‹ Dames de voluptéChapitre 16 sur 19 · SOEUR COLETTE · texte numérisé non relu

SOEUR COLETTE

Christ souriant en son cadre d’ébène contre un des piliers). Ce culte ingénu de la petite béguine rose pour les cheveux blonds du divin jeune homme, alors les outrage comme une spoliation du droit qu’elles ont toutes à l’adorer. — S’imagine-t-elle que Notre 'Seigneur n’est là que pour elle seule? Nous l’avons toujours connu à cette même place avant qu’elle entrât parmi nous.

— Ainsi pense chacune, avec l’ennui de cette jeune chair fraîche parmi leurs vieillesses céracées et déjà tombales.

Mais l’aimable image dément cet espoir d’une possession commune ; sans nul doute le sourire d’entre les soies d’or de la barbe glisse uniquement vers la chaise de sœur Colette, vers la partie de l’église où elle s’octroya cette chaise. Elles ont beau, par des stratagèmes , vouloir investir le rayon où s’épand la suavité du sourire de leur Jésus : il n’opère que pour le visage en prières de la petite béguine, comme si vraiment une prédilection de Notre-Sei-

gneur goûtait, plus que leurs vieux lys éteints, les vivaces oeillets de cette bouche sans baisers. Et, pour cette injustice, il leur est venu à l’endroit de Jésus une secrète rancune — (pourquoi aussi la regarde-t-Il avec une si évidente faveur?) — comme d’une injure qui ulcère leur pauvre foi dédaignée.

Intérieurement elles s’efforcent de Le reconquérir par la ferveur de leur zèle et de légers sacrifices. Sœur Angèle de la Paix se prive de sucrer son café; ce n’est rien ce morceau de sucre, et pourtant, à son gré, il pèsera, dans les justes balances, le drachme du renoncement. Sœur Anne de la Visitation, vaine de son beau linge de campagnarde, s’inflige la rebutante pénitence d’une chemise qui ne ta quitte qu’après quinze jours, —et ceci aussi. Seigneur, mérite compatissance !

Mais le sourire sur les lèvres en arc du beau Jésus ne dévie pas plus qu’un trait projeté vers un invariable but. L’artiste

SOÎUR COLETTE

inconnu le lustra d’un clair vermillon qui ne semble fleurir que pour l’amour de sœur Colette et vers lequel aspire l’humide élancement de sa bouche en oraisons (on a remarqué qu’elle lui souriait aussi, cela peutil se concevoir?). Et, en vérité, c’est bien de l’amour qu’elle ressent pour son jeune et adorable amant, un craintif amour de vierge qui ne doit plus se reprendre, un amour craintif et résolu, car elle s’abandonne à son autorité subjuguante, mais peut-être elle a fait les primes avances. L’auroral sourire une première fois (alors, alors elle ne se doutait pas qu’elle pût l’aimer ainsi un jour !) la cajola d’entre l’ondulement de la belle barbe comme un champ de blés mûrs; il glissa en bonté et en mansuétude sur l’imploration amoureuse de la jouvencelle; et ensuite ce n’a plus été que de l’amour aussi dans le sourire d’un noble visage d’homme. Sa fraîcheur d’entrailles novices à présent s’émeut sous la main et les doigts frôleurs

de la main qu’il y a en ce sourire; un très mol toucher prolonge en le délice de sa chair l’osculation des lèvres sourieuses; elle le perçoit voltigeant sur ses cheveux, sur ses joues, sur toute sa personne, avec les soupirs et les chuchotements d’une bouche humaine en qui elle se sent possédée et goûte les joies séraphiques d’un mutuel désir accompli.

Car Jésus, en ce baiser et ce sourire, se fait homme pour son cœur charnel qui, même Dieu ! ne peut l’aimer encore qu’à travers la misère, la lourde misère douloureuse de la chair. O sacrilège! diabolique et si plausible sortilège! Il habite et circule dans la maison et le lit de sa chair; il enlace de ses bras de chair la chair qui, pour mériter une telle possession, résigna le commun péché et s’immole à son glorieux bon plaisir. Et la nuit, un songe encore — (ô Dieu, ô Seigneur! si quelque autre Jésus allait en résulter! dit-elle en tremblant au réveil) — un songe avec le

SœUR COLETTE

baiser et le sourire de Jésus l’amoitit d’affres délicieuses, dans les effrois et les félicités d’une agonie à deux.

La nudité d’une chambre séculaire où seulement des Cœurs et des Croix sont encore l’image de l’Infiniment Adoré, d’une chambre où sous des rideaux blancs, une couchette se virginise d’une ressemblance de lys, tait le mystère et l’enclôt cependant que par delà la pierre effritée des enceintes, neige la vernale aubépine, s’effeuillent en automne les peupliers et, aux soirs d’hiver, sanglote d’esseulement le triste Béguinage là-bas se mourant de la mort de la foi.

