‹ Dames de voluptéChapitre 12 sur 19 · L’HOMME QUI TUE LES FEMMES · texte numérisé non relu

L’HOMME QUI TUE LES FEMMES

(mémoire de l’assassin)

A Léon Cladel.

Que ceci soit ma suprême et mortuaire volonté, s’il est possible que celui qui si cruellement transgressa la Loi, — immuable symbole de l’omnipotente volonté des hommes, — ose invoquer, par delà les jours, cette part de lui que dès l’instant du crime, îl abrogea sous l’irrémissible et occulte ingérence d’une volonté à jamais maîtresse de ses destinées !

Je lègue à la science, — comme à la seule puissance humaine capable de m’absoudre, — avec ma cervelle, arsenal des ruses funestes et des diaboliques machinations, l’être pervers et compliqué qui pour

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moi-même demeura un insondable problème.

Mon nom ? j’ai tout fait pour qu'il restât perdu dans l’obscure légende des réprouvés rentrés aux terrestres ténèbres après avoir témoigné de la fatalité des races vouées à d’inévitables opprobres.

Personne ne saura donc quel flanc misérable, — alambic où fermentèrent les sucs d’une hérédité monstrueuse, — porta l’impur limon prédestiné dans lequel se modela ma face ; — personne davantage la semence qui, en mes natives pourritures, fit germer et fructifier un sombre et machinal criminel. Le sang, depuis, comme une onde lustrale corrosive et ineffaçable, l’a baptisé — ce nom — d’un rouge et effrayant anonymat.

Quand j’entrai avec Æ'//e dans la chambre de la maison infâme , — la chambre immémorialement reflétée en mes yeux, avec le lit des accouplements sans amour, — la Bête (j’en atteste Vautre conscience

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ea moi demeurée impoilue !) la Bête, toujours soufflant dans l’homme, n’attisa que la superficielle et instinctive concupiscence que cette fille heurtée sur un trottoir, avait suscitée en ma flânerie de passant. A peine, dans la crépusculaire vapeur, l’avais-je vue; je n’aurais pu dire qu’un charme de grâce et de beauté m’eût attiré sur ses pas. Et toutefois un charme plus subtil que la charnelle splendeur d’un beau corps me captiva aussitôt qu’elle se mit à marcher à mes côtés, onduleuse et souple, avec le balancement de sa ceinture.

Tous deux enfermés dans les férines atmosphères de ces cloisons offertes aux ruts errants de la rue, — elle se dévêtit ensuite avec la gauche et frileuse pudeur d’une vierge résignée au premier péché.

Une âme captive — je soupçonnai alors l’invincible attrait perçu au frôlement de ses hanches ! — battait de l’aile, douloureuse et fraîche encore — en ce corps de jeune prostituée. Je la pris en mes bras comme

une neuve épouse que le sort m’eût départie, presque avec le regret de la souillure que mon contact allait lui infliger — oui, le regret des impurs baisers bafouant sur sa chair vénale les dernières et pâlissantes roses de la chasteté.

Comment après les râles et les mutuelles caresses (l’ayant sentie, malgré sa froideur, palpiter sous ma poitrine, cette neige d’un pâle et à peine nubile printemps), m’envahit tout à coup la nette et irréfragable détermination de couper en ses racines la fleur de vie charmante et corrompue que j’avais nourrie de mon triste amour? J’allai à mes vêtements pêle-mêle avec les siens jetés sur une chaise et j’en tirai le rasoir que, sans m'en être rendu compte^ j’avais en sortant de chez moi glissé dans la poche de mon habit. Aucune raison jamais ne put m’expliquer cet acte inconscient, mais sans nul doute commandé par les ténébreuses nornes, au point que je n’aurais pu ne pas l’emporter, l’elFrayant et ridi-

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cule outil dont je m’armai en cette minute inévitable! Je savais seulement que je l’avais extrait de sa gaine et coulé dans mon habit, je ne savais pas autre chose.

