LA FAUSTINE DE JOAGHIM DU BELLAY
Les Angevins s'apprêtent à fêter une fois de plus Joachim du Bellay, « pasteur d'éternelle mémoire ». Ils vont aller célébrer leur poète dans son décor natal, près de ce Lire qu'il a chanté en quelques vers où persiste le son des bruits immortels. Ce sera, nous diton, une cérémonie régionale, un peu jalouse et quasi fermée, une joie d'Anjou réservée aux seuls compatriotes de Joachim. Bah ! il se glissera bien parmi les pèlerins, sans parler des Parisiens indignes, quelques Angevins qui seront du Midi. Naguère les félibres se rendirent à Sceaux pour honorer Florian ; Renan les présidait. Il leur parla de la Bretagne adorablement, et ce fut une des journées les plus méridionales du dix-neuvième siècle. En des solennités pareilles, une piété sincère tient lieu d'acte de naissance. L'ombre douce de du Bellay accueillera volontiers aux jardins de la Loire des riverains de tous les fleuves. Lequel de nous n'a pas au fond du cœur un Anjou dont la nostalgie l'obsède et l'enchante ? La fable antique qui hantait l'esprit de Joachim, c'était l'aventure du héros homérique à la recherche de son foyer ; Ulysse a pour compatriotes tous les nomades qui rêvent au retour. Nous sommes tous d'une Ithaque quelconque, ou d'un Lire, réels ou chimériques, vers lesquels nous songeons à revenir. Si, parmi les beaux chanteurs de la Pléiade, du Bellay résiste le mieux à l'oubli, plus victorieusement peut-
être que Ronsard lui-même, n'est-ce pas pour avoir exhalé inoubliablement en sa plainte d'exil le remords de la maison quittée ? La petite fumée bleue que le marin de l'Odyssée demandait à l'horizon, Joachim, captif aux bords du Tibre, ne voyait plus qu'elle au fond de son désir. Et c'est pour cela qu'il demeure amical et consolateur à tous les voyageurs de la vie.
Il s'était fait d'abord une âme livresque et toute de littérature. Il serait resté dans sa gentilhommière, ou dans quelque abbaye, à ciseler des sonnets savants, les allant lire parfois au Louvre, que nous garderions de lui le souvenir d'an artisan de syllabes luxueuses. Il n'eût laissé que de brillants et froids émaux, de ces ouvrages de vitrine qui se meurent lentement aux musées du style. Italianisant, latinisé, ultramontain par attitude, il partit joyeusement pour la terre classique de l'héroïsme et de l'éloquence. 11 emportait au fond de son bagage de théories la vision d'une Italie nourrice de grandeur ; il se hâtait vers Rome, comme vers l'intellectuelle patrie retrouvée. Là seulement, clans l'air des ruines immortelles, se respirerait l'idéal de la Pléiade : « Tu auras en premier lieu les conceptions hautes, grandes et belles, et non traînantes à terre. » Il allait là pour se grandir. Il s'y grandit, mais tout autrement qu'il n'imaginait.
Tous les déboires l'attendaient pour lui refaire un cœur plus large et une sensibilité meilleure. Son illustre cousin, le cardinal Jean, le soumit d'abord à d'odieux emplois. Les premiers enthousiasmes du pèlerin passionné eurent pour geôle un bureau d'intendance. Ce n'était pas une sinécure que le poste de secrétaire d'un prélat politicien et ambitieux. Joachim dut apprendre la comptabilité, s'initier aux manèges de l'intrigue italienne, fréquenter des banquiers fripons, de bas espions, des clercs rusés, des moines avides.