‹ Dames de voluptéChapitre 4 sur 19 · L’INCONNU · texte numérisé non relu

L’INCONNU

A Albert S aviné.

— Cinquante à trois sous, autant à cinq et cinquante cartes postales, demanda, avec un accent exotique assez marqué, au guichet 10, un sec et fibreux personnage, très long, une barbe de fleuve écroulée en frisotis jaune-limon par-dessus un gilet quadrillé rouge et vert, un gilet inharmonique, ostentatoire, foncièrement malveillant.

Le guichet 10, c’était Thomas Pinsonnet, un frêle et pâle quadragénaire, tout amenuisé ^de médiocrité probe, les yeux, écillés par l’excès des labeurs à la lampe, des manches de lustrine jadis noire remontées jusqu’au-dessus des coudes. Il

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ouvrit son tiroir, en tira les feuilles de timbres et, découpant les marges poinçonnées, avec l’index et le médium poussa sur la plaque de cuivre des bandes de cinquante. Ensuite, il aveignit le paquet des cartes, rapidement en fit sauter les tranches supérieures sous son pouce, puis de l’air d’ennui indispensable, jeta le nombre demandé.

— Quinze francs, dit-il.

Jusqu’alors il n’avait pas haussé les yeux vers le quidam ; mais tout à coup, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, la vue de la main velue et maculée d’éphélides que celui-ci avançait vers les timbres le secoua d’une commotion électrique ; et très vite il releva les paupières. Il ne vit d’abord que l’horrible gilet rouge et vert, puis son regard s’é vagua jusqu’au pardessus mastic qui s’entr’ouvrait sur ce gilet, et enfin il regarda la barbe, les longues joues osseuses et les sourcils en futaie de dessous lesquels l’étranger, lui

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aussi, le regardait. Même avant que leurs prunelles se fussent croisées, il avait eu la sensation très nette d’un œil railleur et aigu, acérant sur lui le froid d’un éclair de couteau. Du moins se définit-il ainsi par la suite la désagréable et cruelle impression qui l’envahit subitement au moment où il sentit peser sur les siens ces yeux impératifs et méchants. Il semblait que l’inconnu, en le provoquant par la fixité de ses pupilles à l’examiner à son tour, sous-entendît ce langage : « Je suis bien l’homme que tu aperçois devant toi ; regarde-moi attentivement, afin que mes traits se commémorent en ta variable cervelle ; regarde-moi avec le plus de clairvoyance qu’il t’est possible, de peur que tu ne me confondes avec un autre homme dans l’avenir. Mais alors même que tu le voudrais, il est de toute évidence que, maintenant que tu m’as vu, il ne te sera plus permis de ne pas me reconnaître. Nous adhérons dès cette

minute par un indestructible compagnon- ■ nage. »

Cependant l’étrangeté de ces dures et ironiques prunelles, dans le moment précis où elles s’incrustèrent en sa mémoire, le consterna moins que l’indubitablement hos- ^ tile bariolage rouge et vert du gilet. Tout de suite il se sentit une implacable, mais invincible aversion pour l’individu qui s’affublait d’un aussi discordant et toutefois décoratif vêtement. Ce gilet, comme les yeux, semblait requérir l’impossibilité de l’oubli et de son côté lui dire : « Ajamaistu te rappelleras mon affreux quadrillé rouge et vert. Si j’offense ton goût de l’harmonie par ces couleurs qui, à bon droit, te paraissent perverses et adultères, c’est pour mieux m’évoquer à toi par la suite. Mon rouge et vert a cela uniquement pour but. »

Sans ce.sser de le dévisager, l’homme, après avoir insinué dans la doublure .

de son pardessus mastic les bandes de timbres, en extirpait à présent un por- ^

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tefeuille en maroquin sang de bœuf, — Pinsonnet ne s’étonna plus de cette dilection pour les tons barbares — et l’ayant déplié, y prenait, dans une liasse, un billet de vingt francs qu’il avançait du doigt. Mais une po]‘te brusquement s’ouvrit derrière Pinsonnet au moment précis où, en face de son guichet, battait la porte de la rue. La violence du courant obligea aussitôt le singulier personnage à poser ses deux mains sur ses soyeuses et fugitives bank-notes. Thomas Pinsonnet, lui, la tête à demi virée, avait cueilli dans le casier aux monnaies un écu de cinq francs et le poussait sous le treillis du guichet.

