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CELUI QUI A LE MIEUX CONNU LES SECRETS DU MÉNAGE : LE DRUIDE ADAMAS

Dans son trou de province, cette jeune femme, sans prétendre se divertir, avait trouvé le moyen de ne pas s'ennuyer. Il consistait « à prendre un certain chemin de parler aux gens des choses qu'ils savaient », et qu'elle ignorait, évidemment. De ces gens «que vous avez le bonheur de ne pas connaître, écrivait-elle à Ménage, et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins », Mme de la Fayette n'en nomme qu'un, M. Bayard: « Quand je vous nommerais les autres, vous n'en seriez pas plus savant » (2), mais de façon qu'on voit qu'il a été parlé de lui dans

(1) Ou en Bourbonnais ; mais les terres de Nades etd'Espinasse confinaient à l'Auvergne ainsi que Langlar, propriété de l'abbé Bayard.

- Comte d'Haussonville. Mme de la Fayette, p. 28-29. Tous les p;i838gescités des lettres de Mmede la Fayette à Ménage sont empi unies à ce volume.

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de précédentes lettres. Quelles connaissances spéciales pouvait bien avoir M. Bayard — l'abbé Bayard — aussi peu abbé que possible, probablement, et d'ailleurs, fort honnête homme, si ce n'est le bon ménagement des propriétés et l'entente des formalités dont la vie civile était encombrée ?

Nous voyons l'abbé Bayard, peu de temps avant sa mort, de passage à Paris, faire les affaires de Mme de la Fayette et courir tout le jour pour son service. On n'aborde pas ce métier-là sur ses vieux ans ; l'abbé Bayard avait toujours dû s'occuper d'affaires, et Mme de la Fayette qui, d'abord, s'était lamentée de l'avoir pour voisin, se garda bien de rompre avec lui quand elle quitta l'Auvergne. Leurs relations ne cessèrent qu'en 1677 par la mortdel'abbé. C'était un agent habile et dévoué ; il l'avait servie longtemps et aurait pu la servir encore ; elle le regretta. Cette douleur intéressée fut réchauffée par un sentiment de meilleur aloi sur lequel il semble que Mme de Sévigné n'avait pas trop compté, car elle écrivit à sa fille : « Je suis fort satisfaite de son affliction sur la perte de ce bon Bayard ; elle ne peut s'en taire ni s'y accoutumer. »

Les rapports constamment entretenus par Mme de la Fayette avec l'abbé Bayard, voisin et

ami du comte de la Fayette, prouvent victorieusement qu'elle ne prétendit jamais cacher l'existence de son mari. Bayard, homme plein de discrétion, rappelait, au sentiment de Mme de Sévigné, le druide Adamas placé, par le romancier Honoré d'Urfé, dans ce même pays de Limagne, et « à qui toutes les bergères du Lignon allaient conter leurs infortunes». Mais, étant aussi « fort honnête homme », il ne pouvait pousser la réserve jusqu'à se rendre complice d'une machination inconvenante et coupable, outre quelle eût été singulièrement enfantine, puisque les baigneurs de « marque » qui, tous les ans, séjournaient à Vichy, étaient à même d'entendre parler de M. de laFayette et de le rencontrer.

« Est-il mort? est-il vivant ? on en doute. » Tout au moins, en 1676, Saint-Hérem, capitaine des chasses, gouverneur de Fontainebleau, le marquis de Plancy, le marquis de Montjeu, Mme de Saint-Hérem, la duchesse de Brissac, réunis à Vichy, savaient qu'en penser, et Mme de Sévigné elle-même, qui recevait des présents du comte de la Fayette, « à la mode du pays », c'est-à-dire des victuailles. Mme de la Fayette n'a pas enterré son mari vivant: c'est un point établi, et le comte était libre assurément de faire en Auvergne, — et au vu des Parisiens de

Vichy quand il habitait Espinasse, — telle figure qu'il lui plaisait.

Il ne se terrait pas dans ses propriétés : il savait être aimable; les lettres de Mme de Sévigné le démontrent. D'autre part, elles prouvent aussi que le comte venait rarement à Paris et ne s'y répandait point, sans quoi, un mot en aurait passé de la mère à la fille. Autant que nous pouvons le savoir, il n'a été parlé du comte de la Fayette par Mme de Sévigné que dans les lettres écrites de Vichy en mai-juin 1676.