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LA DAME VOILÉE

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LA DAME VOILÉE

Une Dame voilée monta dans le coupé, — (le triste automne des campagnes, sans goût pour le paysage, me persuadait de sonder en moi d'autres tristesses anciennes), — Pour mon ennui, car une telle compagnie n’allait-elle pas me contraindre à surveiller mon geste et mon attitude? monta donc cette Dame voilée.

D’abord, après l’avoir dévisagée d’un bref regard, je m’efforçai de me replonger dans les souvenirs qui, comme les feuilles mortes du triste automne ravagé par le vent, tournoyaient en ma songerie. Comme les oiseaux aussi dispersés par le vent en

même temps que l’agonie des feuillages, des voix en détresse, de lointaines voix de naufrage et de perdition réveillaient de mémoriales latitudes délaissées et m’amertumaient de leurs aigres clameurs. « Notre âme, pensais-je, expie non moins que le frileux automne et le rigide hiver, notre âme funèbrement expie, en la douleur de se survivre, la joie ingénue des printemps — et leurs péchés si négligemment consommés, leurs péchés comme un pestilentiel et gras humus pour la floraison des inévitables remords. En la Nature et l’Homme une analogie, dès le fruit savoureux, fait fermenter le germe des actives pourritures, si bien que le ver qui naît du bel été et tisse son hiémal suaire est aussi le ver qui enlinceullera la mort des baisers. Nos lèvres se muent en le deuil des cimetières ; nos lèvres, après la moisson des baisers, deviennent l’aride et dévasté cimetière où ces petits morts, en la volupté froidie des papilles, se fanent et se décora-

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posent. O misère que les lits voluptueux, froissés par leurs enlacements, résignent pour la métamorphose des sarcophages en des chambres mortuaires leurs odorantes courtines de soies et de fleurs !

De peur d’être distrait de ces mélancoliques rêveries, — afin aussi que la dame ignorât mon penchant funeste à m’isoler hors la vie, — je m’étais tourné vers la glace effleurée, oh ! seulement, car le train vertigineusement fendait l’espace, par le reflet des mornes contrées. J'ignore quelle déviation de la pensée inopinément fit dérailler mon sens vers cette personne silencieuse et voilée et pourquoi, après l’avoir d’abord dédaignée, je me mis sans raison à la considérer.

« A l’espalier de sa bouche aussi, qui le pourrait dire? (pensais je) peut-être ont mûri les grappes du baiser. Et sans doute leur vinvendangé par de coupables amants, — à cette heure latitants, désabusés d’ivresse, — le vin, oui , distillé des écumeuses

salives, n’a laissé à ses lèvres qu'une lie en poudre — et l’affreux goût des satiétés ! » Or, il se fit que, comme mes yeux, orientés par une curiosité maligne, tentaient de percer les obscurités de ce visage, la Dame haussa jusqu’à son front deux mains visiblement lasses (un gant en moulait les doigts fuselés) et releva son vojle.

Je restai confondu pour la sottise qui près d’elle si longtemps m’avait aliéné, par la faute de ce penchant à me tourmenter de choses vaines, la symétrie de sa touchante et majestueuse beauté. — <( Elle est belle, m’avouai-je, comme après les pluies un soleil de la fin de l’automne, encore mal essuyé; un soleil égouttant sa lumière en pleurs sur les pâleurs d’un matin d’agonie, symbolique des incurables langueurs d’une âme qui déjà décline et voudrait se reprendre à sourire ! Ce ne sont pas les joues, ce n’est pas l’offensant éclat des joues du bonheur; non, l’ironie de la certitude incluse dans le bonheur

LA. DAME VOILÉE

(quand à quiconque il est enjoint de casser sans espoir les cailloux du chemin!) ne rend pas ce visage injurieux. Mais plutôt s’avère ici le reflet usé d’un ancien bonheur, d’un bonheur comme une ville de palais et de terrasses en fleurs effacé à l’horizon des fleuves dans le soir. Elle est belle, d’une beauté d’absence et de souvenir, certes, non moins que si moimême je la contemplais de l’autre côté des rives, avec un tel regard de souvenir et d’absence. »

A peine cette idée m’eût-elle été suggérée que mes lucides prunelles s’attestèrent l’hermétique ressemblance de la Dame avec une, autrefois chérie d’un immensurable amour. Non, me persuadai-je, la ressemblance seule, une fortuite et abusive similitude ne produirait pas ce prestige ; c’est la présence même et l’évidence de cette belle personne aimée qui s’irrécuse à mes yeux. Indubitablement mes bras ont serré les genoux entre les-

quels se cèle à tout improbe désir le cher trésor nuptial qu’elle me prodigua ; jusqu’aux racines j’extrayai le baiser de ces lèvres, demeurées sans sève ensuite comme une terre consumée de trop assidues semailles. Ma soif, pour une immortelle ivresse, étancha des puits de délices en cette chair profonde dont je ne résignai pas le culte fidèle. Oh ! se peut-il qu’après l’avoir crue perdue, je la retrouve, cela se peut-il vraiment, avec le visage même de l’amour que nous eûmes l’un pour l’autre, avec le même pensif et mémoratif visage de l’âge qu’elle avait alors, de l’âge où si éperdument je renonçai pour elle à l’intégrale possession de mon âme?