Je cachai derrière mon dos l’éclair de la lame et, sans effroi, sans un soubresaut sous ma mamelle, d’un regard où nulle pitié ni hésitation ne l’induisirent en le soupçon d’un barbare forfait immérité, j’embrassai ses jeunes et pâles seins, la maigreur de son ventre épargné par les maternités, son flexible et gracile col pareil à une tige. Surtout je regardai ce col sinueux, sachant que rien au monde, à présent que sa mort était résolue, ne pouvait plus m’empêcher d’en déchirer d’un coup décisif et prompt, les soyeux, les paiement azurés et soyeux tissus.

En un transport, nos corps se nouèrent plus étroitement que si de tardives fiançailles enfin consommaient la souffrance d’un désir toujours insatisfait. Et quand, aux chaleurs et aux frissons de sa gorge,

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je conjecturai qu’un même spasme allait joindre éperdûment nos haleines, — en cet instant précis, et avant qu’elle eût seulement soupçonné le geste qui éterniserait jusque dans les enfers et les paradis sa volupté, — je pressai sur le rasoir et d’une fois lui tranchai les carotides! Sur ses lèvres tôt violettes, décloses aux amoureuses délices, — tandis que, jaillissant en torrentielles gerbes vermeilles, le sang arrosait les aréoles de son sein et tluait entre nos ceintures confondues, — je cueillis ensuite, avec le froid soupir où s'évagua son être, le souffle encore ardent de la minute qui de ses passives entrailles peut-être pour la première fois avait fait crier la volupté.

Aucun remords sur l’heure, — quand je vis s’égoutter par la profonde entaille qui lui séparait la tête du tronc, la rouge fontaine de sa vie, — aucune agitation de mon cœur ni de mes sens n’accompagna l’instant qui suivit l’immolation. L’évi-

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dence de l’acte s’imposait à moi, mais sans m’émouvoir, ni soulever ma réprobation. Le supplice consommé, — l’immortellement délicieux supplice où l’amour et la mort râlèrent leur indissoluble râle, — j’épuisai les ablutions jusqu’à l’effacement complet du sang sur moi; puis, je me rhabillai, et après l’avoir considérée un long moment, — toute vêtue de la pourpre issue de ses veines comme d’un tragique et somptueux manteau, ses membres déjà mollissants écroulés en ti'avers du rouge flot toujours s’épanchant comme d’une urne inépuisable, — je descendis l’escalier.

Mais, sur la dernière marche, je sentis que je ne pouvais la quitter ainsi : je remontai précipitamment, je baisai longtemps ses yeux de pierreries mortes, ses yeux de volupté et d’agonie, ses yeux sommeillants sous le rideau des cils, — ses yeux où dans la surhumaine et céleste détresse, s’était lapidifié mon visage d’as-

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sassin, — et je lui disais, j’éprpuvais la cruelle nécessité de lui dire comme si elle m’avait pu comprendre encore :

— Vierge rédimée et par ce sang à jamais saintement expiée, vierge qui chus aux limons d’où mes mains pour ton actuelle et libératrice Assomption, t’ont retirée, ô créature d’ignominie et de péché, sois ma sœur ! Jusqu’en les vers sortis de ma pourriture, je garderai, fidèle à ton culte, l’arorne de ton âme délivrée, le subtil et consternant parfum du baiser par lequel tu payas ma scélératesse glorieuse.

Ensuite, d’une circulaire estafilade de l’homicide acier, — ô quelle inexplicable honte me rend pénible cet aveu! — je scalpai, avec les bords de la secrète bouche, les lins crespelés, humides et raidis déjà du sang figé. Et je ne m’en allai qu’après avoir — ô pourquoi? pourquoi? — insinué aux dents resserrées comme par l’effort d’un étau, une bank-note de cent francs — les cent francs qui m’attestèrent

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partout où je portai la mort, comme si, en déliant les âmes boiteuses des victimes assumées à mes coups, je préméditais de rémunérer les rapaces survivantes pour la suprême pitié des funérailles. Alors je ne calculai pas l’étrange motif de cette obole du carnage. Ouvrier d’une œuvre maudite, j’obéissais à des impulsions irréfléchies auxquelles quelqu’un, en dehors de moi, me stimulait. J’étais comme un corps dépouillé. de ses moteurs et que galvanise l’incoercible ascendant d’une force s’exerçant de l’autre côté de sa vie. Plus tard, seulement, quand je pus raisonner, je me persuadai qu’un penser commisératif avait déterminé l’offrande où le monde, en son effarement stupide, ne voulut voir qu’un dérisoire et plus excessif outrage.

