LA FAMILLE LANGLOIS DE MOTTEVILLE
Des titres dont la sincérité paraît extrêmement douteuse font remonter l'origine et la noblesse de la famille Langlois de Motteville à Robert Langlois écuyer, seigneur de Berville-sur-Seine, vivant en l'an 1412. Un autre Robert Langlois sur lequel on a des données plus certaines
« fonda sa noblesse sur la charte des francsfiefs et nouveaux acquêts, et représenta un arrêt de la cour des généraux (1) rendu à son profit pour le fait de sa noblesse, le 28 juin 1519 » (2). De ce Robert Langlois sortit, à la quatrième génération, Georges, premier de ce nom et le premier riche de sa maison.
« L'on assure, lit-on sur une ancienne pièce, que cette famille Langlois est originaire du lieu de Motteville-en-Caux, qu'elle vint s'établir dans la terre d'Esneval d'où elle passa à Rouen, et que s'étant mise dans le négoce, Georges, premier du nom, s'était enrichi dans la marchandise de draperie. » Son fils, nommé Georges comme lui, ne fut certainement pas destiné au négoce, mais bien à remonter la pente queles Langlois, faute d'argent, avaient dû se résoudre à descendre. On voit ce Georges, « noble homme, seigneur de Motteville en 1545, de Canteleu et de Plainbosc en 1566, notairesecrétaire du Roy maison et couronne de France en 1574; il est en 1576 grand audiencier en la cour du parlement de Rouen.
Ses deux fils, Georges et Nicolas, se partagèrent la succession paternelle le 24 décembre
(1) Officiers de finances.
(2) Bibl. nat., pièces originales, toI. 1641; dots. 38151, n» 2. (Recherche de la noblesse de l'élection de Lisieux faite en 1540.)
1587. L'aîné, qui mourut à Rouen peu de temps après, seigneur de Plainbosc et de Canteleu, d'abord secrétaire du Roy maison et couronne de France, fut ensuite président en la chambre des comptes à Paris et premier président au bureau des trésoriers généraux de France en Normandie.
Le second, Nicolas, seigneur de Motteville, avait résigné à Pierre Paulmier en 1578 la charge de secrétaire du Roy maison et couronne de France que lui avait cédée son frère ; il passa conseiller du Roy, et fut pourvu l'an 1585 (ou 1587) de la charge de premier président de la chambre des comptes de Normandie. C'est ce président de Motteville qui, deux fois veuf, convola sur ses très vieux ans, en troisièmes noces, avec Mlle Françoise Bertaut.
La noblesse des Langlois aurait au moins valu celle des Bertaut, n'était ce passage fructueux, mais compromettant, dans le négoce ; la « marchandise de draperie » faisait tort à l'arrêt rendu par la cour des généraux le 28 juin 1519. Quoi qu'il en soit, Georges, frère aîné de Nicolas, jugea nécessaire une seconde constatation de noblesse, et l'obtint en qualité de « seigneur de Canteleu, par Tédit de francs-fiefs du mois de juin 1576, moyennant six cents livres de finance, et par charte du mois
de janvier 1577, vérifiée le 2 juillet dudit an ». Quant à Nicolas Langlois, seigneur de Motteville par donation de son père, il en resta, relativement à sa noblesse, à l'arrêt du 28 juin 1519.
Georges Langlois laissa deux fils et peutêtre des filles. Nicolas n'eut ou ne conserva pas d'enfants, et il n'en put avoir que de sa première femme, Jeanne Rome, fille d'un sieur de Fresquiennes, secrétaire du roi. La seconde, Marie Bretel de Grémonville, sortait d'une grande famille de robe, cauchoise comme lesMotteville, et alliée aux Saldagne depuis le mariage célébré à Rouen le 31 décembre 1552 de Raoul Bretel, fils du seigneur de Grémonville, Lanquetot et autres lieux, avec Marie de Saldagne, fille de Jean seigneur du Fay et de Madeleine Boullant (1).
Ce Raoul Bretel dont le père déjà était magistrat, devint président à mortier au parlement de Rouen; il mourut le 2 février 1598 et fut inhumé en l'église de Saint-Cande le Jeune dans la chapelle de la Résurrection, sépulture
(1) Jean de Saldagne ne peut être le père de Charlotte de Saldagne (Mme Bessin de Mathonville) puisqu'il avait eu, au moins, une fille de Madeleine Boullant qui lui survécut; et l'on sait que le père de Charlotte de Saldagne n'avait point eu d'enfants de sa seconde femme, la dame du Fay qui emmena en Espagne Louise de Mathonville. Il faut donc que le père de Charlotte soit Jacques de Saldagne. (Voir la note 2 de la page 259.)
de ceux de sa maison (1). De son union avec Marie de Saldagne il eut deux fils ; l'aîné, Louis, prit la place de son père au parlement de Rouen : c'est le deuxième président à mortier de la famille ; on lui connaît quatre fils et deux filles. L'aîné des fils, Raoul seigneur de Grémonville, fut président à mortier au parlement de Rouen comme son père et son grand-père ; le second hérita de la seigneurie de Lanquetot : c'est le père du Lanquetot tué à Nordlingue en compagnie de son cousin Grémonville, l'un des fils du président de Grémonville; le troisième fut doyen de la cathédrale de Rouen puis archevêque d'Aix ; un autre s'inscrivit glorieusement dans l'histoire des Chevaliers de Malte en capturant « aux croisées d'Alexandrie le grand galion qui portait la Sultane du Grand Turc et quarante mille écus » : exploit qui lui coûta la vie en 1616.
Enfin, l'une des sœurs de ces quatre frères, nommée Marie comme sa grand'mère Marie de Saldagne, épousa en premières noces Adrien le Seigneur, sieur de Rouville, président du conseil des finances à Rouen, et en secondes noces, le président Nicolas Langlois de Motteville. La troisième présidente de Motteville,
(1) De cette très ancienne église de Rouen, il subsiste une tour gothique du xvi* siècle.