Aucune défaillance de ma mémoire n’éludait la foi qu’en d'autres temps, cette belle et moi étions l’écorce et le bois de l’arbre d’amour érigé de nos cœurs et arrosé de nos sangs, — de l’arbre puissant où, dans les verdures, chantèrent les fauvettes de notre amoureux printemps. Le

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plus fort acide, nulles encres n’auraient incrusté son image sur l’acier si avant que, jusqu’en mes os et comme à l’aide de mercures et de poix, avait pénétré cette foi. Pourtant je n’aurais pu dire en quel moment de ma vie un pareil hymen m’avait investi de ses blandices, — non plus en quelles patries ma faim vorace rencontra, pour la volupté d’en épuiser la pulpe et le jus, le fruit divin mûri pour être cueilli par mes mains, — non plus encore de quel nom je parfumais mes baisers sur sa lèvre. Où, en quelle ère du temps, en quelles hespérides merveilleuses (ainsi je me suppliciais de questions), m’est-elle apparue? Et le festin où sur sa bouche je consommai les nectars et les ambroisies, n’a-t-il pas, pour s’évoquer à travers les ans , les précises limites d’un territoire vers où s’égarèrent mes pas ?

Jusqu’aux plus reculés périodes j’obligeai à rétrocéder ma mémoire rétive, je

DAMES DE VOEUPXË

repassai les vais et les collines de mes âges sans qu’une empreinte s’éveillât de la poussière des routes en ces temps foulées, — une empreinte en laquelle s’adaptât la conjecture de notre passage. Des verges de mon impérieux vouloir infatigablement je frappai les sels de cette mer morte de mon souvenir pour en faire jaillir (mais en vain), celte Astarté d’un impérissable culte, née sous quelles aubes?

Serait-ce donc en une autre vie? me demandai-je enfin, las de chercher en les courts horizons dévolus à notre vue terrestre. L’aurais-je aimée pendant des migrations sous d’autres étoiles ? Et la porté-je en l’inoubli de mes sens comme le regret d’irrémissibles paradis, de paradis relégués au tréfonds des firmaments ? Sans nul doute (j’en arrivai inévitablement à cette conclusion) cela dut être ainsi, puisque rien ne justifie qu’il en puisse être autrement.

Nos regards en ce moment (oh! com-

Là DAME VOILÉE

ment ne nous consumâmes-nous pas dans ce baiser de nos regards !) se croisèrent, car j’ignore pourquoi elle mettait toujours une certaine obstination à abaisser sur ses joues les longs rideaux de ses paupières. Un aimant, à la même minute, les polarisa l’un vers l’autre ; ils se pénétrèrent, se marièrent comme la lame et le fourreau, s’absorbèrent au point de n’être plus tous deux qu’une grande clarté projetée d’un unique brasier ; et, comme un corps sans voiles en un miroir, je la connus tout entière ; mon âme reconnut la nudité sublime, — eu quelles étoiles savourée, jamais je ne le saurai, — la nudité jusqu’aux orteils des lys de sa chair aurorisée par mes seuls baisers, de son ardente chair ainsi que les feux vermeils d’un flambeau aux givres d’une glace.

En les lits de ses yeux, sous les soyeuses draperies du lit de ses yeux, l’offrande de son corps triomphal ainsi répudiait toute parure, hormis la naturelle splendeur et

le rose éclat de cette fleur de sa ceinture.

Ah ! ce fut dans le délire d’une seconde les affres pâmées de la possession reconquise, nous enchaînant l’un à l’autre par les anneaux renoués du souvenir. Car je ne pouvais plus douter à présent qu’elle aussi ne m’eût reconnu pour celui qu’elle avait si inviolahlemeut aimé dans l’âge de ce lointain hymen.

— Et, dites-moi (j’avais pris ses mains entre les miennes et à genoux je lui parlais), il n’est rien arrivé de nouveau depuis ï autre fois ?

— Oh ! répondit-elle, c’est toujours un peu plus l’ennui las des années. Au commencement, lui et moi nous nous aimions; puis cela s’est refroidi. 11 arrive un temps où on n’espère plus grand’chose de la vie. Je savais d’ailleurs, oui, j’étais sûre que je vous aurais revu un jour.

Je ne songeai pas même à lui demander le pays où nous nous étions appartenus ; et aurait-elle pu se le rappeler plus que

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moi ? Je ne pensais plus qu’à cette profanation de son corps immolé à un sacrilège amour (après les serments et les baisers de notre grande tendresse là-bas). Mon bras s’était noué à sa taille, elle tournait vers le mien la pâleur de son triste visage si loin ! si etfacé d’absence et de désuétude, d’une clarté éteinte d’étoile parmi l’éluçence du jour; et un froid entre nous, pour nos coeurs qui de nouveau allaient se disjoindre , suggérait le vent glacé d’une porte tumulaire retombant sur la vie.