Tranquillement je descendis , réglai entre les mains de la mérétrice le prix du lit sanglant, et, m’en allant, je ne retournai même pas la tête pour regarder de loin la maison qui, dans un instant, se

remplirait d’horribles clameurs et où, en sa grande paix impure, reposait la nudité de l’Klue, de la toujours Elue !

Dans la rue seulement, après une marche à travers les lasses multitudes opprimées par la douleur du quotidien labeur, — et pensif, encore nostalgique des regards expirés où j’avais bu sa mort — je perçus, mais vague, le sentiment de I’Irrémé- DiABLE. Et cette perception n’était pas dénuée de douceur ; il me semblait que ma vie marchait à présent devant moi, dans le pas de celui qui avait exigé le meurtre et dirigé mon bras, que je n’aurais plus à penser à ce que j’allais faire, mais que dorénavant j’exécuterais ce qu’27 aurait uniquement et souverainement décidé. (Et toutefois, ce sentiment fut-il aussi précis ? N’y suppléé-je pas eu ces lignes par une sournoise dialectique?) — Je ne saurais le dire. Je me souviens seulement que je rentrai chez moi, l’esprit calme et soumis comme à quelque irréfragable loi.

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La nuit , je n’eus ni cauchemar, ni songes expiatoires; mais une sensation d’horrible froid aux pieds soudain me réveilla vers l’aube. J’allumai une lampe, je regardai mes mains, j’allai ensuite me regarder dans la glace, scrutant en mes propres yeux — ô étrange aberration! — le regard qu’y avaient laissé ses décdinantes prunelles. Le lendemain et pendant trois jours encore, je jouis d’une vie légère, heureuse, surnaturelle, comme après une noble ambition accomplie, la délivrance d’une obsession tantalisante, la joie d’une menace enfin conjurée ou quelque certitude longtemps remise et indubitablement élucente.

Cependant, au fond de cette extraordinaire et bénigne capitulation, perdurait — ma paix intellectuelle s’en adjuvait délicieusement ! — un fond de douteur vaincue, la lie mal évacuée d’une grande souffrance antérieure. Je me souvins d’une analogie : une trêve ainsi m’avait autrefois

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lénifié, après avoir descendu en terre un frère aimé jusqu’à la passion et au chevet de qui j’avais senti s’enfoncer en moi toutes les épines du plus mortel calvaire. Ayant vidé mes larmes à le pleurer, ensuite je connus te déliement de la peine, en une quasi pareille convalescence de mon âme.

Mais la quatrième nuit, je fus tourmenté par les angoisses d’un flux de sang qui, goutte à goutte, s’instillait dans ma gorge. Je faisais des efforts pour boire à mesure tout ce sang, mais il coulait si vite que ma bouche en était remplie sans qu’il me fût possible de le boire tout, et à la fin je me dressai en sursaut, sentant que j’étouffais. Alors il me sembla la voir à mes côtés, dans mes draps, avec la plaie vornissante qui lui labourait le col, et je cachai mes mains^ je criai : « Se peut-il ([n’elles (ces mains) aient perpétré ce forfait abominable? Est-ce bien moi, haïssable et trop docile créature, qui ai versé

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loi

ta vie de ces mains inhabiles aux moindres violences, de ces mains qu’aucun labeur coutumier jamais ne ductilisa aux manoeuvres viriles?

Grêle, d’aspect chétif et féminin, les œuvres de force dès l’enfance m’avaient répugné; — et seul, avec mes seuls doigts pour outil, j’avais consommé une pareille boucherie ! Moi qui aimais l’innocence, la candeur, la faiblesse, — oh ! jusque dans mon fumier cette bonté, en cent occasions avérée, je le jure! — j’avais sans cause supplicié l’irresponsable et novice enfant. « Oui, l’innocence, la faiblesse et la candeur, indéfailliblement tu les adoras, qui en peut douter? Et c’est pourquoi, en ta pitié profonde et ton inexorable amour, tu mis à mort celle qui était faible, candide et malheureuse, fl en devait être ainsi. » Il me parlait, l’invisible compagnon qui m’avait glissé l’arme aux doigts! Muet toujours, enfin il me parlait, me justifiait, me commandait de m’enorgueillir de cette

blessure par laquelle je me persuadais que je l’avais rachetée. Je ne Uécoutai que trop bien.

