‹ Dames du grand siècleChapitre 13 sur 24 · NOTRE ZAÏDE · texte numérisé non relu

NOTRE ZAÏDE

Mme delà Fayette a composé quatre romans. Le premier et le quatrième, fort courts, sont faibles : personne n'a jamais contesté qu'ils fussent entièrement sortis de sa plume. Pour Zaïde, qui fonda sa réputation, et pour la Princesse de Clèves qui la consacra, on lui attribue des collaborateurs, et ce n'est pas sa faute si on ne lui a pas dénié tout droit de propriété sur ces deux ouvrages, particulièrement sur le

dernier ; elle a fait tout ce qu'il fallait pour cela.

Zaïde, le plus long de ses romans, parut en 1670 sous la signature de Segrais. Son œuvre de début, la Princesse deMontpensier, avait paru huit ou dix ans plus tôt sans nom d'auteur ; du moins, cela n'empêchait pas Mme de la Fayette de l'avouer pour sienne, et elle en laissa échapper quelque chose, sans quoi il ne serait pas venu à l'esprit d'Henriette d'Angleterre de lui faire composer « une jolie histoire avec les circonstances de la passion de M. de Guiche et les choses qui y avaient relation ».

On comprend que Mme de la Fayette n'ait pas mis son nom sur ses ouvrages ; ou plutôtt vu les mœurs du temps et les idées de sa caste, on ne comprendrait pas qu'elle l'eût fait. Mais pourquoi le roman de Zaïde n'a-t-il pas paru dans les mêmes conditions que les autres ? Pourquoi la signature de Segrais, si Segrais était aussi étranger à la composition de Zaïde qu'il l'avait été à la composition du roman précédent, et qu'il le fut à celle des romans qui suivirent Zaïde? Cette signature pose, et prouve à peu près, la collaboration de Segrais. Quelle en fut la nature ou l'importance ? Ce n'est pas Mme de la Fayette qui nous l'apprendra.

Le 13 avril 1678, écrivant à Lescheraine, le

secrétaire de la duchesse de Savoie, elle fait allusion à « un petit livre qui a couru il y a quinze ans et où il plut au public de lui donner part ». Ce petit livre ne peut être que la Princesse de Montpensier, imprimé vers 1662; Zaïde ayant paru à la fin de 1670 est antérieure de sept ans environ à la susdite lettre, et non de quinze ans. Zaïde, sans être un très gros volume, n'est pas un petit livrer donc, il s'agit bien de la Princesse de Montpensier, et il est singulier que Mme de la Fayette ait appliqué sa périphrase à une nouvelle de cinquante pages plutôt qu'à Zaïde dont le succès dépassa de beaucoup celui de la Princesse de Montpensier. Ce serait l'indication que Mme de la Fayette ne pouvait pas disposer de Zaïde comme de la Princesse de Montpensier.

De son côté, Segrais a dit, ou on lui a fait dire (1) : « Zaïde qui a paru sous mon nom est deMmede la Fayette. Il est vrai quej'y ai eu quelque part, mais seulement dans la disposition du roman où les règles de l'art sont observées avec grande exactitude.» Il en résulterait que Segrais a dressé le plan détaillé de l'ouvrage (on voit qu'il met de Pamour-propre à en faire

(i) Les mémoires anecdotiques dits Segraiiiana n'ont pas été écrits par Segrais. Ce sont des propos et des conversations recueillis de Segrais. Le Journal des Savants, année 1724, contient un article très judicieux sur les Segraisiana.

valoir la qualité); que « l'écriture» appartient tout entière à Mme de la Fayette, et que la juste part de chacun dans l'invention du sujet et des épisodes est indiscernable.

Sainte-Beuve, plus royaliste que la reine, veut que Mme de la Fayette soit l'unique auteur de Zaïde, et dans les dires de Segrais, il ne tient compte que de ce qui favorise sa thèse: « Zaïde est de Mme de la Fayette ». Le reste : « il est vrai que j'y ai eu quelque part... » et, dans un autre endroit : «après que ma Zaïde fut imprimée... » tout cela, pour Sainte-Beuve, est non avenu, ou plutôt, ce sont les mots d'un éditeur qui se prend facilement pour un auteur, « la confusion de l'un à l'autre étant chose facile et sensible » (1).

Elle Tétait, en effet, au seizième siècle, mais ne l'était plus sur la fin du dix-septième. L'expression : ma Zaïde est très naturelle, et n'en contredit pas une autre qui aurait été plus exacte : notre Zaïde. Un père, une mère, ne disent-ils pas couramment mon fils, ma fille, pour notre fils, notre fille ?

« Après que ma Zaïde fut imprimée, Mme de la Fayette en fit relier un exemplaire avec du papier blanc entre chaque page, afin de la revoir

(1) Portraits de femme$, p. 261.

tout de nouveau et d'y faire des corrections, particulièrement sur le langage; mais elle ne trouva rien à y corriger, et je ne pense pas que Ton y puisse rien changer, même encore aujourd'hui. » Ce passage indique clairement que Mme de la Fayette avait, au moins, écrit l'ouvrage puisqu'elle le voulait examiner à nouveau et surtout pour en perfectionner la forme. Imagine-t-on Mme de la Fayette perdant du temps, elle qui en savait le prix, à polir une œuvre de Segrais ? La fin du paragraphe : « Je ne pense pas que l'on y puisse rien changer, même aujourd'hui », doit être pris comme un éloge du talent d'écrivain et du goût de Mme de la Fayette.

Cela fait bien passer sur ma Zaïde ; et Ton ne remarque pas que Mme de la Fayette usait d'un tour tout semblable lorsqu'elle disait à Huet dont le Traité sur V origine des romans avait été mis en tête de Zaïde : « Nous avons marié nos enfants ensemble. » Zaïde, pour être aussi l'enfant de Segrais, ne laissait pas d'être le sien.

Huet avait de bonnes raisons de ne point douter que Mme de la Fayette ne fût l'auteur de ce roman; selon son propre témoignage, il reçut d'elle chaque partie de Zaïde au fur et à mesure de la composition, pour les lire et les

revoir. Mais est-ce la preuve, comme le veut Sainte-Beuve, que Mme de la Fayette en ait été Tunique auteur ? Etait-il nécessaire que Mme de la Fayette rendit compte à Huet de ses colloques avec Segrais puisque l'exécution de l'ouvrage était son indiscutable propriété ? Il l'était d'autant moins qu'en laissant à Segrais la signature, Mme de la Fayette payait généreusement sa collaboration. Quant au profit, il passa tout entier au libraire, probablement.