Et, dites-moi, exhalai-je encore avec un pénible effort, le portez-vous toujours là, le signe mystérieux où ma lèvre s’illusionnait d’une fraise des bois, — le sceau secret qui, comme une cire rose, scellait pour tout autre le vierge mépris de ton flanc ?

En souriant, elle ferma du doigt ma bouche et murmura :

— Vous ne l’aviez donc pas oublié?

DAMtS DE VOLUPTÉ

Puis je la vis rabattre son voile sur les amoureuses alcôves de ses yeux, car nous étions arrivés et déjà les gardes se précipitaient vers les portières. Ensuite elle se leva, me pressa longtemps les mains et comme elle me disait :

— Nous nous reverrons encore, j’espère.

Je ne trouvai que cette parole ;

— Oui, peut-être quelque part, ailleurs.

LES GATEAUX DES AMES

LES GATEAUX DES AMES

A (ieorges Eekhoud.

— Femme, dit cet homme (c’était en la pauvre chaumière de cet homme, c’était dans un hameau des Flandres) — femme, les nôtres et nous avons entendu, ce solennel jour de Toussaint, messe et vêpres, selon qu’il est commandé, A présent (ah ! le glas des cloches dans la nuit !) fermez les portes et allumez la lampe, à présent aussi apportez les gâteaux sur la tahle — car il est dit : « Chaque gâteau que tu mangeras rachètera une âme des tourments. » Ah! ah! il en est parti déjà par la porte ! Il en est parti, vous dis-je, plus que la maison n’en pourrait contenir.

DAMES DE VOLUrrÉ

Et voilà ! quand Tun entre, l’autre sort. C’est la loi.

— Ainsi soit-il, répond la femme (d’innombrables races étaient issues d’elle).

Chacun en soi porte ses âmes. Chacun, jusqu’au jour de la résurrection, les porte en sa chair comme en un vivant cimetière. Ah ! j’ai là mes croix !

— Ecoutez, vous autres, dit le paysan à ses enfants, la mère a mis les gâteaux sur la table. C’est le moment de manger pour les âmes. Ah ! vous savez, elles souffrent bien, les pauvres âmes ! Quand nous nous entonnerions à en crever, il y en aurait encore qui resteraient sans pardon ! C’est pourquoi, venez tous à table, les grands et petits. En priant pour le repos des âmes, enfonçons nos dents dans les gâteaux du salut... Ainsi le veut l’usage. INos pères en ont fait autant, et voici qu’à notre tour il nous faut faire pareillement pour eux... C’est en accomplissant de pieux devoirs qu’on s’achète la bonne

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mort. Mais, dites (est-ce que je vois mal?), il me semble que quelqu’un est entré, qui n’était pas attendu. Avec les deux derniers nés, c’est douze que nous sommes...

Voyons, qui donc est entré ? Qu’il se nomme et qu’il arrive ensuite se mettre à table avec les autres !

— Père, dit l’aîné, il n’y a ici que vous, notre mère et vos enfants. En vérité, il n’y a personne autre.

— Il n’est entré personne ? Vous êtes sûrs qu’il n’est pas venu celui que je veux dire? Ab ! il faut veiller. On dit qu’en cette nuit, les âmes rôdent par les chemins. Si quelqu’un marche à cette heure dans la campagne, ce ne peut être que lui. Ah ! seigneur, faites qu’il aille à droite ou à gauche, mais qu’il n’entre pas en cette maison. (Ce gâteau, voyez,, voyez, je l’ai mangé jusqu’à la dernière miette.) Que chaque bouchée allège d’un anneau de sa chaîne, parmi les feux éternels, l’âme du vieux Jacob, mon aïeul ! Vous, mangez

aussi pour l’aieul. II était le premier que je connus. Un soir, la Méchante dont il ne faut pas prononcer le nom est venue et l’a pris comme il fendait du bois dans le charril. Son âme est partie chargée des péchés de la vie, car l’autre ne lui a pas laissé le temps de se confesser.

(Au dehors, un grand vent se lève ; la rafale tord au loin des arbres, puis se rapproche, et la maison tremble sous les chocs.)

— Balt, dit le père à son aîné, allez voir si les portes joignent bien. Par où passerait un rat peuvent aussi passer les âmes, car, écoutez, écoutez ! voilà l’heure où les morts commencent à sortir de leurs fosses. Ecoutez ! les âmes tournaillent dans le vent, j’entends leurs clameurs sur la maison. La mère, avancez les gâteaux. Celui-ci, — au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, — je le destine à l’âme de la bonne Johannah, mon aïeule. J’étais petit comme le plus petit d’entre vous

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quand elle reçut les sacrements et trépassa. Un gâteau suffira, je crois, pour son âme; elle accomplissait saintement ses devoirs. (N’avez-vous pas entendu qu’on frappait à la porte ? Y a-t-il ici quelqu’un qui puisse douter qu’on ait frappé à la porte?) Non, pas aujourd’hui ! pas ce soir ! On n’ouvre pas ce soir ! Qu’il repasse, celui qui est derrière cette porte : c’est demain jour des âmes!

