‹ Dames de voluptéChapitre 3 sur 19 · LE COEUR TRÉPASSÉ · texte numérisé non relu

LE COEUR TRÉPASSÉ

s’en allant devant moi comme la dépouille d’un ami, ou comme ma propre substance, vers la décomposition prochaine, et enfin, sans même qu’un choc résultât de la rupture, toute parenté entre nous fut abolie.

Considérez que mon cœur était malade d’une inguérissable plaie; considérez qu’avant de mourir, la mort déjà en avait fait sa maison, car, rappelez-vous, n’avaitelle pas tendu ses funestes draperies sur le cher souvenir de mon amour? N’avaitelle pas mis dans la bière le trésor de mon amour? n’avait-elle pas allumé les cierges autour de la bière où gisait mon amour? Mon cœur était dans la chambre ardente où sous les cires en feu et leurs larmes, parmi les tentures constellées de mortuaires emblèmes — après avoir été la chambre nuptiale et son lit de parade sous les violettes et les roses ! — s’érigeait le catafalque de son amour.

Vous savez, c’était cette comtesse aimée

jusque dans les vers, cette impériale Malatorra (mais à présent j’en parle comme d’une autre!) pour qui les hommes s’entr’égorgeaient, — et j’en exterminai bien cinq qui, requis par sa soif inextinguible de baisers, avaient osé souiller mes draps, avaient, jusqu’en mes draps, vendangé son flanc ! (Ah ! il y avait dans son amour une odeur de vin fort qui tout de suite vous mettait te couteau à la main, il y avait un lion caché dans les jardins de son amour, et de joyeuses barques pavoisées, toutes voiles dehors, se ruant vers les récifs; il y avait des ifs et des croix dans le cimetière de son amour.)

Moi, j’étais captif des lianes de ses mains, si docile que, lui eût-il fallu pour s’assouvir des proies rouges ou nègres, j’aurais été (sauf à les dépecer ensuite de mes ongles et de mes dents), les conquérir avec mes galions. Car ne savais-je pas que, seul de tous les hommes, elle me paya d’un invariable amour, et ne savais-je pas

LE CæUR TRÉPASSÉ

aussi que ses amants, ces fruits du bord des routes vers lesquels, pour s'y étancher et les vider jusqu’aux pépins, se haussaient ses lèvres, toujours elle les trompa pour moi, l’unique qu’elle ne trompa jamais! Or, voici : son amour était comme un caveau plein d’ossements où les tigres et les léopards de sa luxure clamaient voracement : les races humaines n’eussent pas suffi à combler les puits de son désir. Et cependant elle eut pour moi des mains caressantes et fidèles (conciliez cela); elle me cajolait de son cœur comme d’une rose au bout de ses doigts; les fleurs du jardin de son amour (avec ce marais pestilent sous les arbres!) aromatisaient, ah! si vénéneuses ! si suavement vénéneuses ! le goût de nos baisers !

Et un jour, décolorée et sans souffle (alors mon cœur commença de mourir), je ne baisai plus sur ses lèvres parjures, hormis pour moi seul, qu’un vain simulacre charnel, je ne baisai plus à ses seins que

la mort de l’amour. Oh ! avec quels cris contre l’amour, avec quelles' malédictions vers le ciel ! Mon cœur, dès ce moment, se voûta comme un caveau tombal, se mura autour delà bière où, dans les satins et les pierreries, son royal corps, — été de mes joies, alcôve de mes voluptés, ô mon vivant Saint -Graal ! — nourrissait les larves immondes issues de ses splendeurs décomposées. Il devint lui-même la bière close sur ce grand amour ; il ferma sur soi le couvercle de cette bière, afin d’être joint à ces pourritures, afin de mûrir plus vite pour la pourriture. Et après des jours, des ans (remarquez combien il adhérait à mes côtes!), je sentis enfin que je cessais de le sentir ; après tant de temps, mon cœur trépassé trépassa doublement, — car ne contenait-il pas déjà cette mort? — Il s’en alla de moi, mon cœur, comme une écorce rongée d’acarus et où pend la mort d’un nid.

Mais, attendez, attendez! il avait été,

LE C(ELR TRÉPASSÉ

ce cœur, dans la lice de mon être, le chevalier sans reproches, le chevalier qui pour sa dame rompt l’épée et meurt par l’épée : je commandai pour lui des funérailles dignes d’un héros succombé. Alors mou palais se tendit de noires draperies; cent cierges illuminèrent la nuit de la chambre de nos amours; les sombres plis d’un poêle de velours vêtirent les brocards de la couche où — comme sur une claie — mes os, écartelés de volupté et de jalousie, s’étaient aux siens choqués. Oui, je voulus que le lit de nos frénésies se muât parmi les rouges pleurs des cierges en un catafalque ; et j’y fis porter (mais c’était un symbole), mon cœur en un coffret des plus rares métaux, un coffret où gisait le symbole de mon cœur.

Ensuite les musiques retentirent ; l’orgue, dans le désert de ma demeure, tonna le Dies iræ; il y eut ausssi des frôlements de harpes et des sanglots de violes; il y eut des voix de petits enfants;

il y eût d’aigres stridences de trompettes. Et enfin des pénitents retirèrent mon cœur de dessous le drap mortuaire et, la cagoule aux yeux, le menèrent (je suivais moi-même mon cœur), vers les marbres sous lesquels, depuis des ans, reposait mon amour. Je le vis descendre là, s’engloutir là, puis retomba la porte de bronze, retomba sur son cœur et le mien la porte.

Ah! je sais, c’est là une histoire comme aux temps fabuleux , une étrange et terrifiante histoire. On cria au sacrilège, on cria à la démence. — Ah ! s’il vous plaît, dites aussi que j’étais démenti II y avait des poisons dans le jardin de mon amour; il y avait un arbre qui avait l’odeur de son corps et qui rendait fou; c’étaient là des sortilèges mortels, Maintenant je suis comme un grand fleuve dans le soir où s’immobilise un navire sans passagers; comme un soir des eaux où, sur un ponton vide, vogue un mort vers les mers, — comme un solitaire corbillard aux

LE CœUR TRÉPASSÉ

lanternes allumées dans l’automne d’une route à travers la forêt. Des files de pénitents rigides veillent, entre des cierges, à la porte de la chambre, dans la nuit de la maison de mon âme.

Mon corps porte le deuil de mon cœur trépassé.

Page 1