CHAPITRE VI
Contre-coup de la réforme sur Michel- Ange et Vittoria Colonna. — Troubles de conscience. — Persécutions. — Retour à l’orthodoxie. — Conclusion.
Mais plus sensiblement encore que ces événements de famille les conflits religieux du temps devaient l'atteindre. On sait quelles protestations s’étaient élevées pendant tout le moyen âge italien contre les •trimes de l'Église et la dépravation du clergé : de Pierre Damiani, Grégoire VII et leurs contemporains, Mi dominicain Savonarole, les réformateurs font la chaîne. Partout l’ascétisme s’efforce de réagir contre la corruption des mœurs. Des quatre points du ciel tonnent les objurgations prophétiques, et la poésie à ; on tour se mêle à ce concert par la voix de Dante. Pourtant il n'est question encore que de discipline à rétablir, de vie Chrétienne à reconstituer, d'abus hiérarchiques à supprimer; pour la doctrine, à peine hgure-t-elle au second plan.
Au xvi c siècle, c’est autre chose. PJus paï eu chrétien à son début, le siècle de la réformation \>rr dans cette Italie, en proie aux cataclysmes, les c (m
sciences se recueillir et la papauté se retremper L’orage qui soufflait du nord changea, retourna l'at mosphère, et . plus sûrement que le protestantisme du dehors, plus que la défection de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Angleterre, le sac de Rome par le; bandes espagnoles et germaniques amena cette évolution morale. Qu’on songe aux rapports intimes qui unissent, à cette époque, l’histoire de la papauté au développement de tous les arts, au mouvement universel de la culture en Italie, et qu’on se représente ce que furent pour la papauté comme pour les arts ces abominables journées de pillage, de tuerie et de dévastation qui s’appellent le sac de Rome et vous remettent en mémoire les horreurs du siège de Jérusalem par Titus. Ce fut comme un coup de foudrequi vint clore l’ère joyeuse des Raphaël, des Arioste; adieu ce beau rêve d’antiquité, de philosophie, de platonisme et d humanisme! La question religieuse renaît plus vivace; elle agite, passionne les esprits et les âmes.
Catholicisme et protestantisme, il n’y eut désormais plus d’autres sujets d’entretien dans ces hautes réunions qui naguère ne s’échauffaient que pour la littérature et les arts. L’esprit de réforme, sinon de la Réforme, gagna peu à peu du terrain, on vit des hommes tels que le cardinal Contarini et le cardinal Pôle incliner à la conception de Luther, touchant certains points du dogme. A leur tour, le? femmes s en mêlèrent ; à Ferrare, Renée de 'Valois se fit calviniste, et, vers 1540, un petit livre intitulé: la Bienfaisance du Christ, obtint partout une si grande
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publicité que ! Inquisition le poursuivit comme dépréciant le mérite des saints et propageant parmi les moines et beaucoup de prélats des doctrines contraires à l’orthodoxie.
Pour être toujours restées, en Italie, dans le domaine de la spéculation et n'avoir point remué les masses comme en Allemagne, ces idées n’eurent pas moins sur le clergé, les savants et la noblesse une influence très marquée. Yittoria Colonna et sa famille s’y rallièrent. Une de ses parentes même se signala par l’excès de son zèle théologique: j’ai nommé Julie de Gonzague, femme de Vespasiano Colonna, celle qu’on proclamait la plus belle créature de l’Italie et dont la renommée avait pénétré jusque dans le sérail du sultan de Constantinople.
Mais, je le répète, ce mouvement ne sortit pas des limites d’un certain monde. Il y eut simplement des tendances, des conversations entre amis plus ou moins vives, où ces hommes distingués et ces aimables doctoresses ne s’entendaient même pas toujours. Pour enflammer pareils débats et les transporter du salon dans la place publique, il faut autre chose que des beaux esprits et des belles dames; Savonarole eût peut-être été l’homme de la circonstance, si d’avance Alexandre VI n’eut pris ses mesures en prévision de ce qui pourrait arriver. Cet importun prédicant, dont les doctrines avaient pu un moment révolutionner Florence, on s’en était d’un tour de main débarrassé, et. maintenant , qu’importait à la ville éternelle, à cette
reine de la politique et des arts, à cet universel 4 servoir de vie et de richesses, ce qui se passait T l’autre côté des Alpes? Qu’était-ce alors pour l'Italie que l’Allemagne? Un pays lointain et barbare, en proie au fanatisme le plus grossier, sans littérature nationale et n ayant qu’une noblesse inculte. Rien ne nous dit que maintes fois, sur ce sol romain, Luther et Raphaël ne se soient pas heurtés du coude, qu'il; n’aient point échangé leurs regards en se croisant dans quelque rue : celui-ci rêvant à sa Madone, à V École d’Athènes, à ses maîtresses; celui-là tout entier au tumulte, aux orages soulevés dans sa poitrine par la pestilence ambiante, et dont lui seul, parmi ce; Moabites, semblait respirer l’abominable poison.