— Pour le repos de l’âme de l’enfançon qui nous vint d’abord et qui n’a pas vécu ! dit à son tour la mère en prenant un gâteau. Oh! je ne puis l’oublier. Il serait à présent un homme ! Est-ce que son âme aurait grandi loin de nous comme elle a grandi en moi? Est-ce que son âme peinerait dans les tourments comme celle d’un homme? Mon Dolf pourtant n’avait pas trois ans !

— Voilà le dixième que je mange ! gémit un des enfants. J’en ai assez, je n’en puis plus.

— Fils de pauvre piété (ainsi parle le père), c’est aussi ce que vous direz plus tard quand nous n’y serons plus. Ah! ils risquent de rôtir à janaais sur les grils, ceux qui n’ont qu’une pareille géniture ! Race débile ! de mon temps les estomacs, pour ce devoir sacré, prenaient mesure sur les fosses. On y entassait de gâteaux (mais à présent les fils sont sans religion) le poids et la capacité d’un mort. Ah ! ils sont à plaindre, les pauvres trépassés ! Ecoutez ! quelqu’un encore une fois a frappé à la porte !

— O ciel ! ô sainte Vierge ! se lamente la mère, quelqu’un sûrement a frappé. Si pourtant c’était l’âme de notre Dolf, dites, l’homme, ne lui ouvririez-vous pas? Elle était toute petite quand elle est partie ! Elle aurait tenu dans le creux de ma main ! Je la mettrais coucher près de nous entre mes mamelles. Ah ! il faut avoir pitié des âmes !

— Non, non. s’écrie le père, peut-être

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elle est velue comme un singe à présent ! Evitons de telles paroles, femme, de peur que les âmes les entendent! Il n’est pas bon d’évoquer les âmes. Et savez-vous s’il n’y a pas encore de la chair après cette pauvre petite âme?... Mais, tenez, voilà qu’on gratte à cette porte? Il y a quelqu’un derrière cette porte ! Eh bien ! qu’il entre ou qu’il sorte, mais qu’il ne reste pas là pour notre malheur 1

Un silence pendant lequel, la tête tournée vers la porte, tous demeurent anxieux ; et ensuite, la l’afale s’éloigne, une porte ailleurs bat dans la nuit.

— Ah 1 il est parti, crient-ils à la fois, il est allé frapper à une autre porte ! Des gens peut-être lui auront ouvert ! Quelle folie 1

Le père prend dans le plat un des gâteaux et l’approche de sa bouche.

— C’était une bonne mère, notre mère, dit-ii. Que ceci lui soit une douceur dans l’autre monde ! Avant de mourir, elle fit

DAMES DE VOLL'PJ'E

venir le menuisier. — « Mesurez mon corps, dit-elle à cet homme. Mesurez-le exactement, afin qu’il n’y ait pas de bois perdu. » Il fallut lui casser les jambes pour la faire tenir dans le cercueil. Oui, c’était une bonne mère ; elle pensait toujours à ses enfants.

Alors la petite Kâ se met à rire :

— Il y a aussi de petits cercueils dans les trous du cimetière... Il y avait un petit cercueil... Il y avait un joli petit mouton près du cercueil... Dodo, l’enfant do !

L’homme continue :

— Le père non plus n’était pas méchant au fond. (Ce gâteau pour son âme !) Il était rude, mais pas méchant au fond. Quand il parlait, les pierres même de la maison écoutaient. Vous savez, il abattait des arbres dans la forêt. Une fois, les arbres se sont vengés (ah ! la terre a parfois de la rancune !) Une branche en tombant lui a fracassé le crâne... Puis ce fut le tour de mon frère... Ecoutez ! n’est-ce pas son pas

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qui se rapproche encore une fois? Mais qu’est-ce qu’il nous veut donc? S’il a faim, qu’il entre, mais s’il arrive pour ce que je crois, que les pierres montent jusqu’à sa ceinture et le murent comme en un cachot ! Il y a un malheur autour de la maison.

— Oh ! lui dit sa femme, voilà plus de trente ans déjà que celle chose s’est accomplie... Nous seuls nous en souvenons encore... Maintenant, allez voir ce qu’il reste de ses os sous la terre. ..

— C’était ma chair aussi, répond sombrement le vieux. Le ventre de notre mère l’avait porté... (Avec un effort.) Maintenant il me faut manger pour son âme...

Ecoute, frère, je ne veux oublier personne, — toi moins qu’un autre... Et puis, je décline, mon tour arrivera bientôt.., Val’en. C’est une affaire que nous réglerons là-bas. (Il se dresse par-dessus la table et d’une voix terrible :) Vous autres, pécheurs, mangez tous un gâteau pour l’âme de qui pécha comme vous... (Ensuite il retombe.)

