LA BRUYERE ET GOURVILLE
La Bruyère a dû en savoir sur Mme de la Fayette beaucoup plus que nous n'en savons et que nous n'en saurons jamais, et cela donne
une singulière force aux traits qu'il lui a décochés, encore que ie paragraphe soixante-seize du chapitre des /^emwe^ demeure, dans sa forme, parfaitement discret et impersonnel.
La Bruyère, rappelons-le, entra en 1684, sur la présentation de Bossuet, dans la maison des Gondés pour donner la dernière façon à l'éducation du petit-fils de M. le Prince, et y vécut sans interruption jusqu'à sa propre mort, c'està-dire durant douze années (1). Soit dit en passant, le jeune Louis ÎII de Bourbon, bizarre et débauché, ne devait pas faire plus d'honneur au sage qui fut son maître que Bossuet n'en retira de son insignifiant élève, Monseigneur, dauphin de France.
Il semble probable que les Caractères, tels qu'ils parurent en 1688, étaient en majeure partie composés lorsque la Bruyère assuma la charge de professeur du prince. Cependant, au nombre des remarques et des portraits dont il dut la matière aux observations que sa nouvelle existence lui fournissait libéralement et aux relations qu'elle lui valut, on pourrait mettre sans invraisemblance sa critique anonyme de Mme de la Fayette si l'on admet, ce qui ne
(1) Et non Tingt, ainsi qu'il est dit par erreur à la page VIII de l'édition Chassang (1881).
souffre point de difficulté, qu'il fut « documenté » sur elle par Gourville, fort au courant des faits et gestes de la dame : étant donné, d'une part, que la Bruyère n'a pu manquer de converser maintes fois avec Gourville ancien factotum de M. le Prince après l'avoir été de la Rochefoucauld, devenu un demi-personnage et demeuré en relations constantes et amicales avec ses deux illustres patrons; étant donné, d'autre part, que Gourville devait être assez disposé à médire de Mme de la Fayette, vu la manière dont il l'accommode dans ses Mémoires.
Il est à remarquer que Gourville, s'imposant la réserve qu'ont observée tous les contemporains de Mme de la Fayette, n'y souffle mot de ce que nous voudrions bien savoir ; mais ce qu'il n'a pasconfié au papier, il l'a pu dire à la Bruyère qui, n'étant pas comme lui, un familier du grand monde, ignorait les « dessous » que Gourville, mieux que d'autres encore, pouvait connaître, en raison de ses attaches avec l'entourage de la Rochefoucauld et de ses rapports personnels avec Mme de la Fayette.
Serait-ce une inexactitude calculée, cette phrase du fameux paragraphe soixante-seize: «... ils n'ont rien de commun, pas même le nom ; chacun a le sien », calculée pour altérer
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une ressemblance trop frappante et donner le change aux lecteurs ? Car, certes, Mme de la Fayette n'a jamais songé à répudier le nom de son époux : il était plus avantageux que celui qu'elle avait quitté en se mariant.
Il est entendu que les Mémoires de Gourville ne nous apprennent rien sur la singulière situation de cette femme qui, sans être ni veuve ni séparée, n'était pas en pouvoir de mari. En revanche, ils confirment parfaitement les dires de Mme de Sévigné touchant l'esprit positif de Mme de la Fayette et son entente des affaires. Mais l'amie, elle-même femme d'ordre, dressée aux comptes par un oncle moitié abbé, moitié notaire, — plus notaire même qu'abbé, — prend en bonne part, loue très sincèrement et envie l'habileté de Mme de la Fayette à augmenter son bien. Il était dans la destinée de ces deux femmes, dont l'esprit avait été cultivé par le même maître, de tenir l'une et l'autre d'un abbé des principes d'économie domestique qui sauvèrent Mme de Sévigné de la ruine totale et conduisirent Mme de la Fayette à la richesse.
Tout l'enseignement de l'abbé deCoulanges, le plus scrupuleux des hommes, se résumait dans l'épargne et l'exactitude à toucher et à payer. L'abbé Bayard devait recommander le
savoir-faire ; ou bien son élève y avait des dispositions si naturelles qu'elles se développèrent d'elles-mêmes, étayées de connaissances pratiques communiquées par un homme expérimenté.
Mme de la Fayette n'aurait pas été flattée qu'on lui attribuât l'acquis d'un procureur ; cela ne seyait pas à son sexe ni surtout à son rang. Il fallait être dans l'impossibilité de déchoir, il fallait approcher du trône — être Mademoiselle — pour prendre soin ostensiblement de ses intérêts et tourner en coquetterie la compétence qu'on y déployait. Mme de la Fayette feignait l'ignorance. « Je dispute tous les jours contre des gens d'affaires de choses dont je n'ai nulle connaissance et où mon intérêt seul me donne de la lumière », écrivait-elle à Ménage.
En un temps où la gestion de la moindre fortune était embroussaillée de dettes et de procès, pouvait-on « disputer » utilement, sans préparation préalable? Mme delà Fayette possédait une exceptionnelle aptitude d'assimilation : elle l'a prouvé de diverses manières. Ces personnes-là rendent beaucoup ; un mot les met sur la voie, elles font leur profit de tout. Mais elle « connaissait son affaire », quoi qu'elle en ait pu dire, et c'est à son séjour en
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Auvergne (1) qu'il faut faire remonter son initiation aux questions intéressant la conservation et l'accroissement delà fortune.