Bussy loua et critiqua Zaïde dans la persuasion que ce roman était de Segrais. On ne trouve aucune allusion à Zaïde dans les lettres de Mme de Sévigné. C'est tout simple. L'ayant fait signer par Segrais, Mme de la Fayette ne pouvait plus se l'attribuer ou en revendiquer ce qui lui en appartenait. Et il est à croire qu'elle n'y tenait pas.

« Depuis lors, dit Sainte-Beuve, il n'a pas manqué de personnes qui ont voulu maintenir à Segrais l'honneur de cette paternité ou du moins une grande part. » Le comte d'Haussonville ne fait point difficulté de se ranger parmi ces personnes-là. Sainte-Beuve avait concédé que le genre de Zaïde ne différant pas notablement de celui des Nouvelles de Segrais, on avait pu dans le temps prendre le change; il ne paraît pas trouver étrange que Zaïde détonne

absolument avec les autres romans de Mme de la Fayette . Le comte d'Haussonville le remarque et en conclut que le fond de Za'icle doit bien être de Segrais (1). Les prétentions de Segrais ne vont pas au delà, et lors même qu'il dit : « ma Zaïde », il fait la part de Mme de la Fayette, et n'en diminue ni l'importance ni surtout la valeur.

DESAVEU DE MATERNITE

La Princesse de Clèves fut mise en vente chez Barbin le 16 mars 1678. Six ans plus tôt, jour pour jour (16 mars 1672), Mme de Sévigné dans une lettre à sa fille s'emportait plaisamment contre « ce chien de Barbin » qui lui faisait attendre Bajazet. « Il me hait parce que je n'écris pas des Princesses de Clèves et de Montpensier. » Il y a là une invraisemblance ou, plus exactement, une impossibilité qu'on s'est efforcé d'expliquer. L'un dit (2) : « Mme de Sévigné

(1) Mme de la Fayette, p. 175.

(2) Lire la note 2 de la page 535, tome II des lettres de Mme de Sévigné. Ed. Régnier.

avait peut-être écrit : « parce que je ne fais pas des Princesses de Montpensier et des Zaïdes ; c'est le chevalier Perrin, premier éditeur de ses lettres, qui aura cru bien faire en substituant à ce dernier roman (Zaïde) le titre plus célèbre de la Princesse de Cleves »... et en intervertissant Tordre des ouvrages, ce qui accentue la liberté prise avec le texte. Un autre — Sainte- Beuve — prend la phrase pour ce qu'elle est : « des Princesses de Cleves et de Montpensier», et il y voit la preuve qu'au mois de mars 1672, la Princesse de Cleves était déjà au moins en projet et en ébauche; que Mmes de Sévigné et de Grignan en avaient peut-être entendu le commencement, et que le roman sommeilla de 1G72 à 1G77 avant d'être repris et achevé (1).

Sainte-Beuve estime très simple cette « conciliation » de dates. Elle ne concilie pas tout. Qu'est-ce que le libraire Barbin vient faire là, à propos d'un livre qui ne sera écrit que dans six ans?

D'autre part, on a vu que Mme de la Fayette dans sa lettre à Lescheraine datée du 13 avril 1678, fait allusion à la Princesse de Montpensier et n'en fait point à Zaïde; l'on sait que Mme de Sévigné n'a jamais nommé Zaïde (sauf le 16 mars

1) Portraits de femmes, p. 274, note 3.

1672 si l'on veut bien admettre que son texte a été altéré par Perrin, et rien ne le démontre). Donc, « Zaïde » est improbable, et « la Princesse de Clèves », en vie et baptisée six ans avant sa naissance, est, en dépit de l'autorité de Sainte- Beuve, inacceptable.

Perrin n'a peut-être pas altéré le texte, mais il Ta étoffé. Au lieu de : « parce que je ne fais pas des Princesses de Montpensier », il a du mettre : « parce que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Montpensier », n'ayant sans doute aucun soupçon de l'anachronisme dont il embarrassait la plume de Mme de Sévigné.

La Princesse de Clèves, comme la Princesse de Montpensier, fut éditée sans nom d'auteur; mais de façon encore que personne ne se méprit sur le véritable « avant droit ». Toutefois, le nom de la Rochefoucauld fut accolé à celui de Mme de la Fayette; on savait que durant l'hiver qui précéda l'impression, tous deux s'enfermaient et préparaient quelque chose : « quelque chose de fort joli », écrivait Bussy qui, dans son château de Chaseu, attendait l'apparition de l'ouvrage dont il ne connaissait pas le titre (1).

(t) * Cet hiver, un de mes amis m'écrivit que M. de la Rochefoucauld et Mme de la Fayette nous allaient donner quelque chose de fort joli; et je vois bien que c'est la Princesse de Clèves dont il voulait parler » (22 mars 1678). Bus3y avait été averti quatre

jgg DAMES DU GISAND SIÈCLE

« L'ouvrage estde la seule Mme de la Fayette, dit Sainte-Beuve, mais aidée du goût de M. de la Rochefoucauld. » Il est possible. Cependant, si le goût de la Rochefoucauld s'est exercé en maints endroits, a marqué sur le fond et sur la forme, ce roman n'est pas de la seule Mme de

la Fayette.

Mme de Sévigné et Bussy font de la Princesse de Clèves une œuvre collective, c'est assuré. Mme de Sévigné ne nous éclaircit pas la question de la collaboration qui semble n'avoir eu aucun intérêt pour les contemporains. Elle déclare, le 18 mars 1678, que la Princesse de Cleves est « une des plus charmantes choses qu elle ait jamais lues », sans rien dire de l'anteur ou des auteurs qu'évidemment elle connaissait. Cette discrétion lui était-elle recommandée ? Précaution inutile puisque Bussy, répondant le 02 à sa lettre, les nomme sans hésitation (1).