DAMES DE VOEDPTÉ

Mais, oh ! que ce gâteau est dur à passer dans ma gorge ! Et ce goût âcre ! Comme si je mangeais de la terre !

— Ne prenez pas attention, fils, dit avec douleur la mère. Vous savez c’est une idée qui quelquefois lui tourne la tête en arrière. Jamais il ne se console de la mort de votre oncle !

Dans le fond de la chambre, — tandis qu’elle berce en ses bras des chiffons, — le rêve de cette folle petite Kâ ainsi s’amuse :

— Dodo, l’enfant chérie. Ah ! je l’ai lavée d’abord dans l’eau... Maintenant elle a du beau linge frais. Fais dodo, poupée... Fais dodo, l’os.

Mais tout à coup elle s’afflige :

— Oh ! sent -elle mauvais, sainte Vierge !

— Voyons, femme, dit le père avec impatience, ôtez-lui cette chose des mains. Ah ! son rire me perce le crâne ! Qui donc a le droit de rire un pareil jour? Elle a

LES GATEAUX DES AMES

déjà râge de manger aussi pour les âmes !

— Donue-moi cela, enfant (la mère, maintenant, va vers la petite et lui prend sa poupée). Donne-moi cela pour un petit temps, jusqu’à ce que les morts aussi fastent dodo, et ensuite je te le remettrai.

— Mais, oh! (dit-elle en déroulant les chiffons), qu’est-ce ceci? Il y a de la terre à cette poupée; il y a de l’odeur de mort à ta poupée. Ta poupée (dis, d’où te vient-il ?) est un os de mort.

— Oui, répond Kâ, je jouais dans le cimetière... Le fossoyeur était dans un trou. Il y avait un homme tout en os dans ce trou. Et il m’a jeté un des os et il m’a dit : Attrape ! Aussi bien, à présent, cela lui est égal.

— Et, s’écrie le père, n’était-ce pas un trou près du mur de l’église! .le sens mes propres os s’agiter en moi. Ne dites pas non, l’os vient de là, il était là avec d’autres os, c’était là même que votre oncle fut enterré. Oh ! femme, jetez cet

DAMES DE VOLDPTÉ

OS dans le feu ! Ne laissez pas plus longtemps cet os devant mes yeux ! Ne voyezvous pas qu’il vil, qu’il a des mains et des yeux? D’ailleurs qu’y a-t-il de commun entre cet os et moi? (Ah! écoutez, on frappe encore une fois !) S’il voulait seulement se tenir tranquille, je lui ferais dire une messe. Eh bien ! qu’il entre, il trouvera à qui parler... Non, qu’il reste dehors... Allons, que tout le monde se mette en prières !

Tous font le signe de la croix et joignent les mains.

— Ah ! Seigneur, dit-il ensuite, écartez le malheur de cette maison... J’ai accompli la loi, j’ai mangé les gâteaux. Qu’est-ce qu’il pourrait exiger encore de moi? (Tendant l’oreille vers la porte.) Dieu soit loué ! Je crois qu’il est parti ! Son âme a quitté cette porte, elle erre par la campagne. N’entendez -vous pas des pas dans la campagne ?

— Je vais dire une parole, fait l’aîné

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des fils en se levant. Notre père est vieux : il ne faut pas que quelqu’un s’avise de lui vouloir du mal. Nous verrons bien ce qu’// dira quand je lui mettrai un bâton sous le nez.

— Ne tentez pas le malheur, enfant !

crie le vieux. 11 saura bien entrer ici sans qu’on lui ouvre cette porte. A bas, fils !

Mais déjà ce garçon farouche a mis la main sur la serrure, sa main tourne la clef. Subitement la porte reste béante; une grande ombre noire, avec le glas des cloches, avec le vent du glas des cloches, entre; la lampe aussitôt s’est éteinte.

— A l’aide ! gémit le vieux. Quelqu’un est entré qui ne sortira plus! Quelqu’un m’arrache les cheveux de la tête ! Quelqu’un me frappe dans la nuit!

LES FRÈRES HOMICIDES

LES FRERES HOMICIDES

A Catulle Mendès.

Sous les voûtes en arc de la salle d’armes — ah ! c’est presque un conte des vieux âges! — Ilughues et Contran, rejetons de la souche illustre des Rocherande la Roche-Ayglon, se querellaient à savoir lequel — de Hughues, l’aîné, farouche et roux, ou de Contran, presque un enfant, hélas! fier et mince comme une épée — assumait l’amour de l’astucieuse Rosaline. En cette nuit de sortilèges, cette nuit d’un manoir sur les monts — depuis, par mémoration du péché, le funèbre lieu jusqu’aux liernes s’enduisit de rouge peinture — oui, l’horrible lutte naquit du premier qui à l’autre osa contester les baisers de cette

DAMES DE VOLEPTÉ

fille meurtrière. Ce fut, je pense, Contran qui d’abord aventura sa main jalouse vers le médaillon que Hughues secrètement accolait à sa chair, un médaillon comme un cœur chevelu, le propre cœur de Rosaline accroché là par la liane d’une boucle de ses cheveux de clair de lune,

— Vil robeur ! ainsi clama sa rancœur, sans doute nuitamment tu te glissas dans l’alcôve et cueillis avec des ciseaux, d’une main armée de ciseaux comme la main d’une femme, ces rognures de sa toison. Mais, sache-le, autant le givre boréal — et ses dures incrustations sur le roc — renient le chaud dégel^ autant le cœur de Rosaline, fusible pour moi seul, autant l’été de ce cœur de Rosaline, qui pour toi n’est que neige et polaires glaçons, te répudie !

