FRANÇOISE BERTA.UT
ïl paraît assez singulier que Mme de Motteville porte le même prénom que son frère, ou plutôt que son frère porte le même prénom qu'elle : prénom qui n'est ni celui de l'oncle défunt, ni celui du père, ni celui de la mère. Cela s'expliquerait fort bien si Ton pouvait penser qu'elle fut la marraine de son frère; mais Mme de Motteville étant née, comme on le croit généralement, en 1620 ou «n 1621, ce frère ne devait avoir que trois ou quatre ans de moins qu'elle, attendu qu'en 1643, il achevait ses études à Paris : renseignement donné par Mme de Motteville. En ce temps-là, à moins de se destiner à la carrière des armes, on ne sortait pas du collège à dixsept ans ; Racine fit sa logique entre dix-neuf et vingt ans ; et François Bertaut, qui fut attaché aux affaires étrangères, inclina vers l'Eglise et se fixa dans la magistrature, avait certainement
poussé ses études jusqu'au bout. On verra plus loin que la naissance de François Bertaut ne saurait être reculée au delà de 1625.
D'autre part, une indication également fournie par Mme de Motteville avait, jusqu'au jour où parut une nouvelle édition de ses œuvres : la célèbre édition Petitot (1824), donné lieu de supposer qu'elle était née en 1615. Dans ces conditions, Françoise Bertaut pouvait être la marraine de François Bertaut. Cette date a été abandonnée, l'édition Petitot ayant fait connaître une seconde version des Mémoires de Mme de Motteville impliquant la date de 1620 ou 1621. Etl'on s'est peut-être un peutrop pressé de décider que Mme de Motteville ne se trompe pas quand elle écrit : « Quelque temps après la célèbre victoire de la Rochelle (29 octobre 1628) ma mère me donna à la Reine, âgée d'environ sept ans » ; mais que ses souvenirs sont inexacts quand elle écrit : « La pension de six cents livres que la Reine me donnait depuis 1622, n ayant que sept ans (alors, née en 1615), et le brevet qu'elle m'avait donné en 1627, qui m'obligeaient indispensablement à suivre sa fortune, donnèrent lieu au cardinal de Richelieu de m'éloigner de la cour. » On voit cependant que la distinction entre la pension (1622) et le brevet (1627) est faite avec toute
la clarté désirable : gage de sûreté pour le reste(l).
Il est vrai que quelques lignes plus bas, Mme de Motteville s'attribue neuf à dix ans au moment où elle fut retirée à Anne d'Autriche. Née en 1615, elle aurait eu douze ans en 1627, et comme il est assuré qu'elle passa environ quatre années auprès de la Reine, ce n'est pas neuf à dix ans qu'elle aurait eus lors de son exil, mais qaatorze ou quinze. Ainsi, non seulement cette ancienne « leçon » contredit la « leçon » mise au jour par Petitot, mais elle renferme en elle-même des contradictions. C'est pourquoi l'on a adopté les renseignements et les dates du manuscrit retrouvé au commencement du dixneuvième siècle et dont la coordination est parfaite. Françoise Bertaut fut donnée à la Reine quelque temps après la prise de la Rochelle : donc, à la fin de 1628; âgée d'environ sept ans : donc, née en 1620 ou en 1621 ; trois ans après, le cardinal de Richelieu lui fit commander par le Roi de se retirer : donc, en 1631; et la Reine
(1) Edition Riaux (Charpentier, 1869), vol. I p. 32 et 33. Tous les passages cités se rapportent à cette édition sauf indication contraire. — Le brevet est certainement de 1627; mais l'entrée en fonctions de la petite Bertaut put tarder une année. Françoise Bertaut figure sur la liste des femmes de chambre françaises d'Anne d'Autriche à partir de 1627 avec cette mention : hors en 1631 (Biblioth. nat., fonds français, 7856, vol. II, p. 1598; états des maisons des rois, reines, etc...).
