CHAPITRE IV
Yittoria Colonna. - Ses ancêtres. — Son mari lge, son veuvage et ses élégies.
En allant d’Albano à Fraseati parCastel-Gandolfo, vous apercevez la petite ville de Marino grimpant sauvage et pittoresque, avec ses toits grisâtres et ses arbres rares, le long d'une de ces montagnes qui enserrent la vallée de la Terrentina et que domine un château féodal aux tours croulantes. Un bois épais, dont il ne reste également plus que les ruines, couronnait jadis ces hauteurs et descendait jusque sur le bord du bassin où dorment les eaux profondes du lac Albano. Là naquit en 1490 Yittoria Colonna.
Origine plus brillante ne se pouvait souhaiter; par sa mère, qui était Feltre, elle appartenait aux ducs d’Crbin, et, pour père, elle avait Fabri/.io Colonna, un ^ des tacticiens les plus renommés de son temps, c là même que Machiavel, dans ses Dialogues
V art militaire des Romains, charge de faire ]■ ]
Il faudrait se reporter au sein de la Rome dumove" âge pour apprécier ce que c’était que cette race dr Colonna, toujours et partout alors inévitablement mêlée aux destinées de la ville éternelle; dans toutes les querelles de l’empire avec la papauté, de ] a ' noblesse avec le peuple, du saint-siège avec les hauts barons, vous la rencontrez, tantôt embastillée derrière les remparts de ses forteresses imprenables tantôt hardiment tenant la campagne, tour à tour victorieuse, proscrite, excommuniée, et ne pliant jamais ni devant le péril ni devant la mort. lisse montrent aux jours les plus reculés et déjà formidables aux papes. Au xn e siècle, le peuple les taille en pièces, démolit leurs donjons, mais sans pouvoir abattre leur puissance; et de même qu’alors, dans ce duel de la croix avec l’épée, l’implacable adversaire de Barberousse, Alexandre III, fulminait contre eux 1 anathème, de même il en sera de pape en pape jusqu au xvi e siècle, où la féodalité perd sa raison d être au moment que 1 art de la guerre se transforme. Leur arrivait-il par hasard de s’accorder avec le pape, xite ils profitaient de cette trêve pour se ruer sur le peuple de Rome. Lisez, dans Pétrarque, l’épopée de Stefano Colonna pleurant comme le vieux Priam la perte de ses fils et de ses petits-enfants tués à l’attaque de la porte San-Lorenzo pendant la république éphémèi e de Rienzi ! Leurs citadelles, en quelque sorte, se donnaient la main ; de ces places fortes, dont quelques-unes, — le château de Palestrina, par exemple, étaient inexpugnables, ils lançaient en plaine des corps d armée et. comme chefs des gibelins, livraient aux papes des combat? souvent, victorieux.
Telle était la famille d'où sortait Yittoria. Elle avait encore presque lage d'un enfant lorsque ses parents la fiancèrent à don Ferrante d’Avalos, qui devint plus tard marquis de Pescaire, gentilhomme napolitain de haute race espagnole ; mais ce mariage, tout politique, ne devait avoir lieu qu’après le chan- oient des circonstances qui le motivaient à cette époque.
Le 27 décembre 1509, l'union fut célébrée dans le château et File d'ischia, que les d’Avalos possédaient en fief, et dont la comtesse de Francavilla, tante de Ferrante, faisait les honneurs. L’inventaire du trousseau de la mariée, dressé à cette occasion, ne laisse pas d’avoir son intérêt, au point de vue des mœurs et des usages du temps, et nous y remarquons parmi les objets d’ameublement :
« Un lit à la française avec rideaux et baldaquins en soie cramoisie à larges bandes d’or ; plus, trois matelas, une couverture de soie pareillement cramoisie et de même travail, et quatre oreillers, assortis. »
Au nombre des vêtements de la jeune épouse figurent :
“ Trois splendides robes; l’une de velours violet, les deux autres de brocart noir et cramoisi. »
La dot fut de quatorze mille ducats, et les présents du fiancé — diamants, perles et pierreries, — ne s’éle- 'crent pas à moindre somme : une croix de diamants. avec sa chaîne d’or, comptait à elle seule pour mille ducats.
Les premières années s'écoulèrent heureuses et calmes, tantôt à Ischia, tantôt à leur villa, au pi et ] du mont Saint-Elme, où les jeunes époux vécurent en rapport avec tout ce qu'il y avait aux environs d'artistes, de savants et de poètes distingués : Bernard Tasse, le père de Torquato, Sannazzar, l'historien Paul Jove.