^Peut-être que Mme de Sévigné aurait mieux

jours Plus tôt par Mme de Sévigné, de la mise en vente de la

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(11 Mme de la Fayette ne s'avouait Pae assez 1 auteur delà P;LlTcfe CU.es Jour en oftrir un exemplaire à „ iplu, > chère amie, car il paraît bien que le livre fut envoyé a Mm de Sévi tné par « ce chien de Barbin ». Mais, cette fo... i «en alla pas Lmme pour Bajazet : elle eut la « nouveauté » le jour quelle parut.

soutenu sa propre opinion sur la Princesse de Clèves contre l'opinion de Bussy-Rabutin si elle avait pensé que l'ouvrage fût de la seule Mme de la Fayette. Mme de Sévigné se « reconnaît » à la critique assez sévère de son cousin, et elle y aurait même « ajouté deux ou trois bagatelles qui lui avaient assurément échappé». C'est d'une bonne parente. Mme de Sévigné n'avait pas la vanité personnelle de son esprit : elle en avait la vanité familiale, et cet esprit des Rabutins, elle le révérait chez son arrière-cousin. Bussy lui rendit sa politesse : « Vous ne sauriez être plus aise que moi, madame, de trouver que nous pensons les mêmes choses. Je m'en tiens fort honoré. »

Les trois lignes qui suivent : « Notre critique de la Princesse de Clèves est de gens de qualité qui ont de l'esprit; celle qui est imprimée est plus exacte, et plaisante en beaucoup d'endroits », ont eu le don d'agacer Sainte- Beuve. « Il suffît, dit-il, pour venger Mme de la Fayette de quelques malignités de cet avantageux personnage, de citer de lui ce trait-là.» (1) Et qu'a-t-il de répréhensible ? Bussy avoue de bonne grâce que les gens du métier (en l'espèce, c'étaient Valincourt et le P. Bouhours, auteurs

(1) Portrait» de femmes, p. 279.

198 DA.MES DU GïUND SIÈCLE

de remarques sur la Princesse de Glèves) s'y connaissent mieux que les gens du monde : c'est tout le contraire de la fatuité, et l'on a vu naguère des critiques improvisés qui ne valaient peut-être pas Bussy, le prendre de très haut avec les professionnels, au sujet de Racine, par exemple.

Ecrivant à Mme de Sévigné, et la mettant de moitié dans ce qui le concerne lui-même, Bussy pouvait, sans outrecuidance, se traiter et traiter sa cousine de gens de qualité qui ont de l'esprit. En style moderne, on écrirait : « notre critique de la Princesse de Clèves est de gens du monde qui ne sont pas tout à fait bêtes » ; et qui songerait à s'en choquer ?

Sainte-Beuve a pris de travers ce paragraphe, ennuyé peut-être que « quelques malignités de l'avantageux Bussy » se trouvent être des observations fort justes. 11 est certain que « de faire parler les gens tout seuls, cela sent bien le roman», ou plutôt, c'est un procédé indigne du roman, acceptable seulement au théâtre parce qu'il y est inévitable.

Mme de Sévigné ne nous renseigne aucunement, et c'est regrettable, sur la tenue qu'affectait Mme de la Fayette lorsque la Princesse de Clèves, dont on discutait dans les salons et dans les promenades, était mise sur le tapis. D'après

Bussy, elle et la Rochefoucauld la prônaient fort, ce que Bussy trouvait maladroit « s'ils ne voulaient pas qu'on crût qu'ils l'eussent faite ». Bussy jugeait des autres par lui-même. Ces louanges, décernées par des gens connus pour n'être point « avantageux », étaient plus propres à détourner les soupçons qu'à les confirmer.

Quoi qu'il en soit, l'anonymat gardé par les auteurs de la Princesse de Clèves n'a jamais comporté ni mystère ni doute pour les contemporains. Personne n'a tenté de se substituer à Mme de la Fayette ou à la Rochefoucauld : cette supercherie n'aurait rencontré que des incrédules. Dès lors, on se demande pourquoi Mme de la Fayette reconnue à Paris (sinon nommée puisqu'elle-même le voulait ainsi) pour le véritable ou le principal auteur de la Princesse de Clèves, ne pouvait souffrir cette opinion à Turin, de sorte que, pour l'y détruire, elle ne recula devant aucun mensonge ?

La publication des lettres à Lescheraine a révélé cette manœuvre. Tout naturellement, M. Perrero qui a trouvé ces lettres aux archives de Savoie en a conclu que la Princesse de Clèves n'était pas de MmedelaFayette.Sielle avait écrit: « Vous entendrez soutenir que je suis Fauteur de ce roman; n'en croyez rien», Lescheraine aurait su qu'en penser — M. Perrero aussi, —

et, strictement, Mme de la Fayette ne pourrait être convaincue de mensonge. N'avouant pas l'ouvrage à Paris, il était naturel qu'elle coupât court aux questions qui auraient pu venir de Turin : sa lettre est du 13 avril, tout juste quatre semaines après la mise en vente du livre chez Barbin. Mais Mme de la Fayette commence par avouer la Princesse de Montpensier (1), ce qui donne encore plus de force à des dénégations déjà singulièrement catégoriques. Elle fait parler la Rochefoucauld : il est aussi étranger qu'elle-même à la Princesse de Clèves.

« Nous ne consentirons pas, dit le comte d'Haussonville, à rayer la Princesse de Clèves du catalogue des œuvres de Mme de la Fayette sur la foi d'un Italien. » (2) Ce serait bien sur sa foi, à elle ; seulement sa foi est de la mauvaise foi.

Le comte d'Haussonville a très finement analysé cette lettre, et montré que la deuxième partie, rétractation détournée de la première, rend aux choses leur vérité. « ... Je trouve ce livre très agréable, bien écrit, sans être extrêmement châtié ; plein de choses d'une délicatesse admirable et qu'il faut même relire plus

(1) Passage cité à la page 189 : « Un petit livre cfui a couru il y a quinze ans, et où il plut au public de me donner part... » Ce n'est pas un aveu absolu; c'est encore moins un désaveu.

(î) Mme de la Fayette, p. H4.

d'une fois... il n'a rien de romanesque (d'extravagant) ni de grimpé... » Tout cela est vrai; maison regrette de le rencontrer sous la plume de Mme de la Fayette, et pour qui n'a pas l'esprit tourné comme celui de Bussy, ce serait une preuve, en sus du désaveu formel qui précède, que la Princesse de Clèves n'est pas de Mme de la Fayette. Achevons la lettre : « Voilà mon jugement sur la Princesse de Clèves ; je vous demande aussi le vôtre. On est partagé sur ce livre-là à se manger. Les uns en condamnent ce que les autres en admirent. » Cette inquiétude de l'effet produit à Turin, cet empressement à mander le succès tapageur réalisé à Paris, valent une signature.