Françoise Bertaut, petite-fille de Charlotte de Saldagne et arrière-petite-fille de Jacques seigneur du Fay, était donc cousine de la deuxième présidente, Marie Bretel de Grémonville, petite-fille de Marie de Saldagne et arrière-petite-fille de Jean seigneur du Fay, père ou frère aîné de Jacques. La parenté était éloignée ; encore y avait-il, d'une présidente à l'autre, un degré de moins qu'entre Françoise Bertaut et ses deux cousins tués àNordlingue, neveux de Marie Bretel de Grémonville (1).
Il n'est pas téméraire de penser que le troisième mariage du président de Motteville fut déterminé par le second. Ce serait en 1632 que Marie Bretel de Grémonville, veuve du sieur de Rouville qu'elle avait épousé en 1596, et mère de deux enfants dont une fille mariée à un conseiller du parlement de Rouen, devint Mme de Motteville. Juste au même
(1) En outre de ce fila tué à Nordlingue, le président de Grémonville en eut six autre», dont deux périrent aussi aux armées; l'aîné de tous, ambassadeur à Venise, obtint l'érection de la terre de Grémonville en marquisat; sa fille et unique ^héritière le porta dans la famille de Canouville. Mme de Motteville connut fort bien le président de Grémonville, qui mourut le l,r juillet 1649. « Il avait, écrit-elle, beaucoup de capacité et de réputation : malheureusement, jaloux de la confiance que la cour avait eue au premier président dont le crédit n'était pas si grand que le sien, il s'en ^aerea dans la cabale frondeuse. »
moment, Françoise Bertaut fut « exilée » en Normandie où la famille de sa mère lui fit assurément bon accueil. Le président de Motteville dut voir maintes fois auprès de sa femme la jeune favorite de la Reine; il la rencontra chez ses beaux-frères, le président de Grémonville et le seigneur de Lanquetot. Quand le vieillard épousa la jeune fille, il la connaissait depuis sept ou huit ans et savait ce qu'il faisait.
Le nom de l'épouseesttoutce qui nous est revenu du premier mariage du président de Motteville. Lesecondétaitfortraisonnable.En 1632, M. de Motteville avait soixante-dix-huit ans; il s associait une compagne qui n'en avaitpas moins de cinquante et pas plus de cinquante-cinq : assez mûre pour se faire à ses goûts, assez jeune pour lui fermer les yeux. Derechef, il se trouva veuf : ce dut être en 1638 (1) ; promptement, il
(1) Un document en partie illisible indique que la seconde Mme de Motteville fut marraine d'un Grémonville le 26 février 1648 : date évidemment fausse puisque le mariage Motteville-Bertaut est de 1639. Ce baptême pourrait être de février 1638, et la marraine serait morte la même année. — La date de 1632 est donnée deux fois pour être celle du mariage Motteville- Grémonville. Les parents de Marie Bretel de Grémonville s'étant mariés en 1574 et elle-même ayant épousé le sieur de Rouyille en 1596, elle avait de 50 à 55 ans en 1632. Son frère, le président de Grémonville naquit en 1575.
Les documents relatifs à la famille Bretel de Grémonville conservés à la Bibliothèque nationale se trouvent aux Pièces originales, vol. 503, doss. 11398 : aux Dossiers bleus, vol. 133, doss. 3278: au Cabinet dHozier, vol. 64. dosa. 1664.
se remaria et, tant qu'à le faire, il n'y avait pas d'années à perdre ; cette fois, il était bien improbable que le président de Motteville eût encore à enterrer sa femme. Il ne la prit pas que pour sa jeunesse. « Feu M. de Motteville avait de l'amitié pour moi », écrit Mme de Motteville ; amitié déjà ancienne pour sa petite parente d'alliance, accompagnée de beaucoup d'estime.
Françoise Bertaut épousa le président Langlois de Motteville en 1639. Deux pièces donnent la date de 1640 ; mais Mme de Motteville est très précise sur celle de 1639, et il ne se peut pas que sa mémoire ait erré à propos d'un tel fait. Lé mariage ne daterait même pas des derniers jours de 1639, car Mme de Motteville rapporte « qu'elle fut bien aise d'aller faire la révérence à la Reine en cette même année 1639, croyant bien qu'étant mariée et établie en Normandie, sa présence ne pouvait plus donner d'inquiétude au cardinal de Richelieu » .
Deux ans après, au plus, Mme de Motteville était veuve. On lit dans la Gazette de France du 27 avril 1641 :
a De Rouen, le 24 avril.
Ces jours passez est mort en l'aage de 87 ans, le sieur de Moteville, premier Président en notre Chambre des Comptes, qui estait le plus ancien officier du Royaume, ayant exercé cette charge 52 ans. »
Ainsi, le président de Motteville avait bien quatre-vingt-cinq ans lorsqu'il épousa Françoise Bertaut, et non pas seulement (ce qui eût suffi à rendre cette union malplaisante , quatre-vingts ainsi qu'il est écrit dans le Journal des Savants du mois de janvier 1724. Un mot a été dit déjà de la petite enquête faite sur Mme de Motteville par le « savant » qui analysa ses Mémoires. Il fut assez mal renseigné : Mme de Motteville n'est pas morte (ceci a été relevé) dans un âge fort avancé', elle n'a pas été douairière plus de soixante ans : elle l'a été quarante-huit ans.
