CHAPITRE III
Entre Médïcis. — Les affaires avec la République de 'Venise. — Amours princières. — Le mari de la favorite. — Les deux frères de la belle Cassandra. — Le guet-apens du pont de la Trinité.
Xous sommes en 1360, deux ans avant le mariage de François-Marie de Médicis, qui, pour si grand prince qu’il se donne, n’exerce encore le pouvoir souverain que par délégation.
Son père Cosme, retiré du gouvernement, vivait au palais Pitti en riche gentilhomme, en agronome, cultivant et pêchant, se livrant au trafic des pierres précieuses, maniant l’or et les bijoux, chimiste industrieux et commerçant imperturbable sur terre et sur mer. Ses relations avec son fils étaient prudentes et convenables ; en particulier, il le traitait de façon aisée et familière, mais ramenait à soi l’autorité dès qu’il lui parlait en public ; de son côté, le jeune prince marquait à son père une respectueuse obéis-
?ance, et, lorsque Cosme l’engageait à ne pas s’écarter des voies de la prudence et de la morale, il affectait de recevoir ses avis avec reconnaissance ; comédie mutuelle où chacun avait intérêt à se prêter et qui, dans ce milieu des Médicis, infesté de corruption naïve, a quelque chose de réjouissant comme une scène des dieux d’Homère. Car n’oublions pas que ce père qui reproche à son jeune fils le naissant scandale de ses amours avec Bianca est lui-même un débauché de premier ordre, l’ancien amant d’Éléonore d’Albizzi, dont il a un fils, l’amant actuel de Camilla Martelli, qu’il compte épouser sitôt que le pape ou l'empereur l’aura fait grand-duc. La couronne grand-ducale est ce qui l’occupe exclusivement, le reste à ses yeux compte à peine ; de là ses admonestations toutes paternelles : « Amusez-vous, tuez même, si votre bon plaisir l’exige, mais ne me brouillez pas avec l’empereur. » Admirons incidemment le personnage presque bouffe que jouait Cosme en ces dialogues de famille. Vous pensez au Prusias de Corneille, à ce vers d un effet si comique autrefois dans la bouche de Baptiste aîné, qui parlait du nez :
Ah ! ne me brouillez pas avec la république !
Une autre scène également fort gaie nous montre Cosme de Médicis sous cet aspect de fin compère, je veux parler de sa visite à Pie Y en lo“0.
Impatient du mauvais succès de ses démarches du côté de l’empereur Maximilien, il s’était retourné vers k pape, qui venait de lui accorder sa couronne. La vanité, autant que la reconnaissance, lui faisait un devoir d’aller la recevoir des mains du pontife et il
eut bien garde d'y manquer ; mais, une fois à Rome, il profita de son séjour pour négocier deux affaires qui lui tenaient également au cœur, la ligue contre les Turcs et son mariage avec Camilla Martelli. Après avoir traité les grandes questions politiques, Cosme avait souvent avec le pape des conversations familières où il le consultait comme un père pour en obtenir des avis sur sa conduite privée, et ce fut dans un de ces entretiens d'intime confiance que le malin duc. prenant un air contrit, glissa l’aveu de sa liaison avec la Martelli. Pie Y, flatté d’une confession qui avait tout le charme d’une confidence, saisit naturellement cette occasion d’adresser à son pénitent une douce semonce, l’exhortant à se retirer de la vie de péché indigne d’un prince catholique et de sanctifier son union parle mariage. Cosme ne demandait pas autre chose ; le talent était de se faire imposer par le pape un acte qu’en présence de l’opinion publique on n’eût peutêtre point osé commettre. « Le loup revêtu de la peau d un mouton, » la Fontaine a fait une fable là-dessus ; mais quel apologue vaut cette histoire ? Car il y avait du loup chez ce tyran si plaisamment déguisé en bon apôtre, et, quand il entrait dans une de ses colères tragiques, ce capucin de comédie vous abattait d’un coup de poignard son valet de chambre Alemanni, parce que le pauvre diable l’avertissait de la folie que c’est à quarante-neuf ans de vouloir épouser une fille de quinze.