Mme de Sévigné fit une seconde cure à Vichy en septembre 1677. Dans ses lettres de cette époque il n'est point question de M. de la Fayette qui se trouvait peut-être à sa terre de la Fayette assez éloignée de Vichy, ou à celle de Nades qui en est distante d'une dizaine de lieues. Quittant Vichy le 25 septembre, Mme de Sévigné s'arrêta deux jours à Langlar dans la jolie maison qu'y possédait l'abbé Bavard. Celui-ci était à Paris, et y mourait subitement à l'heure même que Mme de Sévigné jouissait, comme elle savait le faire, des divertissements qu'on trouvait à Langlar et qui ne paraissent pas trop à leur place chez un abbé. Mais Bayard était-il prêtre? C'est douteux. Apprenant sa mort, Mme de Sévigné écrit : «... mourir sans confession ! On est souvent un fort honnête homme

qu'on n'est pas un très bon chrétien... » D'ailleurs, elle parle des solides vertus de Bayard. Cet abbé était à son aise ; il recevait, était parfaitement logé, et faisait des frais pour son jardin. Mme de Sévigné en décrit la « nouveauté» : une affreuse montagne respectée avec « courage » et aménagée avec « adresse ». Elle l'oppose « aux violences dont l'art opprime à Versailles la pauvre nature». Cette «nouveauté» et l'enthousiasme qu'en manifeste Mme de Sévigné sont assez remarquables pour le temps. Si l'abbé Bayard s'occupait des affaires de M. et de Mme de la Fayette, ce devait être par goût et non par nécessité.

L'abbé Bayard (ou mieux de Bayard) appartenait à une famille « distinguée par des services dans la robe et dans l'épée, et par des alliances considérables » (1). Elle était originaire d'Auvergne selon les généalogies et, plus anciennement, de Paris, d'après un historique assez curieux rédigé par l'abbé Bayard lui-même à l'intention sans aucun doute de M. d'Hozier, généalogiste et juge d'armes de France. La lettre

(1) Bibl. nat. Chérie, vol 18, doss. 360. (11 n'existe aucune parente entre la famille de l'abbé Bayard et la famille dauphinoise du Terrail de Bayard d'où est sorti le Chevalier sans peur et sans reproche.)

jointe à l'envoi du manuscrit ne porte ni suscription ni date d'année (1).

Du 23 septembre :

« Après avoir été vous chercher plusieurs « fois inutilement, je suis contraint, monsieur, « de me servir de cette voie pour vous faire « recevoir les mémoires que vous avez désirés « touchant la généalogie de notre maison. Je n'ai « rien oublié de tout ce que j'ai pu recouvrer « sur ce sujet; si je pouvais quelque chose « pour votre service, je l'embrasserais avec « très grand plaisir puisque je suis autant que « l'on le peut être votre très humble et très « obéissant serviteur.

L'abbé de Bavard » (2)

On lit dans ces mémoires « qu'au temps de l'occupation de la capitale par les Anglais, Toussaint Bayard, conseiller au parlement de Paris, en fut constitué premier président

(l)Pierre d'Hozier mourut en 1860; il n'était que généalogiste ; ses descendants furent en outre juges d'armes de France. Louis- Roger, son filsainé, mourut enl708 ; après, Tint le cadet, Charles- René, mort en 1732 ; puis, Louis-Pierre, fils de Louis-Roger, mort en 1767, etc.. La lettre de l'abbé Bayard doit être adressée à Pierre d'Hozier ou à Louis-Roger d'Hozier.

(2) Bibl. nat. Dossier bleus, toI. 69, doss. 1614.

à la requête du duc Philippe de Bourgogne; son frère, Pierre Bayard, conseiller au dit parlement, devint en outre conseiller du dit duc. Lorsque la ville de Paris fut remise en l'obéissance du roi de France (en 1436), les deux frères suivirent le duc Philippe en Flandre et Brabant; là, messire Toussaint moyenna que son frère Pierre fût envoyé en ambassade devers le duc Pierre de Bourbon qui se tenait pour lors à Montpensier en Auvergne, lequel seigneur dut trouver le dit Pierre Bayard si capable, habile homme et homme de bien et entendu aux affaires d'Etat et d'importance, qu'après la mort du duc Philippe de Bourgogne, le seigneur duc de Bourbon le retint auprès de sa personne, le faisant son conseiller. »

Pierre Bayard épousa une femme d'Issoire, Alix Foreste, et mérita pour s'être employé envers son maître pour le soulagement du peuple, le beau surnom d'avocat des pauvres. Son troisième fils, Antoine Bayard seigneur de Langlar, fut secrétaire du roi Louis XI ; le quatrième, Michel, remplit de grandes charges; il était du conseil de Madame de Bourbon, Anne de France; c'est par lui que le nom se continua. Il eut un fils, Gilbert Bayard, le personnage « marquant » de la famille.

Gilbert servit fidèlement le roi Louis XII et ensuite François 1er. Après Pavie, il fut envoyé d'Espagne en France pour les affaires du Roi ; de là, vers Madame Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, et renvoyé en Espagne pour traiter de la délivrance de messieurs les Enfants de France ; il eut charge de faire payer l'argent de la rançon à mesure que messieurs les Enfants passaient sur leurs vaisseaux à Saint-Jean de Luz. Enfin, il fut un des négociateurs de la paix de Grespy en 1544. François Ier récompensa généreusement de si loyaux services ; mais, dès le commencement du suivant règne, le secrétaire d'Etat, Gilbert Bayard « fort homme de bien et affectionné au bien public » fut, avec d'autres serviteurs du feu roi, disgracié; et, plus mal traité qu'aucun d'eux, jeté en prison où il finit ses jours. Il aurait eu, dit-on, l'imprudence de railler les vieux appas de madame Diane (1).