Rompre avec le pape, l’attaquer à Rome, dans sa double citadelle du spirituel et du temporel, qui l’eût osé? On n’y songeait seulement pas ; tout ce qu’on voulait, c’était amener entre la sainte Église et la Réformation une de ces transactions qui ne réussissent jamais, pas plus en religion qu’en politique, et n’en sont pas moins l’œuvre toujours caressée des gens du monde. Cependant un capucin de grande importance, Fra Rernardino de Sienne, prit d’autorité la tête du mouvement. Lettrés ou non lettrés, seigneur; et populaire, accouraient à ses sermons ; bientôt, les églises devenant trop étroites, il prêcha sur les places publiques; sa parole entraînait la foule. Écoutons un chroniqueur des capucins que cite Ranke :
« Sa mise grossière, sa longue barbe descendant sur sa poitrine, ses cheveux gris, son visage pâle, émacié, et son état de faiblesse résultant d'un excès d abstinence, donnaient à toute sa personne 1 app a rence d’un saint. »
Ce faible corps était un foudre d’énergie, une manière de Lamennais précurseur, qui, voyant les arrangements devenir impossibles, jeta le masque et se révolta.
Vittoria Colonna, de tout temps portée aux spéculations religieuses, nature à la fois mystique et raisonneuse, avait, quoique d’un pas discret, suivi ce mouvement. Les choses, comme les personnes, l'intéressaient ; elle était liée avec les cardinaux Pôle et Contarini, avec Sadolet, et ne tarda pas à se voir inculpée. Rome a la peau dure, ou plutôt elle fait aisément peau neuve : invasions germaniques et françaises, assauts de la réformation, quels rudes coups n’a-t-elle point parés! Elle surmonta aussi celui-là, ressaisit le glaive, et sans pitié frappa tous les dissidents qu’elle pouvait atteindre. Les amis du protestantisme, ceux qui du moins avaient adhéré mentalement à quelques-unes de ses propositions, eurent à choisir entre l’exil et le bûcher. Les plus résolus passèrent les Alpes et. se livrèrent à Luther corps et âme comme ce Fra Bernardino, le général des capucins, etPier Martire Vermigli, chanoine des Augustins à Fiesole. Vittoria Colonna n’avait jamais eu 1 idée de changer de religion, ses élancements n’allaient guère au delà d’une réforme dans les pratiques du culte et dune épuration dans la morale. Elle croyait fermement que l’âme pouvait se sauver par les actes et sans l’intervention des anges et des saints. Telle est aussi l'opinion de Michel-Ange dans ses vers, et des cardinaux Pôle et Contarini dans leurs lettres ; mais
ni Vittoria, ni Michel-Ange, ni les cardinaux ne prétendaient davantage, ils voulaient sur toute chose le bien de l’Église et son unité, et, plutôt que d’y porter atteinte, ils se résignèrent. N’oublions pas non plus de tenir compte du rôle que joua en tout ceci l’esprit de conservatisme propre à la nation italienne, son goût caractéristique de la tradition, et son imprescriptible attachement au vieux dogme. « Les Italiens, a-t-on dit se gaussent de l’Église, de la papauté et de la moinerie; mais tout en s’en gaussant, ils s’y soumettent,» Rien de plus juste, et la meilleure preuve, c’est que, dans cette contradiction, le plus effronté des conteurs et la muse des harmonies dévotes, Boccace et Vittoria Colonna, ont pu se rencontrer. Ce joug des pratiques extérieures auquel elle se plie n’empêche point chez une Yittoria le libre essor de l’àme ; et, d’autre part, Boccace, en dépit de sa littérature irrévérencieuse jusqu’au cynisme, Boccace, incréduleaux reliques, railleur impitoyable de la vie des cloîtres, mourra très benoîtement dans le sein de cette église, de ce papisme et de ce monachisme qu’il n'a cessé de bafouer.
