CHAPITRE IV
Heures de disgrâce pour Lucrèce. — Retour à Rome. — Double caractère de la Renaissance. — Les caricatures du Pintnriceliio au château Saint-Ange. — Le troisième mari de madame Lucrèce.
C’était une rupture.
« Madame Lucrèce, sage et libérale personne, jouissait naguère de la faveur du pape; à présent, le pape ne l'aime plus. »
Ainsi prononce l’ambassadeur vénitien Polo Capello.
A Xepi, la jeune veuve d’Alfonse d’Aragon allait trouver le paysage le plus conforme à sa triste pensée. Officielle ou non, la douleur ne saurait se mieux loger qu'au sein de cette nature de l’Étrurie volcanique et ravinée, avec ses sombres forêts de chênes, ses crevasses profondes, ses rochers noirs, ses pics abrupts de terre cuite au soleil et ses torrents qui roulent en mugissant au creux des vallées, tandis, que
hauteurs, la clochette des troupeaux et la flûte plaintive des pâtres leur répondent.
Là du moins, madame Lucrèce pouvait librement vaquer à son affliction et pleurer sans réserve ce beau jeune homme que, deux années durant, elle avait appelé son époux. Dieu seul sait combien de temps ce srand deuil se fût prolongé; heureusement César quitta Rome pour aller guerroyer, et Lucrèce y rentra pour ressaisir ses droits de favorite, en attendant quelque prochain hymen.
Lucrèce était bien de sa race; sans avoir 1 imperturbable vitalité de son père, elle tenait de lui ce précieux fonds de belle humeur qu’on nomme la philosophie des bonnes gens, et que les méchans, paraît-il, peuvent également posséder par occasion. Sur ces tempéraments d’élite, le chagrin glisse et n’ appuie pas. Quelques mois à peine s’étaient écoulés, et de 1 ame de Lucrèce le spectre dAlfonse s effaçait pour faite place aux plus riantes images d avenir. Dans c( tte jeune femme élégante et joyeuse, nul ne reconnaissait la veuve del'aimable prince traîtreusement assassine. La vie en effet la reprenait par tous les côté», et que spectacle que cette Rome de la Renaissance pour te muer les sens les plus alanguis et pousser aux ému
veillements la plus apathique int elligence .
La nature, l’art, l’histoire, tout est grand, e pro portion démesurée, formidable! L art s appe ’ lLl Michel-Ange, et le crime Borgial Sur ce sol couu î desruinesde l’antiquité qui veut renaître et de. moi.u
ments du moyen âge chrétien qui s en va, 1 esprit des temps modernes a soufflé; de ces débris du passé, de cet amalgame de décombres, un monde nouveau ;e dégage, non sans d'effroyables convulsions. La destruction lutte avec les forces créatrices, les monstre; qu’on signale aux bouleversements du globe reparaissent englués dans ces fanges d où la jeunesse universelle va sortir. Le même enfantement laborieux produira des crimes et des chefs-d’œuvres titaniques: le bien, le beau, y sont, comme le mal, du plus grand tyle. La papauté s’empaganise à ce point que vous croyez voir en personne le diable d’enfer célébrer la messe sacrilège des nuits de sabbat, et, comme jadis, pour mieux hâter la fin des choses, la société romaine eut son Néron, vous avez Alexandre VI.
C’en est fait de cette société, de cette Église, de ces cités, de ces républiques et de cette civilisation ; toute cette humanité-là roule aux abîmes qui vont à jamais l’engloutir.
La Renaissance sera toujours un des plus grands problèmes psychologiques de la civilisalion, tant à cause des contradictions qui fermentent en elle que par le caractère démoniaque des individus. Une ardente fièvre de jouissance matérielle, intellectuelle, de beauté, de puissance et de renommée, y met en jeu toutes les forces, toutes les vertus, tous les vices. Vous diriez une bacchanale de la civilisation, et, quand on dévisage les bacchantes, on les voit grimacer comme ces prétendants de YOchjssée qui sentent leur fin approcher.