En apparence, absorbé par cette très simple action, il crut voir s’agiter derrière une pile de registres, étagés à la droite de son appui-main, un petit nuage teinté d’azur et comme la palpitation d’une aile captive. Il aurait pu s’enquérir immédiatement de la réalité de cette supposition; il lui eût' suffi d’étendre le bras.

Il ne le fit pas, non par indifférence, mais par volonté de ne pas vouloir, et même il évitait de couler l’œil vers les registres. L’inconnu empocha son écu, reploya son portefeuille, puis ayant touché le bord de son chapeau, s’en alla.

Pinsonnet entendit retomber la porte sur ses talons. Il était certain qu’^7 était parti, et pourtant il lui parut que son regard était resté de l’autre côté du guichet, — ce même regard satanique et froid dont il l’avait salué en partant. Il se mit à aligner des chiffres sur un bordereau ; mais le sang lui montait à la tête ; il devinait ses oreilles tout à coup et son front très rouges, et il éprouvait aussi à la gorge une violente constriction qui l’empêchait d’avaler sa salive. A présent il s’étonnait d’avoir pu douter d’une chose dont au fond l’évidence s’était avérée à lui dès le premier instant. Quand il avait paru croire qu’un petit nuage lui était passé sous les yeux il *avait déjà la certi-

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tude que ce petit nuage était un billet de banque, dispersé de la liasse par le coup de vent de la porte.

Le billet s’était blotti derrière les registres. Pinsonnet n’avait pas fait un mouvement encore pour y toucher ni même le regarder; mais il savait qu’il était là; distinctement il apercevait ses coins bleus et la tête du génie symbolique qui en décorait le centre, sans avoir même tourné les yeux pour l’examiner. C’était comme une grosse joie inquiète de l’avoir si près de lui, à portée de ses doigts, et que quelqu’un subitement pourrait mettre la main dessus.

— Après tout, pensa Pinsonnet, s’il l’a réellement perdu, il n’a qu’à venir le réclamer. Je ne suis pas payé pour courir après ses billets.

Et il s’efforça de continuer ses écritures. Mais très rapidement la force lui manqua ; il comprit qu’il ne lui était plus possible de ne pas toucher au billet; et seule-

ment il tachait encore de gagner quelques minutes. A la fin il se leva, s’en alla prendre un journal dans son veston pendu à un clou de la cloison, sans raison déplia et replia cette feuille, ensuite se mit à fouiller dans un casier. Et, toujours se rapprochant des registres, mais se contraignant à ne pas les regarder, il remuait, déplaçait, brouillait les règles, les plumes et les grattoirs.

— Non, il n’est pas là, se disait-il. Où donc pourrait-il être ?

Lucidement , ses yeux l’aperçurent.

Aussitôt il allongea la main, mais sur le point de l’atteindre, il ressentit une si violente palpitation au cœur qu’il manqua tomber, et, devant lui, par le ti'ou du guichet, nettement il voyait l’œil, l’effrayant œil diabolique et dur se poser sur te sien.

— Eh bien! pensa-t-il, si c’est à lui, qu’il le dise. Il n’a qu’à ouvrir la bouche. Je n’ai pas l’envie de lui contester la pos-

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session de son bien. Mais qu’il parle au moins !

En raisonnant ainsi, il s’emparait du billet et le glissait dans sa poche négligemment sans avoir l’air de se rendre compte de ce qu’il faisait. Ensuite il demeura tout un temps comme allégé, enclin à des puérilités candides. Un pied sur sa chaise, il grattait de l’ongle, avec un scrupule ridicule, les éclaboussures de crottin dilué qui, dans sa matinaje traversée de la ville, avaient étoilé le bas de son pantalon. Il ne semblait pas penser à autre chose. Visiblement la conscience de son acte lui échappait , il ne percevait que la sensation confuse d’une main qui, derrière lui, avait poussé la sienne et l’avait forcé à tirer le billet de sa cachette-. Mais brusquement, ayant enfoncé son poing dans ses poches, le crissement du papier sous son ongle lui communiqua une torture délicieuse ; il balança s’il l’y laisserait ou l’en ferait sortir.