se plaignant qu'on lui ôtât jusqu'à un enfant de dix ans, le compte est, cette fois, très exact (1). La controverse n'est pas éteinte pour cela. D'après un témoignage dont l'autorité est considérable, Mme de Motteville aurait eu environ soixante-quatorze ans lors de son décès, le 29 décembre 1689, ce qui reporte sa naissance à l'année 1615 ou 1616 et confirme la « leçon » des éditions anciennes de ses Mémoires. Ce témoignage émane de Mme le Vayer, supérieure de la Visitation de Ghaillot, qui avait d'excellentes raisons pour être bien documentée sur Mme de Motteville, encore qu'il n'y ait pas d'assurance qu'elle l'ait connue personnellement. Entre soixante-huit et soixante-neuf ans qu'aurait eus Mme de Motteville suivant le manuscrit de l'Arsenal, et soixante-quatorze ans, la différence n'est pas très grande ; néanmoins, il serait surprenant que les religieuses d'un couvent dont elle était la bienfaitrice et qu'elle habitait souvent,
(1) Ce manuscrit, qui appartient à la bibliothèque de l'Arsenal, est une copie de la main de Courait lequel, par parenthèse, n'était plus jeune lorsque Mme de Motteville écrivit ses Mémoires. Aussi, n'en a-t-il copié que le commencement ou, peut-être, n'at-il pas eu le reste à sa disposition. Mme de Motteville a certainement refait le début de ses Mémoires, car il est, dans la copie demeurée en possession de la famille et imprimée en 1723, assez différent en quelques endroits du fragment de l'Arsenal. En repolissant son œuvre, elle se serait donc trompée et contredite sur son propre compte, ce qu'elle n'a jamais fait au sujet des autres.
l'eussent vieillie de six années ayant été minutieusement informées, comme elles le furent, de toutes les circonstances de sa fin.
Ajoutons que le Journal des Savants qui, en mai 1724, inséra une lettre relative à Mme de Motteville écrite par Mme le Yayer, avait, dans son numéro de janvier où les deux premiers volumes des Mémoires récemment parus sont analysés, remarqué « que Mme de Motteville parle fort peu d'elle-même et que son ouvrage sert médiocrement à nous faire connaître ce qu'elle était » ; mais, dit le rédacteur, « nous avons été à portée de nous en instruire », et il assure que Mme de Motteville « mourut dans un âge fort avancé ». Gela ne cadre point avec l'âge de soixante-huit ans.
Ce grave Recueil ayant fourni dans le même article d'autres détails passablement inexacts, son témoignage est négligeable, aussi bien (mais seulement au sujet de l'âge) que celui de l'auteur d'un Mémoire historique touchant Mme de Motteville sur lequel nous reviendrons comme sur la lettre de Mme le Yayer. Cet anonyme, qui pourrait bien être le neveu par alliance de François Bertaut, tire la preuve que Mme de Motteville est née en 1615 du manuscrit imprimé en 1723, contredit, pour nous,
par celui de l'Arsenal que cet anonyme n'a pas connu.
Est-ce la date donnée par le manuscrit de l'Arsenal qu'il faut adopter en rajeunissant peut-être Mme de Motteville de six années ou, en la vieillissant d'autant, la date qu'indique le manuscrit imprimé en 1723 et qui s'accorde avec les dires de Mme le Yayer? Mme de Motteville n'a rien à gagner ou à perdre dans ce débat ; il n'est pas indifférent parce qu'il rend sensibles les difficultés que l'on rencontre pour approcher du vrai lors même que les faits ne sont pas susceptibles d'avoir pu être altérés par le parti-pris, la passion ou l'intérêt.
LA MÈRE DE M!ne DE MOTTE VILLE :
LOUISE DE MATHOmiLLE-SALDAGNE
On a dit et répété que Mme de Motteville était espagnole par sa mère : il n'en est rien ou bien peu de chose. Cette mère, née Louise Bessin de Mathonville, avait pour mère Charlotte de Saldagne (ou Saldaigne) dont on assure qu'elle appartenait à une grande famille
espagnole. La mère de Charlotte de Saldagne pouvait être espagnole, nous n'en savons rien; quant à son père, il était normand.
Il existe maintes preuves que cette branche détachée de la souche espagnole des Saldagne était tout à fait enracinée en Normandie au xvie siècle. Plusieurs quittances ont été conservées concernant le « noble homme Jean de Saldagne sieur du Fay, bourgeois de Rouen demeurant en ladite ville » datant de 1559. En voici une autre de 1564; la veuve de Jean, sieur fou seigneur) du Fay, Magdeleine Boullant, en signe une en 1566 (1).
