JEAN ET PIERRE BERTAUT
Le père et l'oncle de Mme de Motteville sont toujours désignés sous le seul nom de Bertaut, tandis que son frère et elle-même sont dits : Bertaut de Fréauville. Pourquoi Pierre Bertaut, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et Jean Bertaut, secrétaire du cabinet et lecteur ordinaire d'Henri III, avaient-ils laissé tomber ce nom de Fréauville s'ils y avaient droit? Par suite de quelle malchance, alors que les preuves de l'ancienneté et de la noblesse d'une famille Bertaut originaire de Normandie comme celle qui nous intéresse, sont arrivées jusqu'à nous, aucune généalogie n'existe-t-elle où Pierre et Jean aient été inscrits? En tant que Fréauville, leur noblesse daterait du onzième siècle ; en tant que Bertaut, elle daterait du quinzième, et ils demeurent en marge de l'une et de l'autre.
Leurs titres sont dans l'histoire de la littérature : Jean, pour avoir rimé; Pierre, pour avoir eu part à la publication des œuvres fraternelles, et surtout pour avoir donné le jour à Mme de Motteville. La biographie de Jean Bertaut,
bel esprit, poète, abbé, puis évêque, a été dressée par Huet, normand aussiT érudit, écrivain, abbé de l'abbaye qu'avait possédée Jean Bertaut, évêque enfin. Huet (de qui Mme de la Fayette avait failli apprendre l'hébreu) recueillit aisément quelques renseignements sur Jean Bertaut et ne les laissa point se perdre.
Jean Bertaut fut honnête dans sa vie et dans ses vers. Sainte-Beuve loue justement la parfaite décence de sa plume. Il ne s'effarouchait pas des licences de pensée et d'expression courantes à cette époque, sans quoi Régnier n'aurait pas hasardé de lui dédier sa cinquième satire, mais, pour son compte, les répudiait.
Malherbe a malmené Bertaut parce qu'il n'a pas fait ce que lui, Malherbe, devait faire. Bertaut n'avait pas l'étoffe d'un réformateur ; il était né pour écrire des vers (il n'en a écrit que trop), des vers dont les meilleurs — auxquels les médiocres qu'on n'est pas obligé de lire ne font pas tort — charment autant que : « Ta douleur, du Perler... », et beaucoup plus que : « Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion... » (1)
(1) Plutôt que l'ode à Louis XIII de Malherbe, le» anthologies devraient offrir un admirable fragment d'élégie de Jean Bertaut : la palme et le palmier, transcrit par Suinte-Beuve dans le second volume du Tableau de la littérature française au seizième siècle .
Jusqu'au jour où il se décida à publier ses œuvres, Bertaut était également desservi par ceux qui s'attribuaient ses vers et ceux qui lui attribuaient les leurs; il n'en prenait guère de souci tout appliqué à bien remplir ses charges d'Eglise. Pierre le pressa d'établir sa réelle propriété littéraire, et préfaça la deuxième édition qui est de 1602 ; en sorte que, de Pierre Bertaut, nous savons au moins qu'il était fier de son frère et vivait en excellents termes avec lui. Ce frère était certainement Paîné; car, si Pierre fût né, comme Jean, vers le milieu du seizième siècle, il serait mort nonagénaire et Mme de Motteviile serait la fille d'un septuagénaire: deux circonstances qui ne sont pas si communes qu'il soit naturel de s'en taire, et Mme de Motteviile n'y fait aucune allusion.
Jean, le poète évêque, mourut en 1611, âgé de cinquante-neuf ans (1), la date de 1552 étant admise pour être celle de sa naissance. Pierre mourut à la fin de l'année 1642 ou au commencement de l'année 1643 ; Mme de Motteviile en a fixé l'époque avec une approximation suffisante en disant qu'elle coïncida avec la mort du cardinal de Richelieu. Etant donné que les plus jeunes enfants de Pierre Bertaut n'avaient
(1) Cinquante-sept, d'après la notice du Gallia. Christian a. vol. XI.
pas vingt ans en 1642, on est porté à supposer que la différence d'âge entre les deux frères était fort grande, et, dans ce cas, Pierre Bertaut n'aurait pas connu Henri III, bienfaiteur de Jean Bertaut « lequel, par son zèle très ardent pour la religion, employa son profond savoir et la politesse de ses manières pour insinuer dans l'esprit du roi qui se plaisait en sa conversation, les principes du christianisme » (1). Bonnes leçons qui furent quelque peu perdues; c'est, néanmoins, un titre d'honneur pour Henri III d'avoir appelé auprès de lui un si honnête homme, de l'y avoir conservé et de s'en être fait aimer.
La fin tragique d'Henri III dont il fut témoin, dit-on, l'indifférence ou l'ingratitude de ses amis auxquels, tout comme à lui, sans doute, le sol manqua subitement sous les pieds, la misère qui s'ensuivit, inspirèrent à Jean Bertaut les strophes célèbres :
Les cieux inexorables Me sont si rigoureux
Félicité passée
Qui ne peux revenir.
(1) Ceci est pris dan» un éloge de Mme de Motteville dont il sera parlé plus loin.
OHE GRANDE BOURGEOISE 247
Elle revint pourtant. La seconde fortune de Jean Bertaut fut, parla grâce d'Henri IV, plus brillante encore que la première; évêque de Séez, aumônier de Marie de Médicis, c'est lui, vraisemblablement, qui introduisit son cadet à la cour. Pierre Bertaut est qualifié gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; mais quel roi? Ce ne peut être Henri III ; ce dut être Henri IV ou Louis XIII ou même l'un et l'autre. Quant à Jean Bertaut, il décéda treize
mois après Henri IV, sa destinée ayant été de voir périr d'une mort semblable ses deux protecteurs. Jean Bertaut ne connut pas les enfants de son frère ; il est même certain qu'il mourut avant le mariage de son frère. Nous connaissons trois enfants à Pierre Bertaut ; rien ne prouve qu'ils n'eurent pas des aînés dont la vie fut courte. Le seul fils que laissa Pierre Bertaut s'appelle François ; on s'attendait plutôt qu'il s'appelât Jean en mémoire de l'oncle, honneur de la famille, et cela ferait croire que le nom avait été déjà donné lorsque François vint au monde. Ne retenant que ce que nous savons — à peu près - : Page de Mme de Motteville et de ses puînés, il en résulte que Jean Bertaut, à supposer qu'il eut vécu jusqu'à la naissance de ses neveux, aurait eu alors de soixante-dix à soixante-quinze ans; de sorte que si des
témoignages très formels n'établissaient que Pierre Bertaut, père de Mme de Motteville, de François et de Madeleine-Eugénie, était bien le frère de l'évêque de Séez, on croirait plutôt qu'il en était le neveu, et ses enfants, les petitsneveux.
Mais le point ne paraît pas discutable. Pierre Bertaut demeure donc, au choix, ou bien jeune relativement à son frère, ou bien âgé relativement à ses enfants (1).