Mme de Motteville (dans la seule copie de l'Arsenal) fait allusion entre parenthèses à la vieillesse de son époux, mais sans rien dire du nombre de ses années : «... étant, aussi bien que la Reine, devenue veuve (feu M. de Motteville n'ayant vécu que deux ans, car il était fort âgé quand je l'épousai), je me rendis par son commandement auprès de sa personne... »
Aucun doute ne peut subsister sur l'âge de
M. de Motteville. Si deux notes donnent pour son mariage la date légèrement inexacte de
1640, elles attribuent à l'époux l'âge de quatrevingt-six ans. De plus, un document relatif à Georges Langlois indique que celui-ci ayant été recule 26 juin 1566 en l'office de secrétaire du Roy maison et couronne de France sur la résignation de Germain Croze, il le résigna en 1571 à Nicolas, son frère. Nicolas de Motteville, mort à quatre-vingt-sept ans, en avril
1641, était donc né en 1554 ou 1553 ; supposons-le né trois ou quatre ans plus tard, il aurait eu environ treize ou quatorze ans à l'époque où son aîné, Georges, passant président en la chambre des comptes à Paris, lui céda la charge qu'il quittait, ce qui est matériellement impossible. Une autre notice relative à Nicolas Langlois reproduit le même fait avec la même date encore plus précise : 29 novembre 1571. Nicolas Langlois, s'il était né en 1554 n'aurait pas eu dix-huit ans; il faudrait plutôt placer sa naissance en 1553. Le président de Motteville approchait donc de quatre-vingt-six ans lors de son troisième mariage. (1)
(1) On voit fréquemment que tel fut reçu dans sa charge un assez longtemps après en avoir élè pourvu. Evidemment, l'exercice de la charge ne datait que de la réception. Toutefois, il est peu probable que Nicolas Langlois eût pu être pourvu de l'office de son frère étant en dessous de dix-huit ans.
C'est encore dans le Journal des Savants que se trouve un détail, le seul que nous connaissions de la vie conjugale de Mme de Motteville, duquel Sainte-Beuve a dit que ce serait la plus vive espièglerie de Mme de Motteville au cas quil fût exact, et il ne l'est pas, à en juger par le caractère de l'intéressée et le peu de sûreté des autres informations (1). Pourtant, Ton retiendra volontiers celle-ci : c'est que Mme de Motteville « était fort jolie » bien qu'elle n'appartint pas à la catégorie où le dixseptième siècle avait coutume de ranger les beautés : Mme de Motteville « était une brune ».
LE MARIAGE DE Mme DE MOTTEVILLE
Qu'ont pensé de ce mariage ceux qui en entendirent parler parmi les contemporains de Françoise Bertaut? — Qu'il était fort convenable (Tallemant des Réaux dit qu'elle le dut
(1) Journal dts Savants, janvier 1724, p. 18. « On dit que Mme de Motteville s'ennuyait quelquefois de la moitié du lit, et que, quand le bonhomme était endormi, elle faisait prendre sa place à une femme de chambre et que le vieux président ne ■ apercevait de rien. ï
à sa beauté et à sa bonne réputation), et surtout opportun. La jeune fille n'avait rien que sa pension de six cents livres, très inexactement payée, c'est certain, car on ne la voit pas figurer aux comptes de la maison de la Reine, et derrière elle venaient un frère dont la position était à faire et une sœur que la Reine ne pensionnait pas. Le père était âgé, la mère peut-être malade : tous deux moururent peu de temps après avoir établi leur fille. « De riches, a dit Mme de Motteville, ils ne l'étaient plus guère », et cela se rapporte à l'année 1629; bientôt ils en furent à la gêne (1), « M. de Motteville n'avait point d'enfants et avait beaucoup de biens», deux conditions qui faisaient de ce mariage un établissement de premier ordre, et comme Y établissement était alors la principale fin du mariage, on peut supposer que les parents furent loués d'y avoir déterminé leur fille, et que la jeune fille fut félicitée et enviée pour sa bonne chance.
Il n'apparaît même point que Françoise Bertaut ait sauté le pas contrainte et forcée. « Je trouvai, écrit-elle, dans mon mariage, de la douceur avec une abondance de toutes choses.»
(1) Si bien qu'ils étaient hors d'état de pourvoir à l'éducation de leur fils et de leur fille cadette. On verra tout à l'heure qu'un •ecours leur vint — trè» inattendu — à peu près dans le moment que leur fille aînée s'établit.
Il y avait de la douceur à être madame la présidente, à faire grande figure dans la province, à habiter le château de Motteville ou, à Rouen, une belle maison. On n'a point l'âme mercenaire pour apprécier les avantages de la fortune et surtout ceux de la considération. Pourquoi demeurer pauvre, se condamner à l'insignifiance quand on peut honnêtement changer de condition? En cette matière, l'honnêteté a un peu varié avec les siècles. Le moyen accepté par Françoise Bertaut était parfaitement admis autrefois; il serait mal jugé aujourd'hui; et encore, pourrions-nous tenir rigueur à une femme qui, à l'exemple de Mme de Motteville, ferait honneur à toutes les obligations du marché, et s'abstiendrait d'en tirer tous les bénéfices qu'il comporte?
« Si j'avais voulu profiter de l'amitié que M. de Motteville avait pour moi, et recevoir tous les avantages qu'il pouvait et voulait me faire, je me serais trouvée riche après sa mort. » Gela ne signifie pas qu'au jour de son veuvage, Mme de Motteville soit retombée dans la position où se trouvait Françoise Bertaut avant son mariage; car, alors, ce mariage eût été une chose absurde; mais qu'elle en sortit avec les seuls avantages certainement modestes garantis par son contrat, ayant refusé les
donations ultérieures que son mari était disposé à y ajouter.
L'aisance que Mme de Motteville dut à son mariage ne parait pas discutable. Sa pension personnelle de 600 livres avait bien été portée à 2.000 en 1640; mais elle n'était point payée. En marge des pensions accordées pour l'année 1642 aux dames ordinaires de la Reine parmi lesquelles figure Mme de Motteville (c'est-à-dire autres que les dames d'honneur, d'atour etc.), se voit le mot néant, et à la fin de l'article, on lit cette formule : « lesquelles sommes le dit comptable n'en a payé aucune chose faute de fonds ». En 1653, la Reine fit don à Mme de Motteville « de 1.500 livres en considération de ses services et pour lui donner sujet de les continuer » (1). Cette libéralité n'est pas unique, assurément : nous n'avons pas tous les comptes de la maison d'Anne d'Autriche ; néanmoins, il est à peu près certain que Mme de Motteville ue toucha jamais depension régulière. Au volume déjà cité : F. fr. 7856 (p. 1593), la présidente de Motteville est comprise dans les dames sans gages depuis l'année 1640 jusqu'à la mort de la Reine. Anne d'Autriche lui laissa par testament
(1) F. fr. 10412, p. 9etsuiv. — F. fr. 23945, p. 51.