Langlar échut, avec d'autres terres, à son dernier fils nommé comme lui, Gilbert, qui, outre trois filles, laissa un fils, Claude. Claude eut trois fils et quatre filles, toutes religieuses. Des trois fils, l'aîné, Gilbert, et Gaspard, capitaine de galère, ne laissèrent point d'enfants ;

(1) Henri Martin. Hist. de Fiance. VIII-367.

le second, Jacques, abbé de Moutier-les-Jaligny, est l'ami de M. de la Fayette, le factotum de Mme de la Fayette, le « bon Bayard » de Mme de Sévigné.

L'abbé Bayard ne dit rien de la fin malheureuse et imméritée du secrétaire d'Etat, Gilbert Bayard, son bisaïeul, mais il s'étend complaisamment sur les alliances de toutes les filles de sa maison. Les documents ne lui manquaient pas (1); il avait en main les papiers de famille, sans doute depuis que la postérité du fils aîné du grand Gilbert s'était éteinte avec Thomas Bayard « lequel avait porté les armes quarante ans ». L'abbé et ses deux frères ne descendaient que du dernier fils ; mais on conçoit que Thomas n'ait pas laissé les titres de famille à la postérité du second fils, abbé de Saint-Wandrilie d'Issoire, qui, « s'étant fait de la religion »,

(1)11 se trouve dans ce mémoire quelques à peu près. Ce n'est pas au duc Pierre de Bourbon que Philippe de Bourgogne put envoyer Pierre Bayard ; ce dut être au frère aine de Pierre, Jean II. Philippe de Bourgogne mourut en 1467, et Pierre de Bourbon ne succéda à son frère qu'en 1488. Pierre Bayard se serait donc établi sous le duc Jean lien Auvergne dont la partie septentrionale dépendait du Bourbonnais. La sépulture des Bayard était <i Notre-Dame d'Aigueperse, ville située en Auvergne, très voisine <le Langlar en Bourbonnais. C'est le dernier fils de Pierre Bayard, Miche!, qui fut conseiller du duc Pierre de Bourbon; aussi bien, voyons-nous dans le mémoire que Michel Bayard était du conseil de Madame Anne de France, femme de Pierre de Bourbon appelé jusqu'à la mort de son frère Jean II, sire de Beaujeu, et tuteur, conjointement avec Madame Anne, du jeune roi Charles VIII.

avait passé dans le pays albigeois où il s'était marié. En 1668, l'abbé Bayard ne consentit qu« sur réquisitions légales à communiquer aux héritiers du renégat les papiers qui leur étaient nécessaires pour se mettre en règle avec l'ordonnance royale relative aux preuves de noblesse. « Sur la requête présentée par Louis et Pierre de Bayard, père et fils, seigneurs et barons de Ferrières au pays de Castres, commission est accordée pour faire procéder aux extraits des actes concernant Gilbert Bayard conseiller d'Etat qui sont au pouvoir du seigneur abbé de Bayard, aîné de la famille en Bourbonnais. Ces extraits devront être levés en novembre 1668 par devant M. l'intendant du Bourbonnais ou son subdélégué. » (1)

Jusqu'au dix-huitième siècle, on trouve des traces de la branche languedocienne des Bayard. En 1690, un fils et petit-fils des susdits requérants, rentré évidemment au giron de l'Eglise, devint écuyer du duc de Bourgogne.

Les Bayard de la région de Gannat étaient depuis cent cinquante ans les voisins des la Fayette lorsque le comte de la Fayette se maria. L'abbé seigneur de Langlar assista au début du ménage; les nouveaux mariés venaient le

(1) Bibl. nat. Nouveau d'Hozitr, vol. 30, dosa. 603.

voir : « depuis que je ne vous ai écrit, mandait Mme de la Fayette à Ménage, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites ; M. Bayard en a été une. » Naturellement, il allait chez eux; les rapports des subalternes ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à lui, et enfin, cet homme sûr, cet autre Adamas, dut recevoir les confidences contradictoires des époux mal d'accord. La rupture qui nous intrigue n'eut donc point de mystères pour l'abbé Bayard, et le fait positif qu'il demeura en termes amicaux avec chacun des époux séparés prouve que sa présence, très propre à raviver le passé, n'était gênante ni pour l'un ni pour l'autre; d'où l'on peut supposer que la courte vie conjugale de M. et de Mme de la Fayette fut exempte de scandales, de scènes ou dissentiments graves (1). La

(1) Les fréquentes visites que Mme de la Fayette faisait au couvent de Chaillot en sont une autre preuve assez bonne; elle ne dit pas expressément dans la préface de la vie d'Henriette d'Angleterre qu'elle y allait pour voir sa belle-sœur; mais si ces visites avaient déplu à la Mère Louise-Angélique de la Fuyette, on ne les aurait pas encouragées, étant donné que cette Mère avait été cboisie par la reine d'Angleterre en même temps que la Mère L'Huillier pour fonder le monastère de Chaillot. Il s'est glissé dans cette préface une erreur imputable aux copistes, car Mme de la Fayette n'a pu la commettre. « J'épousai, écrit-elle, le frère de la Mère Angélique quelques années avant sa profession. » C'est après qu'il faut lire. La Mère Angélique avait déjà treize années de profession lorsqu'elle quitta la Visitation de la rue Saint-Antoine pour la nouvelle maison de Cbuillot, quatre ans avant le mariage de son frère avec Mlle de la Vergue.

femme n'aima jamais son mari ; le mari cessa d'aimer sa femme, et lui rendit sa liberté pour rentrer dans sa propre tranquillité, et voilà peut-être toute l'affaire.