Charlotte n'était pas fille de Jean de Saldagne, mais d'un autre seigneur du Fay, fils ou frère cadet de Jean : Jacques de Saldagne dont le nom se voit sur diverses quittances de 1577 à 1580 (2). Jean de Saldagne exerçait les fonctions de conseiller au parlement de Rouen; un de ses parents, Charles de Saldagne, est dit
(1) Biblioth. nat. Pièces originales, roi. 2611 ; dossier 58111.
(2) Aucune pièce ne mentionne la descendance de Jacques; mais on sait par Mme de Motteville que Charlotte est fille d'un Saldagne sieur du Fay, et tout à l'heure il sera prouvé qu'elle n'est pas fille de Jean et qu'elle e3t parente des descendants de Jean; donc, elle est fille de Jacques, car on ne voit, à l'époque requise, d'autres Saldagne sieur du Fay, que Jean d'abord, et ensuite Jacques.
La vieille famille normande (région de Pont-Audemer) du Faydu Taillis-Maulevrier n'a rien de commun avec les Saldagne sieurs du Fay dont le domaine était au Vexin normand sur la rive droite de la Seine.
commissaire du Roi en la comté de Normandie ; Charlotte de Saldagne était donc bien normande malgré que Mme de Motteville prétende qu'elle était « véritablement espagnole ».
Charlotte de Saldagne, qui devint Mme Bessin de Mathonville, dut mourir jeune; elle n'est pas même nommée dans les Mémoires de sa petite-fille (1); de plus, nous voyons Louise de Mathonville, fille de Charlotte de Saldagne et mère de Mme de Motteville, en compagnie de sa grand'mère, la dame Saldagne du Fay, dès l'âge de six ans, et c'est un nouvel indice que Mme Bessin de Mathonville née Charlotte de Saldagne n'existait plus. Cette grand'mère n'était même qu'une 6eZZe-grand'mère, seconde femme de Jacques de Saldagne, seigneur du Fay, père de Mme de Mathonville. N'ayant point d'enfant pour son propre compte, Mme de Saldagne s'était attachée à la petite-fille de son mari : Louise de Mathonville. « Ma mèreT écrit Mme de Motteville, avait été plusieurs années en Espagne, où la seconde femme du sieur de Saldagne, son aïeul maternel, dont il n'avait point eu d'enfants, l'avait menée à l'âge
(1) Le manuscrit de l'Arsenal contient une brève allusion a la mère de Mme Bertaut « véritablement espagnole de la maison de Saldagne r> ; il n'est pas parlé d'elle dans le manuscrit imprimé en 1723.
de six ans pour recueillir une succession dont elle lui avait promis la meilleure part. » (1)
Ce passage n'est pas un modèle de style, mais il est clair. Ce qui suit Test moins ; on s'y reconnaît pourtant. « Ma mère fut d'un grand secours à la Reine dans les premières années de son arrivée en France dans lesquelles elle ne prenait plaisir qu'à tout ce qui lui représentait l'Espagne, car, ayant d'abord fait une grande amitié avec cette dame qui, commençant à être infirme, avait besoin de se décharger sur quelque personne fidèle qui sût non seulement parler espagnol, mais le lire et l'écrire et connaître la cour de Madrid, la Reine qui trouvait en ma mère toutes ces choses avec beaucoup d'esprit et d'agrément n'eut pas de peine à prendre confiance en elle. »
Cette dame est Mme de Saldagne revenue d'Espagne avec Louise de Mathonville « peu de temps avant que la princesse Elisabeth partît de France », c'est-à-dire à la fin de 1614 ou
(1) Mme de Saldagne institua en effet Louise de Mathonville son héritière. « La succession de la dame du Fay ne se trouva pas si bonne qu'on l'avait imaginé. » [Mémoires, I, 32-33.) Il fallait que la dame Saldagne du Fay fût espagnole ou qu'elle eût encore en Espagne de proches parents pour y aller recueillir un héritage. Durant le long séjour que Louise de Mathonville fit en Espagne avec sa belle-grand'mère, elle ne porta que le nom de Saldagne (qui était l'un des siens à la modedupays : Mathonville y Saldagne). « Cela fit, dit Mme de Motteville, que ma mère passa toujours pour espagnole. »
au début de 1615, puisque le double mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche et de sa sœur Elisabeth avec le prince héritier d'Espagne, longtemps différé, fut célébré au mois de novembre 1615. Très en faveur auprès de la jeune reine, et pour la mieux servir, Mme de Saldagne, âgée certainement et « commençant d'être infirme » s'associa Louise de Mathonville et disparut derrière elle. Quel âge pouvait avoir alors Louise de Mathonville ? Pas moins de dix-huit ans (1) ; les fonctions qu'elle remplissait supposent la maturité d'esprit, outre qu'elle n'aurait pas pu « connaître la cour de Madrid » si elle avait quitté l'Espagne enfant encore à demi. Louise de Mathonville, suppléante, puis remplaçante de Mme de Saldagne auprès d'Anne d'Autriche, put devenir dès 1615 Mme Bertaut.