Italienneet catholique sincère, Vittoria s’efforça d imposer silenceàses troubles d’esprit, qu’elle étouffasous des formules de dévotion. Et, sil’on voulait y regarder de près, combien d’illustres saintes qu’on vénère n’encourraient-elles pas ce blâme d’avoir émis des pensées souvent plus en rapport avec l'esprit de la réformation qu’avec la hiérarchie catholique; n’est-ce pas Catherine de Sienne qui traitait d abomination païenne le pouvoir temporel, et Thérèse d’Avila, sainte Thérèse, quel moyen de salut invoquait-elle, sinon l'embrasement de l’être par 1 amour.
chez Vittoria Colonna vit et respire quelque chose de cette rêverie mystique, de cette religion du sentiment qui, même alors quelle se soumet le plus humblement aux prescriptions de l'Église, n’en conserve pas moins dans le plus secret sanctuaire du cœur une croyance personnelle, un Dieu à part. Ses poésies sacrées venues après les sonnets de piété conjugale, ses rime sacre, comme elle les intitule, émanent de cet état de l’âme et répondent aux dispositions du moment; car la noble femme, aimée et recherchée des meilleurs de ses contemporains, — témoin Michel- Ange, — ne laissait pas de mêler beaucoup de leurs défauts à son propre fonds. L’allégorie, le contourné, le maniérisme, voilà pour les défauts; vous sentez comme un avant-goût du rococo, qui déjà de partout s'annonce : dans une poésie sur la mort du Rédempteur, tous les anges, arrondissant leurs bras en personnages d’élégie, les yeux noyés et la bouche en cœur, veulent aussi mourir, et l’auteur, déplorant son impuissance à rendre une pareille scène, gémit de n’avoir point là, dans son encrier, une goutte du précieux sang pour y tremper sa plume. Je ne veux pas dire que la sophistication et le mauvais goût soient partout. Il y a des pages d’une inspiration simple et vraie, et vous vous délectez alors à suivre cette belle âme qui s’épanche en discours, en thèses, dont tout homme, pour peu qu’il ait la conscience élevée, voudra s’appliquer la morale.
« L amour de Dieu nous fait passer de la froide atmosphère d’un sombre jour d’hiver à la douce tiédeur d'un printemps qui verdoie, il dissipe les nuages et réveille en nous de pieuses pensées s’enchaînant les unes aux autres, comme les perles d un collier div in.
Bienheureuse l'âme qui méprise les fruits et les délices de ce monde, et n’aspire qu'à jouir, au sein de Dieu, de la béatitude éternelle. »
Un léger souffle de protestantisme flotte dans l'air autour de vous, et vous songez à ces légendes peinturlurées de sinople, d’or et d’azur dont les Allemands enguirlandent les murs de leurs parloirs; rien des macérations ni du cilice, l’unique souci de lame et de sa purification :
« Plus n’ai que faire d’invoquer le Parnasse ou Délos; autre est la source vers qui je tends, et le mont que je gravis à cette heure, nul pied humain, sans le secours d’en haut, n’en saurait atteindre la cime. »
Renoncement, apaisement dans le Seigneur; tout sur cette terre où nous nous agitons n’est que mensonge, il n’y a de vérité qu’au delà. Ce que chantent ces poésies, le Jugement dernier de Michel-Ange le commente, comme si tous les deux s’étaient donné le mot pour évangéliser le siècle, chacun selon son art et sa puissance. Dies iræ, dies ilia, le siècle en effet tourne au sombre; sur cette Rome catholique et son paganisme universel, il semble que l’année 1317, l’année du siège et des événements tragiques, se soit levée comme le jour du Jugement, et cette fresque de la Sixtine, qui pour nous n’est qu’une allégorie, pour les contemporains de Michel-Ange fut un symbole, — autrement dit la figuration sublime d’un événement de la veille. Les rime de Vittoria ont 1 émotion plus douce, plus discrète, et se contentent de rappeler d’une voix touchante les brebis empêtrées dans le M'.t et l'erreur. Mais, des deux côtés, c’est le même sentiment, et l’élégie aussi bien que la fresque n'ont qu un
but : nous montrer 1 autre vie comme l'unique souci qui doive occuper et remplir ici-bas le cœur de
l'homme.
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Nous connaissons assez Nittoria pour comprendre que rien plus que l’esprit de révolte n'était en contradiction avec sa nature ; rationaliste, mais béguine, sentant le flot monter, elle eut bien vite résolu de jeter par-dessus bord la libre pensée et de gouverner vers le port de refuge. Elle fît sa paix avec l’Église, puis s’occupa de ses parents, de ses amis. De ce côté, bien des amertumes lui furent infligées. L’Inquisition n’épargnait personne ; Ascanio, son frère, périt de mort violente, et mystérieusement aussi succomba cette belle Julie de Gonzague, tant pourchassée jadis parles corsaires de Soliman, qui la voulait dans son harem, — deux fois victimée, pauvre femme, pour sa beauté d’abord, ensuite pour ses tendances réformistes. — Si cruellement que sévît l’heure présente, Vittoria ne chercha point à s’y dérober. Elle aborda le péril d’un front ouvert, aidant les uns à se sauver, consolant les autres, pratiquant partout cette œuvre de médiation et d’intercession, prérogative de son sexe. En 1544, elle quitta Yiterbe et revint à Rome 'établir au couvent des bénédictines de Sainte-Anne ; là, elle écrivit ses dernières poésies.