On a vu au siècle dernier un cas de ce genre: M. de Boigne retiré à Chambéry tandis que sa femme paradait dans les Cours (à Paris, à Turin, à Londres), et payant même d'une grosse rente la dislocation de son ménage. Mme de Boigne, mariée à un homme de petite naissance, s'était, selon le général Thiébault, rendue, à dessein, intolérable par la dignité méprisante de ses manières. Mme de la Fayette, mariée à un homme de petite intelligence, le lassa peut-être, sachant ce qu'elle faisait, par sa supériorité intellectuelle.

Sur M. de la Fayette, depuis l'époque de sa séparation, vers 1660, jusqu'à celle de sa mort survenue en 1683, nous n'avons d'autres détails que ceux que Mme de Sévigné nous donne dans ses lettres de Vichy : l'hypothèse étant admise, et qui ne semble point téméraire, qu'il s'agissait bien du comte de la Fayette. Les pièces conservées à la Bibliothèque nationale sont des certificats d'existence simplement, et des preuves de capacité civile. Les généalogies fournissent la date du décès, donnée avec la dernière exactitude par l'intitulé d'inventaire

trouvé dans les papiers du duc delà Trémoïlle. Au sujet de cette pièce notariée, le comte d'Haussonville remarque que le lieu où mourut M. de la Fayette n'y est pas mentionné : omission qui lui parait assez étrange et qui, en effet, donnerait à penser, sans la procuration dressée à Esbreuille et rapportée plus haut, laquelle témoigne que peu de temps avant sa mort, le comte de la Fayette, sain d'esprit, habitait son château de Nades (dépendant d'Esbreuille) situé à sept ou huit lieues d'Espinasse où nous l'avons vu en 1676 s'empresser pour Mme de Sévigné, la combler d'attentions — et de poulets.

YII

LE SAVOIR-FAIRE DE Mme DE LA FAYETTE Mme DE LA FAYETTE ET SES DEUX DUCHESSES

La principale occupation de Mme de la Fayette fut de faire, comme on dit, une bonne maison, en tirant des gens et des choses tout ce qu'ils étaient capables de rendre ; et pour y réussir, raconte Gourville, « elle entretenait commerce chaque jour avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose ».

« A cette inclination naturelle», Mme de la Fayette aurait sacrifié le dessein qu'elle avait formé de prendre la suite du salon de Mme de Sablé, les deux besognes étant trop absorbantes pour n'être pas exclusives l'une de l'autre. Pratique, toujours pratique, elle ne voulut point donner son temps à ce qui n'était pas utile. Affaire de goût : cela ne mérite ni louange ni blâme.

Au dire de Gourville, Mme de la Fayette «présumait extrêmement de son esprit ». Elle pouvait le faire san3 outrecuidance ; il suffît que le pédantisme ne l'ait jamais atteinte. Nous en croirons plutôt Gourville quand il incrimine son sans-gêne, parce que nous savons d'autre part qu'elle manquait un peu de dignité.

Gourville, parti de rien, était arrivé aux honneurs et à la fortune par M. de la Rochefoucauld qui lui avait mis le pied à l'étrier : il était donc permis à Mme de la Fayette de tirer parti de la situation et de l'entregent du personnage; non de s'installer dans sa demeure à Saint-Maur, «comme en une conquête », d'y recevoir sa compagnie, et de trouver que le maître de céans, réduit à une seule chambre, devait encore du reste pour le plaisir de voir sa maison si bien remplie. Gourville ne dit pas à l'intruse, mais il lui envoya dire, que

ses séjours à Saint-Maur étaient trop longs ; celle-ci affecta de ne pas comprendre; sous le prétexte des travaux que ses arrangements avec M. le Prince, propriétaire de Saint-Maur, l'obligeaient de faire, Gourville mit dehors Mme de la Fayette.

« Elle ne me le pardonna pas, écrit Gourville, mais prit garde de ne pas se brouiller avec moi.» C'eût été une maladresse, et Mme de la Fayette n'en commettait point.

Gourville n'aimait pas Mme de la Fayette ; il apprécie avec malveillance, mais il n'invente pas; sans quoi, il n'aurait pas communiqué le manuscrit de ses Mémoires à Mme de Coulanges, amie de Mme de la Fayette et témoin de sa vie. A la vérité, Mme de Goulanges trouva que le portrait qu'en avait tracé Gourville était offensant, mais seulement parce qu'il tournait très finement Mme de la Fayette en ridicule (1).

