‹ Dames de la RenaissanceChapitre 18 sur 52 · Jlacchiavelli, Discorsi, t · texte numérisé non relu

Jlacchiavelli, Discorsi, t

eût infailliblement effacé la honte, ce trait l’aurait

cou ,ert de gloire; mais l'homme est ainsi fait qu’il ne

sait jamais être bon ni méchant dans l’entière aceen’ tion du mot. » “'-cep-

Alexandre VI n’était qu’un voluptueux superbechez César, l’ambition, passion déjà plus noble prédominait : le père n’en voulait qu’aux jouissance, ce a vie, le fils n’aspirait qu’au pouvoir, et, malheur a qui se trouvait sur son chemin frère ou beaurere, il supprimait tout sans sourciller! Entre temns Lucrèce avait épousé en secondes noces un prince de a maison d Aragon qui régnait à Naples, et, dit-on elle mmait son mari, le duc Alfonse, jeune homme cm dix sept ans et d une beauté rare, quand un brusque revirement des choses renversa ce bonheur domestique.

Alexandre ne se contentait plus d’adorer sa fille il la consu tait en politique et vantait partout le jugement et la présence d’esprit de la nouvelle duchesse deBiselh. A Rome, Lucrèce était une vraie puissance; dame souveraine de Spolète et de Nepi, à la veille de posséder en fief Sermoneta, elle avait un train d’exisence digne du rang qu’elle occupait. De Rome à sa :>nnc ‘ u - e de spolète, elle ne voyageait qu’en somptueuses caravanes, suivie d’une longue file de mulets chargés de coffres. La garde du palais du pape 1 entourait le gouverneur, les cardinaux et les prélats ui faisaient cortege. Au départ comme au retour, le pape assistait a ces triomphantes équipées. Les plus grandes dames et les nobles seigneurs d’Espagne et d Italie rivalisaient de luxe et d’empressement dans ce* cavalcades dont l’appareil royal passionnait la Mlle- Il y avait là cependant quelqu’un que tout ce

bruit importunait, et ce quelqu'un n'était autre que le principal meneur de toutes les révolutions et de tous les crimes du Vatican.

Depuis le 10 août 1498, César Borgia s'était démis de sa dignité de cardinal. Arrêtons-nous un moment à voir comme l'habit séculier sied à sa figure. Une dépêche de l’envoyé de Ferrare va nous renseigner.

« Je visitai avant-hier César dans sa maison du Transtevère, il partait pour la chasse en costume de cavalier : habit de soie, armes à la ceinture, et sur le dos une simple capeline comme en portent les jeunes clercs. Tout en chevauchant côte à côte, nous devisâmes quelque peu et du ton le plus familier. C’est un homme d’un génie supérieur, doué de très grandes manières; il atout à fait l’air d’un fils de prince : avec cela, beaucoup de bonne humeur et de gaieté, toujours en fête. »

Notons l’air jovial, trait particulier d'Alexandre VI, qu'on ressaisit également chez Lucrèce, ce bon rire épanoui des âmes honnêtes, si bien à sa place sur des bouches pures et candides!

César Borgia n’avait qu’un désir, mais frénétique, — étendre partout ses possessions, devenir un puissant prince. Pourquoi rencontrait-il sur son chemin cet Alfonse d’Aragon, le mari de sa sœur, qui l’aimait, aberration étrange et sotte injure aux droits du père et du frère !

Le H juillet de l’an lolO, une scène sanglante se passait sur la place Saint-Pierre : le duc de Biselli,

assailli sur les degrés de la basilique, tombait grièvement blessé aux bras et à la tête. Environ quarante cavaliers étaient apostés là que les meurtriers rejoi- • gnirent s’enfuyant avec eux par la ■porta Pertusa. Alfonse fut transporté à Santa-Maria, son domicile conjugal; d'enquête, il n’y en eut pas l’ombre, er. comme on redoutait quelque tentative d’empoisonnement, le blessé ne prit sa nourriture que des mains de Lucrèce et de sa sœur.

Alexandre avait tout de suite reconnu d’où partait ce nouveau coup. Décidément bon sang ne mentait pas. Peut-être aussi qu’à l’orgueil du père un peu de trouble se mêlait. A force d’admirer son fils César, il en eut peur. Sa crainte cependant ne l’empêcha point de se montrer sympathique au duc Alfonse; il lui j donna seize hommes de garde et vint souvent le visiter. Le duc ne voulait pas mourir de ses blés- \ sures, et de son côté César grommelait :

C est a refaire; chose manquée le jour sera la besogne du soir!