“ En toute humilité, comme il convient à sa nature mfime et dans cette haute disposition d’esprit que la majesté de Dieu commande. »
Michel-Ange la visitait chaque jour. On dogmali-
sait, on causait art et politique en tête-à-tête, q ue l quefois entre amis dissidents, comme eux rallié' • graves conversations, où prenaient part des hommes de science et d’église, et surtout ce cardinal P 0 ] e qui, revenu des mêmes illusions que sa pénitente continua jusqu’à la fin à diriger sa conscience.
Je ne sais, mais involontairement, on se prend à songer à l’Abbaye-aux-Bois. Non point qu’il y ait sujet de comparer Chateaubriand à Michel- Ange, ou l’aimable madame Récamier à l’illustre personne qui fait si grande figure dans le cercle de la Renaissance italienne ; mais, si vous cessez de vous occuper des proportions, si vous élargissez ou diminuez le cadre selon les besoins de l’optique, n’est-ce pas des deux côtés la même solitude, le même écœurement dans le présent, la même nostalgie du passé, de ses agitations, de ses triomphes, de ses déceptions et, disons tout, le même rabâchage de la vie au bord de la tombe? Ce fut au sein de cette intimité pleine de douceur et de mélancolie que se termina l’existence de Yittoria Colonna. Longtemps elle avait caressé l’idée d’aller en pèlerinage à Jérusalem, sa santé ne lui permit pas cette consolation. Dès Yiterbe, le mal l’avait entreprise, mal plutôt moral que physique, s’il faut en croire 1 opinion d’un célèbre médecin du temps, Fracastoro, qui, la voyant passer, s’écria :
« Moi, je n’y puis rien; soignez son âme, sinon la plus belle lumière de ce monde va s’éteindre. »
Yers le commencement de 1547, l’astre pâlit et déclina. Sentant approcher le terme d’une existence qui, selon ses propres paroles, « parmi bien des larmes amères en avait eu quelques douces », Yittoria se fit porter dans la maison d’une de ses parentes, et, là>
VITTORIA COLONNA ET MICHEL-AN UE 261 rendit son âme à Dieu. Elle avait alors cinquante-sept ans.
Cette mort devait être pour les derniers jours de }lichel-Ange ce qu'avait été pour son âge mûr la ruine de Florence. Comme on vaquait aux soins pieux de l’ensevelissement, il entra, s’agenouilla, puis, après avoir une dernière fois contemplé la céleste endormie, il lui baisa la main et revint s'enfermer dans son atelier, où, quelques heures plus tard, Condivi le trouva tout en larmes.
Ainsi qu’elle-même l’avait prescrit, Yittoriafut enterrée sous la crypte funèbre du couvent de Sainte- Anne; pas une pierre, aucun signe n’indique la place où reposent ses restes. Noble vie qui tout entière se glorifie dans l’amour ! Durant les courtes félicités du mariage, sous le voile de veuve, dans l'isolement et les sombres retours de l’âge, toujours calme, digne, méditative et recueillie, se relevant de toutes les épreuves, corrigée, épurée au souffle de 1 idéal et finalement emportée au ciel comme sur les ailes d un ange! Le poète en elle compte peu et, sur le Parnasse italien , caché qu’il est par l’ombre de Pétrarque, n occupe guère que le second rang, et encore; mais la femme brille au premier. Cette dignité, cette élévation semblent faites pour grandir même un Michel-Ange, dont ce n’est point le moindre honneur d avoir \écu des années côte à côte avec une pareille muse. Créer des œuvres immortelles et ne se détendre de 1 inspiration que dans le commerce d'une belle âme sœur et confidente de la vôtre, le grand Florentin eut cette fortune ; mais, s’il lui fut donné d en jouir, c est qu’il l’a mérité, c’est qu’à toutes ses facultés si diverses s’en joignait une que les anciens plaçaient
très haut, que la Renaissance estimait encore et que nous autres ne comprenons plus guère : la vertu. Ce statuaire, ce peintre, ce poète, cet architecte, était un patriote admirable, un moraliste, et touchait d’aussi près à Marc-Aurèle qu’à Phidias. Les autres, même Raphaël, qui n’avait que des sens et du génie, n’ont eu que des maîtresses; Michel-Ange -seul eut une amie.
bianca capello