— Par la mort Dieu, tout aussitôt cria Hughues, il vaudrait mieux, frère, — plutôt qu’un tel propos m’eût foré les oreilles, — que les corbeaux t’eussent, de leurs

LES FRÈRES HOMICIDES

becs, déchiqueté la langue ou que tu la crachasses toi-même en le vomissement de ta bile! Rengorge-la donc, félon, ta traîtresse parole^ si tu ne veux que de cette même main qui reçut l’offrande de ma Rosaline et ne viola nulles défenses, je ne te la refoule dans les dents !

— Par notre père et nos ancêtres 1 tu en as menti! alors reprit le beau Contran. Rosaline envers moi, l’unique, fut libérale de ses tendresses. Son corps, j’en gage ma vie! pour l’exclusif délice de mes lèvres, — afin que seul j’y moissonne l’orgueil des baisers — sécrète les arômes et les ivresses. Sa beauté blonde est la forêt de mes chasses, la royale et close forêt où l’étalon de mon désir, en soufflant des naseaux, traque un sûr gibier qui toujours éluda la dague et l’éperon des maraudeurs comme toi !

— Une épée !

Ainsi, oui, ce fut ainsi que naquit la lutte homicide, en ce minuit d’un sombre

château maintenant hanté par les spectres. Une épée ! crièrent-ils à la fois. A cet appel — (ah ! est-ce que les commandements de la colère ne sont pas obéis par la connivence malfaisante des choses?) — du haliier des panoplies deux colichemardes, comme des conseillers suspects, semblèrent d’elles-mêmes se détacher pour armer leurs mains.

— En garde !

De face, leurs prunelles hors des orbes comme des ganglions sanglants, ils se chargent furieusement. Leurs talons (en attendant qu’ils ruent vers les étoiles ! ) froissent et aplanissent l’aire ainsi qu’après les funérailles un immonde fossoyeur piétinant un tertre. Hughues est plus rude, mais Gontran plus subtil ; si la lame de l’un se projette en cognée, la lame de l’autre se noue en flexible rarnille.

— A toi, larron ! A toi, parjure!

D’abord, ils ne disent pas autre chose; des rivets clouent ensemble leurs mâ-

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choires; le vent des épées mange à leurs narines un souffle bref et rauque. Mais voici que, comme si chacun en portait un faisceau dans les doigts, des épées sortent des épées et s’enlacent aux épées, et toutes à la fois, à la clarté du flambeau qui — telle une meule — en aiguise le fil, encerclent les combattants d’une parabole flamboyante. Maintenant la saccade des pieds — (on dirait des loups la nuit galopant sur la lande gelée) — plus rageusement martèle la dalle. En d’obliques et sournoises passes, ende lorves reptations pour s’élancer ensuite, ils s’éludent et se cherchent, tâtonnant de la pointe par les trous du pourpoint l’espoir de la chair vulnérable. Couleuvres, ablettes en des filets sous une pluie d’étoiles, ou parmi le buisson un vol de lampyres! ainsi frissent, ondoient et phosphorent les cruelles épées, gourmandes de plaies écarlates, requérant pour s’y damasquiner la tiède glu du sang. En des froissis de satin et de froids cliquetis de

DAMRS DE VOLUPTÉ

silex — (ah! entendez par les verrières le gémissement des arbres dans la ravine) — s’exalte l’âme perfide de l’acier, l’âme aveugle et sourde de l’acier, car n’est-ce pas la bête allouviede tout carnage, chanteuse des mêmes chansons pour le meurtre pie et le meurtre sacrilège?

— Touché, bâtard ! avorton de ma race ! (tout à coup ce cri victorieux de l’aîné). Et, là, tenez, de l’aisselle du cadet fuse un jet rose qu’étanche ensuite le drap, fuse en rubis à la pointe de l’épée une larme de la sève vive de ce jeune arbre.

— Que chaque goutte, dit Gontran, se fige à terre en un ciment où se prennent mes pieds plutôt que je recule! A toi, maudit! Et qu’il perce, monter, jusqu’à la tanière impure où se regoule de ses excréments ton âme de chacal ! Pare celle-là !

