CHAPITRE V
La poésie lyrique italienne au xvi e siècle. — Comment Laurent le Magnifique devint poète. — Les poésies de Michel- Ange. — Platonisme.
Tout le lyrisme italien de la Renaissance en est là. Tout le monde alors fait des vers ; les savants, les prélats, les capitaines s’en escriment. Nul besoin, d’ailleurs, d être poète ; il suffît de s’abandonner au flot limpide, harmonieux de cette langue qui, avec ses rimes faciles, ses cadences et ses redondances, ne demande pas mieux que de se charger de toute la besogne, à peu près comme un instrument qui chanterait tout seul, sous la main du premier venu, des airs que le vulgaire confondrait aisément avec ceux de Mozart. Les poésies grecques et latines de Politien sentent l'huile de lampe beaucoup plus que la i’Ose de Pæstum ; mais qu’il plaise a ces platonicien;, à ces humanistes d’accorder leur luth sur le mode
italien, et vous serez émerveillé de la quantité d'aimables choses qu'ils vont vous chanter sans y croire. Laurent le Magnifique nous raconte lui-même comment l’idée le prit d’aller se promener au pays du Tendre et d’y visiter la source aux sonnets d’amour.
c Une jeune dame était morte dans la ville ; lorsque son corps fut porté en terre, le visage découvert, tous ceux qui l’avaient connue et admirée raccompagnèrent. C'était à qui, une dernière fois, contemplerait ce doux et beau visage où la mort même semblait aimable. A cette occasion, tout l’esprit des Florentins et toute leur éloquence se donna cours, aussi bien en prose qu’en vers. Je composai pour ma part deux sonnets et, voulant encore augmenter l’intérêt de la chose, je me montai la tête pour me persuader que j'avais aimé cette noble personne et que je venais de perdre en elle l’objet de ma plus fidèle tendresse. Je m'efforçai d’éveiller dans mon âme tout ce qu elle pouvait contenir d’émotion communicative, et, grâce à cette imagination, je réussis a m’éprendre à mon tour d’une autre belle non moins digne d hommage et d’admiration passionnée 1 . »
A ces natures qu’enflamme le souffle de la Renaisnance, mobiles en leurs joies comme en leurs douleurs, sans cesse travaillées d’une fièvre d idéal, prêtez
1. Lucrezia Donati, « la dame au bouquet de violettes ». Il l'avait aperçue aux noces de Braccio Martelli. Charmé, il lui emande les fleurs qu'elle tient à la main et promet de la glorifier par un tournoi. Des troubles en Romagne, la peste a Florence. c *nq ans se passent et, le 7 février 1469 , eut lieu le galant carrou sel en « grande pompe et magnificence», écrit Laurent sur se» tablettes, en avant garde d’oublier le superbe coursier qu elle montait, don du roi Ferrante, et l'écharpe de soie, rouge et
comme moyen d'expression la langue italienne, et les sonnets, les élégies, les dithyrambes déborderont Les peintres, les architectes, les sculpteurs se mettront à pétrir cette glaise, et les orfèvres à ciseler ce clinquant, que bien des critiques prendront ensuite pour de l’or. Le charme de cette poésie italienne du xvi° siècle est tout entier dans l’illusion qu’elle vous donne : de loin, c’est quelque chose qui vient de Pétrarque et lui ressemble; de près, ce n'est qu’un moule plein de grelots, qu’une forme d’où la vie poétique s'en est allée : la cage du chantre de Laure sans les oiseaux.
Les poésies de Yittoria Colonna ne tardèrent pas à faire leur chemin ; la situation particulière de l’auteur dans la société romaine, la physionomie intéressante du héros, tout contribuait à pousser au succès. Arioste, Bembo et jusqu’à l’Arétin sont unanimes à célébrer cette femme extraordinaire; mais ce qui vaut peut-être mieux que cette pluie de sonnets et de stances, c’est le simple témoignage d’un étranger qui se trouvait alors à Rome, étudiant l’architecture et la peinture aux frais du roi Jean III de Portugal.
« Yittoria Colonna, écrivait ce maître Franz dit le Hollandais, — Yittoria Colonna, marquise de Pescaire
blanche ornée de perles et chamarrant sa demi-armure damasquinée. Ces violettes m’en rappellent d’autres plus récente.-.