A cette époque, Pierre Bertaut était, très probablement, secrétaire du jeune Louis XIII; nous ne connaissons que la date de sa sortie de charge : 1624. Alors, en conséquence d'une
(1) Et pas beaucoup plus, sans doute. Mme de Motteville dit que sa mère passa plusieurs années en Espagne, et non pas : un grand nombre d'années. Supposons que ce séjour fut de dix ans ; Louise de Mathonville, arrivée en Espagne à l'âge de six ans, en aurait eu dix-sept environ à son retour en France vers 1614. Elle serait donc née sur la fin du seizième siècle. Pierre Bertaut, son mari (dont le frère, l'évêque de Séez, était né en 1552) devait être bien plus âgé qu'elle.
réforme dans la maison du Roi, les secrétaires — tout court — et payés : c'était le cas de Pierre Bertaut, et les secrétaires sans gages furent supprimés ; on ne conserva que les secré" taires de la chambre et ceux du cabinet.
Il se pourrait que l'artisan du mariage eût été un des maîtres d'hôtel ordinaires du Roi : messire Thomas de Saldagne seigueur de Bardouville qui entra en fonction l'an 1616, parent, sans aucun doute, de Louise de Mathonville- Saldagne et peut-être de la dame du Fay. De sorte que l'on est porté à supposer aussi ou que Thomas de Saldagne dut à cette dame son entrée dans la maison du Roi, ou que la dame du Fay fut recommandée à la jeune reine par Thomas de Saldagne. En 1630, à peu près dans le même temps que Françoise Bertaut fut enlevée à la Reine, Thomas de Saldagne disparait de la maison du Roi (1).
Sans laisser d'être considérés en Normandie, les Saldagne n'y tenaient pas le rang qu'on est porté à attribuer aux Saldagne d'Espagne, dont la situation dut au moins influer sur l'intimité qui s'établit entre la reine Anne d'Autriche et la dame du Fay. Toutefois, les Saldagne normands constituaient une parenté
(!)F. Er. 7856, to!. II, p. 1561 et 1541,
avantageuse pour Mme Bertaut qui n'en laissa pas les liens se détendre. « Je perdis à la bataille de Nordlingue, une des plus belles actions de M. le Prince, dit Mme de Motteville, deux gentilshommes de mes parents : Lanquetot et Grémonville, tous deux honnêtes gens. Leur perte me fut sensible, car, outre l'alliance, ils étaient de mes amis. »
L'alliance venait de loin; elle datait de Jean et de Jacques de Saldagne seigneurs du Fay : le premier, trisaïeul de Lanquetot et de Grémonville, le second, bisaïeul de Mme de Motteville. Marie de Saldagne, fille de Jean etarrièregrand'mère des deux gentilshommes tués à Nordlingue, était entrée par son mariage dans une excellente famille de Normandie dont la notoriété ne fit que croître et sur laquelle il y aura lieu bientôt de revenir.
M. et Mme Bertaut moururent « en même temps que le cardinal de Richelieu » ; donc, à fort peu de distance l'un de l'autre. La fille n'a parlé de son père qu'à propos du « mauvais ménage » de leur fortune ; elle avait l'âme trop haute pour lui garder rancune de ce chef seulement : serait-ce que Pierre Bertaut était mal pourvu des vertus domestiques, ou simplement que Françoise Bertaut avait plus d'affinité avec sa mère qu'avec son père ?