L’idylle cependant dura peu. La France et l'Espagne se disputaient alors le royaume de Naples sur tous les champs de bataille de cette Italie dont un grand et puissant pape, qui, bien mieux que LéonX. son successeur, méritait de donner son nom au siècle, Jules IL ressentait les misères au fond du cœur; mais c’était la triste loi du temps d’avoir toujours à changer d’alliance et de ne pouvoir combattre les Espagnols qu'avec l’aide des Français, quitte à s’arranger le lendemain des Espagnols pour chasser les Français. Opposer à l’étranger une digue en se servant de l’étranger, tâche impossible où se consuma l’effort d’un Jules IL
Sujet, du roi d’Espagne, qui, depuis 1503, régnait sur Naples, et gentilhomme, Ferrante d’Avalos ne pouvait manquer au rendez-vous ; il y vint avec Fabrizio Colonna, le père de Vittoria, dont, à dater de cette heure, l'existence allait s’assombrir. A Ravenne. où notre Gaston de Foix paya la victoire d'une mort héroïque, Colonna et son gendre, le marquis de Pescaire, furent blessés et faits prisonniers. Ce désastre, on le suppose, réagit cruellement sur Yittoria, retirée alors dans Ischia. Elle-même a pris soin de nous dire quand la nouvelle lui parvint et de nous mettre au courant des circonstances :
« C était un jour de Pâques, par un ciel triste et
-,,uvert. et tandis que l'Averne mugissait et que les néréides du rivage semblaient pleurer. »
Bientôt pourtant, à l'idée que son mari n'était que ; ,l e?s é, la noble affligée reprit courage. Pour la prei-iière fois, elle accorde sa lyre et rime au cher absent ime jg ces poésies alambiquées, sentimentales, avec ; ell x de mots et concetti, fort à la mode en Italie depuis Pétrarque. C'est ainsi que nous l’entendons se plaindre du sort des pauvres femmes vouées au chagrin, à l'angoisse, pendant que ceux qui leur sont chers s’exposent aux périls de la guerre :
« Qui s’appelle d’Avalos ou Colonna sait entreprendre avec l’adversité une lutte corps à corps et sans trêve. Quitter Yittoria, c’est quitter la victoire, et jamais il ne sera bien que des êtres unis pour la vie se séparent durant la vie. »
Au reste, la captivité du jeune marquis n’eut rien de terrible, il ne tarda pas à se remettre, et ses blessures s’arrangèrent juste à point pour lui valoir ce compliment de la duchesse Isabelle de Milan :
« Je voudrais être un homme, monsieur le marquis, ne fut-ce que pour recevoir comme vous une balafre en plein visage et voir ensuite si les cicatrices me siéraient aussi bien. »
Ce repos si doux, cette halte dans 1 oasis du ménage, n eut qu’un moment. Le siècle poussait à l’action, et Pescaire n’était point d’humeur à s’y dérober. Un simple fait témoignera du prestige que ses talents J homme d État et sa renommée militaire exerçaient. Lorsqu au milieu du désarroi politique où la fortune de Charles-Quint l’avait jeté, Clément VII se rapprocha do la France, le marquis de Pescaire fut le premiei 'l u o les nouveaux alliés cherchèrent à gagner : pax ci
DAMES DE LA RENAISSANCE sa défection au prix d'une couronne ne leur point trop exagéré. Il est vrai que cette couronET Xaples, qu'ils offraient bénévolement, neleurai " tenait pas. Pescaire refusa, et Vittoria, en Jcm' pense de sa noble attitude, lui écrivit mi’elle „ souciait pas d etre reine et préférait être la f emme d un homme dont, pendant la guerre comme peu' dant la paix, la valeur ni la dignité ne s’étaient jamais démenties. Qui sait si, par la défection d’un tel chef, les choses à Pavie n’eussent point pris un autre cours? Toujours est-il que cette victoire, enlevée de compte à demi avec le connétable de Bourbon, dont il avait dédaigné d’imiter l’exemple, ne lui porta pas bonheur. Blessé grièvement sur le champ de bataille, il eut, en outre, à souffrir de l’abandon et de 1 ingratitude, et, lorsqu’il mourut quelques mois plus tard, on parla d’empoisonnement.
Vittoria venait de traverser les épreuves les plus douloureuses . elle avait, au cours des années précéente;, perdu son frère aîné, puis son père, puis sa mère, partie de Aaples en toute hâte à la nouvelle u malheur qui la menaçait, elle se rendait à Milan quand elle apprit à Viterbe la mort de' son mari.
