UNE PASSION D’ENFANT
Au docteur Joux.
— Voyons, ma Simone, qu’as-tu après M. Robert? Tu te hérisses comme un chat qui fait pfou pfou sitôt qu’il s’approche. Et pourtant il est bien gentil avec toi, M. Robert!*
Depuis un mois que Robert Davray séjournait au château, Simone, en effet, cette fillette de treize ans, s’était prise à son égard d’une inexprimable aversion.
Vieil ami des Provignac, il arrivait tous les ans passer chez eux ses vacances de jeune magistrat. D’humeur variable, tour à tour enjouée et morose, la paix humide des grands bois où s’enterrait leur vie rafraîchissait en lui un précoce désenchan-
tement. Cette Simone, il l’avait vue grandir avec une curiosité affectueuse pour sa petite sauvagerie d’enfant gâtée, taquinée déjà par ses nerfs et comme lui encline à des gaietés bruyantes qui ensuite l’esseulaient toute triste, désabusée de ses poupées, s’enfonçant en le silence du parc, fuyant la compagnie, sans plus même s’amuser de Yoko, la pétulante ponette, sur laquelle une folie de mouvement tout à coup, après ces crises, la relançait par les allées. Mais cette année-là, une perpétuelle fâcherie sans cause, des airs revêches et boudeurs pour il ne savait quel méchef, la rebroussaient contre son effort à se la concilier, rendaient inutile jusqu’à sa condescendance à se puériliser en de joueuses câlineries. Elle se dérobait au plus ombreux des taillis, le déjouait au risque de s’envaser dans le fouillis des roseaux de l’étang : et ensuite, retourné, quelquefois il l’apercevait, tête basse en la drue mêlée de ses noires boucles laineuses, qui.
UNE PASSION d’enfant
de dessous la barre des sourcils, le suivait de son petit œil révolté.
Un jour, comme il la traquait en sa cachette, et, malgré ses ruées de jambes, l’emportait entre ses bras, sournoisement elle allongea le col, lui planta dans la main ses aiguës quenottes. Mais quand, un peu plus loin, il l’eut déposée à terre, soudain elle voyait à ses doigts une légère bruine rose, sautait après la blessure qu’elle baisait, puis se mettait à courir en éclatant en sanglots. Et, tout un jour, elle s’obstinait à ne pas quitter sa chambre; sa mère ne pouvait la tirer de là; elle pleurait à toutes les questions qu’on lui adressait.
C’était, le soir, la tendre gronderie de cette mère, la pressant entre ses genoux, lui passant sous les cheveux le frôlement de ses lentes mains, scrutant d’un regard attentif ses prunelles brusquement clignotantes sous un cillement précipité; — et cette question :
— Voyons, ma Simone, qu’as-tu après M. Robert?
L’enfant, alors, lui passait ses bras autour de la taille, s’enfonçait la tête dans la chaleur de sa gorge, restait à s’y rouler le front et les joues, sans vouloir parler. Mais M"'® Provignac insistait d’une voix un peu plus sévère, et Simone, avec des hoquets et des larmes, la bouche plus avant enfouie dans la robe maternelle, ses petits membres secoués de longues trépidations, enfin criait en trépignant ;
— Non... je ne veux pas. Laisse-moi, maman.
M“® Provignac, tout à coup, la menaçait de l’enfermer, si elle persistait en son inexplicable rancune. M. Robert était presque de la famille ; on ne pouvait tolérer que de petites filles en usassent ainsi envers d’anciens amis de la maison. Simone, avec une vraie fureur, s’arrachait de ses genoux, en deux bonds atteignait le
UNE PASSION d’enfant
fond de la chambre, et, redressée, toute vibrante, hochant la tête à petits coups secs, elle glapissait à travers ses sanglots :
— Eh bien! qu’on m’enferme, na! Je le déteste !
Sa mère allait à elle, essayait de la ramener par d’affectueuses réprimandes, (c’était mat, très mal; il faudrait bien finir par tout dire à son père). Mais Simone, les yeux aigus et froids, s’entêtait en son invariable réponse : — « Je le déteste! » Et à la fin, une nouvelle crise de larmes, cette fois, l’amollissait, elle se pendait à ses mains, y collait des lèvres humides et chaudes, avec une passion qui effrayait M“® Provignac, réclamant son pardon en paroles entrecoupées, déchirantes :
— Oh! maman! pardonne-moi... Je ferai ce que tu voudras, maman! Ah!
maman, je voudrais mourir.
— Pauvre petite tête folle ! disait
Mme Pfovigaac en lui baisant les yeux. Est-ce qu’on meurt à ton âge’ Ah! si tu savais comme tes exaltations me font de peine!
Les jours suivants, elle mettait une singulière volonté à s’observer devant ses parents. Raide et muette pendant tout le temps des repas, guindée à des gestes réservés de grande personne, elle évitait de regarder Robert, pâlissait subitement s’il lui adressait la parole, et sitôt le dessert, partait galoper à travers le parc sur Yoko, plus insociable que jamais, reprise à son goût d’isolement, tournant bride dès qu’une silhouette derrière les arbres se dénonçait. Mais une fois, tandis qu’elle longeait un massif de hautes fougères, Robert, fumant par là son cigare après le dîner, à l’improviste apparut; et dans un sursaut, elle tira si violemment sur les rênes que le petit cheval se cabra et la versa parmi le sable. Il se précipita pour la relever; elle était très pâle, un peu
UNE PASSION d’enfant
étourdie par sa chute ; et soudain elle lui jetait un regard de colère, s’échappait à toutes jambes, se prenait à courir après la ponette, en protestant d’un ton de dépit et de fierté :
— Ce n’est pas vrai... Je ne suis pas tombée... Je ne tombe jamais.
— Vraiment elle est déroutante, songea-t-il en la regardant décroître dans le vert crépuscule des feuilles.
A la longue, une impatience l’indisposait contre l’évident mauvais gré de cette Simone. Il ne savait pas démêler l’espèce de gêne qu’il éprouvait lui-même quand, par hasard, ses yeux se heurtaient aux aigres prunelles courroucées qu’elle appuyait à la dérobée sur lui. De la haine? se demandait-il, perplexe. Mais que lui ai-je fait? Serait-elle jalouse de l’amitié de ses parents pour moi? Visiblement, ma présence la met au supplice. Le mieux est d’abréger mon séjour au château.
A table, il leur annonça son départ.
DAMRS DE VOLUPTÉ
Simone aussitôt se dressait tout d’une fois, retombait ensuite sur sa chaise, très rouge, puis subiiemeut verte, et uu verre qu’elle tenait à la main allait s’écraser en grésil sur le parquet.
— Mon Dieu! que ces petites filles sont donc agaçantes avec leurs nerfs! s’écriait M. Provignac.
A cette observation, elle repoussait vivement sa chaise, se jetait vers la porte, suffoquant, criant :
— Je ne suis plus une petite fille!
Et elle courait s’enfermer dans sa chambre où ensuite sa mère, en la rejoignant, la trouvait étendue à travers le tapis, sa tête dans les poings, de grosses larmes aux joues.
— Mais enfin, qu’as-tu? Qu’est ce qui te met dans cet état? lui demandait Mme Provignac.
Alors elle se roulait, en proie à une désolation rageuse, ses petites épaules sèches remontées en des soubresauts de