« Elle me paraissait avoir beaucoup de vanité » , dit encore Gourville. Cela est possible; du moins, il est fâcheux qu'elle n'ait pas eu plus de fierté. Nous savions déjà par une lettre de Mme de Sévigné, en date du 31 juillet 1676, que Mme de la Fayette recevait de la duchesse de Savoie (dite Madame Royale) des présents

(t) Lettres de Mme de Sévigné. Ed. Régnier. X. 492.

considérables, et le fait est confirmé par une correspondance publiée sur la fin du siècle dernier. Jusque-là. rien à dire. La distance qui séparait la donataire de la donatrice enlevait à ces munificences tout caractère humiliant; mais, non contente du velours, du satin, du damas, des diamants, des tableaux qui lui arrivaient de Turin, Mme de la Fayette voulait encore sa part des cadeaux envoyés par la reine de Portugal à sa sœur, la duchesse de Savoie. Et à qui les réclamait-elle, sur le ton du badinage, mais néanmoins comme un du? au secrétaire de Madame de Savoie.

Il est présumable que les caisses expédiées de Lisbonne renfermant des objets venus de l'extrême Orient, étaient mises au pillage par la haute et la basse domesticité de la duchesse, et que Mme de la Fayette le savait. Dès lors, n'est-ce pas, elle pouvait bien faire reproche à ce secrétaire, M. Lescheraine, « de ne lui avoir rien su dérober » d'un envoi antérieur, et lui recommander de mieux prendre ses intérêts à la prochaine occasion (1). Voilà, entre autres choses, ce que nous révèle cette publication comprenant une trentaine de lettres écrites par Mme de la Fayette à Lescheraine.

(1) Un passage de cette lettre a été reproduit par le comte d'Haussonville. Mme de la Fayette, p. 106.

Dès leur apparition, « Mme Arvède Barine et d'autres après elle avec moins de mesure, se sont fort gendarmés contre Mme delà Fayette », dit le comte d'Haussonville; « or, en quoi consistaient ces présents qui lui faisaient tant d'envie? En petites boîtes de bois verni et de laque ciselée ». Les laques ciselées des Indes, quelle qu'en soit la dimension, sont des objets de prix, et Mme de la Fayette ne l'ignorait pas, puisqu'elle ajoute : « nous aimons ici tout ce qui vient de ce pays-là, jusques au papier qui fait les enveloppes ».

Ce quémandage est vilain; une personne qui a de la dignité ne songe pas à s'y abaisser, et si elle le voulait faire, s'en acquitterait maladroitement. Mme de la Fayette n'a pas peiné sur sa lettre, qui est très aisée, qui ne l'est que trop. Mais laissons cela, et revenons sur les présents dont a parlé Mme de Sévigné.

« Vous ai-je dit, écrit Mme de Sévigné à sa fille, que Madame de Savoie avait envoyé cent aunes du plus beau velours du monde à Mme de la Fayette, et cent aunes de satin pour le doubler, et depuis deux jours encore son portrait entouré de diamants qui vaut bien trois cents louis ? » Un portrait cerclé de brillants, c'est le cadeau, pour ainsi dire classique, des personnalités souveraines, un véritable don d'ar-

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gent, délicatement présenté, l'équivalent des billets ou de l'or que, dans le monde bourgeois, nous renfermons par civilité dans un portefeuille pour en épargner le contact direct à la main du bénéficiaire. Ce jour-là, c'est-à-dire environ le 20 juillet 1676, la duchesse de Savoie avait gratifié Mme de la Fayette de trois cents louis, soit en valeur actuelle, une vingtaine de mille francs. Quant au présent de soierie, c'est une gracieuseté de femme et d'amie. Il n'a pas proprement enrichi Mme de la Fayette : il lui a seulement permis d'étaler des toilettes dont elle aurait pu se passer. Tout de même, avec deux cents aunes, étoffe et doublure — 240 mètres — , il y avait de quoi faire bien des robes. Il est question dans les lettres à Lescherainede trente aunes de damas commandées par Mme de la Fayette aux fabriques de Turin et que la duchesse voulut payer. Ce « métrage » était déjà de conséquence; l'autre est invraisemblable; cependant, il est hors de doute que Mme de Sévigné parle de visu de tout ce velours « le plus beau du monde » et de tout ce satin. Que n'a-t-elle été plus explicite avec Mme de Grignan! nous saurions aujourd'hui si les cent aunes de velours étaient ou non d'une même couleur, ainsi que les cent aunes de satin assortissantes. Dans l'un ou l'autre cas, Mme de la

Fayette pouvait, sans se démunir, prendre sur ses réserves et exercer à son tour «. le pouvoir divin de donner ». Peut-être qu'elle le fit; ou bien, comme elle ne méprisait pas les petits bénéfices, assure Gourville... Simple plaisanterie. Ce n'est pas la faute de Mme de la Fayette si la duchesse de Savoie lui expédiait en une fois des deux, cents aunes de velours et de satin.