Discrète de parti pris sur tout ce qui la concerne, Mme de Motteville a suffisamment parlé de sa mère pour que nous nous fassions une idée de ce qu'elle devait être. Et, tout de suite, nous jugeons que Mme de Motteville fut beaucoup plus heureuse en mère que ne le fut Mme de la Fayette. La dame Pena s'était, pour son compte, plus ou moins compromise, et n'aurait pas, dit-on, regardé à compromettre sa fille si celle-ci avait eu moins de vertu et surtout de sagesse. Mme Bertaut « avait dans le cœur les sévères lois de l'Espagne et de l'Italie par sa mère qui était véritablement espagnole (pas tout à fait, on Ta vu) delà maison de Saldagne ». Mme de Motteville s'abuse sur la valeur morale de l'Espagne (1) et surtout de l'Italie, ce dernier pays n'ayant, au reste, rien à revendiquer dans les principes de Charlotte de Saldagne. L'enfant avait pu hériter de père (BessindeMathonville), aussi bien que de mère, l'instinct du bien et le goût du devoir ; ces dispositions furent cultivées en elle soit par ses parents soit par la dame du Fay qui semble l'avoir élevée. Mme Bertaut avait une solide
(1) Elle en revint par la suite. Signalant quelques libertés de langage chez des prêtres espagnols : « l'air corrompu du pays le veut ainsi », écrit-elle.
vertu et du jugement; Mme de Motteville le dit; l'union qui ne cessa de régner entre ses trois enfants et la dignité de leur vie le confirment.
Nous pouvons mesurer la place qu'au delà même de la mort, Mme Bertaut occupait dans le cœur de ses enfants, par le soin qu'ils prirent de son inhumation. En l'année 1608, des Religieux Pénitents du tiers ordre de saint François s'étaient installés à Rouen grâce aux munificences de Marthe de Rassent, dame de Gouville et autres lieux, laquelle laissa ses biens à la famille de Motteville. Celle-ci, à l'exemple de la fondatrice, contribua à l'entretien du couvent, et c'est là que Mme de Motteville, déjà veuve, fit porter le corps de sa mère, prenant bien soin d'associer le nom de son frère, envers c[ui les Religieux Pénitents n'étaient point obligés, à cet acte de piété filiale. Dans la chapelle du couvent, au pied de l'autel de saint François, Mme Bertaut eut une tombe sur laquelle avait été gravé ce qui suit :
« M. François Bertaut, baron de Fréauville et dame Françoise Bertaut sa sœur, dame d'honneur de la Reine, mère du Roi, veuve de messire Nicolas Langlois, chevalier, seigneur de Motteville et autres lieux, premier président,
ont fait mettre en cette chapelle le corps de défunte dame Louise Bessin, leur mère, décédée le 27 février 1642. » (1)
LÀ PETITE FAVORITE D'ANNE d'àUTRICHE
De son premier passage à la cour entre sept et dix ans, Françoise Bertaut ne conserva, ce qui est très concevable, que de faibles impressions. Elle se souvenait que la Reine paraissait plus belle que toutes les dames de son cercle, que l'on portait des devants de couleur et des robes ouvertes qui paraient beaucoup les femmes et quantité de pierreries. « Je n'étais pas capable de juger de ces choses », dit-elle (non, mais de les remarquer, comme toutes les petites filles, même les moins coquettes).
(1) Tous les détails relatifs à cette inhumation et au couvent des Religieux Pénitents ont été obligeamment communiqués par M. L. Jouen de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen. Ils donnent la date qu'on ne trouve dans aucune pièce du décès de Mme Bertaut. Cette dame mourut neuf mois avant Richelieu. Mme de Motteville a écrit :« en même temps que le cardinal ». L'erreur est bien légère. La maison des Religieux Pénitents, actuellement couvent des Saints-Anges, est située lue Saint-Hilaire, n°» 44-i8.
La jeune Françoise se souvenait aussi, elle ne pouvait pas oublier, qu'elle avait été chassée de la cour par le cardinal de Richelieu, et c'est un grand mérite de n'avoir pas souffert plus tard que ce souvenir fit tort à la justice due au ministre. «On m'enlève jusqu'à une enfant de dix ans ! » s'écria la Reine ; mais, derrière cette enfant de dix ans, il y avait sa mère, et Mme de Motteville convient que l'ordre « regardait Mme Bertaut autant et plus qu'elle-même ».
