LA VRAIE ELVIRE
O poète, je parlerai volontiers à ces deux qui vont ensemble et qui paraissent si légers au vent ! » — Mais lui : « Attends qu'ils soient plus près de nous. Prie-les alors, au nom de cet amour qui les emporte. »
Nous aussi, avec la même curiosité que Dante et moins de fière pudeur, nous demandons aux amants illustres de dire leur secret : « O âmes en peine, venez nous parler. » Que de Francescas ont été sommées ainsi de répondre à la question du vieux poète ! « Quels doux pensers vous ont conduites au douloureux passage ? » Dante interrogeait ; nous interwievons. L'historien moderne pousse le zèle jusqu'à la violation des tombeaux. Il faut à tout prix remplacer par du vrai la grâce des légendes. Que gagnons-nous à arracher aux sépultures quelques misérables lambeaux de certitude ? Est-il donc si précieux de livrer à l'impiété des vivants les cendres d'un souvenir profané ?
Jadis on ne savait rien de ce fantôme voilé que le plus poète de nos poètes appelait Elvire. Il était permis de supposer que la chanteuse du Lac n'avait pas eu d'existence mortelle et que sa seule vie avait été la vie du rêve. Qui osa, le premier, traîner à la lumière du grand jour cette créature humaine ? Hélas! ce fut une des fautes de Lamartine. Le chanteur a parlé. Pourquoi ? Il écrivit Raphaël, peut-être d'abord pour lui seul, pour savourer l'intime joie d'un pur souvenir. A peine venait-il de tracer les dernières lignes de ce livre interdit au vulgaire, qu'un coup du sort fit de lui, pour un instant, l'homme de la foule. L'amant
d'Elvire vit la France à ses pieds. Il pensa revivre la fable d'Orphée dompteur des fauves. Ce fut le songe le plus enivrant, le plus fou, et bientôt aussi le plus décevant et le plus cruel qu'ait osé un poète ici-bas. On sait quel lendemain d'amertumo suivit cette débauche de gloire. Il fallut que le charmeur de monstres se déshabituât de l'applaudissement. Une rude voix avait vociféré ce blasphème : « Assez de lyre ! » Le grand ambitieux s'entendait dire par les mille bouches de l'ingratitude : « Tu n'es qu'un poète ! » Alors cette âme désabusée, tombée de si haut, et qui sait ? peut-être rongée de remords, s'alla purifier des souillures de la politique en se plongeant, comme dans une eau lustrale, au fond du passé. Le manuscrit de Raphaël était toujours là, sur la table de travail trop longtemps quittée. Un héros, après l'avoir relu, l'aurait brûlé. Mais l'habitude était prise par le triomphateur vaincu d'avoir la foule pour confidente. Comme un dernier sacrifice, comme un défi de plus à l'oubli, Lamartine livra son cœur.
Il voulut crier à ce peuplo qui l'abandonnait que l'ombre d'une femme le consolait dans sa disgrâce et que nul homme n'avait été plus épcrdument, plus sûrement aimé. Un mauvais sourire accueillit cette dédaigneuse vengeance de rêveur L'auteur de Raphaël fut accusé H» t'idfiquer d'un secret d'amour. Le publia d'alors avait-il donc des délicatessos aujourd'hui désapprises ? ou bien cette France, dégrisée d'un excès d'espoir ne trouvait-elle plus que des paroles de reproche pour l'enchanteur qu'elle n'écoutait plus ? Etait-il juste d'accyser Lamartine d'indiscrétion, de fatuité, de profanation, car tous ces mots-là se prononcèrent ? Sans doute, il avait révélé la suave aventure et le poème se prolongeait en librairie. Mais que nos pères apportaient donc de pudeur dans les choses de littérature Un charmant