‹ Dames de voluptéChapitre 10 sur 19 · PSYCHOLOGIE D’HIVER · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE D’HIVER

A Marguerite Rolland.

D’admirables jours de lumière immobile et figée, — elle-même comme gelée pardessus les givres rigides des paysages, — d’une lumière morte et qui n’a plus l’air de couler des espaces ni de s’y épandre, mais demeure suspendue sans frisson, presque à l’état solide, sur l’immense anatomie douloureuse des glèbes.

Les paysages ? un très lointain souvenir des paysages du temps des printemps et des étés. Des paysages exténués et malades, aux fantômes d’arbres dans la désolation d’un pauvre vieillard de soleil, tout blafard et cassé, devenu comme une lune diurne. Une nature de geysers et de

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millénaires volcans avec un aspect d’éternité, sans plis d’herbes ni de verdures, chenue, chauve, pelée, et où ce qu’il subsiste de gramen aux os du sol semble avoir poussé en blanc comme un capillaire de vieille femme, où les restes des anciens gazons ressemblent à des bourres de crins gris.

Puis le froid, au crépuscule, d’un peu de rose où se glace le sang du jour, le rose des pommettes d’un phtisique ou d’un caillot mis tremper en un baquet d’eau, un rose qui tourne vite au violet, dans l’éteignement définitif des formes sous les étains gris de la nuit. Comme la courbure de l’acier d’une faux fauchant aux champs des étoiles, le croissant d’une lune polaire, brillant et dur, pendant que, dans les tintements de l’Angelus, s’en va un peu plus et se vespérise le jour de givre et d’argent. Ensuite une cloche tout là-bas sonne pour un trépassé, une cloche qui paraît aussi sonner pour la mort du jour...

PSYCHOLOGIE d’hIVER

Ç’avaient été d’abord les impressions de cet hiver au fond de leur château, des impressions ni tristes ni joyeuses, mais très sereines, infiniment apaisantes, comme si, avec le changement des jours, un autre homme et une autre femme définitivement les ingressaient. Lottie et Robert ne se ressemblaient plus : ils se paraissaient vivre d’une vie supérieure, détachée des choses, à la fois confuse et nette, avec des sens plus lucides et qui, dans le silence des grands escaliers, dans la clarté et le reflet des givres aux plafonds, s’aiguisaient d’étranges subtilités. Lottie surtout, cette jolie poupée des salons, se percevait à travers une âme toute blanche, cristalline et brillante comme la pellicule de glace qui, au matin, adamantisait les vitres. Cette âme, comme l’eau des prés et comme le verre des vitres, avait aussi sa petite couche de diamant ; mais dessous brûlait une chaleur vive, un été de claires et délicieuses sensations.

C’était un état particulier où, en l’absence de la nécessité des expansions, tous deux se suffisaient à eux-mêmes, sans nul goût de se communiquer l’intime et plénière jouissance de se sentir exister dans l’universel trépassement de la nature. A peine ils se parlaient; un sourire au bout des lèvres, une pression de leurs mains se cherchant par-dessus la table, les simples approches de leurs corps émanaient d’eux en lumières, en résonnances, en vibrations de sympathie qui rendaient toute confidence vaine.

D’ailleurs, auraient-ils eu seulement quelque chose à se dire ? Leur eût-il été possible de se révéler les ténues et capillaires cristallisations de leur instinctif et si peu analysable bonheur? En leurs êtres taciturnisés, si au fond d’eux que cela semblait se passer en dehors des limites de la perception humaine, c’étaient, — comme les arborescences de givre aux verrières, — des éclosions mystérieuses et

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