Le mamelon droit du soucilleux Hughues — (oh! comme par des trous de tarière l'eau investissant une proue, ainsi la mort les intégrait à petites fois et en chaque

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piqûre glissait un ver ! ) — à son tour cette fois distille une rosée ; mais il ricane : — « Blessure à peine dont effleure d’un calice de rose le dard chatouilleur d’un frelon ! Morsure à ma peau pas même d’un baiser de ma Rosaline quand nos râles nous soudent ensemble plus étroitement qu’un cadavre à un suaire ! Dis, fruit pourri du tronc familial ! Sa langue jamais, puisque tu te prévaus de ses mépris, fourragea-t-elle si avant dans ta gorge que ce coup — garde à toi ! — en ta chair? » fA l’épaule il lui ouvre une large entaille.)

Gontran. — Va, frappe! Mon épée, en se laçant à la tienne, saura bien trouver le chemin de ta vie. Mon épée est comme ma Rosaline quand elle noue :^mes reins la guirlande de ses bras et qu’ensemble nous roulons dans l’alcôve de ses cheveux. » (Le sang de Hughues soudain bruine d’une plaie nouvelle.)

Hughues. — Et sais-tu bien — à toi ! à toi ! — que là même où vise ce coup, —

à toi! touché! — un grain divin, pour la folie de mes yeux ! met à sa gorge l’illusion d’une petite merise que les oiseaux de ma bouche s’enivrent sans lassitude de becqueter ?

Gontran. — Comment le saurais-tu, effracteur infâme des secrets trésors de mon adonisée, — à toi celle-ci ! — si pour te glisser jusqu’à sa nudité en ses draps, tu n’avais vêtu le manteau des ténèbres? Et dis-moi, sans doute tu n’ignores pas de quelles teintures hardies son caprice lotionne les soies de son flanc !

Hughues. — Démon! me l’aurais-tu robé avec les autres, ce mystère? Amaranthes — je te le dis dans les dents! — amaranthes comme les feuillages d’un paradoxal jardin! Ah! tiens, au cœur, cette fois!

Le fer a glissé sur une des côtes ; les lys, au visage de Gontran — c’est pitié — saignent des larmes vermeilles ; une tunique, pourpre aussi, ondoie aux gestes comme des plis du terrible Hughues; et

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tous deux continuent à se frapper, piétinant dans un lac de sueurs et de sang. — (L’âme des meurtriers rit dans le sifflement des épées buveuses de sang.) — A la fin — et cette lamentation plus longue de l’automne dans la ravine ! — Gontran expire en un cri mol : « Ah ! ma reine ! mon impériale et douce proie ! Je t’aimerai jusque dans les poix et les soufres de l’enfer! » Car, en vérité, jusqu’à la garde, la lame fratricide s’est enfoncée en la gaine de son corps.

Hughues, à genoux^ le considérant. — Au cœur, oui, en plein cœur. Et je vis ! (// le baise.) A jamais expirées les roses de sa vie ! A jamais changées en de funèbres et froides violettes! [Il le baise encore^ Ah ! ton sang à ta bouche n’est pas salé... Doux comme le jus d’un fruit!... A l’espalier de notre race tu avais germé le dernier, tn étais le beau fruit d’amour nourri du soleil de l’amour... Gontran! que ne suis-je là, à ta place,

moi , plus vieux, cloué par ce fer !.. . Printemps précurseur d’un glorieux été, alors que l’hiver a déjà neigé en mes os, ô cher oiseau dans les ramures de mon arbre ! Egouttée la source ! [Il se relève et tend les poing s. )¥Qnime. diabolique! Rosaline de perdition! Exécrable aimant de nos épées l’une vers l’autre ! Stryge , goule, empuse 1 Que jaillisse, comme des fontaines, comme un fleuve, comme une mer, en ta couche lascive, pour t’y noyer, l’opprobre du sang versé ! Que tes cheveux, alimentés par ce sang à ton front, s’y tordent effroyables, en dardements de vipères ! Que l’âcre goût de ce sang toujours rebu, tu le sentes t’étouffer dans le râle et le remords de tes nuits! Que, pareil aux gangrènes, aux lèpres et aux syphilis, un venin s’en distille pour carier tes mâchoires, liquéfier tes orbites, pourrir ta chair orgueilleuse jusqu’à ce qu’elle se détache en miettes et laisse tes ossements à nu pour la risée des hommes !

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Damnée! aux sortilèges par lesquels tu nous leurras d’un commun amour mon vœu inexorable ainsi jette le sortilège!

Ensuite il extrait l’épée de la poitrine de Contran, et un instant la contemple.

— Ah! dit-il, Epée, loyale épée des gentilshommes^ épée qui sans merci taillas dans la chair réprouvée, avant de déchoir à ce monstrueux holocauste ! épée où, dans le miroir de l’acier, se mira le grand visage des ancêtres ! un sang expiatoire — nul pardon pour mon crime ! — va laver tes souillures! Que mon âme, en s’exhalant , y baise ton souffle chaud encore, ô âme de mon Contran!

Ainsi dit-il, et il se perce le corps.

C’est pourquoi — toujours depuis la plainte des bois dans la ravine! — la salle peinte en rouge semble encore pleurer du sang.

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