Ces munificences n'avaient pas tant d'à propos que Mme deSévigné, toujours empressée de faire valoir son amie, voulait bien le dire. En 1676, Mme de la Fayette n'était point ce qu'elle devint plus tard pour la duchesse de Savoie : un agent politique. Jeanne-Baptiste de Savoie- Nemours, qui avait vécu jusqu'à son mariage à la cour de France, veuve depuis quelques mois de son cousin, le duc Charles-Emmanuel, régnait au nom de son fils âgé de neuf ans, et n'avait pas encore à se débattre contre Pesprit d'indépendance et les sentiments anti-français que le jeune prince devait manifester de bonne heure. Les lettres à Lescheraine et les cadeaux qu'elles mentionnent sont du temps où sa tutelle ayant pris fin, la duchesse éprouva le besoin d'avoir à Paris un représentant occulte dont, par zèle pour son maître, l'ambassadeur de Savoie dut s'exagérer le crédit, car on ne se

représente pas Mme de la Fayette « parlant à toute la France pour soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle faisait » (1). Mais Mme de la Fayette avait ses entrées chez des ministres habiles à extraire quelques indications utiles des papotages semi-privés, semi-politiques de la cour de Savoie dont elle leur apportait l'écho.

Ce petit manège ne devait pas déplaire à la mandataire de la duchesse de Savoie, ou bien elle n'aurait pas été femme. On ne voit nulle part qu'elle s'en soit vantée ; ainsi, Mme de la Fayette, pour manquer un peu de fierté, ne laissait pas d'être « secrète » comme on disait alors.

« Elle ne crut probablement pas servir la France », dit le comte d'Haussonville (et, en fait, la servit peu),« elle servait une amie ». Amie très généreuse, on Fa vu ; car, durant les quinze années qui suivirent le mariage de Jeanne- Baptiste, l'office de Mme de la Fayette se bornait à informer la princesse des nouvelles de la cour de France, à la tenir au courant des modes et à faire à Paris ses menues commissions.

C'était, en quelque sorte, une double tradition

(1) Comte d'Haussonville. Mme de la Fayette ; p. 104.

de famille. La précédente Madame Royale (1), Christine, fille d'Henri IV, avait fait la connaissance de Renaud de Sévigné dans le temps que les troupes françaises tenaient garnison à Turin pour protéger la duchesse régente contre les entreprises de ses beaux-frères, et la France d'une invasion autrichienne. Rentré en France, Sévigné entretint une correspondance avec la duchesse, et lui présentant, par lettre, la veuve Pioche de la Vergne à laquelle il venait de se conjoindre, la donna pour Tune des femmes de France qui avaient l'esprit le meilleur et le plus solide. L'ayant épousée, Sévigné n'avait garde de la déprécier; l'éloge, d'ailleurs, ne vise que la tête, laquelle pouvait être fort bonne. La duchesse de Savoie ne manqua pas de tirer parti d'une personne « si glorieuse de l'honneur que Son Altesse Royale lui avait fait de lui commander quelque chose, qu'elle en fut, au dire de son mari, presque guérie d'un maîtres violent qui l'obligeait de se baigner deux fois le jour » (2).

Constatons que Mme delà Fayette, paresseuse à écrire des lettres jusqu'à fâcher l'indulgente

(1) En faisant abstraction de la première femme du duc Charles-Emmanuel, sœur cadette de Mademoiselle, morte dans l'année de son mariage.

(2) Renaud de Sévigné par Jean Lemoine. Correspondant du 10 septembre 1911, p. 939.

Sévigné, trouvait le moyen de composer pour la duchesse de Savoie « des relations très exactes de tout ce qu'elle savait de la cour et d'ailleurs » (1). Sans doute, ilfallait tenir la promesse faite à Mlle de Nemours lorsqu'elle quitta la France, ayant honoré de son amitié Mme de la Fayette. Toutefois, en considération de la royale amie, Mme de la Fayette savait prendre sur le temps consacré à ses affaires, sur celui qu'elle donnait à la Rochefoucauld, et faisait courir sa plume en dépit de «ses maux de tête du matin », de « ses maux de tête de l'après-dînée », et des « bouillons d'herbes qui l'enivraient ! » (2)

« Le goût d'écrire m'est passé pour tout le monde », assurait-elle en 1673 à Mme de Sévigné; sauf pour sa Savoyarde.

Cette Savoyarde n'était pas une femme estimable ou, du moins, elle cessa d'être estimable à partir de son précoce veuvage. Jeanne-Baptiste, libre à trente et un ans, mal défendue par les souvenirs plus importuns qu'agréables de ses dix ans d'union, s'abandonna sans vergogne

(1) Comte d'Haussonrille. Madame delà Fayette, p. 99,

(2) Lettre» de Mme de Sévigné. III. 209 (^Lettre de Mme de la Fayette du 30 juin 1673).

aux irrégularités de conduite que le chevalier de Gramont, à propos de la duchesse Christine, belle-mère de Jeanne-Baptiste, qualifie galamment de : « faiblesses des grands cœurs ».

