LES PAQUES DU C(EUR
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ii incédait la ville Sainte. Elle aussi avait connu l’entrée du triomphateur dans la Jérusalem de sou désir ; les mille mains de son délice avaient agité les palmes et jonché de fleurs le chemin au-devant des pas victorieux en qui elle saluait la venue duroi et du messie. C’était son jeune amour qui ainsi marchait par les rues de son coeur, ainsi s’avaiiçait jusqu’au temple où, pour un éternel mariage, se rallumaient les flambeaux, éteints ailleurs.
Mais déjà l’allégresse des Rameaux, la joie printanière des fleurs et des lumières s’atténuait aux ombres prochaines du sépulcre. Ses palmes aussi, humiliées et résignées , n’étaient plus qu’une litière pourrie vers la montée de son calvaire et les opprobres de sa croix. Dans son crépuscule d’âme, comme sur les soirs des villes, planaient des lamentations de cloches, s’étouffaient les voix d’orgueil et de concupiscence pour ne laisser régner que des clameurs de repentir et d’affliction. Et
c’était comme son âme encore, ces églises qui, par des silences précurseurs de la mort définitive, par des soupirs montés des confessionnaux dans la nuit des nefs et baisant le regret de la divine chair sur les crucifix, se préparaient au grand veuvage d’amour, à la disparition de l’Adoré.
Elle y demeurait la dernière sous le frisson froid des ténèbres, priant Dieu afin qu’il la ressuscitât à l’exemple de son fils, inclinant très bas son front de Madeleine vers le pardon et l’espoir d’un rachat, emportant de là la confusion de son pauvre cœur martyrisé avec la sublime agonie de qui expia par sa Passion la méchanceté des hommes.
Chaque jour elle assistait aux prêches qu’à Notre-Dame, à la Trinité, à Saint- Philippe-du-Roule multipliaient les princes de la Chaire, les apôtres de la bonne parole et de la rédemption en Jésus. Mais surtout le père Gladion, une haute et rigide figure, un grand visage de moine-
LES PAQUES DU CœUR
soldat, labouré de cicatrices où, dans l’ardeur du prosélytisme, semblait fumer l’illumination de la foi, la remuait jusque dans les sources du péché si longtemps bouillonnant en elle. Celui-là, pour s’y être vertigineusement trempé, connaissait la cuve des humaines démences ; il en avait fait monter jusqu’à ses reins, comme une ceinture, les eaux troubles et mortifères. Une sombre histoire de cœur, disait-on, l’avait, après une vie tumultueuse, précipité dans les Ordres.
C’était à Notre-Dame qu’il parlait, les soirs. Aux solennelles ombres de l’abside, d’abord l’Office des Ténèbres alternait l’unisson des grêles voix d’enfants, intercesseurs des Miséricordes, et les répons de l’assistance soutenus par le ronflement des orgues. Et tout à coup, après les derniers versets, droit en son froc blanc, les mains croisées sur le rebord de la chaire, le carme surgissait, très grand, avec un peu de l’air d’une apparition dans l’énorme
nuit des voûtes, par delà les cires braséant à la base des piliers. Assise au premier rang des chaises, Emilie d’Orlanges l’entendait évoquer les approches croissantes de la Passion, d’une voix gémissante et emportée qui, à travers le glissement des minutes vers les gouffres d’éternité, rendait presque matérielle l’imminence d’un surhumain désastre.
Elle sentit venir à elle, sous le vent des grandes manches où le geste du Père s’agitait comme pour conjurer l’heure irrémédiable, toujours un peu plus venir à elle, en un frisson de sa chair, ainsi que pour une destinée personnelle et sans recours, l’adorable et terrible mystère.
C’était son calvaire qui s’érigeait, l’humiliation et la douleur de son propre sacrifice qui, aux éclats de cette voix roulant parmi les piliers, se levait avec le hissement du patibulaire.
Et enfin le jour effroyable arrivait, la mort des cloches, le dépouillement des