30.000 livres qui la mirent fort à son aise ;mais c'était en 1666. Entre son veuvage et son héritage, Mme de Motteville dut aider son frère, au moins pendant quelques années; elle pensionna sa sœur lorsque celle-ci entra en religion; elle contribua aux frais d'érection du couvent de Chaillot et servit une rente annuelle à ce même couvent. Ce n'est pas avec les libéralités accidentelles de la Reine qu'elle put faire face à tout cela. D'autre part, Mme le Yayer dit que, veuve, Mme de Motteville fut recherchée autant pour son mérite personnel que par la considération de sa fortune : ce qui ne doit pas s'entendre de sa position, en réalité secondaire, auprès de la Reine. Mme de Motteville n'était pas obligée de nous ouvrir ses comptes, et l'on peut supposer qu'elle a glissé sur la petite fortune dont elle profita, en raison du refus qu'elle opposa aux largesses que son époux y pouvait joindre sans causer un préjudice sensible à ses neveux.
La riche succession revint donc presque entière aux Langlois représentés par un neveu, au moins, et quelques petits-neveux du président de Motteville. Ils eurent sujet de vouer une égale reconnaissance au vieil oncle dont les sentiments de famille n'avaient pas été affaiblis par un amour attardé, et à la très
jeune tante qui mit une sorte de coquetterie à rendre vaines les appréhensions que son mariage avait indubitablement soulevées (1). Mme de Motteville parle en quelque endroit de parents de son mari chez qui elle est allée en visite : on croira sans peine qu'ils lui faisaient bon visage.
Le président de Motteville eut deux neveux, fils de son frère Georges, le noble « vérifié » en 1576. L'aîné s'appela Georges (prénom qui fut longtemps en usage dans la famille) ; on le voit en 1612, président des trésoriers de France à Rouen; le second, nommé Nicolas, sans doute filleul du président de Motteville, avait juste vingt ans de moins que son parrain (2). Il y a lieu de croire que Georges mourut avant son oncle; il laissa un fils, Georges qui, ainsi que son grand-oncle, se maria trois fois, et eut enfin des fils du ' troisième mariage. Ce petit neveu du président de Motteville, reçu conseiller au grand conseil en 1634, devint premier
(1) N'était-ce pas surtout pour être à même de faire un « sert » à Françoise Bertaut que M. de Motteville l'avait épousée? Cela parait assez vraisemblable étant donné le mariage rassis qu'il avait contracté sept ans auparavant, et nous savons qu'il n'a pas tenu à lui que ce sort ne fût beaucoup plus brillant.
(2) Ce Nicolas Lnnglois, seigneur de Colmoulins, termina sa carrière comme sous-doyen des conseils d'Etat et privé, et directeur des finances, le 23 août 1650, a 76 ans. Il eut deux fils ; la branebe de Colmoulins s'éteignit avec eux, malgré que l'ainé se fût marié quatre fois.
président de la chambre des comptes de Normandie à la mort de son grand-oncle. Possesseur des domaines de Plainbosc et d'Estouteville et de la terre de Motteville héritée du vieux président, il quitta le nom de Langlois pour celui de Motteville en conséquence des lettres patentes qu'il obtint en 1658. Ainsi, le nom d'une terre qui, jusqu'alors n'avait été porté que par celui que la possédait, devint le nom de famille commun à tous ses membres.
La seigneurie de Motteville avait été achetée en 1545, vingt ans avant celles de Plainbosc et de Canteleu, par Georges Langlois, notairesecrétaire du Roy, grand audiencier en la cour du parlement de Rouen, fils de Georges Langlois marchand drapier. Ces gens avaient gagné ou regagné très dignement leur noblesse sans brûler les étapes. Le dernier progrès fut marqué par l'érection de la terre de Motteville en comté, l'an 1718(1).
Ce n'était toujours que noblesse de robe; et si l'on aspirait aux privilèges de la noblesse d'épée, on trouvait devant soi un Louis-Pierre d'Hozier, juge général d'armes de France, qui
(1) Les documents concernant la famille Langlois de Motteville (et Colmoulins) conservés à la Bibliothèque nationale se trouvent aux ft'èces originales, vol. 1641, dossiers 38151, n° 2, et vol. 1642, doss. 38160, noï 55, 114, 138; aux Dossiers bleus, vol. 381, doss. 10249, nos 3 et 9.
refusait le laissez-passer nécessaire. Le fils du premier comte de Motteville en sut quelque chose. Bruno-Emmanuel, président à mortier au parlement de Rouen, arrière petit-neveu du président Nicolas de Motteville, voulut faire de son fils un page du roi en la grande Ecurie, comme jadis le riche négociant « en marchandises de draperie » avait fait du sien un notaire-secrétaire du roi; mais « .... attendu que la noblesse de robe ne peut être admise en la grande Ecurie, et que celle de mondit sieur de Motteville est de cette nature, on ne peut lui délivrer un certificat pour être reçu page du Roi... » (1). La différence sociale n'était donc pas considérable entre la noblesse de robe, à juste titre si estimée par François Bertaut, et la grande bourgeoisie.
Le président de Motteville n'avait pas eu part à la reconnaissance de noblesse obtenue par son frère; sa veuve, sortie d'une famille ancienne, mais de noblesse douteuse, ne fut qu'une grande bourgeoise, nullement Saldagne ellemême, parce que son aïeule maternelle en était une, outre que les Saldagne normands ne
(l)Bibl. nat., Nouveau d'Hozier, vol. 248, dossier 5614. Pour entrer en la grande Ecurie, il fallait faire preuve de noblesse ancienne et militaire par titres originaux depuis 1550. Pour l'admission en la petite Ecurie, les conditions étaient semblables, sauf la preuve de noblesse militaire.
pouvaient avoir que des prétentions de noblesse. D'ailleurs, Françoise Bertaut ne semble pas avoir été « curieuse » de noblesse : elle était curieuse de vivre à la cour, et le jour que la Reine l'y rappela dans le courant de 1643, après la mort de Richelieu et celle du Roi, — qui n'aimait rien de ce qui sentait l'Espagne, — fut certainement le plus beau de sa vie.