Grimaces, en effet, ces peintures dont par les ordres d’un Alexandre VI se décorent les murailles du Vatican, et qu’un Pérugin, l’homme des béatitudes, exé-
tait de sa main angélique ! Maisle vrai peintre dune C mie cour était ce Pinturïcchio qui ne rougissait 1,8 de représenter la vierge Marie sous les traits de ^pudique Julie Farnèse. Celui-là s'entendait en o-rimaces, et même à ces terribles Borgia ne ménageait point la caricature.
r « y u château Saint-Ange, nous raconte Yasan, il
ueisnit plusieurs salles à grottesche. »
P Tes grotesques figurant Alexandre AI, César Boi- „ ia Lucrèce, les frères et la sœur, toute la sainte famille, c’étaient des sujets ayant trait à l’expédition française en Italie et glorifiant Alexandre A I, v amaueur de Charles YIII. On y voyait le roi de France ius divers aspects, tantôt pliant le genou devant le Da ne dans ces mêmes jardins du château Saint- Ange, tantôt lui servant la messe dans Samt-Pierre J en na«e et des meilleurs, comme le serment d obedience
prêté par Charles YIII au Saint-Père et la cavalcade
à Saint-Paul, où le roi tient au pape 1 etner. Toutes ces fresques ont aujourd’hui disparu, et sans doute avec elles bien des portraits de la famille Borgia. Oue de fois ce Pinturicchio n’a-t-il pas dû retracer l'image de la belle Lucrèce! N’est-ce point permis aussi de croire que, dans les divers tableaux de ce maître, plus d’un personnage nous montre la tete d’un Borgia? Qui sait dans quelles galeries de Rome ou de Florence, dans quels vieux châteaux de la Campagna se dérobent ces masques illustres voués au plus fâcheux incognito et que nous coudoyons peutêtre sans les saluer?
Michel-Ange arrivait à Rome pour la première fois en 1496; il avait alors vingt-trois ans et pouvait se rencontrer avec Copernic et Bramante, qui, vers le même temps, parcouraient la ville éternelle. Michel- Ange, Copernic, Bramante, quels passants que ceux-là! « Rome, a-t-on dit, ne vécut jamais que d’importations : ses poètes, ses artistes, ses philosophes, lui viennent du dehors, mais son génie est l'assimilation. » Eüe absorbe en effet aussitôt qui s’approche de son cercle, donne à tout couleur et proportions romaines. La couleur est sévère et sombre, la proportion colossale : les Thermes de Caracalla, le Colisée, le môle d’Hadrien! Florence elle-même, le génie delà grâce et de la mesure, se laisse détourner par elle vers cette voie de la force, du surhumain : témoin Michel-Ange. Gomme elle eut des empereurs syriens, elle aura des papes espagnols, après les Héliogabale, les Borgia.
Lucrèce connut-elle, à cette époque, l’ami futur de cette noble 4 ittoria Colonna, son antitype? Quoi qu il en soit, c est sous 1 impression des événements que nous menons de raconter que le jeune artiste tra- ' aillait à la célèbre Pietà, qui fut son premier succès. Cette œuvre de début, commandée par le cardinal La Grodaje, il la terminait juste au moment où le grand Bramante arrivait. Contemplez ce groupe d’un idéal si ému, si touchant; et dites s’il ne vous semble pas fait pour servir de fond à cette période des Borgia.
« Cette image de la Pitié, sévère à la fois et radieuse de [flamme ineffable, nous apparaît, au sein de ces ténèbres morales, comme un flambeau de purification pieusement allumé dans le sanctuaire profané de l’Église 1 . »
Involontairement on se prend à rêver aux stations ,|ue fit Lucrèce devant le divin marbre, plus éloquent peut-être et prêchant mieux le recueillement que la parole des confesseurs et des abbesses.
Cependant le pape n’était pas homme à laisser sa fille gaspiller le temps en vaines sentimentalités. Alfonse d’Aragon allait avoir pour successeur Alfonse d’Este. Le second mari de Lucrèce vivait encore, que déjà cette union avec Ferrare occupait le Vatican. C’était la politique d’Alexandre et de César qui, par là, s’assuraient la Romagne, dont Venise leur disputait la possession, et se ménageaient des ouvertures sur Bologne et Florence d’autre part. Hercule d Este, père du futur époux, trouvait dans la combinaison une manière de garantir ses États contre le brigandage des Borgia. Il est vrai qu’à cet avantage se mêlait quelque désagrément.
Pour la maison d’Este, — la plus ancienne et peutêtre la seule légitime des maisons princières d’Italie, — c'était en effet un médiocre honneur que d’épouser toute une race de pareils aventuriers. L’Altesse régnante en devint fort perplexe ; l’intérêt