Le soir ou le lendemain de sa première rencontre avec Goethe-
Bettina le revit chez Wieland, et, comme elle faisait la jalouse d’un bouquet de violettes qu'il tenait à la main et qu’elle supposait qu’une femme lui avait donné, il le lui jeta en disant: “ peux-tu te contenter que je te les donne ? »
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,1 cœur de Mgr ÀScanio, est une des plus illustres lames qui soient en Italie comme en Europe. Honné[e et belle, pleine d'esprit et de savoir, elle possède toutes les qualités à renommer chez une femme: depuis la mort de son époux, elle mène à l'écart une vie modeste ; lasse des grandeurs de son état précédent et n’aimant plus désormais que Jésus- Christ et les études utiles, elle fait beaucoup de -bien aux pauvres et donne partout l'exemple de la piété
la plus édifiante. »
Ce maître Franz avait connu madame Vittoria par hasard. Un de ses amis le présenta chez elle à ce cloître de San-Silvestro au Quirinal, où, le dimanche se réunissait une société de savants et d’artistes dont faisait partie Michel-Ange, retiré à Rome depuis la prise de Florence et la restauration des Médicis, et, dans la tristesse et l’amertume de son âme. poursuivant, terminant ses travaux de la chapelle Sixtine, de Saint-Pierre et du monument de Jules II. Le peintre du Jugement dernier et l’héritière des Golonna étaient deux natures créées pour s’entendre ; des deux côtés s'affirment l'énergie et le sérieux du caractère, ce fier dédain de ce que la jouissance humaine a de transitoire et cet esprit de conséquence qui imprime à toute une existence le sceau de l imité. Leurs poésies à tous les deux- se ressemblent par le fond comme par la forme : par la forme, qu ils empruntent à Pétrarque, et par le fond, qui respire un insurmontable dégoût des choses terrestres, la même vague, profonde et constante aspiration vers 1 éternel inconnu.
Les poésies de Michel-Ange se divisent en sonnets.
madrigaux, chansons et tercets; l’habileté de main,
le talent, ne se discutent pas : il jongle avec leimages et les rimes, et, si vous tenez à savoir à quel point il est lui-même atteint du mal héréditaire dont se meurt la poésie lyrique italienne, vous rapprendrez en parcourant les quarante-huit épitaphes offertes par lui au choix d’un de ses amis, Cecchino Bracci, qui venait de perdre son fils et n’avait pour ainsi dire qu’à prendre dans le tas. Le plus souvent, c’est la circonstance qui fait le poème : son père meurt, il déplore sa perte et chante ses vertus en tercets. Dan; un sonnet à Jules II, il lui rappelle les promesse? faites par le saint-père à Michel-Ange et que le saintpère n’a point tenues. A Yasari, pour sa Vie des 'peintres, un sonnet, un sonnet à Luigi del Riccio pour l'envoi d’un baril de malvoisie.
Assez de ces bagatelles! laissons au lyrisme du temps et du pays ces badinages qui, d’ailleurs, se retrouvent partout où la littérature madrigalesque pousse sa mauvaise herbe, et ne consultons que la majeure partie du recueil, qui s’adresse à Yittoria Colonna.
si l’amour platonique eut jamais sa réalisation en ce monde, ce fut à ces deux êtres qu’il le dut.
« Leur sublime s’amalgama, » pourrait-on dire d eux comme Saint-Simon parlant de Fénelon et de madame Guyon. L’âge qu’ils avaient en 1536 lorsqu il? se rencontrèrent les prémunissait l’un et l’autre contre les ardeurs de la passion, elle surtout, si éprouvée, et dont la jeunesse avait vu si hâtivement s’évanouir se? rêves de bonheur. Déçue en ses aspirations terrestre-, cette âme neut alors qu’à tendre vers Dieu; lad et la religion furent invoqués comme refuge et consolation suprême. Ce n est. guère qu’en s’adressant à leur?
poésies mutuelles, qu’en traduisant leur mysticisme et leurs allégories en langue vulgaire, qu’on parvient à se renseigner quelque peu sur leurs premières relations.
Les âmes dès longtemps s’étaient devinées; leur commerce, une fois établi, devint chaque jour plus intime et se prolongea sans un nuage jusqu’à la mort de Vittoria. Il y a même à ce sujet un mot bien touchant de Michel-Ange :
« Je l’ai mainte fois entendu répéter, écrit son biographe Condivi, qu’ayant vu cette noble dame sur son lit de mort, son plus grand chagrin était de ne lui avoir baisé que la main, alors qu’il aurait dû aussi la baiser au front et au visage. »
Amor intellectualis, a dit Spinoza pour définir cet élan qui pousse l'âme vers le bien, le vrai et le beau; et rien ne s’applique mieux que cette expression au sentiment qui inspire les sonnets amoureux de Michel- Ange.