Les droits de Mme de la Fayette ne sont pas en péril ; mais ne la plaignons pas qu'ils lui soient contestés. Admirons plutôt sa chance : elle a conspiré contre elle-même, et, finalement, tout lui succède, tout la sert. Supposons dans quelque lettre retrouvée de Pascal une palinodie de ce genre, comme il serait lestement dépouillé du fruit de ses travaux ! que de gens en triompheraient pour « avoir sa peau » ! D'une alarmé si chaude, Mme de la Fayette est sortie indemne, exception faite de sa droiture. Non, ce n'est pas par la droiture que Mme de là Fayette se recommande à la postérité.

UN PILLAGE LÉGITIME. — OPINION DE BOILEAU SUR Mme DE LA FAYETTE

L'action de la Princesse de CVeves étant supposée se dérouler à la cour d'Henri II, Mme de la Fayette emprunta nombre de renseignements aux extraits publiés en 1659 des manuscrits encore inédits de Brantôme. Elle y prit même le personnage de son « amoureux », Jacques de Savoie duc de Nemours, dont la description complète : extérieur, tournure, façon d'être, façons de faire, est un démarquage du narré de Brantôme.

M. Ludovic Lalanne, éditeur de Brantôme, faisant observer que Mme de la Fayette est allée puiser dans ces extraits (peu connus encore) en toute sécurité ce qui pouvait lui être utile, ajoute « qu'il se garderait bien de lui reprocher d'avoir tiré parti d'emprunts pratiqués avec une grande liberté ». Et combien il a raison! Si Mme de la Fayette avait eu dessein de faire de l'histoire, elle aurait, en pillant Brantôme, commis une indélicatesse; mais, à

transporter dans le roman des données historiques qui n'engageaient point l'histoire, il n'y avait ni inconvenance ni plagiat. Dans la Princesse de Clèves, les personnages historiques ne sont pas, sauf Nemours (et la reine-dauphine en qualité de comparse), les facteurs de l'intrigue, ils servent au décor, et quoique le Nemours de la Princesse de Clèves soit tout entier sorti de Brantôme, on ne retrouve pas le Nemours de Brantôme dans la Princesse de Clèves. Mme de la Fayette s'est uniquement proposé de « peindre les désordres de l'amour » (1); elle a demandé à l'histoire un milieu et des accessoires dont elle s'est habilement servi sans jamais ou presque jamais entreprendre sur les droits de l'histoire (2).

Les extraits de Brantôme avaient paru à la suite des Mémoires de Castelnau dans des Additions qui ne contenaient pas moins de 1.500 pages, dit M. Ludovic Lalanne; et il

(1) Comte d Haussonville.

(2) Mme de la Fayetieavait été moins discrète dans la Princesse de Montpensier. Là, les facteurs de l'intrigue sont les arrièregrands-parents de Mademoiselle et Henri de Guise. D'ailleurs, l'intrigue est tout imaginaire. La princesse est donnée pour avoir, avant son mariage, aimé Henri de Guise qui était âgé de dix ans lorsqu'elle épousa François de Bourbon-Montpensier. Il «st possible qu'Henri de Guise ait été mis là pour masquer quelque autre personnage. Le rôle le mieux venu est celui du comte de Chabannes auquel le don Guritan de Ruy Blas pourrait bien devoir quelque chose.

suppose, non sans vraisemblance, que les recherches y furent faites par la Rochefoucauld. On ne voit pas, en effet, Mme de la Fayette dont les matinées étaient consacrées aux affaires et aux relations utiles, qui, « l'après-dînée, avait mal à la tête », et trouvait à grand'peine une heure dans la semaine pour son latin, dépouiller 1.500 pages et accumuler les notes.

En s'acquittant de ce laborieux triage, la Rochefoucauld épargnait à Mme de la Fayette du temps et de la fatigue; mais c'est l'œuvre d'un bon secrétaire plutôt que d'un collaborateur. Il est vrai que rien n'oblige de croire que la Rochefoucauld ait borné là ses services. En tout cas, si la chasse aux « documents vécus » dans les extraits de Brantôme est bien le fait de la Rochefoucauld, il faut renoncer à l'hypothèse émise par Sainte-Beuve d'une Princesse de Clèves ébauchée par Mme de la Fayette seule, avant l'année 1672, puis reprise et achevée de concert avec la Rochefoucauld dans l'hiver 1677-1678; car le personnage de Nemours, indispensable à la fiction du roman, étant tiré des extraits de Brantôme, la collaboration de la Rochefoucauld remonterait au temps où la Princesse de Clèves n'était encore <ju'en projet, et comme cette collaboration paraît tout à fait établie au temps de la mise au

point définitive, il s'ensuivrait qu'elle s'est exercée d'une façon constante et non point accidentelle.

Tel passage de Mme de la Fayette rapproché de celui de Brantôme auquel il doit l'existence, rappelle le genre d'exercice, peu judicieux, d'ailleurs, proposé parfois aux enfants, et qui consiste à rendre quelque morceau : vers ou prose, dans des termes différents de ceux dont Fauteur s'est servi ; de sorte que la belle page se tourne en platitude.

Brantôme avait écrit : « Ce prince (Nemours) fut un des plus parfaits et accomplis seigneurs et gentilshommes qui furent jamais ; il a été un très beau prince, brave, agréable, aimable, bien disant, bien écrivant... il aimait toutes sortes d'exercices, et y était si universel qu'il était parfait en tous... il s'habillait des mieux, si que toute la cour de son temps prenait tout son patron de se bien habiller sur lui... et fut fort aimé de tout le monde et principalement des dames lesquelles, au moins d'aucunes (quelques-unes), il en a tiré des faveurs et bonnes fortunes plus que n'en voulait... »

Mme de la Fayette écrit : « Ce prince était un chef-d'œuvre de la nature ; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le

mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que Ton n'a jamais vu qu'à lui seul... Il avait une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde sans pouvoir être imitée... Il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes... Il n'y avait aucune dame dans la cour dont la gloire n'eût été flattée de le voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. » (1)

Le démarquage est manifeste. Mais puisque la nouvelle «leçon » vaut la leçon originale, de quoi se plaindrait-on ?

