LE DERNIER MOT
La Princesse de Clèves, la Princesse de Montpensier, la Comtesse de Tende appartiennent au même système romantique. Les incidents sont réduits au minimum dans un décor à peine indiqué ; l'intrigue se noue, progresse et se complique d'elle-même : l'intervention du metteur en scène est rarement sensible. Bussy relève dans la Princesse de Clèves deux ou trois circonstances qui « sentent le roman » ; par exemple, « c'est une grande justesse (hasard invraisemblable), dit-il, que la première fois que la princesse fait à son mari l'aveu de sa passion pour un autre, M. de Nemours soit, à point nommé, derrière une palissade, d'où il l'entend ». Sans doute; mais cette « grande justesse » est bien mieux qu'excusée, elle est oubliée, grâce au soin qu'a pris l'auteur de
nous attachera ce qui en résulte; et, de plus, ce n'est qu'un accident.
Au contraire, les « justesses » foisonnent dans Zaïde qu'on lit encore pour se faire, à peu de peine, une idée de ce que pouvaient être les romans romanesques du dix-septième siècle. Personnages vivant sous des noms d'emprunt, récits sur récits, déluge de catastrophes; une extravagance dans le décor que cette plaisanterie tirée de quelque pochade caractérise parfaitement : « la scène représente une forêt; canapé, fauteuils; sur la cheminée, pendule et candélabres ».
Il y a autre chose dans Zaïde. Les personnages sont étudiés; ils vivent; les incidents ne réussissent pas à les submerger ; il y a des sentiments justes, touchants et toujours moraux. Zaïde est un roman moral, et Huet estime que « les romans moraux apprennent à vivre et enseignent la morale plus fortement et mieux que les philosophes les plus habiles ».
Le Traité de V origine des romans précéda de huit ans la Princesse de CVeves ; il est postérieur de dix ans à la Princesse de Montpensier. Ce que Huet dit de Zaïde, le pensait-il de la Princesse de Montpensier? l'aurait-il dit de la Princesse de CVeves et de la Comtesse de Tende ? C'est qu'alors Huet aurait eu des idées
bien larges sur la morale des romans moraux.
Il est exact qu'on « n'y trouve pas une parole qui puisse blesser les oreilles chastes, pas une action qui puisse offenser la pudeur(l). » Néanmoins, Zaïde, composée selon la formule ancienne du roman contraire à l'esprit d'unité, de simplicité, de logique du dix-septième siècle, et, de façon générale, contraire au génie français, Zaïde est le seul roman moral de Mme de la Fayette. Encore Fénelon en déconseilleraitil la lecture aux jeunes filles à cause du « chimérique fort propre à rendre leur esprit visionnaire » qui est la substance même du livre.
Dans la seconde manière de Mme de la Fayette (2) ou, plus exactement celle qui triom-
(i) Excepté dans la Comtesse de Tende, roman ou plutôt nouvelle publiée sans nom d'auteur après la mort de Mme delà Fayette. If. Donnay a traité au théâtre un sujet tout semblable dans le Torrent ; c'est la même impasse sociale et morale. Les deux œuvres s'achèvent différemment, parce que les deux maris sont très différents ; celui du Torrent est une espèce d'homme comme il y en a beaucoup, et M. de Tende est une sorte de prince de Glèves ; de plus, l'auteur dramatique est obligé à une conclusion immédiate, tandis que le romancier dispose du temps à sa fantaisie.
(2) Mme de la Fayette n'aurait eu qu'une « manière » si elle n'avait pas écrit Zaïde. Son œuvre de début, la Princesse de Montpensier, appartient à la manière qui l'a rendue célèbre ; mais, sans la Princesse de Clèues, Mme de la Fayette n'aurait tiré aucune gloire de cette a manière », ce qui permet de la qualifier de seconde, puisque la Princesse de Clèces est venue huit ans après Zaïde.
pha avec la Princesse de Cleves, point de « chimérique», sinon ce qu'il en faut pour prévenir la monotonie ou l'insignifiance ; mais des conjonctures possibles, des tentations vraisemblables, des rêveries complaisamment entretenues, le divorce du devoir et du bonheur, des atermoiements de conscience. « Gourez au remède dès le commencement, dit l'auteur de Y Imitation ; la médecine vient quelquefois à tard; car, au commencement, une simple pensée se présente seulement à l'esprit; après, vient une forte imagination, puis suit la délectation, le mauvais mouvement et puis le consentement. »
Mme de Glèves et Mme de Montpensier ne remplissent pas le programme jusqu'au bout; mais elles n'ont garde de courir au remède dès le commencement, et la médecine vient «à tard».