Bientôt, je fus ravagé par le tenace, l’incompressible besoin de la revoir, car je ne pouvais douter qu’en revoyant la chambre où je l’avais égorgée, je ne revisse à l’instant son image corporelle. Dans la horde des filles faméliques tissant à l’entour leurs rets soucieux, je ramassai au hasard la première qui s’offrit et je demandai la chambre où « quelqu'un (et ma voix articula cela nettement) avait tué cette femme ». Sans doute, on me prit pour quelque morbide original en mal de sensations intenses : la sinistre tenancière de ce mauvais lieu à peine me regarda, et m’eût-elle regardé, je savais quelle ne m'eût pas reconnu. Nous pûmes monter sans inquiétude, et tout en se dévêtant, la fille — je ne vis pas même son visage — me confessa en riant que vingt autres avant moi avaient exigé qu’elle exerçât

l’homme qei tue les femmes

son métier dans la chambre, pourtant à jamais sanctifiée par le meurtre ! Je la vis dégrafer son vêtement à travers le geste qui, en ce moment, pareillement faisait glisser l’étoffe et la toile; je la vis ranger ses bas au pied du lit ; je la vis monter à sa croix funèbre. C’était le même lit, les mêmes draps peut-être, les draps où à bouillons avaient pleuré ses veines ; oui, ce devaient être les draps d’amour et de mort où j’avais cueilli sur ses lèvres la fleur de ses amoureuses entrailles ; et en eût-il pu être autrement?

Mais quand celle qui était là m’appela de sa voix grelottante, alors je compris qu’£'//(? vivait enchaînée en moi, immortellement en moi et que seulement devant moi grimaçait une fétide et sacrilège pourriture. Et, tout à coup, il me parut que chaque meuble de l’horrible chambre me regardait avec des yeux réels, les nocturnes yeux de volupté et d’effroi qu’elle avait en expirant fixés sur les miens.

« Ah ! jamais plus ! jamais plus ! irrémédiablement plus ! — ainsi, en moi, parlait ma douleur ; — va, perverse illusion !

Empuse! Méprisable reflet d’une inaltérable splendeur !» Je payai le salaire convenu et, d’un pas qui, cette fois, se dérobait sous moi et que je surveillais, je repassai devant le guichet qui, V autre ionv^ m’avait vu m’en aller tranquille et comme indifférent.

A jamais plus ! me répétai-je en traversant des groupes qui, disséminés sur le trottoir, discutaient encore les circonstances du crime. Je ne prenais pas attention à leurs controverses, et pourtant elles pénétraient en mes oreilles; malgré moi, j’entendais leurs puérils et grossiers rabâchages. Un même impératif vouloir, indépendant de mon moi subalternisé, me contraignait à lire, sans curiosité, les innombrables feuilles qui s’occupaient de l’assassin. Devant l’atterrante sottise d’un reportage imaginant les plus risibles com-

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plications, j’aurais eu le droit de m’enorgueillir d’un acte si simplement perpétré et qui déroutait toutes les conjectures. On disait les gens de police sur les dents, le parquet aux abois, la multiplicité des pistes toujours davantage embrouillant les enquêtes. De ce côté encore, l’apparence d’une occulte prédestination me dérobant aux traques les mieux ourdies, eût pu me donner quelque fierté. Mais que m’importaient les rumeurs de la rue, de quel intérêt m’aurait abusé ce qui se passait hors de moi, quand, en moi-même, les plus exceptionnels sentiments qu’ait éprouvés un bomme se succédaient, se combattaient, m’emplissaient d’une plénitude de joie et d’horreur?

C’était la jouissance éperdue de la porter en moi ainsi qu’en une tombe scellée, — de mes mains exterminée, mais d’autant mieux résorbée en ma vie! C’était le surhumain orgueil que mon geste eût dénoué les terrestres attaches d’une créature et

sans doute exécuté un incomparable destin résolu ailleurs! C’était aussi, ah! c’était la criante et presque physique douleur qu’il ne subsisterait d’elle qu’un fantôme à jamais insaisissable !