Grattez un Médicis, quel qu’il soit, et, sous cette culture qui leur sert de bouclier d'or, vous trouverez la bêteféroce. Ils sont luxurieux, cruels, sanguinaire?, avec des appétits intellectuels non moins opiniâtre? et qui se perpétuent dans la race à travers tou? le-
méandres de la bâtardise. Artistes et savants, le mercantilisme entache leur art, et leur science ne va jamais sans quelque dépravation. Ce prince même qui nous occupe, François, avait appris de Benvenuto Cellini l’art d’imiter les saphirs et les émeraudes et ne se gênait pas pour le pratiquer dans son négoce aux dépens de la clientèle. Ils ont des laboratoires chimiques, mais en soufflant sur leurs charbons, à quoi songent-ils ? Si quelque découverte a lieu, c'est le hasard qui ramènera. Eux pensent à leurs ennemis, à leurs amis, à leurs parents, proches ou lointains, et ce que leur chimie expérimentale produira, c’est un poison nouveau qu’on se hâtera d’essayer en famille ; leurs pommades, leurs onguents, leurs élixirs et leurs parfums ont empoisonné l’Europe. A force d’amalgamer l’horrible et le grotesque, leurs crimes et leurs débauches tiennent du mythe : Alexandre et son Lorenzino, mignon tragique! Jean-Gaston et son laquais Dami, giton grotesque ! Heine nous a peint les dieux païens chassés de l'Olympe et continuant leur ancienne vie au fond des forêts germaniques ; les Médicïs sont les Césars de l'antique Rome domiciliés à Florence, ayant citadelle et comptoir qu’ils exploitent; proscripteurs, calculateurs, empoisonneurs et noceurs impitoyables. « Yous ne voyez donc pas que vous finirez par dépeupler la ville avec vos sentences de mort ? » disait à Cosme le Grand, autre scélérat de génie, un de ses plus chauds partisans. Cosme, père de la patrie, leva la tête d’un calcul de change quil faisait, posa la main sur l’épaule de son ami et, le regardant fixement avec un imperceptible sourire : “ J aime mieux, répondit-il, la dépeupler que la perdre. »
Bianca trouva tout de suite un protecteur dans le prince ; il intervint pour elle près de la République de Venise; mais ni l’envoyé de Florence, ni le nonce du pape ne réussirent : les Dix furent intraitables l'arrêt de bannissement confirmé, et refusés les six mille ducats qu’elle réclamait comme venant de l'héritage de sa mère. Il y eut même, de la part du conseil, tant d’animosité que le ministre de Toscane dut avertir son prince d’en rester là :
« La honte infligée par Buonavenluri au père de Bianca est encore trop récente, écrit-il, et la Seigneurie tout entière en est émue; car Bartolommeo a des attaches de famille avec les plus puissants personnages de l État et son beau-frère est, comme vous savez, le patriarche d'Aquilée. Je doute donc qu’un chargé d affaires puisse avoir ici rien à gagner à prendre en main la cause de Buonaventuri et, qui plus est, la cause de sa femme. Et ce que j’en dis n est point pour moi, mais pour Votre Altesse, qui, certainement, aurait à se repentir, un jour, d’avoir molesté gratuitement des gens capables de reporter ensuite leur mauvaise humeur dans nos affaires politiques. »
Il est à supposer que ces observations coupèrent court aux démarches; car, à partir de 1465, on n’en trouve plus trace, Bianca se sentant déjà probablement assez forte dans la faveur du prince pour ne plus se soucier de reconquérir les bonnes grâces du Sénat.
Le charme opérait. Cela débuta, comme toutes
les féeries du même genre ; palais et villas sortant de terre au commandement de la baguette, équipages, écrins, coffres pleins de trésors, dotations pour la dame et pour le mari, emplois et traitements honorifiques. On nomma Buonaventuri valet de chambre de monseigneur : ne fallait-il pas occuper Mercure pendant que Jupiter visitait Alcmène, et ses visites se renouvelaient toutes les nuits, si bien que le père en prit texte d’une de ces missives où le blâme se dérobe sous l’enjouement :
« Les promenades solitaires et nocturnes par les rues de Florence ne sont bonnes ni pour l’honneur, ni pour la sûreté, surtout lorsqu’on se fait de ces promenades une habitude de chaque nuit, et je ne puis vous dire quels sont les mauvais résultats qu'une pareille conduite peut produire. »
Couronné grand-duc et son mariage autorisé par le pape, Cosme était revenu de Rome en toute hâte, et, quinze jours après, mandant au palais Pitti le curé de sa paroisse, il épousait Camilla Martelli. Or, tandis qu’il mettait ainsi l’ordre dans ses affaires, le bonhomme n’entendait pas que son coquin de fils vînt gâter la situation par ses bruyantes équipées. « Ne me brouillez pas avec l’empereur, surtout avant votre mariage ! »
Cosme, à ce moment de sa vie, a la prudence morne du savant qui ne se fie qu’à l’expérience ; il arrange et dispose tout selon les besoins rigoureusement indiqués de l’existence journalière. Laurent le Magnifique; au sortir du tracas des affaires, s occupait de Dante at de la philosophie de Platon : Cosme, à 1 Lsue du conseil, trempait de l’acier, classait des plantes, tripotait des poisons en même temps qu il inventait
une théorie de l’impôt et, dans son laboratoire chimique de Saint-Marc, combinait le mariage de son fils avec une archiduchesse d’Autriche : œuvre importante qu’il sut mener à fin en pactisant avec ses propres vices et ceux de son fils, du moins pendant la trêve des fiançailles.
