LA QUESTION LA ROCHEFOUCAULD-LA FAYETTE
Il est un autre genre de sensibilité dont Mme de la Fayette retire honneur ou blâme selon qu'on admet qu'elle l'a victorieusement combattue ou qu'elle s'y est abandonnée : en termes précis, la Rochefoucauld a-t-il été son ami, sans plus ; ou bien a-t-il été en sus, le rival heureux et, d'ailleurs, certainement unique, de M. de la Fayette ? La vraisemblance est égale de chaque côté; et, comme dit l'autre, il faudrait mettre les deux pour deviner juste.
En tout cas, Mme de la Fayette se surveilla d'assez pr es pour que l'on puisse dire d'elle en toute impartialité ce qui naguère a été avancé avec trop de complaisance au sujet de Mme de Genlis : qu'en somme le scandale fut absent de sa vie. Sauf qu'elle ne se refusa pas le plaisir de voir souvent durant une dizaine d'années le héros de son roman intime, et tous les jours de la dizaine suivante laquelle fut close par la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette s'attacha visiblement à sauver les apparences ou
à en corriger la signification faussement accusatrice. Elle écrivit même à Mme de Sablé une lettre que cette marquise n'était point priée de garder secrète, destinée à la persuader, à persuader le jeune comte de Saint-Paul, fils présumé de la Rochefoucauld, et beaucoup d'autres, que les bruits qui couraient n'étaient que plaisanteries, et « qu'il ne fallait rien penser de M. de la Rochefoucauld sinon qu'il était de ses amis » (1).
Mme de la Fayette avait alors trente et un ou trente-deux ans, et semblait craindre fort le ridicule qui s'attache aux « galanteries » (entendons : coquetteries) d'automne. Cet automne serait aujourd'hui le commencement de l'été;
(1) On hésite sur le sens d'une douzaine de lignes de cette lettre publiée par Sainte-Beuve (Portraits de femmes, p. 264-265). Mme de la Fayette ayant mis pour l'agrément de 1 esprit, la Rochefoucauld en comparaison avec Mme de Sablé : « quand cette comparaison, continue-t- elle, vous offenserait dans la bouche d'un autre (et pourquoi ?), elle est une grande louange dans la mienne si tout ce qu'on dit est vrai ». Faut-il voir dans ces derniers mots une allusion à la liaison supposée de la Rochefoucauld et de Mme de la Fayette ? Ce serait presque un aveu, et la lettre est écrite à fin toute contraire. Et encore: « Je suis entrée avec M. le comte de Saint-Paul dans ces dits-là; mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je lui en ai dit; je vous prie de lui en parler comme il faut pour lui mettre dans la tête que ce n'est qu'une plaisanterie. » S'agit il de quelque passage des Maximes récemment publiées, et malignement rapporté à Mme de la Fayette ? Au fond, il s'agirait toujours de la situation délicate que la société de Mme de la Fayette avait déjà éventée. Pourquoi Sainte-Beuve n'a-t-il pas expliqué ce passage s'il le pouvait, et, s'il ne le pouvait pas, pourquoi ne l'avoir point dit ?
mais il n'importe. Si cette lettre ne prouve en aucune façon la vertu de Mme de la Fayette : « jamais pièce diplomatique ne fut moins convaincante », remarque lé comte d'Haussonville, elle suiïit à établir qu'irréprochable ou non, Mme de la Fayette ne prenait pas facilement son parti des on dit: « J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avait ouï parler de ces ditslà. »
Evidemment, il ne plaisait pas à Mme de la Fayette que l'on badinât à son sujet; ce n'était pas une rieuse comme Mme de Sévigné. Des deux amies, Tune a conservé intacte sa réputation sans s'y être extérieurement fort appliquée ; l'autre, beaucoup moins en dehors, soucieuse du qu'en dira-t-on, n'a pas conquis cette place de tout repos — la plus enviable pour une femme — qui, n'étant pas susceptible d'être attaquée, n'est pas environnée de défenseurs. Mme de la Fayette a ses champions : ils ne peuvent pas empêcher qu'elle ne demeure une femme soupçonnée; elle a des détracteurs : ils ne peuvent faire qu'elle passe dans la catégorie des femmes «convaincues».