Mme Bertaut avait été mise près de la Reine par Mme de Saldagne considérée comme une compatriote d'Anne d'Autriche; Mme de Saldagne et sa fille adoptive étaient revenues d'Espagne, y ayant résidé « plusieurs années », à peu près dans le moment que la jeune princesse arriva en France ; Mme Bertaut « connaissait la cour de Madrid » ; tout au moins, elle connaissait des Madrilènes, et ne s'était point fait scrupule de servir « le commerce innocent, quoique secret », entretenu par une reine de France avec un prince ennemi de la France. Mme Bertaut ne fut pas un intermédiaire de trahison. Si l'on veut qu'Anne d'Autriche ait manqué aux devoirs de sa place par tendresse pour son pays d'origine (faute si bien rachetée dans la suite que Philippe IV reprochera à sa sœur, non de lui faire la guerre,
mais de ne plus l'aimer), ce ne fut pas au temps où Mme Bertaut communiquait facilement avec elle.
Toutefois, par son moyen, la Reine écrivait et recevait des lettres qui échappaient à tout contrôle. En plaçant sa fille chez la Reine, Mme Bertaut n'avait point d'autre vue qu'un établissement rendu souhaitable par le fâcheux état de leur fortune ; elle n'avait certainement pas l'arrière-pensée de dresser l'enfant à être un agent de l'Espagne. Mais le cardinal devaitil endurer qu'après la grand'mère et la mère, la fille devînt la complaisante, et dans des conditions bien plus favorables à leur intimité, d'une princesse imprudente ?
Françoise Bertaut n'avait que dix ans, et « déjà elle parlait espagnol et pouvait ressembler à sa mère qui avait beaucoup d'esprit ». (En style moderne : qui était très intelligente.) C'était l'opinion du cardinal ; elle était flatteuse ; Mme de Motteville en reporte discrètement tout l'honneur sur sa mère et n'y contredit pas. En éloignant l'enfant, le cardinal faisait coup double : il savait que Mme Bertaut, sans être directement visée par « l'ordre du Roi » en prendrait sa part. « Ma mère, écrit Mme de Motteville, me mena en Normandie, d'où je ne laissai pas de venir un jour [à Paris! avec une dame de
mes parentes, avec laquelle je m'en retournai après y avoir passé quelques jours, pendant lesquels ma mère ayant trouvé le moyen de me faire voir à la Reine en particulier, elle me témoigna qu'elle était bien aise de me revoir et fit payer à ma mère, quand elle le put, la pension qu'elle m'avait donnée. »
Il résulte de ce passage et des lignes qui le suivent que Mme Bertaut avait continué de vivre à Paris, que ses communications avec la Reine s'étaient faites plus rares, et s'espacèrent encore davantage lorsque la guerre fut déclarée contre l'Espagne en 1635. « La Reine souffrit alors une seconde persécution qui obligea ma mère à paraître encore moins qu'elle n'avait fait. »
A cette époque, Françoise Bertaut était « en exil » (c'est-à-dire exilée de la cour) depuis trois ou quatre ans, d'après les indications du manuscritde l'Arsenal et, d'après la même source, aurait eu environ quatorze ans. La participation de Mme Bertaut « aux intelligences innocentes, mais secrètes » d'Anne d'Autriche et de son frère, avait fait avorter le projet d'établissement caressé par la mère pour sa fille ; la guerre avec l'Espagne en rendit toute reprise ultérieure impossible.
Néanmoins, le séjour forcé en Normandie,
conséquence de la disgrâce de cour, fut l'occasion d'un autre genre d'établissement : d'un mariage auquel le crescite et multiplicamini de la liturgie ne convenait guère. La fille cadette du maréchal de Lorges, la belle-sœur de Saint-Simon, acceptant Lauzun âgé de soixantetrois ans, épousait un jeune homme en comparaison du mari que Françoise Bertaut se résolut à prendre. La fiancée avait dix-huit ans — vingt-quatre si elle était née en 1615 — ; au dix-septième siècle, la différence en valait lapeine; dans ce cas particulier, elle s'efface : le président de Motteville avait quatre-vingtcinq ans.