Les lettres à Lescheraine prouvent que Mme de la Fayette n'en ignorait rien : c'était, au reste, le secret de tout le monde; mais elles font connaître aussi que le choix des favoris, leur élévation, leur disgrâce, l'intéressaient vivement, qu'elle ne répugnait pas à en donner son avis, à pousser la duchesse vers celui-ci plutôt que vers celui-là; et, malgré l'honnêteté du motif, car il importait que l'élu du moment causât le moins possible d'embarras et de scandale, cette ingérence dans de malpropres affaires était regrettable. A ce sujet encore, on s'est « gendarmé » contre Mme de la Fayette dont le comte d'Haussonville prend la défense en disant que « s'il fallait renoncer à toutes les relations de jeunesse qui ont manqué à l'idéal ou à la vertu, le nombre de celles qu'on conserverait ne laisserait pas d'être assez restreint vers la fin de sa vie » (1).

Ceci est d'une psychologie trop amère et d'une morale trop « manche large ». Premièrement, le monde, dans quelque milieu qu'on le

prenne, n'est pas peuplé de femmes compromises, et « manquera l'idéal » n'est pas du tout la même chose que « manquer à la vertu ». Secondement, toute société avec les femmes compromises doit être rompue lorsqu'il est bien avéré quele bonexemple, et les représentations si Ton en peut faire, ne retireront pas l'amie du mauvais chemin. Le discernement entre une légèreté et une habitude, entre l'oubli passager du bien et le goût du mal est, en général, assez aisé; donc, la règle est précise; son application ne Test pas autant ; mais il faudrait prendre garde que, sous prétexte de sentiments, d'intérêts de famille, d'obligations mondaines, l'équivalence de l'ordre et du désordre ne s'établît.

Et n'est-ce point fait ou presque fait aujourd'hui, avec ces remariages de femmes qui ne sont point veuves, de maris qui ne sont point veufs ? Situations fausses — pour ne pas dire plus — envers lesquelles, neuf fois sur dix, on use de ménagements quand l'intransigeance n'aurait rien de méritoire.

Mme de la Fayette, si elle eût appartenu à notre époque, serait du parti des accommodements, et Mme de Sévigné aussi. Pour Mme de Grignan, ce n'est pas sûr : elle avait plus de « principes » que sa mère; les lettres de Mme de Sévigné nous apprennent qu'elle avait marqué

au moins de rétonnement (1) des cadeaux — encore des cadeaux! — que Mme de la Fayette avait reçus de Mme de Montespan. « Vous avez, ma fille, une idée plus grande que nous de ce présent de Mme de Montespan à Mme de la Fayette ; c'est une petite écritoire de bois de Sainte-Lucie. » Et comme Mme de Sévigné est consciencieuse, elle ajoute: «bien garnie, à la vérité, et un crucifix tout simple. Cette belle est magnifique et se plaît à donner ainsi à plusieurs dames... »

On ne pouvait pas aller à la cour sans rendre des soins à Mme de Montespan. Mme de la Fayette ne lui marchandait pas les siens, c'est indubitable, et elle se brouilla avec Mme de Maintenon, l'ayant jusque-là fort aimée et fréquentée, lorsque celle-ci, gouvernante en titre des bâtards royaux, s'avisa de tenir tête à l'impérieuse femme qui ne pouvait pas se dire leur mère.

Mme de Maintenon s'est expliquée sur cette rupture en termes vagues, mais désavantageux, naturellement, pour son ancienne amie, et dont il faut prendre et laisser, ou tout laisser, peutêtre. Inversement, il est difficile d'admettre

(1) Autant qu'il est possible déjuger des intentions, toujours claires pour les correspondants, et sujettes à être mal comprises par les lecteurs.

que la « droiture de Mme de la Fayette n'avait pu s'accommoder du rôle équivoque de Mme Scarron » aux prises avec Mme de Montespan (1). Une affaire aussi louche ne comporte de droiture chez aucun de ceux qui s'en mêlèrent; et prendre parti, c'était s'en mêler.

Droite? Mme de la Fayette ! Elle a pu l'être parfois parce qu'il n'est personne qui soit constamment semblable à soi-même ; mais ce n'était pas son ordinaire. Une femme droite n'en use pas avec son mari comme elle a fait avec le sien ; elle ne l'a point « enterré » ainsi qu'on a pu le croire : elle s'est contentée de l'« anéantir », et a vécu durant un quart de siècle d'un compromis matrimonial inconciliable avec l'esprit de droiture, même si l'on suppose inexistant Yépisode la Rochefoucauld. Une femme droite ne nie pas qu'elle soit l'auteur de ses écrits pour le plaisir délaisser percer un aveu au travers de ses mensonges, et pour tirer du tout une gloire agrémentée de mystère. Une femme droite ne s'ingénie pas à satisfaire le caprice inconsidéré d'une princesse qui, pour se mieux délecter de certains souvenirs, fait appel à un subtil talent d'analyse servi par une plume habile.