Depuis qu'elle était venue, toute nouvelle mariée, «faire la révérence à la Reine » en 1639, la jeune présidente avait porté trois deuils qu'elle ramène à une même époque et ramasse en une seule phrase, toujours soigneuse de déblaye?* quand la Reine et sa cour sont hors de cause, quitte à se rattraper dans le cas inverse. « Feu M. de Motteville, aussi bien que feu mon père et ma mère, étant morts peu après en même temps que le cardinal de Richelieu, je me préparai à venir à Paris. » Ce « peu après » est relatif à la visite qu'elle avait faite à la Reine en 1639, c'est-à-dire au moins trois ans avant la mort du cardinal (décembre 1642). Le président de Motteville décéda vingt mois plus tôt que le cardinal ; l'on a vu plus haut que Mme Bertaut était morte au début de l'année 1642. Il reste que M. Bertaut a pu vivre jusqu'à la fin de 1642.
La perte de sa mère dut être douloureuse à
Mme de Motteville, car il paraît bien qu'entre l'une et l'autre il y eut entente et confiance. Le père fut sans doute moins regretté, et l'on ne peut pas supposer qu'elle pleura beaucoup le président de Motteville. Elle refusa de se remarier : de cela, le défunt mari n'est pas obligé envers sa femme ; ce n'est pas pour l'amour de lui, c'est par goût d'indépendance qu'elle persista dans le veuvage ; mais elle persista aussi dans la vertu au point de décourager la médisance : les femmes les plus incapables de faillir n'en font pas toutes autant; de manière que la mémoire du président de Motteville se trouve honorée par l'irréprochable conduite de la présidente.
Ce président semble avoir été un bon homme- « Il avait de l'amitié pour moi », dit Mme de Motteville. Il ne fit point difficulté de la laisser aller seule à la cour. «Je fus satisfaite d'y aller de mon chef » , nous dit-elle encore ; donc, M. de Motteville n'était ni égoïste ni jaloux. Si la jeune épouse ne trouva pas le bonheur dans un tel mariage, ce qui était impossible, elle ne connut pas non plus les ennuis d'un joug tyrannique et sot. Mais supposons que le président de Motteville eût eu tous les défauts qu'on
prête au président de Monnier, pense-t-on que Mme deMotteville pour se revancher de sa destinée, se serait libérée de ses devoirs privés et sociaux, se serait enfuie avec un séducteur, aggravant la faute par le scandale, comme le fit Mme de Monnier, la Sophie de Mirabeau ? Il est vrai que ses désordres lui réussirent si mal qu'on ne peut s'empêcher de la plaindre ; mais il ne faudrait pas aller plus loin.
Les parents de Sophie l'avaient, à dix-huit ans, mariée à un homme de soixante. « Elle prit un amant; c'était naturel, et je dirai même avec conviction que c'était justice. » Ce n'est pas la justice selon le Décalogue, c'est la justice de M. Faguet(du moins dans ce cas particulier). On commençait à parler du « droit au bonheur » ; les idées se modifiaient ; ce pouvait être justice que les parents qui ne le comprenaient pas eussent des déconvenues, et que le mari fut puni de son méchant caractère par le déshonneur et le ridicule ; mais la plus grande déconvenue, ce fut pour elle-même, Sophie de Monnier : un amant qui l'exploita, un autre qui la délaissa; sur le tard, un troisième, et comme fin, le réchaud... Tant qu'à prendre parti pour ce genre de justice, ce n'était pas par cet exemple qu'il fallait le faire valoir.
M. Faguet dit encore : « Si Mme de Monnier
avait été mariée à dix-huit ans au premier venu qui en aurait eu vingt-cinq, elle se serait montrée toujours très sensée et aurait été parfaitement heureuse. » (1) Mais qu'en sait-il ? C'est une erreur d'attacher tant d'importance aux contingences. On voit des jeunes filles, mariées très bien — non pas au premier venu — et le mariage va très mal, casse... 11 y a toujours, sauf exceptions, un moment où le mari le plus librement accepté paraît en mauvais jour, tandis que tel ou tel se présente sous une apparence avantageuse, et comme on ne vit pas avec lui, on se figure tout à l'avenant; la tentation est inévitable et, en pareille occurrence, le régime de la morale libre est d'un pauvre secours.
On peut sans témérité avancer que le vieux mari manquant dans la vie de Mme de Monnier, les fautes n'en auraient pas été absentes. Inversement, nous pouvons imaginer des séductions, les multiplier autour de Mme de Motteville, autour de la duchesse de Lauzun (qui souffrit vingt-sept ans la tyrannie d'un être insupportable sans permettre qu'on l'en plaignît) (2), et conclure, non moins sûrement, que ces deux femmes seraient demeurées honnêtes dans les
(1) Amours d'hommes de lettres, p. 156 et 173.
(2) Saint-Simon. Ed. Chéruel, vol. XIX, p. 187.
circonstances les plus périlleuses. Ne dironsnous pas avec conviction que c'est leur morale qui est la bonne ?
LA SŒUR DE Mrae DE MOTTEVILLE : MADELEINE- EUGENIE BERTAUT
Mme de Motteville quitta la Normandie avec sa sœur; il est probable qu'elles habitaient ensemble depuis la mort de leurs parents, car on ne voit point l'une sans l'autre jusqu'au jour où Madeleine-Eugénie entra au couvent. A Paris, elles retrouvèrent leur frère qui y achevait, comme on le sait, ses études. Pour Mme de Motteville, dame de la Reine depuis qu'elle était venue lui faire « la révérence » avec l'agrément du président, elle allait commencer sa vraie vie dont le mariage fut un à côté, ou plutôt la reprendre à douze années d'intervalle durant lesquelles son cœur et sa pensée étaient demeurés au service de la Reine.