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— Ah ! se dit-il avec lassitude, qu’il y reste ! Il est aussi bien là que derrière ces registres. D’ailleurs, le gilet de cet homme m’était odieux; si j’avais dû l’avoir plus longtemps sous les yeux, je l’aurais déchiré avec ces ciseaux ou barbouillé d’encre.

Bientôt il ne songea plus qu’au trésor qu’il cachait dans sa poche. A peine avaitil pu vérifier le chifTre du billet; cependant il le lisait des yeux de sa pensée, à travers sa nouvelle cachette^ aussi couramment que s’il l’eût tenu déployé devant lui,

— Mille francs ! se répétait-il en le palpant sous l’étoffe, mille francs ! Peut-on imaginer qu’il existe des gens 'qui sachent perdre une pareille somme !

Jamais fortune si considérable ne s’était rencontrée à la fois entre ses doigts. Des deux mille francs que bon an mal an il gagnait, tout allait au ménage, aux robes de sa femme, à l’instruction de ses trois'

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enfants. Ils habitaient un pauvre recoin de cinquième sous les toits, et à la fin du mois ignoraient généralement comment ils s’y prendraient pour entamer le mois nouveau. « Ah ! songeait-il, si ce billet m’appartenait, je commencerais par payer les termes en retard. Il me resterait un peu plus de sept cents francs dont je ferais deux parts, l’une pour les besoins courants, l’autre... » Il réfléchit toute une heure à l’emploi de cette autre part ; leur ancienne débine se dédommageait en de frayeuses revanches ; puis il inclina à s’acheter de profitables lots de Villes ; enfin il se décidait pour une prudente épargne.

« Mais, bougrè d’imbécile, fit-il tout à , coup en se labourant les tempes de ses ongles, cet argent n’est pas à toi ! Si tu le gardais, tu serais un voleur. » Il ne savait toutefois se résigner à ébruiter sa trouvaille, encore moins à la consigner entre les mains de ' son chef de bureau. Constamment il tâtait le billet, frô-

lait, le caressait en des aises propriétaires.

Les clients, à l’heure des derniers courriers, commencèrent d’affluer ; coup sur coup il dépliait les grandes feuilles gommées, débitait, percevait la monnaie, d’un geste automatique et infatigable qui avait la précision d’un mécanisme. Quelquefois, suspectant confusément dans la foule qui se tassait, l’œil ricaneur et le gilet rouge et vert, tout pâle il allongeait la tête et regardait. La pensée que l’étranger allait rentrer et lui réclamerait ses mille francs perdus bientôt le supplicia; il profita d’un répit pour replacer le billet, non plus derrière, mais sous les registres.

Enfin huit heures sonnèrent, sans que la grande barbe eût reparu. Il endossa son veston, acheta un londrès de cinq sous, — lui qui, économiquement, ne fumait que la cigarette, — et s’en alla faire un tour de promenade sur les boulevards.

Inopinément un regret lui fut suscité ; il

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n’aurait pas dû garder le billet. Chaque minute qu’il se l’adjugeait ajoutait à la faute qu’il avait commise en ne le restituant pas au légitime possesseur, quand il en était encore temps : — « Si je le tirais de ma poche et le laissais tomber ! Au moins je m’éviterais le reproche de détenir un bien illégitime. » Encore une fois, son courage défaillit. Il s’arrêta devant les glaces d’une modiste, s’y regarda, tressaillit : son visage lui parut affreusement vieilli et ravagé, a Se peut-il, pensa Pinsonnet, que je sois déjà à ce point changé? »

Il espéra se rédimer; une idée naquit : retrouver l’insidieux gilet rouge et vert. Pendant trois heures il battit les rues, courut les tavernes et les cafés, fouilla de l’œil les foules, parfois pris à une vague ressemblance et se lançant sur des pistes qui ensuite le décevaient.

— Comment ai-je pu être assez bête, se dit-il au bout de ce temps, pour espérer le rencontrer parmi ces multitudes?

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D’ailleui's il était rompu ; il grimpa à son faubourg, sans plus regarder personne, comme heureux d’avoir échappé à un grand danger. Sa conscience maintenant l’adulait; il lui sembla qu’il touchait au moment le plus noble de sa vie.

