‹ Dames du grand siècleChapitre 15 sur 24 · CONNAIS-TOI TOI-MEME · texte numérisé non relu

CONNAIS-TOI TOI-MEME

Un magistrat disparu vers la fin du siècle dernier, répondait invariablement à qui le mettait sur le chapitre des Mémoires : « Je n'en lis point; ils commencent tous pary'e et finissent par moi. » C'est, en effet, le propre du genre : il est impossible de rappeler ses souvenirs sans se mettre en scène; mais on peut se tenir constamment au premier plan comme Saint- Simon, ou ne l'occuper jamais comme Mme de Motteville; se diminuer au lieu de se faire valoir, dépouiller le je et le moi non de leur personnalité, mais de leur orgueil.

La modestie de Mme de Motteville Ta très bien servie. Si elle avait voulu faire l'importante, la médiocre valeur de son talent se serait accusée tout du long de l'ouvrage qu'on aurait dénigré, dont on ne ferait point état, qu'on ne lirait plus. L'effacement de l'auteur n'est

pas toujours, ni peut-être souvent, une assurance de durée pour les œuvres : c'en était la condition pour les Mémoires de Mme de Motteville. Elle eut le sens de le comprendre ou plutôt, car on cesse d'être simple dès qu'on fait de la simplicité un moyen, Mme de Motteville écrivit son livre dans le même esprit qu'elle vécut sa vie, avec l'intime conviction qu'elle n'était le centre de rien et que la plus grande affaire de ce monde est de se préparer une demeure dans l'autre.

Il ne paraît pas qu'elle ait jamais connu de vives joies ; mais elle a su se garer des « dragons » et des humeurs noires ; ce n'était pas une personne savante à se miner comme Mme de Grignan, ou sujette à des accès de pessimisme comme Mme de Sévigné. Elle n'est pas disputeuse, vit en paix avec les siens et avec tout le monde; ses affections sont raisonnables, ses inimitiés tempérées. N'étant avide ni d'honneurs ni d'argent, Mme de Motteville put garder facilement sa dignité au milieu d'intrigues de cour qui n'ont pas toutes passé audessus d'elle, et où d'autres, sans commettre absolument leur conscience, auraient péché quelques profits.

Mme de Motteville n'aurait pas écrit les lettres à Lescheraine ; Mme de Motteville, à la

place de Mme de la Fayette, se serait détachée d'une de « ses duchesses » par trop brouillée avec V « idéal » ; elle n'aurait pas accepté de faire « une jolie histoire » avec les amourettes de l'autre. Inattaquable dans sa vie privée, tendre sœur, amie solide, quelle réserve pourraiton faire au sujet de Mme de Motteville? — Ce n'est pas un des grands écrivains de la France. Non, mais un excellent annaliste. — Elle ne savait peut-être pas le latin. On le lui passe en faveur de l'espagnol et de l'italien qu'elle possédait aussi bien que la langue française. — Elle n'entendait rien à la controverse religieuse. Assez d'autres s'en mêlaient.

Le tort de Mme de Motteville, c'est d'avoir si peu fréquenté Mme de Sévigné que l'infatigable écrivassière l'a nommée, tant vive que morte, en tout, deux fois seulement. Mme de Motteville n'a pas sa « fiche » au grand bureau de renseignements du dix-septième siècle. Cependant, elle ne se refusait pas au monde; il suffit qu'on la voie à Fresnes chez les du Plessis- Guénégaud, les gens les plus lancés de Paris, pour en conclure avec vraisemblance qu'elle a dû passer dans bien d'autres salons. Mais si elle se retirait à l'écart comme elle fit le jour que Mme de Sévigné la rencontra au château de Fresnes, si elle se plaisait à « rêver

profondément » au lieu de se mêler aux propos des compagnies, il n'est pas surprenant que Mme de Motteville figure à peine dans les lettres ou les mémoires de son temps.

C'est une vie réservée que celle de Mme de Motteville, nullement cachée ou mystérieuse. Ce que nous ignorons d'elle ne changerait rien au jugement qu'on porte sur sa personne; mais nous en tirerions l'avantage d'une intimité plus complète avec une femme dont le mérite est indépendant de son époque, de son milieu et de sa destinée; une femme à qui la plus haute fortune n'aurait pas tourné la tête, ni la plus contraire entamé le sens moral.

Ce qui distingue particulièrement Mme de Motteville, c'est l'esprit de piété et l'esprit de conduite. Elle avait une belle intelligence ; pourtant, sans sortir de son siècle et de son sexe, et parmi celles-là seulement qui ont été à même de prouver ce qu'elles étaient capables de faire, on trouverait au moins trois ou quatre noms à mettre devant celui de Mme de Motteville. Si les Mémoires sur Anne (T Autriche et sa cour ont immortalisé leur auteur, c'est, d'abord, que Mme de Motteville fut une femme de bien; ensuite, qu'elle ne se prit pas pour une femme de génie.

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