(1) Comte d'Haussorrrille. Mme de la Fayette, p. 156.

Si Mme de la Fayette s'était refusée à écrire la centaine de pages relatives aux premières années du mariage d'Henriette d'Angleterre, ou si elle les eût brûlées après la mort de la princesse, comme il y a grande apparence que le récit des derniers moments de Madame n'en aurait pas moins été composé, tout le monde y aurait gagné, et Madame, principalement (1). Quoi! la voilà, cette princesse toute fleurie de grâces, si fine, si intelligente ! Mais c'est une incorrigible étourdie, toujours occupée à tendre les filets où elle laissera pied ou aile ; une sotte, qui choisit pour confident le propre rival de son galant; une créature sans tenue donnant à chacun barres sur elle et dont l'honneur gît au fond des cassettes d'une Montalais!

Que Louis XIV fut donc bien inspiré de n'en point vouloir pour épouse, et quelle reconnaissante sympathie remonte à la terne Marie-Thérèse quand on la compare à cette princesse, fille de France par son mariage, et faisant cacher M. de Guiche dans une cheminée, le recevant chez elle déguisé en femme î Vraiment, nous avions bien affaire de le savoir ! Si encore les

(1) « A part les premières pages jusqu'au mariage, et la belle scène de la mort toutà la fin, le reste est un tissu de riens si méprisables ù tous égards que le livre en tombe des mains. » Arvède Barine: Louis XIV et Mademoiselle, p. 158-159.

embrouillements de personnes et les conflits d'intrigues, en dehors desquels, dans cette partie de l'ouvrage de Mme de la Fayette, il n'y a à peu près rien, offraient une ombre d'intérêt ! Maisnon (faisons usage contre Mme de la Fayette de ses propres phrases) : c'est un cercle de redites et de démêlés qui ne donne pas un moment de repos» au lecteur, et « lui pense

faire tourner la tête ». Si, au moins, Madame y apparaissait spirituelle et captivante ! Mais non; et Mme de la Fayette, pour n'avoir peint qu'un côté de sa chère princesse, l'a desservie. Il n'y eut pas que de la « galanterie » en elle, et Mme de la Fayette ne nous a guère montré que cela.

Mme de laFayettel'a desservie deux fois. Sous un nom emprunté, la duchesse d'Orléans reparaît dans la Princesse de Clèves, semblable à ce qu'elle est dans sa biographie, et même pire, passionnée d'intrigues, extrêmement tripoteuse.

Le modèle des chroniques de ce genre (genre fâcheux quelque talent qu'on y déploie), il faut l'aller chercher dans les Mémoires du chevalier de Gramont, et non chez Mme de la Fayette. Le récit des intrigues amoureuses de la cour de Savoie et de celle d'Angleterre ne donne pas l'impression d'un « cercle de redites et de

démêlés. » Avouons qu'il a pour lui l'attrait de la licence dans laquelle Mme de la Fayette, à son honneur, n'a jamais versé.

S'exerçant sur un sujet analogue, l'esprit masculin — tous les hommes ne l'ont pas — , et l'esprit féminin — ce n'est pas celui de toutes les femmes — , accusent leur différence. Gramont (ou Hamilton, comme on le voudra) (1) a de l'éclat, et Mme de la Fayette de la finesse. Gramont est un metteur en scène ; Mme de la Fayette laisse tous ses personnages s*approcher à volonté de la rampe ; Gramont a des mots qui s'imposent et qui font surgir de la mémoire anecdotes et portraits ; de Mme de la Fayette, on perd tout si l'on ne se souvient de l'ensemble. La manière de Gramont, jusque dans les détails, est large; Mme de la Fayette semble toujours craindre d'oublier quelque chose.

Mme de la Fayette a beaucoup moins d'esprit que Gramont, au sens que nous donnons maintenant à ce mot. Gramont, excellent écrivain, ne se refuse pas les tournures précieuses. On n'en trouve point chez Mme de la Fayette ; mais le style médiocre y voisine avec le très

(1) Hamilton passe pour être le véritable écrivain des Mémoires, bien qu'il dise formellement dans la préface qu'ils lui ont été dictés par Gramont.

bon. Rappelons ce célèbre passage de la Vie d'Henriette d'x\ngleterre : « Madame ne pensa plus qu'à plaire au roi comme belle-sœur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre manière ; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisaitque comme un beau-frère, quoiqu'il lui plût peutêtre davantage; mais enfin, comme ils étaient tous deux infiniment aimables et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu'ils se voyaient tous les jours, au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avaient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions. » Et, six lignes plus bas, voici ce qu'on lit : « L'aigreur s'augmentait tous les jours entre la reine mère et Madame. Le Roi donnait toutes les espérances à Madame ; mais Use ménageait néanmoins avec la reine mère ; en sorte que, quand elle redisait à Monsieur ce que le Roi lui avait dit, Monsieur trouvait assez de matière pour vouloir persuader à Madame que le Roi n'avait pas pour elle autant de considération qu'il lui en témoignait. »

Plait-il, Mme de la Fayette ?

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