Les Zaïdes pouvaient détraquer quelques cerveaux, et ne le peuvent plus, la mode s'étant retirée d'elles ; d'autant que l'effet n'en était dangereux que pour les Bélises, les Cathos et les Madelons aujourd'hui rarissimes. Les Princesses de Cleves ne troublent pas l'intellect : elles troublent le cœur en donnant des exemples de faiblesse morale, qu'une conclusion, austère par raison d'esthétique, ne rachète pas. Et quand les principes, en fin de compte,
seraient satisfaits, le sens de l'ouvrage n'est pas là. Il est dans la délectation d'un sentiment défendu dont on ne veut pas admettre ni même penser qu'elle suffit seule à détruire l'honnêteté.
L'épisode de la canne, au quatrième livre de la Princesse de Clèves, est, à cet égard, très significatif. Mme de Clèves ayant cru distinguer M. de Nemours dans l'ombre d'une fenêtre, « sans balancer ni se retourner du côté où il était, rentre dans le lieu où étaient ses femmes » ; mais elle avait passé une partie de la nuit à orner « de nœuds de rubans une canne des Indes fort extraordinaire que M. de Nemours avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa sœur à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours » (1). Mme de Clèves avait devant elle plusieurs corbeilles pleines de rubans ; ceux qu'elle avait choisis étaient de la couleur adoptée par M. de Nemours.
(1) L'idée de cette « canne des Indes fort extraordinaire » a pu sortir des présents que Mme delà Fayette sollicitait de Lescheraine, bien que la lettre (non datée) relative aux caisses de Lisbonne ait du être écrite environ deux ans après la publication de la Princesse de Clèves, vu l'allusion qui s'y rencontre à un projet d'alliance pour le jeune duc de Savoie, projet qui fut abandonné au début de 1681. Mais ce n'était sans doute pas la première fois que Mme de la Fayette rappelait à Lescheraine le goût qu'elle avait pour les objets des Indes.
« Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur qui répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M. de Nemours: elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner» (1).
Mme de Clèves aurait repoussé l'homme; elle se repaissait de son image, évoquait son souvenir, et se croyait irréprochable. « C'est un grand vice à une femme de vouloir entretenir de mauvaises amours, dit saint François de Sales, quoiqu'elle ne veuille jamais s'y abandonner. » N'est-ce pas exactement le cas de Mme de Clèves? Depuis le premier moment que M. de Nemours s'était présenté à ses yeux, vingt fois elle avait « fait des nœuds à une canne des Indes », c'est-à-dire qu'elle s'était complue en de coupables abandonnements, et
(1) Est-ce là ce que Taihe appelle être (( sans cesse en garde contre soi-même»? « Mme de Clèves, dit-il [Essais de critique, p. 307), sitôt qu'elle s'aperçoit de son amour veut le vaincre (elle n'en prend pas le bon moven) ; elle se reproche comme un crime les émotions les plus involontaires et les plus fugitives... Il n'y a pas de probité plus haute, ni plus scrupuleuse. » Pour contester le jugement moral porté par Taine sur l'héroïne du roman, on n'admire pas moin* ses conclusions relatives à l'esthétique de l'œuvre.
lorsqu'elle est chargée par son mari d'une accusation vraisemblable quoique mal fondée : « la vertu la plus austère, s'écrie-t-elle, ne peut inspirer d'autre conduite que celle que j'ai eue ! »
Mme Roland aussi se décernait un brevet de vertu pour avoir éconduit le cher Buzot, cependant qu'elle méditait de s'affranchir de son mari (dans le moment où elle se devait le plus à lui) par le parjure légal du divorce.