Madeleine-Eugénie, dite Socratine à cause de
sa parfaite et précoce sagesse, lui tint fidèle compagnie jusqu'au 14 août 1650 et, ce jour-là, entra à la Visitation de la rue Saint-Antoine sans prévenir Mme de Motteville autrement que par une lettre laissée sur sa table. « Cette lettre ne convient point à mon sujet, écrit Mme de Motteville ; cependant, je la veux transcrire dans l'espoir qu'elle édifiera ceux qui préfèrent le ciel à la terre, et qu'on me pardonnera si je m'honore d'être la sœur d'une si digne religieuse. » L'excuse est superflue. Ce que Mme de Motteville a révélé de sa sœur fait aisément connaître que Socratine avait de l'intelligence, de la présence d'esprit, du courage, le tout associé à une sensibilité qui ne s'est peut-être pas uniquement émue au contact de l'amour divin et de l'affection fraternelle. « C'est à genoux, ma très chère sœur, que je vous demande pardon de vous avoir quittée... j'aurais plus tôt exécuté mon dessein si j'avais pu plus tôt m'arracher d'auprès de vous; et je ne crois pas que je l'eusse jamais pu faire si Dieu ne m'avait donné pour cela une force extraordinaire, et ne m'y eût nécessitée en me mettant en état de ne pouvoir demeurer avec vous sans souffrir des maux étranges, principalement depuis que V affaire de Mlle de Bui arriva, qui vous fit deviner la mienne... si je ne vous avais fui, je
n'aurais pas vaincu en ce combat où il fallait que Dieu restât le maître. » (1)
Mme de Motteville ne s'explique pas sur cette affaire qui poussa Madeleine-Eugénie vers la vie religieuse ; quand il y aurait là un grain d'amour humain, ce ne serait pas pour étonner chez une Socratine, ni pour diminuer en rien la singulière estime que cette sage au cœur chaud nous inspire. Mlle Bertautfut très courtisée (2) ; c'est à elle que le poète Sarrazin proposa — en vers — « de passer un bail d'amour devant notaires ».
Elle avait de la beauté et de l'esprit, l'un et l'autre parurent de bonne heure. « Fantaisie ayant pris au cardinal de Richelieu, raconte Tallemantdes Réaux, de faire jouer une pièce de Scudéry à des enfants, il se choisit la petite Pascal, une des petites Saintot, Socratine et le petit Bertaut son frère. » Cette représentation de Y Amour tyrannique qui fut un événement
(1) Mémoires, vol. II I, p. 216-217.
(2) Il fallait donc qu'elle fût, ainsi que le dit Mme de Motteville, aimable autant que sage. Sainte-Beuve, s'appropriant une note de Tallemant des Réaux, écrit que Mlle Bertaut fut appelée Socratine à cause de sa sévérité et qu'elle finit par se faire carmélite. » Ce raccourci ne donne pas une juste idée de Madeleine- Eugénie, outre qu'il y a erreur au sujet de l'ordre qu'elle choisit. On s étonne que cette erreur ait pu échapper à Sainte-Beuve; car Mme de Motteville, très attachée aux filles de Sainte-Marie de la Visitation, a plusieurs fois parlé d'elles et ne l'ajamais fait sans parler aussi de sa sœur.
296 DaMES DU GHAND SIÈCLE
considérable dans la vie de la famille Pascal, eut lieu le 3 avril 1639. Le petit Bertaut et Socratine avaient déjà joué devant Richelieu. « Ils étaient en nécessité, écrit Tallemant des Réaux, quand quelqu'un dit au cardinal de Richelieu qu'il y avait des enfants d'un frère de Bertaut le défunt évéque] qui étaient bien pauvres. Il les fit venir; la fille était fort jolie et avait bien del'esprit, le garçon passable. Ils jouèrent quelques scènes du Pastorfido; le cardinal pensionna la fille et entretint le petit garçon au collège. Le cardinal découvrit ensuite que leur mère était cette Mme Bertaut qu'il avait vue autrefois chez la Reine et qu'il haïssait fort ; mais il continua de leur faire du bien. » (1)
Le principal de l'historiette de Tallemant des Réaux doit être exact. Toutefois, il est peu croyable que le cardinal mit du temps à s'aviser que François Bertaut et Madeleine-Eugénie étaient le frère et la sœur de Françoise Bertaut qu'il avait expulsée de la cour, et les enfants de Louise de Mathonville-Saldagne, secrétaire d'Anne d'Autriche pour sa correspondance espagnole. — Et voilà une très bonne action dont il n'est que juste de créditer le compte de Richelieu.
(1) Tallemant des Réaui, tome IV, p. 128.
Tendrement soumise à son aînée, Madeleine- Eugénie s'engageait à ne pas aller plus loin dans la vie religieuse sans sa permission; bien entendu, Mme de Motteville se résolut au sacrifice ainsi qu'elle y était conviée. En cette même année 1650, Madeleine-Eugénie prit l'habit de novice et, presque aussitôt, fut désignée pour faire partie de la petite troupe qui se détacha du couvent de la rue Saint- Antoine afin d'aller peupler la maison de Chaillot que la reine d'Angleterre venait de fonder, et dont la Mère l'Huillier fut la première supérieure, la Mère de la Fayette, la seconde(l).
Le 20 avril 1665, Anne d'Autriche qui se savait
(1) Le récit de la révolution d'Angleterre que la reine Henriette fit à Mme de Motteville « dans un lieu solitaire où la paix et le repos régnaient sans aucun trouble », ayant été joint par elle au chapitre relatif à l'année 1644, M. Petitot en a conclu que le couvent de Chaillot existait déjà à cette époque, et que la reine d'Angleterre ne fit, en 1651, qu'installer les religieuses dans une maison plus vaste, autrefois bâtie par Marie de Médicis et fort embellie par le maréchal de Bassompierre. Mais, si Mme de Motteville laisse deviner le lieu où la reine Henriette lui conta ses disgrâces, elle n'indique nullement l'époque à laquelle cediscours fut tenu. La date de la fondation du monastère est indiscutablement établie par les lettres patentes contenant permission donnée à la reine d'Angleterre de fonder en la paroisse de Chaillot un monastère de religieuses de la Visitation de Notre-Dame. Ces lettres sont de juin 1651. L'accord est parfait avec les dires de Mme de Motteville (Mémoires, 111,215 et 387) et ceux de l'abbé Lebeuf : Histoire du diocèse de Paris, I, 412 et 417.
condamnée, surmonta ses souffrances pour venir une fois encore au couvent de Ghaillot où personne ne l'attirait plus, la Mère de la Fayette étant morte, que la fille de son ancienne amie, la Mère Madeleine-Eugénie Bertaut, pour qui elle avait « de l'affection et de la considération».
