PSYCHOLOGIE D HIVER
frêles de sensitivités, une volupté de s’anéantir dans une petite mort de leur habituelle nervosité^ un intermittent éréthisme de leurs âmes se prenant à l’égal des substances gelibles dans une paix rigide et absolue.
Leur bonheur leur faisait l’effet de s’être gelé au fond du battement alenti de leurs artères, pareillement à la mobilité des sèves terrestres sous l’hermétique écorce des frimas. Ils ne se pesaient plus; la sensation de la pondérabilité corporelle s’était résorbée comme à travers un allégement de la chair à leurs épaules.
Robert fut le premier à s’aviser que s’ils avaient cessé d’échanger leurs idées, c’est que, sous l’action de l’hibernation, elles s’étaient agglutinées au point qu’ils n’auraient pu les démêler^ D’ailleurs, elles semblaient inutiles, dans l’impossibilité de les concilier avec cette vie du sens où toute leur vie s’était concentrée et qui les absorbait si bien qu’ils n’éprouvaient nul
besoin de vivre autrement. Ils subissaient comme l’hypnose d’un songe éveillé en une région de givres et de cristaux. Toute chose se muait devant leurs yeux en des aspects imprévus ; eux-mêmes se voyaient différents de ce qu’ils étaient; ils avaient fini par oublier qu’ils s’aimaient.
C’était leur premier hiver de jeunes mariés dans ce sauvage pays où, loin des routes, parmi la solitaire tristesse des plateaux, ils étaient venus, au temps de la neige des aubépines, habiter le patrimonial château légué par le vieux Grandmesnil à son fils Robert. Lottie, passionnément adulée de ce grand garçon qui, pour elle, avait résigné un mariage princier, n’y avait pas connu l’ennui. Même le rude décembre, avec ses glaciaires paysages et ses lunes hyperborées, gardait pour elle l’enchantement d’une nature inconnue, toute vierge et primordiale, d’une nature où, par suite de cette extrême acuité du sens, il lui semblait ouvrir les yeux à un
PSYCHOLOGIE d’uIVEU
hiver des confins du monde, et loin du souvenir des villes, ne plus goûter là que l’aventure d’un ménage d’explorateurs échoués parmi les fixes clartés d^un soleil de minuit. Ils se sentaient à la fois très éloignés l’an de l’autre, perdus chacun en des latitudes opposées, et tout proches, tellement confondus dans d’identiques sensations qu’ils ne s' apercevaient plus vivre l’un devant l’autre, devenus comme deux Esprits.
Des névés à l’infini, le miroitement sec et craquant d’une surface de micas modelant l’ossature des glèbes, un grésil de cristaux émiettés, blutés comme à travers des tamis de lune. Et sur cette première neige qui enfin rompait la marmorisation des ciels gelés, des stagnations de soleils furtifs , des lumières d’or pâle glissées par des crevées d’azur et criblant les plaines de myriadaires pierreries, une féerie d’arc-en-ciel réfracté en divines polychromies rose-chair, gorge de pigeon.
vert libellule, bleu d’âme convalescente. Puis définitivement l’irisation solaire s’éteignait, les mirages se mouraient en les mornes plombagines d’un ciel d’où soudain croulaient des avalanches de neige.
L’espace se toisonna d’un floconnement de ouates, de la chute sans arrêt d’un duvet de cygnes, épaississant les pâles édredons sous lesquels pour jamais sembla raidie la terre.
Et l’illusion se rompit au fond de l’ennui des chambres, dans la maison veuve des clairs miroirs de givre où s’aurorisaieiit les merveilleux jardins du rêve, dans la maison redevenue les quatre murs d’un trop réel exil.
Après la vie lucide et supra-sensible dans le prodige des beaux jours mystitiques, Lottie et Robert se surprirent désabusés et las, les yeux obscurcis par l’immobile soir du grand paysage nivéal. Il neigea en leurs âmes une obsession lourde et noire à travers laquelle la neige
l'SyClIOLOGIE d’hiver
elle-même cessa d’être blanche et tomba comme les suies des espaces carbonisés.
L’internement, en abrogeant autour d’eux les prestiges et les' refoulant sur euxmêmes, les révéla l’un à l’autre comme des portraits à la longue monotonement . ressemblants.
L:urs âmes à présent se sentaient émoussées par les contacts perpétuels, et à travers ces contacts, à force de trop bien se connaître, étrangères et presque indifférentes. Lottie reconnaissait son Robert, Robert aussi reconnaissait sa chère Lottie; c’était le retour des jours antérieurs^ des jours de toujours. Une courte absence de l’esprit en leur temporaire vie idéale leur en avait appris plus sur eux-mêmes qu’un constant et casanier voisinage.
La nervosité de la petite belle s’exalta. Elle pleura les soirs sous les girandoles, les épaules comme des émois de clartés, les orgueils des fêtes où la femme se pavane; elle regretta de n’être une de celles
qui, dans les bals, en souriant, font mourir les espoirs, l’idole s’adonisantau regard dompté des hommes. Son souvenir s’amertuma au repenser des succès moissonnés jeune fille, des gentils babils entre amies derrière l’éventail, des toilettes que copie la jalousie des femmes, de toutes choses» mortifiées et enchaînées au fond d’elle ainsi que les algues des sources sous le gel et qui, parmi la langueur des jours, resurgirent pour l’en tentaliser.
Des crises intimes éclatèrent; en trépi-, ' gnaut, elle émit des reproches pour cette cruauté de Robert qui la vouait à la captivité des frimas ; ses rancunes s’acidulèrent de le trouver insensible aux quérimonies. Et inopinément, un matin, il s’aheurta à des malles qu’elle avait fait emplir en secret par sa femme de chambre etqui révélèrent un desseinmûr d’év/ision.
Il la chercha par les appartements; elle l’attendait, frémissante dans ses fourrures, comme un joli oiseau dans sa plume.
PSYCHOLOGIE d’hiver
— Eh bien, oui, j’en ai assez. Je me meurs en ces horribles neiges... C’est fini de nous aimer ; je m’en vais retrouver maman, puisque aussi bien tu t’es fait mon geôlier.
Heureusement — (il le fit observer on souriant) — les chemins étaient pris à cinq lieues à la ronde. Bloqués, ma chère ! Les chevaux, après dix pas, en auraient jusqu’au garrot! Son dépit se liquéfia en belles larmes brillantes dont il étancha la mouillure à ses joues. Puis leurs lèvres se rencontrèrent, ils expirèrent amoureusement dans les baisers, et elle ne trouva plus si désolée sa Sibérie.
Mais une sagesse, née de l’expérience, défendit Robert contre l’espoir saugrenu que cette victoire eût de définitifs lendemains. « Ce maudit hivernage de château, écrivait-il mélancoliquement un soir à son vieil ami d Estournois, nous sépare plus que ne le ferait la vie la plus dissipée dans le monde. Vois-tu, le bonheur, c’est
DAMES DE VOLDPTÉ
comme la peinture, il faut le recul pour l’apprécier. >; Et ni l’un ni l’autre ne quittaient plus des yeux le petit coin de ciel bleu qui enfin, par-dessus la fonte des neiges, désennuyait le mauvais hiver et à leur hiver d’amour promettait la délivrance des renouveaux prochains là-bas, dans ce Paris où l’amour ne connaît pas l’hiver.