Discussion peu utile, conclut justement le comte d'Haussonville, parce qu'en effet, la connaissance de la vérité dans ce cas particulier n'intéresse en rien l'étude de la vie politique,
sociale et même littéraire du dix-septième siècle . Si Mme de la Fayette n'avait jamais rencontré la Rochefoucauld, il est probable que nous n'en aurions pas moins Zaïde ; il est également probable que nous n'aurions pas la Princesse de Clèves ; mais, que la liaison entre la Rochefoucauld et Mme de la Fayette ait été une amitié amoureuse ou une passion tombée aux réalités., le roman de la Princesse de Clèves serait ce qu'il est : un roman bien compris.
Imagine-t-on qu'il doive cette qualité à la fermeté morale personnelle de son auteur ? Inversement, fallait-il qu'il tournât au banal parce que Mme de la Fayette aurait, pour son propre compte, fait preuve de faiblesse ? Donc, les œuvres étant sauves, le reste est assez indifférent.
« Toutefois, dit encore le comte d'Haussonville, les imaginations délicates accorderont toujours la préférence aux femmes qui n'ont jamais perdu le droit au respect sur celles qui n'ont de titres qu'à l'indulgence. »
La question la Rochefoucauld-la Fayette est intéressante par les polémiques qu'elle entretient et la critique des opinions qui s'y rapportent. Mme de Sévigné n'aurait pas dit, encore moins écrit, un mot capable de faire tort à Mme de la Fayette, surtout auprès de
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Mme de Grignan assez mal disposée pour la grande amie de sa mère. Donc, le témoignage de Mme de Sévigné, très favorable à Mme de la Fayette, a peu de valeur. Comme il est naturel, à diverses reprises, Mme de Sévigné peint le chagrin que la mort de la Rochefoucauld a causé à Mme de la Fayette, le vide qui s'est fait dans son existence : « la pauvre Mme de la Fayette ne sait plus que faire d'elle-même ». Tout cela est indépendant de la question qui nous occupe: innocente ou fautive, l'amitié souffre également des éternelles séparations.
Lorsque, vers 1670, les relations se resserrèrent entre la Rochefoucauld et Mme de la Fayette, le bruit en arriva à Bussy dans le fond de sa province. Il écrivit, pour supplément d'information, à Mme de Scudéry, la belle-sœur de Sapho, et en reçut une réponse où le oui et le non voisinent agréablement. « M. de la Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de la Fayette: il n'y parait que de l'amitié.» Si cette phrase signifie que la Rochefoucauld en use fort convenablement avec Mme de la Fayette, elle ne vise que les apparences et ne décide rien du tout. Mais, étant donné ce qui suit, elle doit signifier que, présentement, leur intimité est quitte de tout soupçon. « Enfin, la crainte de Dieu, de part et d'autre, et peut-être sa
politique (i) ont coupé les ailes à l'amour. » N'est-ce pas concéder qu'il y eut un temps où les prescriptions de la morale avaient été quelque peu négligées ?
De sorte que la liaison n'aurait été coupable (si elle l'a été) que durant les années où la fréquence médiocre de leurs rencontres n'éveillait pas la médisance; et serait devenue honnête (au sens strictement moderne du mot) lorsque leurs existences devinrent inséparables l'une de l'autre. « A la crainte de Dieu et à la politique de Mme de la Fayette », Mme de Scudéry aurait pu ajouter que M. de la Rochefoucauld approchait de la soixantaine, et qu'ayant été jeune sans mesure, il était vieux avant le temps.
Son portrait tracé par lui-même, selon la mode d'alors, et peut-être un peu sujet à caution, nous le dépeint, à quarante-six ans, vers 1660, encore mince et fringant. Mais de 1671 à 1680, les lettres de Mme de Sévigné ne tarissent pas sur la goutte de M. de la Rochefoucauld, sur sa fièvre, sur l'enflure de ses jambes. En un mot, il était devenu parfaitement podagre.
Allons, Tircis, il faut faire re traite.
(1) Sa politique : la prudence très calculée de Mme de la Fayette. Ce mot est encore pris au sens où l'emploie Mme de Scudéry, principalement dans le peuple.
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Amarante, plus jeune de vingt années, s'était tournée en malade imaginaire (l), et voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour décharger de tout blâme la période finale de leur liaison. Au sujet de la première, ne jurons de rien.