De l'avis de Boileau, Mme de la Fayette était la femme de France qui avait le plus d'esprit

(1) M. Ludovic Lalanne a consigné encore d'autres emprunts dans son volume : Brantôme, sa vie, ses œuvret, p. 367-372. La biographie de Jacques de Nemours est comprise dans le tome IV des œuvres complètes de Brantôme publiées par M. Ludovic Lalanne (Edition de la Société de l'histoire de France). Ce Jacques de Nemours fut l'arrière-grand-père de Jeanne-Baptiste duchesse de Savoie, amie de Mme de la Fayette.

et qui écrivait le mieux. « Le plus d'esprit», c'est-à-dire, selon le sens ordinaire du mot au dix-septième siècle, dont l'intelligence était au plus haut point capable de vivacité, de goût, de mesure, de finesse et de proportion. C'est ainsi que Louis XIV l'entendait quand il disait de Racine : « il a bien de l'esprit ».

Du côté de l'imagination, qui est proprement l'aptitude créatrice, Mlle de Scudéry, tout à fait dépourvue de goût et de mesure, était assurément mieux douée que Mme de la Fayette.

Pour nous, et depuis longtemps déjà, la femme du grand siècle qui écrit le mieux, c'est Mme de Sévigné. On peut le dire sans donner un démenti à Boileau qui n'a dû connaître qu'une bien faible partie de la correspondance de Mme de Sévigné, peut-être moins encore que n'en a connu la Bruyère dont le célèbre passage sur les mérites des lettres de femmes prouve qu'il n'a pas été en état d'apprécier toute la valeur du talent de Mme de Sévigné. « Les femmes trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix destermes... il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un mot tout un sentiment et de

rendre délicatement une pensée délicate... elles ont un enchaînement de discours inimitable. »

Mieux qu'à toute autre, ces éloges conviennent à Mme deSévigné; mais voici la fin : «Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. » Or, l'originalité ne fait aucun tort à la correction chez Mme de Sévigné ; il n'y a pas de plume plus correcte que la sienne.

La correction de Mme de Sévigné est d'autant plus surprenante que, sauf quelques lettres sans doute composées en brouillon et travaillées, tout le reste, c'est-à-dire des milliers de lettres et de billets, a passé sur le papier exactement tel qu'il lui était venu dans l'esprit. Elle le dit, et nous devons l'en croire rien qu'à supputer les heures que lui auraient dévorées les copies : conséquence inévitable des ratures et remaniements. Qu'il y ait un grand nombre de lettres auxquelles Mme de Sévigné se soit « appliquée » tout en les écrivant de premier jet, c'est certain; mais la correction et la propriété se rencontrent aussi bien dans les billets les plus insignifiants où l'application n'a joué aucun rôle. Quand il ne s'appliquait pas, Chateaubriand était capable d'écrire fort

mal : Mme de Sévigné n'avait pas en elle la possibilité des négligences (1).

Boileau, probablement, ne faisait pas du genre épistolaire le cas qu'en faisaitla Bruyère : l'épître en vers n'est pas seulement nommée dans le deuxième chant de Y Art poétique. Il est possible encore que Boileau n'admit pas que la composition d'une lettre, d'un millier de lettres, pût entrer en balance avec la composition d'un ouvrage même court, mais formant un tout, et c'est une opinion fort soutenable. Néanmoins, constatons que dans les 1.500 lettres environ qui nous sont restées de Mme de Sévigné, un maître écrivain ne découvrirait pas un paragraphe, une phrase qu'on n'affaiblirait en les retouchant. Mme de Sévigné a prouvé, sans y tâcher, l'exactitude de cette observation de la Bruyère : « qu'entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant... »

(1) On a publié il y a quelques années des lettres de Chateaubriand où la langue est bien malmenée; elles sont antérieures à ses ouvrages, cela va sans dire; toutefois, il avait fait de fortes humanités et il lui échappait de pitoyables phrases. Mme de Sévigné, médiocrement instruite, et qui, pour le surplus, n'est rien à côté de Chateaubriand, était correcte toujours — car nous possédons assez de ses lettres pour répondre de celles qui ne nous sont pas parvenues.

Mme de Sévigné, la plume à la main, la rencontrait toujours, c'était à faire à elle.

Mais, dans la Princesse de Clèves, le meilleur roman de Mme de la Fayette, il est impossible de ne pas remarquer des négligences et des faiblesses que « la femme de France qui écrivait le mieux » et l'impeccable auteur des Maximes n'ont pas pris soin de faire disparaître (1).

Tout d'abord, les répétitions de mots signalées par Bussy, très fréquentes dans la première partie du livre. C'est insignifiant, mais cela taquine, comme un bâti oublié sur une robe neuve, et qu'on voudrait tirer parce qu'il arrête sottement le regard. Puis, Mme de la Fayette était-elle bien fidèle à sa maxime « qu'une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or», en consacrant presque le quart de la Princesse de Clèves à l'histoire de Mme deTournon, digression fort ennuyeuse, et à 1 incident confus d'une lettre qu'on n'a pas besoin de débrouiller, heureusement, pour suivre les affaires sentimentales qui s'y rattachent (2). Gela est une question de plan. Mais voici qui concerne le style.

(1) Mme de la Fayette a dit de son propre ouvrage : « Je trouve ce livre bien écrit, Bans être extrêmementchâtié. » Lettre à Lescheraine citée à la page 200.

(2) L'imbroglio de la lettre ne remplit pas moins de 30 pages.

Le récit des désordres et des cruautés du roi d'Angleterre Henri VIII, mis dans la bouche de la reine dauphine (Marie Stuart), sorte de tableau d'histoire, est gâté par le trait final, assez inattendu, sans parler des équivoques qui le précèdent. « Il eut ensuite plusieurs femmes qu'il répudia ou fit mourir, et entre autres, Catherine Havart, dont la comtesse de Rochefort était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi punie des crimes qu'eue avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse. »

Mme de Sévigné mise hors rang, Mme de la Fayette était la femme de France qui écrivait le mieux. Mais il y eut dans le même temps un certain nombre d'hommes qui écrivaient mieux qu'elle (1).