— Viens donc ici, ma poule, que je te dise, fit-il en attirant sa femme snr ses genoux, dès qu’ils eurent expédié leur bref repas. Mon chef m’a parlé d’une gratification... Bien entendu, je te donne, ce propos pour ce qu’il vaut.

Il savait qu’il mentait, mais quelqu’un derrière lui soufflait ce mensonge.

— Ah ! mon chéri, la bonne nouvelle !

Figure-toi que le propriétaire est monté tout'à l’heure encore... « C’est la dernière fois, Madame, » m’a-t-il dit.

Pinsonnet se dressa ; le sang de non- veau lui jaillit au visage.

— Eh bien ! Eh bien ! cria-t-il hors de lui.

Il mit la main à sa poche, resta un ins-

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tant à froisser le billet, puis se rassit, remué d’une honte.

— Eh bien ! dit-il plus tranquillement, nous le paierons, cet homme. Que veut-il de plus ?

Ensuite, comme ils se mettaient au lit, il lui conta en riant l’histoire d’un commis de son bureau (mais il ne se rappelait plus de son nom), qui avait trouvé un billet de mille francs, sans doute dispersé par un coup de vent.

— Il l’a remis, au moins ? lui demanda sa femme.

Il se fâcha.

— Mais, sotte que tu es, à qui veux-tu qu’il l’ait remis puisque le billet était perdu?

— Ah ! fit-elle, tu as raison, je n’y pensais pas.

Le lendemain, en se levant, il l’envoya lui acheter trois sous de Brie, et mettant à profit son absence, à grosses aiguillées il cousit le billet dans la doublure de son

veston. — Ainsi j’en jouirai pendant quelques jours, songeait-il. Il fait presque partie de ma personne. Et qui s’aviserait de l’y soupçonner? Moi seul saurai qu’il est là.

Puis il partit pour le bureau et tout le jour débita des timbres, perçut les recettes, honnêtement accomplit son devoir. Mais le soir, en faisant sa caisse, il constata un déficit de deux francs. « Je les retrouverai, se dit-il, quand j’y devrais passer la nuit. » Cette minime erreur le désolait comme une atteinte possible à toute une vie de ponctuelle rectitude. Il finit par suppléer de sa poche les deux francs.

Ensuite, comme la veille, il s’acheta un londrès, arpenta les trottoirs depuis la Madeleine jusqu’à l’Ambigu, s’attarda à muser devant les étalages. « Dire que j’ai là de quoi me payer tout cela ! Je n’aurais qu’à défaire mes aiguillées, tirer mon billet, le jeter sur le comptoir. Ces gens me salueraient jusqu’à terre. Mais je ne

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veux pas : il me suffit que je le 'pourrais.

Chaque fois qu’il s’induisait eu ce penser, une joie très pure lui haussait le cœur, il n’aurait pas échangé sa précaire condition contre celle des Opulents et des Magnifiques.

Il se piétait pour la troisième fois devant un des grands joailliers du boulevard, s’émerveillait de l’orient des saphirs et des turquoises (qui si joliment auraient réjoui la claire peau rose de sa pauvre Lucy), quand soudain il lui parut qu’on lui touchait le coude. Il se retourna et vit, planté sous le même bec de gaz et lui conférant un ironique bonjour, l’homme au gilet vert et rouge, cet homme luimême. Aussitôt il prit un air indifférent et froid, omettant de lui rendre son salut ; mais ses jarrets oscillaient sous lui, le sang lui raidissait les carotides; il sentit qu’il allait se trouver mal ; et toutefois il s’obstina à demeurer sous le dur regard de l’inconnu, à présent chargé d’un noir

mépris : « Ah ! mon pauvre garçon, disait ce regard, tu serais idiot de ne pas te payer ton caprice, puisque aussi bien personne ne sait que tu as volé ce billet.

Pinsonnet perçut matériellement ces paroles de la grande barbe jaune, — bien qu’aucun signe de la bouche ne les eût décelées, u Eh bien ! dit-il, soudain déterminé à l’affronter, je vais vous le rendre. Reprenez-le. » Mais il se buta contre un ouvrier qui, à ses côtés, fumait sa pipe, les mains enfoncées dans sa cotte. Il tourna ses regards en tous sens alors, chassa par les trottoirs, ne le revit plus. Et humilié, les tempes douloureuses, toute sa fierté de naguère opprimée et ravalée sous l’injure de cet œil qui ne le quittait pas, il remonta à son indigent logis.

