CHAPITRE II
A Florence après l’escapade. — Peines d’amour perdues. Le duc François de Aiédicis. — La scène des bijoux.
Heureux ou malheureux, les coups de la fortune exercent sur nous une perturbation dont les caractères les mieux assis ont peine à se remettre ; ils vont, comme l’orage, tantôt purifiant l'atmosphère, tantôt le brouillant. Mais, ce que l'on peut dire, c’est que bien peu d'individus restent après la commotion ce qu ils étaient auparavant : les bons en deviennent meilleurs, les méchants pires ; il arrivera même quelquefois que la modification s’opère en sens contraire et que le résultat de cet ébranlement soit une conversion subite du bien au mal ou du mal au bien. Les grandes déceptions tournent aisément une âme à 1 aigre, et, quand la désillusion et la chute sont simulianées, que le sol s’effondre sous vos pas, que tout 'ous manque : parents, amis, bien-être, considéra-
tion, et qu’un immense amour n’est point là pour combler l’immense vide, alors la révolte s’en mêle, on passe en revue son arsenal, et, quel que soit le démon qui vous conseille, on l’écoute.
Bianca, en se donnant, avait obéi à son mirage et
s’était dit qu’un Salviati pouvant épouser une Grimani-
Capello, sa faute serait tôt ou tard réparée et même pardonnée, au cas où sonpèrela découvrirait; etmaintenant, de toutes parts, la réalité l'accablait : le Salviati des nuits heureuses s’appelait aujourd’hui Buonaventuri, le fils des princes était un misérable petit commis né de parents infimes ; elle se voyait loin de sa patrie, sans espoir d’y rentrer jamais, l’honneur irrévocablement perdu. Elle placée si haut, tombée si bas! Sa famille la rejetait, les lois la proscrivaient: que devenir? Elle essayait . bien , par instant, de se reprendre à son amour, mais trop de mépris s’y mêlait, et l’idée de se sentir au pouvoir d'un homme qui l'avait si honteusement trompée ne tardait pas à provoquer des réactions de haine. Alors son miroir lui disait qu’elle était belle à tenter un roi et que la jeunesse est un capital tout comme la vertu, souvent même bien plus profitable.
Dans cette charmante ville de l'Arno, si justement nommée la ville des fleurs, que vous aimiez l’air des champs ou l’atmosphère des cités, vous n’êtes jamais dépaysé; les palais s’enchaînent aux villas, les cloîtres et les églises aux maisons de campagne : paysage exquis, harmonieux, fait de main d’artiste, où la terre marie ses tons bruns au vert pâle de l’obvier, au noir bleuâtre des cyprès; palais contre jardins, végétations, floraisons et gazouillement d’eau parmi les marbres, tout cela simple, modéré, naturel
comme la beauté des Toscanes; vous allez sans détourner ni relever la tête, un sourire sur deux lèvres de pourpre, un rayon de soleil éclairant l’ogive d'une fenêtre, et votre enchantement n’a plus de cesse.
Or il advint qu’un jour François de Médicis, rentrant à cheval de sa promenade du matin, eut une apparition; comme il passait devant une maison de la place Saint-Marc, un rideau s’entr’ouvrit, puis se referma : deux éclairs, un corps de déesse, la Ténus de Titien, surprise au sortir du bain et voilant sa nudité sous les plis rassemblés du lampas!
Notons que cette espèce de fulguration sidérale s'était annoncée par la chute d’une fleur destinée sans doute à conduire l’attention du passant où l’on voulait qu’elle se dirigeât, et François n'avait que vingtdeux ans, l’âge des amours romanesques.
Se refusant à voir dans cette fleur tombée à ses pieds un simple accident du hasard, il crut à une avance et se promit d’en profiter si celle qui la lui avait faite en valait la peine.
Le Médicis devinait bien, sans connaître à quel point le caractère de Bianca et la situation où elle se débattait en ce moment justifiaient sa conjecture. Les lois de Venise la poursuivaient, le Sénat réclamait son extradition, et, pendant ce temps, les ressources pécuniaires allaient diminuant chaque jour; seul, un protecteur puissant était capable de la tirer d’un pas si difficile, et très savamment elle avait choisi le jeune prince. Restait à piquer son imagination, elle emprunta le stratagème de la nymphe antique, moyen habile et sûr avec un seigneur de la race des Médicis. Bianca pouvait désormais dormir tranquille, elle avait gagné son procès.
A dater de ce moment, l’intérêt se corse. Le marquis de Mondragone raconte à sa femme tout ce qui vient de se passer entre lui et le jeune prince et lui fait sentir le profit et la faveur qu’ils peuvent tirer d’une pareille intrigue. Aussitôt la Mondragone se met en campagne ; elle trouve un prétexte pour s’introduire près des bonnes gens avec lesquels vivait Bianca et dont la société commençait à lui paraître fort lourde, comparée à la société que la noble fille du seigneur Capello voyait chez son père.
L'entremetteuse interroge, insinue, feint la compassion et promet de parler au prince. En attendant, elle a soin de caresser ce besoin d’imprévu dont elle s’aperçoit que cette âme ardente est travaillée. Un matin, elle envoie son carrosse avec une de ses plus belles robes ; la vieille Buonaventuri, folle d'orgueil, y monte accompagnant sa bru. Arrivées au palais Mondragone, situé aux environs de Sainte- Marie-Majeure, les deux femmes sont accueillies par la marquise, on se promène dans les jardins, on s assied sous les arbres, où la collation est servie, et. tandis que la bonne vieille s’attarde à son biscuit trempé de vin de Syracuse : « Il faut que je vous fasse voir ma maison dans tous ses détails, » dit la Mondragone emmenant Bianca.
Elles traversent une multitude de chambres et s arrêtent enfin dans un joli petit réduit. La marquise tire un écrin d’une armoire et de l’écrin une foule de
bijoux: diadèmes, colliers, bagues, pendantsd oreilles
dont elle s’amuse à parer Bianca ; puis, tout à coup, la laissant seule :
« Attendez-moi ici, je reviens. »
Bianca continue de se parer ; elle se regardait dan
un e glace lorsque soudain elle aperçut s’y reflétant, un homme debout derrière elle ; elle se retourne, c'était le prince. Bianca jette un cri. feint de vouloir courir à la porte ; François la retient et la rassure :
« Je ne suis pas venu ici en de lâches desseins, mais attiré par l’intérêt que m’inspire votre position. Me voici: puis-je vous être utile? Regardez-moi comme un protecteur, comme un frère et, à ce double titre, demandez-moi ce que vous voudrez, et ce que vous m'aurez demandé, vous l’obtiendrez, s’il est au pouvoir d’un homme, d’un prince ou d’un roi de vous l'accorder. »
Et François de Médicis, en effet, lui tint parole.