Mme de Clèves avait le respect du mariage et du mari; sa mère avait pris grand soin de lui faire voir la « tranquillité qui suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ». Mais cette conception utilitaire et aristocratique du devoir, tout juste suffisante pour l'empêcher de « manquer » à son mari et de compromettre sa réputation, ne lui était d'aucune aide contre elle-même. « Quittez la cour », dit Mme de Chartres à sa fille lorsqu'à l'heure de la mort elle s'aperçut de l'inclination de Mme de Clèves pour M. de Nemours. C'était inexécutable. « Cherchez dans les pratiques religieuses rigoureusement suivies la force de ne plus vous verser vous-même le poison », c'était cela qu'il fallait dire. Mais il aurait fallu commencer par
enseigner à sa fille que nul devoir n'a de base solide sinon dans l'obligation religieuse, et Mme de Chartres avait tout à fait négligé de le faire.
Maintenant, supposons que Mme de Clèves se fût soumise dès qu'elle vit clair dans son cœur à la direction d'un abbé du Guet : plus d'aveu, plus de rêveries, plus de soupirs, plus de canne des Indes I donc, plus de roman. Le genre moderne qui s'est inspiré de la Princesse de Clèves n'aurait pas pour cela été écrasé dans l'œuf; mais nous n'aurions pas la Princesse de Clèves, et la littérature y aurait perdu plus que la morale n'y aurait gagné.
La Princesse de Clèves n'est pas une lecture moralement bienfaisante : il y a bien peu de romans innocents. Ceux dont la signification est hautement morale, ceux qui sont écrits à Donne fin, y acheminent souvent le lecteur par des scènes scabreuses ou même pires, et ce n'est guère évitable si faction fait entrer en conflit ce qu'il va de plus élevé et de plus bas ians l'âme humaine et le sentiment des foules. !\.u contraire, de romans immoraux dans leurs )rocédés, leur trame et leur esprit, il en existe
un très grand nombre. Ce sont des œuvres malfaisantes, sans conteste, ce qui ne veut pas dire que tous ceux qui les lisent en soient empoisonnés.
La Princesse de Clèves, irréprochable seulement à l'égard des convenances, n'est pas une œuvre malfaisante pourvu qu'on n'aille pas voir dans Mme de Glèves une créature héroïque, sublime, parce qu'elle a échappé à la chute vulgaire, et qu'elle s'est refusée, veuve, à épouser M. de Nemours. Touchante, tant qu'on le voudra.
On est toujours partagé sur la Princesse de Clèves : on ne l'est plus « à se manger » ; le temps aidant, tout le monde s'est mis d'accord pour en louer la poésie et le charme beaucoup mieux sentis à présent qu'au dix-septième siècle, quoi que l'on pense des autres éléments de l'œuvre. Pour avoir supérieurement joué de l'émotion, Mme de la Fayette a le dernier mot. C'est un beau succès d'auteur. En comparaison de l'art qu'elle a mis dans son livre, ce qu'il peut contenir de personnel est insignifiant; pourquoi donc de l'artiste remonter àla femme, et vouloir ou que ce roman soit h transposition de sa vie — ce qu'il n'est pas ou l'imagination de ce que sa vie aurait pi être si la Rochefoucauld était né plus tard,
elle-même était née plus tôt, si leurs conditions d'existence, à tous deux, eussent été différentes, enfin si l'un et l'autre n'avaient pas été ce qu'ils étaient. Au prix de cette fantasmagorie en retour, les plus extravagantes inventions de Zaïde paraîtraient raisonnables.
Il n'en va pas de la Princesse de Clèves comme de certains romans de George Sand dont on n'apprécie justement la portée qu'en tenant compte de telles influences subies par l'auteur et de tels épisodes de sa vie. La Princesse de Clèves se suffît à elle-même, ne la lions pas à Mme de la Fayette, et puisque Mme de la Fayette n'a pas inscrit son nom sur le livre, n'introduisons pas sa personne dans le livre. Ne lui rendons pas ce mauvais service. Son assiduité aux affaires, ses petitesses, son entregent de cour, l'âpreté persistante de ses inimitiés, s'accusent plus que de raison rapprochés de l'idéale distinction dont elle a revêtu son héroïne.
Une Grande Bourgeoise La Présidente de MotteviJJe
Une Grande Bourgeoise La Présidente de Motteville