Certains, voulant avec Sainte-Beuve que la Rochefoucauld et Mme de la Fayette ne se soient point connus avant 1665, tirent de cette date la conviction que jamais « la plus petite chose » (comme dirait Labiche) n'a pu se passer entre eux; vu, qu'en 1665, elle avait trente et un ans, et lui, cinquante-deux. « La question ne me paraîtrait pas absolument tranchée pour cela », écrit sagement le comte d'Haussonville. En effet, si désireux que l'on soit de
(1) Le 12 octobre 1677, Mme de Sévigné écrit que Mme de la Fayette ne prend plus que du lait. Le 15, elle le quitte, parce qu'il « s'est aigri, de sorte que cette unique espérance pour le rétablissement de sa misérable santé est ôtée à .res amis », Juste à ce moment, au cours de l'hiver 1677-1678, Mme de la Fayette travaille avec la Rochefoucauld, reprend et achève la Princesse de Clève$, ce qui n'alla pas sans fatigue, et elle vécut encore seize ans. Elle mourut dan^ sa soixantième année, étant réellement malade depuis deux ans; cela ne prouve pas qu'elle ne s'écoutait point quand, dans la force de l'âge, elle se plaignait sans trêve de maladies indistinctes. Cette disposition engendre fatalement une mauvaise hygiène qui prépare les voies aux maladies véritables. La manie de Mme de la Fayette a valu à Mme de Sévigné — et à nous — une jolie lettre (16 juillet 1673) : « Ah ! ah ! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage... je ne mange que par machine comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre... » Et tout de suite : « je viens d'écrire des folies à M. le Duc » (fils du grand Condé). Pour une personne qui (( n'avait ni mangé ni dormi depuis trois jours » !
canoniser Mme de la Fayette, il faut s'en tenir aux vraisemblances et ne pas loger prématurément les gens aux Invalides.
Sainte-Beuve veut croire à l'innocence de cette amitié plutôt qu'il n'y croit; de là, sans doute, la manière ambiguë, déconcertante dont il la juge. « Mme de la Fayette fonda la première un exemple tout à fait illustre de ces attachements durables, décents, légitimes et consacrés dans leur constance, de tous les jours, de toutes les minutes pendant des années jusqu'à la mort; qui tenaient aux mœurs de l'ancienne société... » Il parle encore de « la liaison intime et déclarée de M. de la Rochefoucauld et de Mme de la Fayette, de la liaison si longue et si inviolable qui fait ressembler la vie de Mme de la Fayette à un roman, à un roman sage (roman toutefois) » (1)*
a Attachement durable, décent », c'est fort juste; mais légitime? Le terme est, en tout cas, mal choisi puisque la liaison en cause, irréprochable ou non, échappait aux conventions légales. On ne dirait pas de l'amitié inattaquable de Mlle de Scudéry pour Pellisson, qu'elle était légitime, mais qu'elle était correcte ou honnête. D'autre part, ces mots : « attachement
(1) Portraits de femmes, p. 251-252.
décent et consacré dans sa constance » , sentent l'apologie et, par conséquent, sousentendent la faute. Enfin, l'expression : « liaison intime et déclarée » n'a, aujourd'hui, qu'un sens; il est nettement fâcheux. L'appliquant à des personnages du dix-septième siècle, Sainte- Beuve a pu lui en attribuer un autre. Et nous ne sommes pas plus avancés que devant sur ce qu'il convient de penser de la vertu de Mme de la Fayette.
Le comte d'Haussonville est plus précis que Sainte-Beuve. Partisan de l'amitié amoureuse, il pense que la liaison est contemporaine du portrait : la Rochefoucauld ayant encore « la taille libre et bien proportionnée (c'est-à-dire qu'il n'avait pas engraissé), les cheveux noirs assez épais, assez longs et naturellement frisés ». Au moins, il le dit, son portrait gravé, non écrit, n'accuse pas la frisure (1). Mme de la Fayette est entre vingt-cinq et vingt-six ans ; elle bat son plein. « Toutefois, déclare le comte d'Haussonville, je ne crois pas que leur relation ait été de même nature que la célèbre liaison de la Rochefoucauld avec Mme de
(1) Dans la suite du portrait, on lit : « J'ai été galant, je ne le suis plus présentement, quelque jeune que je sois. » La Rochefoucauld pourrait appeler de ceux qui font de lui un yieillard à cinquante ans: mais il ne sied pas à un homme de quarante-six ans de p rendre les airs d'un jouvenceau.