Pendant près d’un an, je vécus — et qui donc, hormis moi, eût consenti à vivre à ce prix? — en ces alternances impétueuses et amères. Rien, toutefois, ne ressemblait en moi à ce que les hommes appellent les remords. Et comment, en effet, aurais-je pu les ressentir, puisque l’essence même du remords, la conscience du crime, manquait à les stimuler?

Mais insensiblement — ô quelles hésitations à mesure qu’approche (mais il faut tout dire !) l’heure démentielle où je ne fus plus que le passif instrument de la plus inexorable destinée! — dans mon âme se leva l’Obsession. Aucune résistance bientôt n’eût pu prévaloir sur le désir et le besoin de sa présence. Elle-même m’enjoignait de la rechercher à travers le

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monde. Et un soir pareil à l’autre soir, l’acier exterminateur dans ma poche, je rôdai jusqu’à minuit par les rues, puis en un silence de ruelle perdue, sous les claires étoiles, l’illusion exécrable de son amour

— tandis que par la gorge se vidait l’infâme prostituée ! — me restitua la chambre et les oreillers où m’avait souri sa tête tranchée. Et pour que l’évidence persistât jusqu’au bout, le scalp ensuite mutila cette chair vicieuse et je lui mis entre les dents

— comme à l’autre la pitoyable obole ! — le prix du plaisir dans la mortl L’homme qui tua cette Annette Eva Duflot, fut le même qui avait immolé Julia Clarence, — toi, ma sœur et mon épouse à moi fiancée en nos primes noces sanglantes !

L’Obsession, un instant apaisée, revint à un mois de là, puis il plana de nouveaux effrois; la Ville comme un fleuve s’ouvrit jusqu’en ses profondeurs pour vomir l’obscur torsionnaire des carrefours sans lanternes. C’est moi qui égorgeai l’Anglaise

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Anna Paddy. Et encore cette Delphine Maucœur, et cette Rosa Chérie Courache, et les six autres qu’en de torves venelles, au cœur de la Cité, par les minuits insidieux, on trouva expirées dans leur sang. — A toutes ma main apposa la marque qui, éternellement, faisait revivre pour moi la chambre et un funèbre, à jamais funèbre amour.

Je devins le mystérieux criminel qui déjoue les guets, le sombre passant des foules perdu en son crime, le prince des Ténèbres redouté des prostituées faméliques cherchant pâture aux voiries. Un prodigieux instinct de dissimulation, jusqu’alors mal éveillé, me donnait les agiles et déconcertantes allures des plus souples mimes. Personne jamais ne s’avisa de soupçonner dans le petit quadragénaire rassis et maladif, dont la ponctualité et les notoires bonnes mœurs m’avaient conquis l’estime du quartier, et presque riche, nanti de rentes, honnêtement voué aux

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pratiques droites — je le dis sans ironie, bien que la plus cruelle ironie semblerait à peine justifier un pareil langage, — non, personne ne soupçonna l’Homme qui tue les femmes.

Cet homme, c’est moi pourtant. A quels troubles hérédités; à quelles parques funestes prenant aux écheveaux des ancestrales destinées, pour en tisser mes jours, les tors et criminels fils qui m’engluèrent; à quelles fatalités uniquement responsables enfin dois-je le diabolique privilège d’une cervelle où le Meurtre régna triomphal et allouvi? Dites-le, ô vous, chercheurs d’énigmès, élucideurs des terrestres problèmes, — à qui je délègue, pour vos scalpels et vos sondes, ma dépouille réprouvée. Au jugement du monde, je demeurerai l’assassin onze fois assassin, et cependant — (mais qui jamais pourra comprendre ce criminel sophisme), — je n’en tuai qu’une et en toutes celle-là uniquement. Ayant immolé celle qui m’était

dévolue par un iiitransgressible décret, les autres ensuite succombèrent, puisque j’étais voué à revivre sa mort en chacune d’elles qui, mourant,"me /a restituait vivante.