(1) A la question qui lui était posée par Corbinelli : « le etylede la. Princesse de Clèves vous semblerait-il bon pour l'bistoire? » Bussy répondit par une échappatoire : « Je n'ai pas lu la Prinesse de Clèves avec le dessein de juger si son style était propre pour l'histoire. » Mme de La Fayette « conte bien » (presque touours), c'est l'avis de Bussy; c'est celui de tout le monde; mais, \ulle part dans la Princesse de Clèves, on ne rencontre une >hrase marquée des caractères du vrai style historique : l'am- )leur, la précision, l'autorité. Le chevalier de Gramont n'est >as un historien ; il a parfois rencontré le style historique. Ju'on relise le début du chapitre deuxième de ses Mémoires :

En ce temps-là, il n'en allait pas en France comme à présent : .ouis XIII régnait encore, et le cardinal de Richelieu gouvernait s royaume. De grands hommes commandaient de petites armées, t ces armées faisaient de grandes choses... »

UNE RANCUNE TENACE I EXÉCUTION d'eSTHER-MAINTENON PAR M1

L'appréciation d'Esther par Mme de Sévigm est un morceau exquis ; il fait honneur à soi esprit, à son bon sens, à sa plume. L'appré ciation d'Esther par Mme de la Fayette est uni pauvre page. On dirait que le succès d'Esihe la fit enrager et qu'elle se raidit pour ne pa penser là-dessus comme tout le monde.

Le sujet déjà lui suggère un sarcasme parc» que c'est un sujet pieux : « à l'heure qu'il est hors de la piété, point de salut à la cour, auss bien que dans l'autre monde ». Mais c'est biei dans ce monde-ci qu'il faut de la piété, sani quoi on ne gagnera pas l'autre ! Passons Cette petite sortie nous apprend du moins qu< dix ans après la mort de la Rochefoucauld e trois ans avant la sienne, les « idées de Mme d< la Fayette » ne s'étaient pas encore tournées i la religion (1).

(1) « Depuis la mort de la Rochefoucauld, dit Sainte-Beutji {Portraits de femmes, p. 28ij, les idées de Mme de la Fayette m

Selon Mme de la Fayette, Racine, d'ailleurs « le meilleur poète du temps », aurait simplement « fait des vers pour la musique [de J. B. Moreau] ». Elle concède que la musique était bonne. Et les vers? — Elle n'en dit rien. « Avec un joli théâtre et des changements [de décors] cela composa un petit divertissement fort agréable pour les petites filles de Mme de Maintenon; mais, comme le prix des choses dépend ordinairement des personnes qui les font ou les font faire, la place qu'occupait Mme de Maintenon fit dire à tous les gens qu'elle y mena, que jamais il n'y avait rien eu de plus charmant, que cette comédie était supérieure à tout ce qui s'était jamais fait en ce genre-là. »

Pour Mme de Sévigné, Esther « est une chose

qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de

la musique, des vers, des chants, des personnes,

3i parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien.

out y est simple, innocent, sublime et tou-

hant. La mesure de l'approbation qu'on donne

ournèrent de plus en plus à la religion; on en a un précieux émoignage dans une belle et longue lettre de l'abbé du Guet. » 1 en a été parlé plus baut, p. 179 ; mais elle n'a point de date. !lle doit être postérieure — autrement l'abbé du Guet aurait >ien perdu ses peines avec Mme de la Fayette — aux Mémoires 'e la Cour de France pour les années 1688 et 4689 qui contienent la page relative à Esther; Mme de la Fayette n'a pas pu les crire avant 1690; or, la Rochefoucauld était mort en 1680- [me de la Fayette mourut en 1693.

àcette pièce, c'est celle du goûtet de l'attention.: Huit jours après son agréable voyage à Saint Cyr, Mme de Sévigné alla faire visite à Mme d< la Fayette. Les deux amies se picotèrent-ellei à propos à'Esther? Le moyen de croire qu( Mme de Sévigné n'en parla pas, le 26 février de la façon qu'elle en avait écrit le 21, et qu* Mme de la Fayette manqua de lui faire la guerre sur « le degré de chaleur » qu'elle y portai' « qui ne se comprenait pas, car YEsther ai M. Racine n'était qu'un divertissement de communauté, une comédie de couvent ».

Cette critique rageuse à'Esther marque Lier le dépit que ressentit Mme de la Fayette des allusions que le public voulut voir dans Esthei et que Racine n'y avait sans doute pas voulu mettre. « Vasthi (à laquelle quatre vers, exac tement, de la pièce sont consacrés) représentait Mme de Montespan, et Esther, Mme de Maintenon. Toute la différence fut qu'Esthei était un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de piété. » Un peu plus jeune! c'est un coup de patte bien féminin; avec un plaisir évident, Mme de la Fayette fait souvenir, sans le dire, que Mine de Maintenon a passé la cinquantaine. Et comme il était délicat et sensé d'in? criminer la piété de Mme de Maintenon à pro-; pos d'Esther!

FEMME DE LETTRES ET D'AFFAIRES 21o

Les souverains détrônés d'Angleterre ayant été conviés à entendre cette comédie, donnèrent des louanges à la maison et à l'établissement de Saint-Cyr, « ce qu'il est impossible de ne point faire, dit Mme de la Fayette ; ils ne s'y épargnèrent pas et y mêlèrent celles de la comédie». La carte forcée : voilà tout le secret du succès à'Esther.

La femme de France qui avait le plus d'esprit était sujette à d'étranges erreurs de goût quand le parti pris la dominait. S'il n'y avait pas eu lieu de faire quelque application de l'élévation et du caractère d'Esther, à l'élévation et au caractère de Mme de Maintenon, Mme de la Fayette, qu'on a surnommée le Racine du roman, aurait vu dans Esther ce que Mme de Sévigné avait exprimé avec tant de Donheur que, depuis, on n'a pu mieux dire : un -apport de tous les éléments dramatiques et yriques qui ne laisse rien à souhaiter.

Ce passage fielleux des Mémoires de la Cour \e France fait encore moins d'honneur à la roiture d'âme de Mme de la Fayette qu'à la ualité de son jugement. Il était grand temps ue Mme de la Fayette se mît sous la férule de abbé du Guet; et comme il est aisé de voir ue les idées de Mme de la Fayette n'étaient *s tournées à la piété lorsqu'elle composa le

récit des événements relatifs à l'année 1689, s'ensuit que sa réforme fut aussi tardive qu* du reste, sincère, et n'a, par conséquent, ai cune liaison avec l'ébranlement moral que li aurait causé la mort de la Rochefoucauld.

personnages de la Princesse de Clèves. — le

« RAPPROCHEMENTS » QUI NE s'iMPOSENT PAS. - UN ROMAN PUREMENT LAÏQUE.