Longueville. » A la bonne heure! voilà qui est clair; et quand même il se serait rencontré dans les deux liaisons quelques circonstances analogues (contrairement au sentiment du comte d'Haussonville), il resterait encore que la différence entre les deux femmes en met une notable entre les conditions du démérite attaché à chacune des deux irrégularités.
Mme de Longueville avait le vice impudent. Mme de la Fayette a pu faillir; elle n'a scandalisé personne. Au temps de sa pénitence, Mme de Longueville avait fort à faire pour racheter par ses remords la variété de ses souvenirs. Dans la vie passionnelle de Mme de la Fayette, il n'y a que l'auteur des Maximes, celui-là qui a écrit : « Il est rare de trouver des femmes qui n'aient jamais eu qu'une galanterie.»
Que de hauts, de bas, d'intrigues, de jalousies, de vengeances dans les amours de la Rochefoucauld et de Mme de Longueville! De la Rochefoucauld et de Mme de la Fayette, on pourrait dire « qu'il ne se vit jamais rien de plus marié que ces deux êtres qui ne l'étaient pas » (1). Mais enfin, qu'on atténue la faute le
(1) Phrase empruntée à un roman de Cherbuliez : Meta Holdennis, et se rapportant à des personnages imaginaires. Dans ce roman, Cherbuliez a fortement dessiné un type d'ange gardien, une Allemande, honnête fille et capable des plus basses actions.
plus possible, qu'on la supprime tout à fait, il est excessif de prétendre que Mme de la Fayette se préparant à la mort « pouvait, sans scrupule, admettre en quelque sorte la pensée de la Rochefoucauld entre elle et Dieu » (1).
Ce n'était assurément pas l'avis du janséniste du Guet que Mme delà Fayette pritpour directeur (non comme confesseur, du Guet ne confessait pas) lorsqu'elle sentit la mort s'approcher d'elle. « La vérité, madame, vous jugera, lui écrivit-il; en vain Ton se défend,
en vain l'on dissimule ; le voile se déchire à mesure que la vie et ses cupidités s'évanouissent.... en vain, on s'abîme dans une salutaire confusion en repassant dans l'amertume de son cœur tant d'années dont on ne peut soutenir la vue et dont cependant on ne s'est point encore sincèrement repenti parce qu'on est encore assez injuste pour excuser sa faiblesse et pour aimer ce qui en a été la cause. » (2)
On se tromperait probablement si Ton voyait dans ces derniers mots une allusion à la faiblesse particulière que Mme de la Fayette pouvait avoir à se reprocher. Sainte-Beuve, qui semble ne pas croire à cette faiblesse, les
(1) Comte d'Haussonville. Mme de la Fayette, p. 89.
(2) Sainte-Beuve. Port-Royal. VI. 35.
souligne pourtant dans son portrait de Mme de la Fayette (1).
Du Guet, dans la même lettre, avait écrit : « On sent qu'on n'a pris de la vertu que l'ajustement et la parure, et qu'on en a négligé le fond qui est de rapporter tout à Dieu. » Et ces deux lignes résument toute la substance de la mercuriale : à savoir, que toutes nos vertus, toutes nos qualités, si elles n'ont eu pour principes qu'une vanité sage et un orgueil éclairé (la politique, dirait Mme de Scudéry), et pour fin que nous-mêmes, ne sont point des titres aux yeux de Dieu, mais, au contraire, la condamnation d'une vie.
La lettre de l'abbé du Guet dont la dernière partie revêt une forme impersonnelle (on gémit, on est effrayé, etc.) s'adapte à nombre de femmes inaptes à pécher par éducation, délicatesse, bon goût, fierté, et qui, humainement vertueuses, vivent comme Mme de la Fayette dans l'illusion et le mensonge.
