MARIE D'ARAGON
lés, Mario d'Aragon se laisse admirer complaisamment. Son possesseur, en signe de maîtrise,, pose la main sur la place où bat le cœur de l'épouse ; il veut s'assurer une dernière fois que ce cœur fidèle est logé confortablement. Elle, cependant, les yeux noyés dans un chaste rêve, semble une proie heureuse et docile. — Ce marquis était bien marié.
Le méritait-il? Titien a vu et nous fait voir en lui bien des choses qui n'y furent probablement jamais. C'était sans doute un soldat brutal et perfide comme tant d'autres de son temps. Nous ne sommes guère payés pour l'aimer : il est fortement soupçonné d'avoir fait assassiner deux ambassadeurs français. En revanche, nous l'avons vaincu dans la journée de Cérisoles. La veille de l'action, il donna un festin aux dames milanaises et promit de leur amener M. d'Enghien prisonnier ; il avait même préparé deux charrettes pleines de menottes à l'usage des Français destinés aux galères de Charles-Quint. Brantôme, qui ne s'émeut pas facilement, s'indigne de cette vantardise. « Le malheur luy escheut de la battaille de Cérizolles, qui luy noircyst un peu sa blanche réputation, possible par punition divine. »
Bafoué, vaincu, disgracié, Alphonse d'Avalos mourut peu après de honte et de rage. Le veuvage de Marie d'Aragon fut un poème de suave élégance.
Brantôme visita cette veuve incomparable à Naples, alors qu'il accompagnait François de Lorraine, grand-prieur de France. Dans son Discours sur l'amour des dames vieilles, il donne une place d'élite à la marquise de Gouast, « laquelle j'ay veue une très belle dame sur sa dernière saison ». Marie d'Aragon avait alors soixante ans. Sa forme servait encore d'asile à cette beauté dont s'étaient remplis les yeux de Titien. Elle reçut galamment le grand-prieur. « Voilà mes deux filles, lui dit-elle, auxquelles je
commanrîeray, encore qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien, de vous tenir compagnie à la françoise, comme de rire, danser, jouer, causer librement, modestement, honnestement, comme vous faites, à la cour de France. A quoy jem'offrirois volontiers, mais il fascheroit fort à un prince jeune et beau comme vous êtes d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu aymable comme moy. »
Le grand-prieur était du pays de la courtoisie. « Il luy releva aussitost ces mots, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle et que son automne surpassoit tous les printemps et estez qui estoyent en cette salle. » Brantôme remarqua, en observateur, que ce madrigal était goûté par la charmante matrone et lui rendait riant tout le visage.
Cet effronté Gascon devient respectueux pour parler de la marquise de Gouast. Il la revit six ans après. « Je la trouvay qui gardoit le lict, à cause d'un petit feu voilage qu'elle avoit d'un costé de joue. Elle me fit, je vous jure, très bonne chère. Je ne la trouvay que fort peu changée, et encore si belle qu'elle eust bien fait commettre un péché mortel, fust de volonté ou de faict. »
Les cimaises du Salon carré ne sont fréquentées que par des personnes de distinction. On n'y découvrirait pourtant que fort peu de dames capables d'être demeurées désirables à soixante-six ans, et après avoir inspiré Titien, d'intimider Brantôme. Marie d'Aragon, marquise de Gouast, rentrant au palais de la Beauté dans tout l'éclat d'une troisième jeunesse, ce sont les étrennes des amis du Louvre. Et nous sommes mieux partagés encore que Pierre de Bourdeille : elle n'a même pas, cette fois, un petit feu volage à la joue.