LE BONHEUR DANS LE DÉSIR

LE BONHEUR DANS LE DÉSIR

A Louis Le Nain,

Le poète Lespérit professait, sur la durabilité du bonheur dans l’amour, une théorie qu’un soir, en la corroborant du récit d’une expérimentation personnelle, il énonça.

— Je crois, nous dit-il, que la période du bonheur entre un homme et une femme également épris n’excède pas la durée du désir. Tout le temps que cette femme et cet homme, requis par l’espoir d’une mutuelle transsubstantiation amoureuse, consacreront à en retarder la consommation, ils goûteront en sa plus parfaite expression le bonheur inclus dans l’incompressible penchant des sexes l’un pour l’autre.

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« Les religions, cette suprême philosophie des âmes, ne sont-elles pas toutes fondées sur la toute-puissance victorieuse du désir ? Elles érigent , à travers le prodigieux mystère interdit aux sondes humaines, la projection jusqu’à l’éternel inconnu du désir de l’amour qui entraîne aux soifs éperdues du baiser les races mortelles. Les effarantes ivresses qui, parmi les sentiers terrestres, acérées comme des taons, relancent en leurs pourohas sans trêve et traquent le mâle et la femelle, affolés du désir de se joindre et de s’appartenir, ne sont que la forme la plus immédiate de l’éternité de ce désir qui, incapable de s’assouvir ici-bas, s’évague vers l’espoir des possessions en Dieu.

Or, l’inexprimable délice de la croyance en un final et surnaturel bonheur se justifie et s’illimite par l’irréalisation même de cet effrénement du désir. Car s’il se réalisait, si, par un impossible miracle. Dieu se révélait à sa créature et accédait

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à l’espérance d’une suprême incorporation, il cesserait d’être le plus sublime bonheur dont nous puissions concevoir le désir.

M Le désir, dans l’amour humain, se compose, lui, d’une gradation indéfinie . d’espoir vers la possession. Reculez jusqu’aux derniers confins de la volonté cet état divinement souffrant et délicieux : vous aurez connu un bonheur proportionnel aux affres volupteuses que temporairement vous aurez assumées. Mais si, par un prodige de domination, vous aboutissez à vous murer vivant dans les sublimes agonies du renoncement, oh !

alors vous aurez goûté le plus lancinant et le plus continu bonheur qu’il soit donné de ressentir, puisque vous n’en aurez pas réduit la réalisation à d’injurieux et ravalants simulacres. Car, encore une fois, le bonheur, qui n’est que le désir, exclut l’idée de la possession.

« Je vous eu apporte ici le témoignage.

Ce bonheur insoumis aux aléatoires conjonctions, résigné à perdurer sans altérations dans les latitudes du Désir, je l’ai pratiqué avec l’idolâtrie et la dilection d’un culte, — avec l’héroïsme d’un homme luttant contre le tumultueux refoulement des eaux et qui se défend le naufrage. Pas un jour je n’ai cessé de subir les abois et les crocs en ma chair d’un sauvage et immuable désir que sans relâche, tremblant d’y succomber, raidi de peur de défaillir sur le roc d’une volonté vraiment titanique, j’osai exaspérer par de monstrueux et consternants artifices. Pas un jour ce désir, dévastateur comme les typhons et alizé comme une haleine des matins, cet effrayant et radieux désir ne s’interrompit de me plonger aux vertigineuses blandices du plus torturant et du plus lénifiant bonheur.

Mais, pour accéder à de telles surhumaines régions, il me fallut multiplier les ruses qui seules peuvent déjouer les in-

LE BONHEUR DANS LE DÉSIR

jonctions de la nature et, jusqu’à me supplicier, mépriser la bête ignominieuse, inassouvie de chair, qui toujours me persuadait la démence de mes sacrifices.