L'ombre de la Rochefoucauld n'est pas prise à partie dans cette lettre ; cependant, l'abbé du Guet n'aurait pas admis qu'elle s'insinuât entre sa pénitente et Dieu. Est-ce à l'influence du directeur qu'il faut rapporter la dernière phrase
(\) Portraits de femmes, 286.
du dernier billet écrit à Mme de Sévigné par Mme de la Fayette, seize mois avant samort?(l) « Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée. » L'autre affection, qu'elle ne nommait plus, était-elle donc enfin ensevelie, consumée en sacrifice ? se demande Sainte-Beuve. Mais , d'abord, dans la plupart des cas (et sans même tenir compte des banalités imposées par l'usage), on s'exagérerait la signification des formules finales des lettres si on les prenait au sens absolu; ensuite, la catégorie d'affection où Mme de Sévigné passait première n'entre pas en concurrence avec l'amour conjugal, l'amour maternel, et l'amour sans épithète aussi pur qu'on le suppose. Aucun de ces sentiments ne fait de tort aux autres ni n'en souffre d'eux (2). Mme de la Fayette aurait pu adorer son mari et écrire à Mme de Sévigné : « vous êtes la personne que j'ai le plus véritablement aimée ». Manquait-elle à ses enfants en assurant Mme de Sévigné qu'elle occupait la meilleure
(1) Ce n'est peut-être pas le dernier; mais on n'en a pas dont la date soit postérieure à la date de celui-ci : 2i janvier 1692.
(2) Joseph de Maistre, tout à l'enthousiasme de son union prochaine et longuement désirée avec Mlle de Morand, écrivait a «on ami le comte Henri Costa de Beauregard : «... je ne sais plus où est ma tète, mais mon cœur est toujours à la même place, -et nul sentiment n'a droit d'y coudoyer l'amitié . »
place dans son cœur? Mme de la Fayette se plaisait à dire qu'elle aimait Mme de Sévigné plus qu'elle n'en était aimée : « J'en ferais convenir Corbinelli en un demi-quart d'heure. » Mais Mme de Sévigné était bien fondée à ne le point admettre.
LE LATIN DE Mra' DE LA FAYETTE
Nous devons à Segrais un certain nombre de renseignements sur Mme de la Fayette. Ils sont évidemment très sincères ; sont-ils exacts au même degré? Segrais était l'obligé de Mme de la Fayette qui le « retira » chez elle lorsqu'il dut quitter le service de Mademoiselle où il était engagé depuis vingt-trois ans (1). Domestique (au sens ancien du mot) chez Mademoiselle, Segrais passait au rang d'hôte et
(1) Mademoiselle dit dans ses Mémoires quelle chassa Segrais, pour avoir, de concert avec Guilloire (secrétaire de la princesse), entrepris de faire manquer son mariage avec Lauzun. Segrais n'avait pas au Luxembourg l'autorité de Guilloire, mais il avait plus d'esprit, et il se serait établi le sou/fleur de Guilloire. Dans «es propres Mémoires, Segrais nie s'être mêlé de ce qui ne le regardait point; mais comme il passe sous silence la cause de sa disgrâce, il apparaît que le résit de Mademoiselle est plus véridique que le sien.
d'ami chez Mme de la Fayette : il gagnait au change. La douceur de Mme de la Fayette, l'égalité de son caractère devaient lui attacher un homme qui avait souffert des brusqueries de Mademoiselle et de ses sautes d'humeur; enfin, pour ce poète bel-esprit, quel agrément dans la société d'une femme distinguée par l'intelligence, le goût et la culture!
Les Mémoires anecdotiques de Segrais sont très favorables à son aimable patronne ; mais doit-on s'y fier lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les propres dires de Mme de la Fayette? L'information donnée par Segrais qu'après trois mois d'études, elle savait déjà plus de latin que ses maîtres, Ménage et le P. Rapin, humanistes réputés, n'a été ni confirmée ni démentie par Mme de la Fayette : il suffit que cette histoire soit contraire au sens commun pour qu'on la rejette. Cependant, elle traîne partout ; les plus sages critiques l'acceptent sans sourciller. Segrais, pour en pallier l'invraisemblance, explique que Mme de la Fayette ne distançait ses maîtres que dans l'explication des poètes : « particulièrement Virgile et Horace, parce qu'ayant l'esprit poétique et sachant tout ce qui convenait à cet art, elle pénétrait sans peine le sens de ces auteurs ».
Il se trouve du moins dans cette anecdote une demi-vérité ; sans y penser, Segrais Ta exprimée par le mot déjà : « trois mois après que Mme de la Fayette eut commencé d'apprendre le latin, elle en savait déjà plus que M. Ménage et le P. Rapin ». Sa prétendue supériorité sur ses maîtres étant écartée, il reste, qu'en vraie femme, elle débuta par un bond où un homme n'aurait fait qu'un pas ; mais qu'elle piétina ensuite sur la position conquise sans plus jamais avancer, et même — cette fois, c'est elle qui le dit, — rétrograda de façon sensible.