— Je le retrouverai, se dit-il en s’éveillant au matin après une nuit bourrelée, il faut que je le retrouve. Dussé-je l’empoigner par sa barbe, je le tiendrai devant moi, je lui dégoiserai son fait, il sera bien

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obligé de reprendre son billet. « Tiens, le voilà, misérable, ton fameux billet, lui dirai-je. Regarde-le ; il est intact ; je n’y ai pas touché, je ne veux pas y toucher. Ah ! tu avais espéré me tenter ! Tu t’étais dit : cet homme est pauvre, cet homme est nu, peut-être il a une femme et des enfants. » Eh bien ! c’est vrai, je suis pauvre, et pourtant je te rends ton billet. Quand même tu me le donnerais, ce billet, je n’en voudrais pas.

Trois soirs durant il rôda aux alentours du joaillier; l’étranger ne se montrait pas.

— Après tout, je suis bien bon de me tourmenter ainsi, se dit-il au bout du troisième soir^ lassé de sa vaine attente. Cet homme peut-être vaut mieux, que ne le suggèrent la perversité de son regard et la cruelle aberration de son goût pour les quadrillés verts et rouges. Qui m’assure qu’apitoyé par ma triste mine d’employé besoigneux, il n’a pas sciemment égaré

à travers le guichet ce billet de mille francs ?

Mais le méchant œil rusé et froid de nouveau s’interposa :

— Etre stupide ! tu n’as pas compris que je voulais t’éprouver, connaître jusqu’à quel point irait ta frauduleuse honnêteté, m’éjouir de ton hypocrisie sans limites ? Garde-le, ce billet; mais dorénavant je te suivrai à travers tes plus subtils desseins. N’avais-tu pas soupçonné que mon gilet vert et rouge n’était qu’un déguisement pour mieux te rendre captif de mon incorruptible mépris ?

— Eh bien! vieux drôle, dit joyeusement Pinsonnet, si tu as cru que je mordrais à ton hameçon, tu peux te fouiller.

L’ironie à présent le métallisait ; il revint sur ses pas, entra chez le joaillier, se fit proposer une paire de dormeuses en diamant. En même temps il plongeait son regard à travers la houle des torves ou hautaines échines roulant au

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gré de l’événement, sous l’or des gaz.

— Si seulement il pouvait me voir, pensait-il.

II examina longuement l’élucence des diamants, enfin tira d’un graisseux portefeuille le billet de mille (depuis la veille il l’avait extrait de la doublure du pardessus) et le posant sur le comptoir, large éployé, stellaire, non moins étincelant que le rare joyau en son écrin :

— Vous voyez, dit-il au marchand, que j'ai là de l’argent.- Mais, tout bien considéré, ces dormeuses ne sauraient me convenir. Excusez-moi.

Il replia le billet, le réintégra dans le portefeuille, sortit.

— J’aurais pu l’acheter, se dit-il. J’ai seulement voulu m’amuser de la tête de ce brave Homme quand il m’a vu sortir une si grosse somme. Maintenant, c’est fini. Rendons à Dieu ce qui est au diable. Il ne faut pas que ce billet rentre aux mains qui l’ont perdu.

Tandis qu’il talonnait vers le faubourg, une pauvre femme en haillons, appuyant à son sein un misérable enfant rachitique, sortit ses doigts écharnés d’un renfoncement de porche,

— Ça se trouve bien, pensa-t-il. Elle ne connaîtra pas mes scrupules et peut-être son enfant vivra.

Et, tirant le billet, il le mit dans cette main de misère.

— Tenez, ma bonne femme, voilà qui va vous tirer d’affaire. Oh ! ne me remerciez pas. Vous me rendez service en l’acceptant.

Dans les pâles ombres nébuleuses de la rue, il vit distinctement marcher devant lui l’homme au gilet; sous ses broussailleux sourcils son aigre regard luisait comme une épée ; et ce regard impliquait :

— Tu crois t’être délié par cette bonne action. Mais c’est seulement à présent que tu te reconnais toi-même un voleur. Te serais-tu dépouillé de ce billet si tu n’avais été certain que tu l’avais volé? En le

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