La Mère Madeleine- Eugénie mourut le 14 mars 1675 n'ayant pas, sans doute, beaucoup plus que la cinquantaine. Quinze ans plus tard, en 1689, fut opéré le « transport » (autrement dit, la réunion) des ossements de dix-huit religieuses : Mères, Sœurs, novices, tourières, lesquelles avaient été enterrées dans la même cave (caveau) qui était dans le jardin. Au milieu de la cave, au pied de la grand Croix, gisaient les entrailles de la reine d'Angleterre, décédée le 10 septembre 1669 ; au pied de la même Croix, mais de l'autre côté, qui était celui du fond, furent réunies dans la même fosse, les Mères Hélène-Angélique riluillier, Louise- Angélique de la Fayette et Madeleine-Eugénie Bertaut, toutes trois ayant été supérieures du monastère (1).
(1) Ce» détails ont été tirés d'un registre mortuaire tenu par les religieuses de Chaillot avec le plus grand soin. Commencé en 1G89, il se ferme le 20 avril 1791, époque à laquelle le couvent fut supprimé. En tête se voit une date vraisemblablement ajoutée: 30 avril 1793. Le titre du registre est: « Ordre de la cave des
De la vie religieuse de la Mère Madeleine- Eugénie, Mme le Vayer confirme et complète ce que Mme de Motteville nous en apprend. « La très chère sœur de la présidente, encore novice à la Visitation de la rue Saint-Antoine, fut du nombre de celles qui furent destinées à la nouvelle fondation et la première professe de la communauté de Chaillot où elle finit ses jours saintement, après l'avoir gouvernée avec sagesse en qualité de supérieure. »
* * L'entrée en religion de Madeleine-Eugénie Bertaut fut extrêmement avantageuse aux filles spirituelles de sainte Chantai, aïeule de Mme de Sévigné, fondatrice de la Visitation ; car Mme de Motteville, qui passe pour avoir suggéré à la reine d'Angleterre l'idéede leurouvrirune nouvelle et belle maison, n'aurait probablement pas eu cette idée-là elle-même, si sa sœur rompant avec le siècle, n'avait choisi l'ordre de la Visitation pour y préparer son salut. Et lors même que la reine Henriette eut formé et réalisé ce pieux dessein indépendamment de toute
mortes selon que nos très honorées Mères et Sœurs y sont enterrées. » Archives nationales L. 1083, n» 39, liasse 1 à 48. — Ce registre et les pièces comptables qui seront citées tout à l'heure, m'ont fourni la date à laquelle Mme de Motteville perdit sa bienaimée sœur : douleur personnelle dont Mme de Motteville n'a rien touIu dire, non plus que de l'honneur dont sa sœur avait été investie.
influence, il resterait encore que les bienfaits de Mme de Motteville allèrent au couvent de Chaillot en conséquence de la profession qu'y fît Madeleine-Eugénie et de l'attirance que, dès ce moment, cette maison exerça sur elle.
Le site devait plaire, même au temps où l'on ne prisait pas la « vue » comme on le fait aujourd'hui. Mme de Motteville n'en a pas donné la description qui sortait de son sujet: c'était pour elle, avant tout, « un lieu où la paix et le repos régnaient sans aucun trouble ». Pour nous, c'est la colline d'où l'on suit le courant de notre belle Seine depuis la Cité jusqu'au Point du Jour, d'où l'œil se perd au sud dans une longue perspective par delà les bois de Meudon. Les bâtiments du monastère occupaient sensiblement la même place que le palais moderne du Trocadéro; on y accédait par la ruelle Sainte- Marie, prolongement de la rue de Chaillot (1).
Les pièces établissant que Mme de Motteville dota sa sœur lorsque celle-ci entra à la Visita-
(1) Devant la porte du couvent, la ruelle Sainte-Marie formait l'équerre et descendait au quai de Billy. L'enclos fort vaste de ce monastère peut être représenté par un rectangle dont les grands côtés étaient parallèles à la rivière, limité, à peu près, en avant, à droite et à gauche, par les voies actuelles du boulevard Deleseert ^lequel a englobé la ruelle Sainte-Marie en tant qu'elle prolongeait la rue de Chaillot), la rue de Magdebourg et la rue de la Tour. En arrière, la rue (non la ruelle) Sainte-Marie longeait le mur du fond de la propriété ; on ne peut la reconstituer aujourd'hui; elle s'étendait entre la rue de Longchamp et la rue de la Tour.
tion font défaut ; nous savons, du moins, qu'à partir de 1666, M.François Bertaut et Mme de Mottevilie donnèrent « ensemblement trois cents livres par an au monastère de Chaillot en faveur de leur sœur ». Mais il y avait quinze ans que Madeleine-Eugénie vivait dans un couvent qui n'avait pu l'accepter les mains vides. Mme deMotteville avait donc probablement versé une modeste dot que cette rente compléta par la suite.
Mme de Mottevilie paya pour elle-même depuis le 1er janvierl661, une rente annuelle et viagère de cinq cents livres (environ 2.000 francs en valeur actuelle), et par le même acte (22janvier 1661), passé devant Mes Moufle et le Yasseur notaires à Paris, elle donna encore dix mille livres (environ 40.000 francs) « savoir, cinq mille livres reçues présentement, les cinq autres mille livres devant être payées dans le 1er janvier mil six cent soixante-trois, aux conditions portées par le présent contrat de bienfaitrice de ce monastère... »
Le 1er janvier 1662, Mme de Mottevilie versa mille livres et « finalement, le 4e janvier 1663, furent reçues de ladite dame les quatre mille livres restant de dix mille par elle données à ce monastère » (1).
