‹ Dames d'autrefoisChapitre 6 sur 57 · MARIE D'ARAGON · texte numérisé non relu

MARIE D'ARAGON

tous avons rencontré hier un vieil habitué du Loui vie devant une cimaise du Salon carré. Il était revenu dans ce lieu illustre un peu pour voir delà peinture, et aussi pour s'assurer si quelque ingénieux mystificateur n'avait pas cru devoir déplacer nuitamment les Noces de Cana. La grande page décorative de Véronèse est toujours à sa place coutumière. -Mais en face du pompeux chef-d'œuvre, nous avons retrouvé avec joie une autre merveille d'art vénitien, celle-là plus intime, dont nous étions privés depuis plusieurs mois. L'Allégorie matrimoniale do Titien vient de reparaître, en recevant les honneurs du Salon carré. Il 'nous souvient de la lèpre hideuse qui la défigurait naguère; le temps lui était injurieux et cruel. Il n'est pas de plus périlleuse aventure que le traitement d'un tableau menacé de périr. Il y eut, à une époque reculée, des médecins d'œuvres d'art aussi redoutables que pouvaient l'être, au temps de Molière, les apothicaires du roi. Certaines de leurs interventions ont ressemblé à des assassinats. À ces opérateurs d'une ignorance audacieuse a succédé un prudent conseil d'hygiénistes. La dernière cure de ces sages praticiens leur fait grand honneur: ie tableau de Titien, ce glorieux malade, sort de leurs mains parfaitement guéri.

Le vieil habitué se réjouissait de cette résurrection tout autant que d'une acquisition nouvelle.

Parmi toutes les belles personnes qui habitent ce Louvre où il y a tant de daines merveilleuses, il n'en est pas de plus adorable que la compagne du marquis d'Avalos. Hier encore d'affreuses taches de rouille outrageaient l'or fluide de ses bras. De pieuses mains amies viennent d'effacer discrètement ces souillures. Cela s'est fait sans bruit, ainsi qu'il convipnt à une bonne action.

Notre ami nous contait l'histoire de ce tableau et celle aussi de ces deux époux dont Titien a immortalisé le bonheur. Le peintre venait d'être élu par l'Empereur Charles portraitiste de l'héroïsme et de la beauté; les femmes et les capitaines ne voulaient poser que devant lui. Alphonse d'Avalos, marquis de] Vasto, allait partir pour combattre l'infidèle. C'était un sauvage batailleur ; l'espoir de tuer beaucoup de Turcs le remplissait d'aise. Mais avant de quitter la plus douce des femmes et la plus captivante, il désirait faire éterniser l'instant des adieux par le peintre de la volupté tranquille. Titien, accablé de commandes, traitait de haut la clientèle. Mais le marquis, soldat doublé d'un politique, connaissait le pouvoir de la presse. Il prit pour intermédiaire entre lui et l'artiste l'ancêtre de la critique d'art intéressée. L'Arétin décida Titien : c'est ainsi que nous devons l'image do la félicité conjugale à l'intervention du pire des ruffians.

Il semble avoir du regret, cet Alphonse d'Avalos, et sa tristesse s'explique. On a beau être un belliqueux seigneur, pour les routiers un chef implacable et pour les peuples un exacteur sans scrupules, on ne quitte une blonde comme celle-là qu'avec mélancolie. Cette mélancolie, Titien, mieux que personne, pouvait la comprendre. Ce modèle féminin réalisait, en chair palpitante, son idéal de grâce paisible. Belle à miracle, avec ses bandeaux crespe-

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