« Tout le monde crut que la comédie d'Estke était allégorique, et qu'Aman représentaitM. d< Louvois; mais il n'y était pas bien peint et apparemment, Racine n'avait pas voulu lemar quer. » Sur ce mot, Mme de la Fayette quitt< le sujet à'Esther, et si elle-même crut toujoun que la reine juive « tombait sur Mme de Main tenon », il ne lui a pas semblé manifest< qu'Aman «tombât» surM.deLouvois. Là-dessus elle a certainement raison : il fallait de l'ingéniosité pour imaginer ce rapprochement; il er faut encore davantage pour découvrir M. de k Fayette sous le personnage de M. de Clèves.

Gela n'a pas embarrassé quelques-uns des commentateurs du roman de Mme de la Fayette. « Gomment, dit Géruzez dans son Histoire de la littérature française (ouvrage qui a fait époque), comment méconnaître M. de la Fayette sous le nom du prince de Clèves? » M. Géruzez avait sur M. de la Fayette un peu moins de renseignements que nous n'en avons aujourd'hui, et tout ce que nous savons de ce personnage, c'est qu'il était assez falot, que sa femme ne devait pas lui tenir fort au cœur, et que ses déceptions conjugales ne hâtèrent point sa mort. Prenez le contre-pied de tout cela, et vous aurez M. de Clèves, le meilleur rôle d'homme du roman, et dont on ne voit pas trop où Mme de la Fayette a pu prendre le modèle, les maris de cette trempe étant rares en tout temps, et particulièrement rares dans le monde où elle vivait.

« Qui méconnaîtrait, poursuit Géruzez, M. de la Rochefoucauld sous les traits de M. de Nemours? » Peut-être bien que Mme de la Fayette a fait ce rapprochement dans son esprit ou plutôt dans son cœur; mais, apparemment (comme elle-même le dit de Racine au sujet du prétendu composé Aman-Louvois), elle n'a pas voulu le « marquer ». Vraiment, il est permis de trouver que Nemours, ce bellâtre à la mode, repré-

sente mal le courtisan aigri, seul la Rochefoucauld que Mme de la Fayette ait connu, et encore plus mal le goutteux souvent cloué à sa chaise « où il criait les hauts cris », qui fut son collaborateur pour la Princesse de Glèves. C'est ce goutteux qui a péché Nemours dans les extraits de Brantôme : en conscience, on ne peut le suspecter d'avoir fourniles couleurs pour son propre portrait.

Les faiblesses et les reprises d'âme de Mme de Glèves sont les raisons d'être du roman ; il fallait un prétexte pour les exposer : ce fut Nemours. Mme de la Fayette aurait pu mieux choisir.

Son héroïne, d'autrepartsi sensée, nes'aperçut jamais de la différence qu'il y avait de son noble mari à son élégant amoureux. Pauline n'avait pas hésité longtemps entre Polyeucte et Sévère I Encore est-ce faire injure à Sévère, homme du monde avant tout comme Nemours, que de le comparer au séduisant mannequin du roman. Le chevalier de Guise, discrètement ébauché, aurait été un plus digne objet de la passion de Mme de Glèves; rebuté par elle, « il voulut remplir glorieusement sa vie et se mit dans la tête de prendre Rhodes ». Nemours — bien qu'on ne nous le dise pas — dut prendre une autre maîtresse.

Mais le chevalier de Guise n'était pas « l'homme du monde le mieux fait et le plus beau ! » M. Joran, au cours de la conférence dont il a été parlé plus haut, a justement insisté sur ce qu'il y a de déplaisant, et d'un peu sot quand il s'agit d'un homme, dans ce souci tout païen de l'extérieur. Toutefois, la façon de ce jeune premier n'appartient pas à Mme de la Fayette ; elle a trouvé Nemours tout fait dans Brantôme (1) : il était tentant et commode de se l'approprier.

D'ailleurs, l'action étant située à la cour des derniers Valois, Nemours ne détonne ni avec son temps ni avec son milieu. L'on n'en dirait pas autant de Mme deClèves qui n'est pas plus « galante » que frivole. Pour le Nemours de Mme de la Fayette on le définirait très exactement en détournant à son usage ce mot tiré d'une comédie moderne : « C'est un joli garçon : voilà son caractère*! »

Il y a d'autres « rapprochements » dans la Princesse deClèves. La duchesse de Valentinois, ce serait Mme de Montespan: n'insistons pas, c'est d'un intérêt secondaire. « La jeune reine d'Ecosse, épouse de François II (encore dauphin), galante et spirituelle, curieuse des

(1) Sous la condition déjà indiqué» que le tout du Nemours de Mme de la Fayette n'est qu'une partie du Nemours de Brantôme.

intrigues de cour, avec son cercle de beauxesprits et de femmes élégantes, n'est-ce pas la duchesse d'Orléans? » (1) Tant pis pour Marie Stuart et pour la duchesse d'Orléans, car on imaginerait difficilement une femme plus dépourvue de tenue et de tact que la reine dauphine peinte par Mme delaFaj'ette. Les lettres égarées, tombées des poches de celui-ci ou de celui-là, sontpour elle une aubaine ; son goût est connu sans doute, car, vite, on les lui apporte ; la reine dauphine a spécialité des impairs : ces sots bavardages qui mettent les gens dans l'embarras ; enfin, elle est fort au-dessous de la réputation d'esprit, de distinction et de finesse commune aux deux princesses qui auraient posé pour le personnage. L'une et l'autre étaient certainement mieux élevées que la reine dauphine de Mme de la Fayette, « une vraie commère de revue » (2) dont les curiosités, les étourderies, les bévues sont indispensables au développement de l'intrigue; il est seulement fâcheux que le tout soit mis au compte de Marie Stuart et, par ricochet, au compte de la duchesse d'Orléans puisque les commentateurs estiment qu'entre la reine dauphine et Henriette « l'analogie est frappante ».

(l)G^ruzez, Histoire de la littérature française, tome II, p. 197. (2;Omoi est de M. Joran.