« De cette femme admirable, le rythme le plus accompli devant qui jamais se soit agenouillée l’adoration d’un homme, — qu’il vous suffise de savoir qu’elle était vierge, je l’atteste, et que nul, hors moi, n’en fut aimé. Pendant six ans, le murmure de ma voix, à travers les rencontres que la dilférence de nos rangs rendait difficiles et clairsemait, seul monta vers sa beauté olympienne, sans que jamais ma lèvre, en la caressant d’un hymne d’amour discret, se risquât à frôler, si ce n’est d’un lent et furtif baiser à sa main, le prodige d’une chair comme n’en eut aucune femme. Quand enfin, exténués d’attentes, sentant, au bout des éternelles trêves qui seulement différaient un acte préconsenti, jaillir le baiser de nos bouches l’une vers l’autre, — quand échut

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pour ces deux êtres térébrés de la plus perforante passion, l’heure de la possession, j’utilisai à la reculer toutes les roueries qu’un autre homme, moins jaloux de son bonheur, eût employées à la précipiter.

« Déjà alors l’immense joie de la désirer, en m’inondant de torrentielles délices, me faisait pressentir la plénitude de bonheur qui pour tous deux résulterait d’un désir à jamais sursis. Une vigilance à éviter les tentations luxurieuses, un amer et ponctuel scrupule à nous dérober nos lèvres et jusqu’à l’effleurement des simples touchers tout un temps d’abord nous prémunit contre le délire de nos sens. Mais n’était-ce pas du même coup, j’en eus la nette perception, diminuer l’intensité de notre bonheur puisque, avec ces timides défenses, nous attentions à l’intensité du désir en nous?

« Elle eut le courage de braver les nécessaires prudences, et s’arrachant aux

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surveillances qui l’emprisonnaient dans son palais, deux ou trois fois la semaine elle m’apportait la charité divine de son amour. Je commençai seulement alors à soupçonner les vertiges et les épouvantes du désir ; nulles ambroisies antérieures ne subsistèrent devant la colère et la volupté des baisers où, mordus de soifs tentalisantes, consumés aux incendies de nos chairs rugissantes, nous comprenions qu’il nous était enjoint d’éluder la loi éternelle qui met la fin et le but du désir dans la possession. Eh bien! nous violâmes, pour un plus haut bonheur, pour reculer par delà les bornes assignées notre bonheur, la Loi et Dieu. Nous nous proscrivîmes de nous posséder.

« Je l’éprouvai, ce n’était là toutefois encore, si prodigieux qu’il fût, comparé à l’orgueil des joies possibles, qu’un faible et relatif bonheur, puisque nous n’avions point touché aux limites mêmes du Désir, puisqu’il nous restait à connaître

l’absolu du Désir. Alors, j’imaginai cette chose téméraire et impie, ce sacrilège défiant les puérils sadismes et par leijuel enfin nous atteignîmes au dernier échelon du bonheur. Dans un lit magnifique, un royal lit que mon infernal calcul sut se procurer, nos chairs dévêtues, nues comme des ivoires et des bronzes, se couchèrent en se commandant de ne point se rapprocher. Des pieds à la tête s’imprima en mes yeux l’éhlouissemept de sa forme secrète — (un tel éblouissement qu’il m’en vient un balbutiement aux lèvres en vous en parlant, — ) sans que néanmoins mes doigts jamais se murent pour le rapt de ce flanc. Comme des flambeaux dans le mourant crépuscule, nos corps brûlaient au point de crépiter en visibles étincelles, au point d’incendier les obscures draperies du reflet des brasiers qui dardaient de nos peaux notre agonie.

« Tout un soir, pour nos âmes expirées en cet ineffable et surhumain martyre.

LE BONHEUR HANS LE DÉSIR

notre amour refoulé comme un hochet aux girandes d’un bassin, brama, hurla, crissa, emplit la chambre de fureurs et de voluptés. Cette fois, nous avions connu le suprême bonheur, notre désir s’était exalté jusqu’à présumer les félicités de la possession, jusqu’à s’égaler, sans y défaillir, à l’illusion des extases de la possession.

« Nous cessâmes de nous voir, car nulle force humaine n’eût résisté à un recommencement d’une si consumante épreuve : il eût fallu y résigner notre amour ou mourir. Aucun de nous ne pensa à déshonorer cette heure éternelle par d’injurieux et d’ailleurs inutiles adieux. A quoi eussent-ils pu servir, puisqu’on nous assignant de demeurer l’un pour l’autre des inconnus, nous savions que, jusqu’aux ossements, nous étions prédestinés à revivre notre immortel désir, à travers la continuité d’un égal et inexorable bonheur.

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