Le duc François et Cosme son père avaient le plus vif intérêt à tenir cette intrigue secrète jusqu’au jour où le mariage du jeune prince ét de l’archiduchesse serait accompli. Mais, sitôt venu le lendemain des noces, François se reprit à ses amours avec si peu de mystère, qu'il choisit un logement pour Bianca dansla partie la plus agréable de son palais et donna tout l'éclat imaginable à l’attachement que lui inspirait sa maîtresse.
C'est en 1563, très peu de temps après, que Bianca commence à jouer un rôle: elle entre à la cour tête haute, objet de toutes les admirations et de tous les hommages. François ne voit, n’écoute plus qu’elle; ses moindres caprices sont exaucés sur l'heure, ses volontés obéies même dans l’avenir. Iljuredel’épouser si jamais elle et lui se retrouvent libres. Bianca prend note du serment et déjà songeait au moyen de se séparer de son mari lorsque la mort vint opportunément l’en débarrasser.
Sur celui-là aussi, les faveurs de cour avaient grêlé: il était chambellan, ministre, associé à la régence : que n’était-il pas? Tant de grandeurs l’avaient ébloui:
il en oublia son passé misérable, abusa, dilapida, traita
j e son haut la noblesse florentine. C'était agir bien à propos que de fournir aux mécontents une occasion nouvelle de se plaindre de la tyrannie des Médicis et l'on comprend de quels yeux les descendants des Albizzi. des Pazzi devaient envisager le règne d'un pareil aventurier.
Ils n’avaient entre eux qu’un seul plan, sa perte, et ce fut lui-même qui, par l’arrogance de ses gestes, se chargea de la précipiter.
Buonaventuri appartenait à cette classe d'époux casuistes qui pensent qu’un outrage peut être enduré lorsqu’il vous rapporte de gros bénéfices; discrètement, il s’était effacé devant son prince et cherchait près des autres femmes à se dédommager de son isolement. On le savait depuis quelque temps occupé d'une noble personne de la famille des Pdcci, mariée au seigneur Bongiani et que tout Florence connaissait sous le nom de la belle Cassandra, beauté fort à la mode ; il courait sur son compte toute sorte d anecdotes plus ou moins tragiques, dont une semblerait empruntée aux fastes de la Tour de Nesle: deux jeunes gens, deux frères, s’étant vantés dans Florence d’avoir, à tour de rôle, joui chacun de ses faveurs, avaient été à deux jours de distance trouvés morts, un poignard dans le cœur. Buonaventuri fréquentait assidûment la Cassandra, il la courtisait en public, l'affichait à ce point que les Ricci, prompts à saisir l’offense au vol, en conçurent de mauvais desseins. Le prince avertit Buonaventuri : « Tâchez, lui dit-il, de vous modérer dans vos rapports avec la Cassandra, car je vous préviens qu’un danger vous menace. Les Ricci sont furieux, et, quand ils vous auront coupé la gorge, ce n’est pas moi qui vous la recoudrai. »
DAMES DE LA RENAISSANCE Buonaventuri reçut l’admonestation avec déférent et promit tout ce que l’on voulut, ce qui n’empêcha pas l’orage de grossir. Les Ricci redoublaient de haine; chaque jour, nouveaux griefs et nouvelles plaintes. François, pour soustraire son chambellan au péril, imagina de l’envoyer voyager en France; mais, sitôt qu’elle eut appris cette résolution, Bianca mit son veto. Cet époux quelle avait cessé d’aimer, c’était assez qu'il en aimât une autre pour qu’il lui redevînt cher; elle qui naguère détestait sa présence ne voulait point qu’il s’éloignât. Elle eut avec Buonaventuri une explication pathétique au sujet de la Cassandra, le supplia de quitter cette femme, invoquant son propre salut, lui montrant les Ricci prêts à se venger et le prince gravement ulcéré. Mais ni ses représentations ni ses larmes n’obtinrent gain de cause ; au contraire, Buonaventuri, las de s’entendre jeter au visage les menaces des Ricci, poussé à bout par la maladresse de Bianca mêlant, en vraie courtisane, le nom du prince à cette histoire, Buonaventuri franchit les bornes et s’emporta :
Tais-toi! s’écria-t-il, tais-toi, drôlesse! ou je te crève la poitrine avec la corne d’or que tu m’as plantée au milieu du front.