J'ai parlé de Pétrarque; ne serait-ce pas plutôt le souvenir de Dante et de Béatrix qu'il siérait d’évoquer, en tenant compte néanmoins chez les deux héroïnes de la différence d’âge et n’admettant que le mysticisme de la situation? L’homme pour qui la pierre ni le marbre n’ont de rigueur se soumet docilement à cette gêne du sonnet. Aussi quel mal il se donne, quel souci de la forme et du pointillé, - et combien cette métaphysique est loin de répondre à l’idée que nous autres, gens du Nord, nous nous faisons d’une chanson d’amour! Rien pour le sentiment, l'esprit toujours primant le cœur, et la contexture harmonique 1 emportant sur la mélodie : poésie de savants et d initiés 1 u i jamais ne sera populaire.
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De même que son amour se confond avec sa piété dans une absorption ineffable, ainsi tous les arts qu'il a pratiqués, la sculpture, la peinture, la poésie, =e confondent en un seul art, et c’est d’elle seulement, de la divine dame que lui viennent la vie et la grâce. Il offre à sa plume bénie une page blanche, afin quelle v daigne transcrire les principes et les instructions dont il a besoin au milieu des fluctuations de son âme. N’est-ce point elle qui l'a constamment soutenu dans « ces bleus sentiers de l’idéal où n’ont jamais cessé de tendre ses efforts de sculpteur, de peintre et de poète »?
Ceux-là peuvent renoncera l’art qui ne connaissent pas cette consécration,
« Car le chemin de la grâce leur est fermé. »
Trouver dans tous les sens cette voie du salut est l'unique recherche du vieux poète; les passions de ses jeunes années ont jeté leurs derniers feux; il ne souhaite, ne veut que le repos, la paix en Dieu, et Yittoria lui sert d’intermédiaire pour obtenir ce souverain bien. Comment suspendrait-il un instant son hymne de gloire? Elle et lui n’ont qu’une seule âme incessamment tournée vers le ciel. Honni soit quiconque raillerait une pareille ardeur!
« C'est mentir à Dieu et aux hommes que ridiculiser la vieillesse qu’embrasent les flammes du divin amour. »
Flammes bien vivaces pourtant et sur la nature desquelles Michel-Ange eut parfois des illusions
VITTOKIA COLONNA ET MICHEL - ANGE 249 , Sensibles, s’il faut en croire mainte admonestais où la chaste dame lui reproche ses envois trop fréquents, et doucement le rappelle à l'ordre et à la prière. Ces tristes loisirs qu’on lui inflige, ces vacances p rc é es entre deux sonnets à sa dame, il les emploie \ ;e rapprocher du vieux Dante, et comment de pareils hommes ne se comprendraient-ils pas à travers les âges, tous les deux Florentins et bannis, tous l e3 (j eux: d’humeur sombre et taciturne, intrépides 1 et de la race des Titans :
En ce monde méchant, un astre radieux,
Et qui sur mon pays se leva solitaire ;
Quel honneur lui pourrait jamais offrir la terre?
Seigneur, sa récompense est en vous dans les deux!
Autre part, il le nomme le plus illustre des proscrits.
« Un homme tel que jamais il ne s’en est vu de plus grand. »
Ainsi se donnaient la main sur le seuil du monde moderne ces deux fiers représentants de la vertu, de la virilité républicaines. Se peut-il un plus beau sroupe d humanité complète? Cependant les années .-'avançaient, et, sur cette grave et fidèle affection, allaient avoir prise les querelles religieuses qui, en Italie comme ailleurs, troublaient les âmes a cette époque.
Les chagrins de famille ouvrirent pour Vittoria 1ère des tribulations douloureuses : les Colonna, dont les exploits jadis se signalaient à toute heure, fatigués de ne plus faire parler d’eux, relevèrent la tête a 1 occasion d’une augmentation d'impôt sur le sel. Paul III
!■ Dante, à Campaldino, se battait au premier rang de la cavalerie.
vit de nouveau se dresser contre lui. dans la personne d’Ascanio, frère de madame Vittoria, l’éternel antagonisme de la féodalité. Le pontife atrabilaire étouffa dans le sang l'insurrection, et, quand il eut vaincu son turbulent vassal, employa les procédures dont les papes avaient usé depuis des siècles envers tous les autres héritiers du nom, des armes et du tempérament orageux des Colonna. Proscrit et déclaré déchu de tous ses biens, Ascanio n’eut qu’à se réfugier dans les Abruzzes. Vainement l’empereur lui-même intervint pour amener la réconciliation : tant que Paul 111 vécut, le frère de Yittoria fut hors la loi. Sa sœur, qui s’était d'abord retirée dans un couvent d'Orvieto, seule obtint de rentrer à Rome et d'y séjourner quand elle n’habitait pas Viterbe.