Le rapprochement le plus admis est celui de l'auteur et de son héroïne. Est-il plus assuré que les autres? De l'unique amour qui ait marqué dans la vie de Mme de la Fayette, on ne sait rien, si ce n'est qu'entre elle et la Rochefoucauld il n'y eut pas de M. de Clèves ; le comte de la Fayette, comme mari, n'existait pas, ce qui change bien les choses. Cela n'empêche point que Mme delà Fayette ait pu faire l'expérience d'une partie des émotions qu'elle prête à Mme de Clèves ; mais, n'en ayant fait confidence àpersonne,Mme de la Fayette devrait être mise hors de son propre ouvrage. Mme de Clèves n'est pas plus intéressante pour représenter de près ou de loin Mme delà Fayette, au contraire. On a retrouvé, on retrouvera peut-être encore quelques fragments de correspondances mal propres à auréoler l'ombre de Mme de la Fayette, tandis que Mme de Clèves n'a rien à craindre des indiscrétions du temps.

Nous pouvons au moins tenir pour certain que la scène capitale du livre, la fameuse scène de l'aveu, n'est pas un événement de la vie de MmedelaFayette;lemari était depuis longtemps mis de côtélorsque le quinquagénaire la Rochefoucauld toucha le cœur de la quasi veuve et, dès l'instant qu'un tel aveu n'est pas fait à un mari, il perd toute son originalité. C'est une gloire pour

Mme de la Fayelte que de l'avoir imaginé; on la lui a pourtant bien contestée, on la lui conteste encore.

« L'aveu de Mme de Glèves à son mari est extravagant, écrit Bussy, etnesepeut direque dans une histoire véritable ; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. » Ce passage de Bussy est fort curieux ; il pose en principe que le « document vécu » transporté telquel dans le roman perd sa vérité en changeant de milieu. Nous avons assez absorbé de « tranches de vie » sur la fin du dixneuvième siècle pour apprécier la justesse générale de l'observation de Bussy ; mais, en l'espèce, Bussy a-t-il complètement raison ? Mme de Clèves est très jeune ; elle vient de perdre sa mère, et n'a d'autre parent qu'un oncle, viveur entre deux âges. Elle sent le besoin d'un appui et le cherche dans son mari. Par l'habileté de la préparation, l'aveu échappe au reproche d'extravagance; il en encourt un autre beaucoup plus grave auquel Bussy n'a pas songé, non plus que Mme de Sévigné, à moins qu'elle ne l'ait classé parmi «les deux ou trois petites bagatelles » qui avaient échappé à son cousin : chose improbable. Ou l'erreur de Mme de Clèves n'est point sentie, ou elle est

qualifiée sévèrement ; et il est digne de remarque que le nombre de ceux qui la voient, cette faute, et, par suite, la condamnent, est infime auprès du nombre de ceux qui ne l'aperçoivent pas, si habilement Mme de la Fayette a su faire passer la muscade.

Son héroïne, coupable envers son mari presque autant que si elle lui eût « manqué », est célébrée comme «un être charmant, pur, noble, sans tache, dont les sentiments sont frais, accomplis, tendres » fi). Tendres : pas à l'égard de M. de Clèves,dumoins.La tendresse ne se commande pas; mais l'honnêteté est obligatoire pour tout le monde, et une femme scrupuleuse n'impose pas à son mari le soupçon incessant et inguérissable d'une disgrâce imminente ou déjà consommée ; car, en pareil cas, un homme tel que le prince de Glèves, jaloux de son honneur et jaloux de sa femme, pousse tout au pire. Et, défait, cette torture morale le met au tombeau. « Je meurs, dit-il, du cruel déplaisir que vous m'avez donné.» Conclusionde roman. Dans le monde réel, M. de Clèves aurait continué de vivre pour souffrir.

Voilà comme Mme de Glèves entend les obligations du mariage ! Voilà cette loyauté sur

(1) Portraits de femmes, p. 276.

tl i DAMES DU GRAND SIÈCLE

laquelle on s'attendrit! Mémorable exemple oVe conscience erronée, ainsi que l'a dit M. Joran. Toutefois, le blâme en devrait retomber sur les critiques trop férus de Mme de la Fayette pour relever une erreur morale dans son ouvrage ou trop indifférents à la religion pour en tenir compte, plutôt que sur Mme de la Fayette. Elle a fait un roman; à d'autres de l'apprécier, et le roman n'en resterait pas moins bon parce que l'héroïne serait dépouillée de la fausse vertu qu'on lui a prêtée (1).

L'Elmire de Molière, a dit encore M. Joran, donne une leçon à Mme de Clèves. Courtisée par Tartuffe, s'en ouvre-t-elle à son mari?

Je soutiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos; Que ce n'est pas de là que l'honneur peut dépendre, Et qu'il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.

Les conditionsne sont pas semblables. Elmire n'aime pas Tartuffe et n'a aucun besoin de

(1) Il est impossible de mieux pénétrer que n'a fait M. Faguet la signification psychologique et sentimentale de cet ouvrage a profondément pathétique parla simple description d'une passion qui naît, qui s'accroît, qui se combat, qui s'épuise à se combattre douloureusement et qui laisse enfin l'être qui l'a subie brisé en son corps et en son âme et incapable de bonheur. » (Littérature française, xvn» siècle, p. 162). M. Faguet n'aborde pas la question morale, et s il est vraisemblable qu'il ne tient rigueur de rien à Mme de Clèves, au moins s'abstient-il de la donner pour un être doué d'une vertu et d'une probité exceptionnelles.

s'armer contre elle-même. Si Tartuffe était tout autre que Tartuffe, s'il avait touché le cœur d'Elmire, un aveu à ce triste sire d'Orgon étant hors de question, que serait-il arrivé ? On hésite à répondre de la vertu d'Elmire... Mais c'est une femme très coquette d'ajustements, et cela passe pour être parfois une sauvegarde.

Il ne vient pas un instant à l'idée de Mme de Glèves (Elmire ne s'en aviserait pas non plus) de demander secours et conseil à un bon directeur de consciences ; le cas était simple, fréquent surtout : il n'y fallait pas un docteur de Sorbonne. C'était pourtant, comme on dit, indiqué, et, pour une personne même médiocrement pieuse, obligatoire. Mais l'ouvrage est «purement laïque » jusqu'à la fin exclusivement, parce que si Mme de Glèves n'avait été éclairée des lumières d'en haut qui la dégoûtèrent des choses de cette vie, il aurait fallu lui faire épouser M. de Nemours, et que ce remariage eût été un pitoyable dénouement.

LES DEUX MANIÈRES DE Mme DE LA FAYETTE. UN

SOUS-TITRE POUR LA PRINCESSE DE CLEVES I LA DÉLECTATION SANS LE CONSENTEMENT. — ÉPI- SODE DE LA CANNE DES INDES. L'AUTEUR A

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