Et, sur ces mots, il s’échappa, laissant Bianca meurtrie et désolée.
A cette scène conjugale, le prince avait assisté, caché derrière une tapisserie:
Lalmez-vous! dit -il à sa maîtresse: votre mari ne v eut pas être sauvé; vous et moi n’y pouvons plu 5 rien, et nous n’avons qu’à laisser faire les événements .
Le meme jour, François recevait dans son jardin la
visite des deux Ricci, venant se plaindre d’une nouvelle insulte en pleine rue. Le prince et les deux frères causèrent sous les arbres en se promenant, les deux frères très animés ; puis, au moment de se quitter:
— .Messieurs, leur dit François, agissez à votre convenance; quant à moi, je désire n’en rien savoir.
Et, les avant congédiés, il partit pour sa campagne de Pratolino.
Cette nuit-là (21 décembre 1369), Buonaventuri, dûment escorté de deux estafiers, rapière au vent, sortait vers quatre heures de chez laCassandra, lorsque, en passant sur le pont de la Trinité, il entendit un coup de sifflet, à ce signal, douze bandits 1 investirent. Des deux hommes qui l’accompagnaient, l'un se sauva à toutes jambes et l’autre fut tué; blessé luimême en s’ouvrant un chemin à travers les épées, il était parvenu à gagner le large et se croyait sauf, mais un nouveau groupe de gens armés le guettait à 1 entrée de la via Maggio et, frappé de vingt-cinq blessures, il fut ramassé le matin dans un cul-de-sac, près du pont. Autant il en advint à laCassandra. Cette même nuit, plusieurs hommes masqués forcèrent sa porte et l’égorgèrent dans son lit.
A son réveil, Bianca reçut la tragique nouvelle; son premier soin fut d’aller chez le prince crier vengeance; mais il était absent et personne, au palais, n avait d’ordre pour agir. Deux jours seulement après la catastrophe, monseigneur revenait de Pratolino. 11 ^ it Bianca, la consola, jura tous ses grands dieux d’exlerminer les assassins et se hâta si bien de les poursuivre, que ceux-ci trouvèrent le temps de gagner la France.
Le duc ayant connu d’avance le complot et pratiqué
la politique du laissez-faire, il est hors de doute que la procédure intentée au lendemain du crime dut avoir des lenteurs propres à favoriser la fuite des Ricci. Lui-même raconta plus tard à son chapelain Jean-Baptiste Confetti la part morale qu'il avait eue en cette affaire, et son aveu manquàt-il au débat, que d’autres preuves de la complicité subsisteraient: cet entretien au jardin avec les frères de Cassandra, les paroles prononcées en les congédiant, le départ de Florence quelques heures avant l’attentat. François cherchait une occasion de se débarrasser du mari de sa maîtresse, il courut à la meilleure. La scène domestique à laquelle il avait assisté, les mots outrageants qu’il avait entendus, tout cela prêtait à réfléchir: si cet homme, jusqu’alors parfaitement souple et docile, allait devenir incommode et, qui sait même, dangereux? Les rapides élévations engendrent souvent la folie. Sans sortir des traditions de sa famille, François se rappelait l’exemple d’Alexandre de Médicis, à qui ses relations avec la femme d’un autre avaient coûté la vie: mieux valait donc profiter de la circonstance. La mort de Buonaventuri ne fit qu’accroître la passion du prince, et Bianca fut immédiatement déclarée maîtresse régnante. Florence tout entière s'en émut; on blâma très haut, on chansonna, puis les épigrammes s’émoussèrent et le vent emporta les chansons.