..." ? a \* e ^ 1 aliment de ma faible vie; pour lui j étais née, à lui j appartenais. Pourquoi ne suis-je pas morte pour lui! »
De cette époque procèdent la plupart de ses poésies, qui, jointes au caractère souvent épique de ^a destinée, à la force d’âme qu’elle déploya, ont
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(our é son nom et sa personne d’une sorte de con- -écration légendaire. Vittoria Colonna représente ’. ez yen l’idéal de la veuve éplorée. La plaintive .feie. telle qu’on nous la définit, « en longs habits de deuil », c’est elle comme on se la figure, elle comme l'entrevoient dans leurs souvenirs ceux de nous que hantent les fantômes de l’histoire. La douleur qu’elle ressent de la perte de son époux, la doire dont rayonne la dépouille héroïque, lui deviennent une source inépuisable d'inspiration. Immortaliser, déifier cette idole sera désormais l’unique but de ses actes et de sa pensée.
A Rome, au palais Colonna, situé derrière l’église des Saints-Apôtres, un portrait de Muziano nous raconte la femme : une taille élancée, des yeux éclairés d’une flamme douce, un visage aimable, de? traits fins, le nez mince, effilé, les cheveux d un blond presque roux. La robe est vert de mer avec une chemisette de tulle autour du sein ; sur le col et dans les cheveux des perles. A trente-cinq ans, avec sa situation et sa fortune, l’illustre veuve n aurait eu qu à vouloir pour contracter un nouveau mariage , elle écarta tous les prétendants. Se trouvant seule et sans enfants, son premier mouvement fut de prendre le voile. Clément YII lui désigna le couvent des Clarisses, non sans recommander aux religieuses, et sou? peine d’excommunication, de s’opposer à toute espèce d engagement irrévocable. Elle y vécut assez paisible jusqu'au jour où l’entrée des troupes impériales et le pillage de Rome la forcèrent d’aller chercher un a=ile fans Ischia, qu’il lui fallut bientôt quitter à cause de la peste venue à la suite des armées.
Arpino, petite ville des Abruzzes et patrie de Crne-
ron, lui offrit alors un refuge, puis elle rentra pour quelque temps à Rome, attendant de retrouver < on cher golfe de Naples dès que les événements le permettraient. Ainsi l'arrière-saison de sa vie s’écoula tantôt à Ferrare, tantôt à A’iterbe au couvent de Sainte-Catherine. Son esprit semblait s'affermir au milieu des troubles politiques, étant de ceux auxquels le deuil sied mieux que la joie. Tout entière à son élégie, au cher et unique absent, et dialoguant avec lui d’un monde à l'autre, elle tira de sa Ivre des méditations, des contemplations, des recueillements et des harmonies poétiques dont les contemporains furent ravis et que bien des gens admirent encore aujourd'hui par ouï-dire.
Cette poésie, nous la savons par cœur, c'est le sonnet de Pétrarque avec ses raffinements et ses subtilités, son mysticisme, son symbolisme et ses allégories. Seulement, au lieu d'une femme qu’on nous montre parcourant les cycles infinis de la transfiguration, vous avez un homme, au lieu de la divine Laure, don Ferrante d’Avalos :
« Soleil tout rayonnant de gloire, vision céleste dont 1 éclat réchauffe l'âme et la féconde ! Où sontils, les beaux jours d'ischia., lorsque le bien-aimé rentrait victorieux de ses campagnes? Hélas! maintenant tout est douleur et chagrin ! »
Sept ans dura cette complainte, cette consécration de toutes ses heures à la chère mémoire :
« "Vainement j avais espéré que le temps apaiserait ma nostalgie ardente ! »
Ce n est point seulement son âme qui souffre, son triste corps aussi languit et change, et le cri de la nature perce à travers l’apprêt de la chanson.
YITTOKI A COLON. X A ET -MICHEL-ANGE 2U Regarde, c'est moi! Combien, hélas! le cruel chagrin m'a défigurée, toi-même ne me reconnais qu'à, ma voix; car de mes yeux, de mon visage et de mes cheveux s’est enfui ce que tu nommais ma beauté ; j’étais si fière de croire à tes discours, de voir à quel point j’étais chère à ton cœur! Aussi maintenant peu m'importe que cette beauté se soit à jamais évanouie, puisque tu me manques, toi pour qui seul je me sentais heureuse d’être belle ! Qu’importe la beauté? que me font tous les autres biens, dès que j e ne puis plus les partager avec toi? »
Le langage est élégant et correct, mais trop souvent tourne à la phrase, au pathos. Vous croiriez contempler Artémise drapée dans ses voiles funèbres et serrant contre son cœur l’urne tragique : poésie sans originalité comme sans nature : poésie voulue.