Au docte Huet, plus tard sous-précepteur du grand Dauphin, puis évêque d'Avranches, elle écrit : « Les trois premiers mois que j'appris [le latin] me firent aussi savante que je le suis présentement... ».;et encore: « Je suis tantôt au bout de mon latin ; c'est du mien dont je suis à bout, et non du latin en général ; je n'étudie plus qu'une demi-heure par jour trois fois la semaine ; avec cette belle application, je fais un tel progrès que j'ai tantôt oublié tout ce que j'avais appris. »
Si l'acquis quelle eut le loisir de développer jusqu'à son mariage avait été solide, quelques lectures auraient parfaitement suffi à l'entretenir. Mais enregistrons cet aveu : « les trois
premiers mois que j'appris me firent aussi savante que je le suis présentement ». Entendu largement, c'est la loi de Férudition féminine, et souvent de tout talent féminin.
En la dépeignant modeste, Segrais s'est mis en contradiction avec Gourville qui la dit vaniteuse. Les apparences donnent raison à Segrais. Mme de la Fayette était modeste, tout au moins par bon goût, le pédantisme étant mal porté dans le grand monde ; elle l'était par bon sens, ce qui vaut encore mieux. Elle se refusa à ébaucher l'hébreu lequel, bien plus que le latin, l'aurait parquée dans les savantes, outre qu'il lui en aurait coûté beaucoup de temps. Avec le maître qui s'offrait — c'était Huet en personne — on peut croire qu'elle ne redoutait pas la peine (1).
La fameuse réplique à Huyghens, rapportée par Ménage, ne prouve pas tant la simplicité de Mme de la Fayette que son esprit. Elle n'avait point à affecter l'ignorance avec ce savant, lettré
(1) Mme de la Fayette à Huet, lettre du 29 août 1663: «... avec cette belle application, je fais un tel progrès que j'ai tantôt oublié toutce que j'avais appris [de latin]. A proportionde cela, si je m'engage à apprendre l'hébreu de Votre Grandeur, devant que de mourir, il fautque je m'engagea obtenir une manière d'immortnlité pour vous et pour moi.» Votre Grandeur? façon de plaisanter, mais prophétique. Mme de la Fayette ne pouvait pas supposer en 1663 que fluet deviendraitévêque. Il avait trente-trois ans jiln'entra dans les ordres qu'à quarante-six ans en 1676 ; il fut nommé évêque en 1685 et sacré en 1692 seulement.
comme tous les savants de ce temps, et qui, peut-être, se divertissait à lui poser une « colle » . Personne n'aurait pu la taxer de pédantisme si, à la question : « Qu'est-ce qu'un ïambe? » elle avait répondu par la stricte définition du traité de prosodie : « C'est un pied composé de deux syllabes dont la première est brève et la seconde, longue. » Mme de la Fayette trouva mieux: « C'estlecontraired'untrochée», dit-elle. Huyghens, en bon mathématicien, dut convenir que la réponse était élégante.
Mlle de la Yergne, comme toutes les jeunes filles « bien élevées », avait appris l'italien. Conversait-elle en cette langue avec facilité, ou bien répondait-elle en français à qui lui parlait italien, ainsi que Mme de Sévigné en avait fait le marché avec le bellissimo medico AmonioPEn toutcas, l'une et l'autre étaient capables de goûter et d'apprécier la littérature italienne.
Du latin, Mme de Sévigné n'eut qu'une connaissance rudimentaire ; Mme de la Fayette en eut une connaissance moyenne; avec tout cela, on ne fait pas des savantes; aussi bien n'en étaient-elles point: elles ont pris soin de le dire. Nous n'avons aucun droit de récuser là-dessus leur propre témoignage qui n'a pas été influencé par une modestie naturelle ou la réserve congruente à leur rang social, puisque ces deux
dames ne pouvaient pas deviner que des lettres écrites à des parents ou à des intimes passeraient dans le domaine public et s'inscriraient au catalogue de toutes les bibliothèques. Néanmoins, on s'obstine à célébrer l'étendue et la variété de leur instruction ; on met l'érudition féminine sous leur patronage, et l'on n'en reviendra pas, c'est un prix fait, aussi bien que le cliché des notices sur Mme de la Fayette: « Elle resta veuve de bonne heure avec deux enfants. » Et voilà comme on écrit l'histoire.