait les gentilles mélancolies de la fiancée lointaine, et dans le même paquet les tatillonnes doléances du papa Forestier, déjà très beau-père. Cependant, sur le chevalet de l'atelier de San-Gaetano, s'ébauchait la rivale de la plaintive J ulie, l'Anadyomène ignorante des pleurs. La petite fiancée du quai Malaquais, c'était la prose, parlant avec la voix de ce Paris que l'exilé volontaire avait pris en haine. Ce murmure de tendresse peureuse était mêlé aux bruits d'injustice qui venaient, de la ville ingrate, insulter les premières audaces du novateur. L'ensorceleuse Rome recommençait pour Ingres les enchantements qui jadis lui avaient livré Poussin tout entier. « J'ai Paris en horreur; il est le théâtre de ma misère, plein de mes ennemis qui ne cherchent qu'à me perdre. J'aime mieux mourir ici de misère, s'il le faut, que de vivre à Paris, au milieu d'une forêt d'assassins et de voleurs. » Dans cet ouragan de colère, le souvenir de Julio fut emporté comme un brin d'herbe.
Ingros rompit, durement, avec des mots d'excuse que démentait le large soupir d'une âme délivrée.
Ils sont beaux tous deux, lui dans sa cruauté sacerdotale, elle à jamais livrée aux larmes. Ceux qui connurent Julie Forestier en cheveux blancs, inconsolable et vaine d'un tel veuvage, l'ont entendue dire : « Lorsqu'on a eu l'honneur d'être la fiancée d'Ingres, on ne se marie pas ! » Que n'est-elle restée sur cette parole d'amertume douce et de fière pudeur ? Les chercheurs de documents ont d'implacables curiosités. M. Henry Lapauze est parvenu à découvrir que l'Ariane d'Ingres s'est vengée. Oh ! sans férocité, mais de la manière que nous aimons le moins, nous autres noircisseurs de papier, en mettant du noir sur des feuilles blanches. La petite bouche qui s'efforce de sourire sur le dessin du Louvre n'a pas crié ; mais la main qui serre le chiffon de batiste l'a laissé tomber pour prendre une plume. Un cahier de dix-huit feuillets a reçu la confidence du cœur sacrifié. Et ce qui nous gâterait un peu cette charmante personne, à qui seyait si bien le silence, il s'exhale de ces pages comme une odeur de littérature. Nous aimerions Julie confiant à un carnet caché sous sa guimpe de vagues murmures de tristesse. Hélas ! elle a composé ! C'est une nouvelle, dans le style Genlis, que Julie Forestier a voulu écrire, sous le titre : Emma ou la Fiancée. Il y a là-dedans jusqu'à de la psychologie. L'ingrat est appelé « Auguste d'Egreville ». Ingres devient noble, il reçoit la particule, comme il convient aux héros des scélératesses d'amour. Emma tient, à établir qu'Auguste demeura « bourrelé de remords ». On sait qu'Ingres se maria, le plus raisonnablement du inonde, et fut, à deux reprises, un parfait professionnel du bonheur conjugal. Mais ne sommes-nous pas vraiment des gens bien injustes en reprochant à Mlle Forestier d'avoir fait un peu de littérature, nous ne voulons pas dire un