Le 18 août, vers la première heure de la nuit, le jeune prince fut assassiné dans son lit, et le corps immédiatement transporté à Saint-Pierre, où se trouvait au milieu de ses gens le trésorier pontifical François Borgia, fils du pape Calixle. Le médecin du jeune prince et l’infirmier, arrêtés un instant pour la forme, furent aussitôt remis en liberté. Tous nommaient 1 auteur du crime. César, pénétrant à neuf bernes dans la chambre du malade, avait commencé par en éloigner Lucrèce et doua Sancia, et presque aussitôt il appelait Micheletti son capitaine, qui d un bon coup de poignard tranchait le nœud. Infortuné duc! jamais aventure tragique ne tomba plus vite en

LUCRÈCE B0RG1A

oubli- Ce drame horrible s'effaça comme une fantasmagorie, et de l'assassinat du prince Alfonse d'Arao- 0 n. une des plus illustres et des plus touchantes victimes des Borgia, il n’en fut pas plus tenu compte que de la mort d’un palefrenier du Vatican.

Nul accusateur n’élevait la voix; que dis-je? le scélérat se dénonçait lui-même; cynique d'audace, il s'écriait :

J’ai tué celui-là comme j’avais tué 1 autre,

Gandie, mon propre frère.

Et nul homme ne reculait d’horreur devant ce monstre, pas un prêtre ne l'excommuniait, pas un cardinal ne lui marchandait ses révérences. Et les prélats! comment eussent-ils fait pour ne pas le courtiser plus bas que terre, ce puissant coquin dont les mains rouges de sang distribuaient des chapeaux de cardinal au plus offrant, car il fallait au Borgia de l’or immensément pour conquérir la Romagne. Ses condottiers, — des Orsini, des Yitellozzo, des Bentivoglio, — formaient autour de sa personne un étatmajor resplendissant, et le pape équipait à son intention sept cents gendarmes, obtenant, en outre, de a république de Venise qu’elle intervînt pour assurer a ce bien-aimé fils l’appui des seigneurs de Rimini et de Faënza.

Alexandre VI pratiquait à l’endroit des faits accomplis la résignation des belles âmes; qu était-ce après tout qu'un meurtre de plus ou de moin?'. Citerait-il à son tribunal de souverain justiciei ce

César dont le nom seul épouvantait Rome et devant qui lui-même il tremblait déjà? Des accusations, des lamentations, du sentiment, entre Borgia, c’eût été vouloir tenter Dieu et le diable. Pardonner, oublier valait mieux, et puis ce meurtre d'Alfonse d Aragon, fort reprochable assurément en principe, pouvait amener des avantages dans ses conséquences. Lucrèce, par là, redevenait veuve, et la politique de famille allait encore profiter de l’accident: Tu fehx Austria nube!

Lorsqu’en lisant la dépêche de l'ambassadeur vénitien, vous venez de vous représenter les choses comme elles se sont passées, votre esprit reste confondu à l’idée du rôle que Lucrèce joue dans cette tragédie domestique. Son frère, qu'elle n’a que sujet de soupçonner et de Craindre, entre de nuit chez son mari, et sans rien prévoir des sombres desseins du personnage, elle quitte aussitôt la place, emmenant dona Sancia, sa belle-sœur, livrant ainsi la victime à la merci du misérable et de ses estafiers.

On l’attaque, on le tue, elle cependant reste à l’écart, pas un élan pour sauver son époux, pas un cri d’alarme.

Et pourtant elle l’aimait, ce prince d’Aragon, à Rome, et dans leur résidence de Nepi, ils avaient ensemble vécu d’heureux jours dont le souvenir vibrait encore ; mais nous oublions que Lucrèce Borgia ne fut jamais une héroïne, et voilà que nous subissons à notre tour l’influence du préjugé.

Une Médée, cette créature indolente et sans ressort?

un tison embrasé, cette jeune femme qui de sa vie n'eut de passion? ô romantisme, ce sont la de tes coups ! Cœur médiocre, vicié, sinon vicieux, cire molle nue deux ouvriers de Satan pétrissent à leur gre . On dit bien qu’au lendemain du crime son indignation éclata. Eut-elle en effet le courage de se révolter contre le meurtrier, de défendre contre ses tyrans ses droits et sa propre dignité? Est-il vrai, comme on le raconte, quelle osa traiter son frère d'assassin et poursuiv re son père de ses larmes vengeresses? Quoi qu il en soit, César ne devait point tarder à trouver irritante la présence de cette sœur au Yatican. Le pape, toujours empressé d’obéir aux vœux de son fils, et, d’autre part, agacé d’un déploiement de^ tendresse-, posthumes qui réveillait en lui de secrets instincts de jalousie, Alexandre VI engagea Lucrèce à se rendre pour quelque temps dans sa bonne ville de Nepi.

Page 1