(1) Àrch. nat. L. L. 1719, p. 14, 15, 16-51.
Lourdes charges pour une position qui ne dépassait pas l'aisance! Mme de Motteville les assuma par piété et tendresse fraternelle.
LE FRERE DE Mme DE MOTTEVILLE I LE CONSEILLER BERTAUT DE FREAUVILLE
En tête de la notice consacrée à François Bertaut par Tallemant des Réaux, les savants éditeurs de ses Historiettes , Monmerqué et Paulin Paris, ont écrit : né vers 1620, mort en 1702. Ces indications se trouvent être inexactes, la dernière surtout : François Bertaut est mort le 14 décembre 1713. Selon Huet, le biographe de son oncle l'évêque et un peu le sien, il décéda à Page de quatre-vingt-dix ans, de sorte que s'il était mort en 1702, il serait né vers 1612: chose tout à fait impossible; entre diverses raisons, le « petit Bertaut » de la comédie aurait été, quand elle fut jouée en 1639, un homme de vingt-sept ans (1). D'un autre côté,
(1) La date de 1702 reproduite dans le Commentaire des éditeurs qui suit la notice, est donnée comme Tenant de Huet. Cette fausse date ne peut être imputée qu'à une erreur de copiste ou de typographe.
pouvant avoir au plus quatorze à quinze ans lors de cette fameuse représentation d'enfants où il fut le partenaire de Jacqueline Pascal âgée de treize ans et demi « mais n'en paraissant que huit », François Bertaut serait donc né en 1624, peut-être en 1625, ce qui modifie très peu l'assertion de Huet ; mort à la veille de l'année 1714, FrançoisBertautétaitentréou allait entrer dans sa quatre-vingt-dixième année.
Tallemant des Réaux qui n'a parlé de Mme de Motteville et de Socratine qu'avec révérence, a réservé quelques coups de langue pour François Bertaut. « Petit garçon », il était seulement « passable », c'est-à-dire encore lourd et gauche, tandis que Socratine, sa cadette ou son aînée, on ne le sait, mais dans l'un ou l'autre cas, de très peu, puisqu'ils jouaient la comédie ensemble, avait déjà de la vivacité et des manières. Ceci ne tire pas à conséquence, c'est l'ordre ordinaire. Plus tard, François Bertaut aurait été «ennuyeux en diable, plein de vanité, grand diseur de fleurettes. Il faisait des vers, pas trop bien; d'ailleurs, ne manquait pas d'esprit. » M. Paulin Paris avertit très judicieusement le lecteur qu'il n'y a aucun portrait dans les neuf volumes de Tallemant des Réaux, mais des touches sur lesquelles le peintre n'est pas revenu lorsque, dans la suite, elles ne
s'accordaient plus avec la physionomie du personnage.
Hormis le don de poésie qu'en effet il n'avait pas reçu, François Bertaut avait hérité des aptitudes artistiques de son oncle. Gomme lui, il dessinait, chantait, jouait du luth et de la guitare. Il va sans dire que ces talents d'agrément n'étaient que la parure d'une instruction solide. Ayant environ vingt-cinq ans, il devint lecteur de la chambre du jeune roi Louis XI Y; Jean Bertaut avait été à peu près au même âge lecteur du roi Henri III. Le neveu aurait tout à fait marché dans les pas de son oncle s'il eût persisté dans la cléricature où ses parents durent former le dessein de l'engager. Abbé de Saint-Thomas (sans être prêtre), conseiller clerc au parlement de Normandie, il renonça à l'Eglise et acheta une charge de conseiller laïc au parlement de Paris, dans laquelle il fut reçu le 4janvier 1666, quinze jours avant la mort d'Anne d'Autriche; puis il se maria.
Mme de Motteville « qui se proposait d'assurer l'existence de son frère en usant avec discrétion de la faveur dont elle était l'objet »(1), avait obtenu pour lui dès le commencement de la Régence le prieuré du Mont-aux-Malades
(1) Notice de 1 édition Petitot.
dont le revenu était de cinq mille livres (1). Ce prieuré et l'abbaye de Saint-Thomas ne devaient représenter qu'un seul et même bénéfice, car François Bertaut est appelé, tantôt abbé de Saint-Thomas, et tantôt prieur ou abbé du Mont-aux-Malades. Le maréchal de Bassompierre convoitait ce bénéfice ; mais il s'effaça galamment, raconte Tallemant des Réaux, pour ne pas traverser le projet de Mme de Motte ville : conduite conforme à la réputation d'urbanité du vieux maréchal (2).
Quelques années après, sur la recommandation évidente de sa sœur, François Bertaut joignit à son prieuré la charge de lecteur du Roi. D'ailleurs, le fils de Mme Bertaut n'était pas un inconnu pour Anne d'Autriche, et il est certain que le choix était bon. Le lecteur agréait fort au Roi, le suivait dans ses voyages. En 1651, nous le voyons à Poitiers où la cour s'était retirée, abandonnant Paris aux frondeurs. La fin de la guerre civile eut pour François Bertaut et d'autres familiers du Roi une conséquence inattendue et fâcheuse. Mazarin, « devenu la seule idole des courtisans, ne voulut plus que
(1) Ce n'est pas très sûr. « Le revenu en était, dit-on, de cinq mille livres.» (Tallemant des Réaux).
(2) Voir le portrait que Mme de Motteville a tracé de lui, vol. I. 291-293.
personne s'adressât à d'autres qu'à lui pour demander des grâces, et s'appliqua avec soin à éloigner d'auprès du Roi tous ceux qui avaient été mis par la Reine sa mère » ; de sorte que François Bertaut fut écarté delà cour par le cardinal Mazarin comme jadis Françoise Bertaut l'avait été par le cardinal de Richelieu — et non sans motifs, dans un cas aussi bien que dans l'autre.
Cette fois, il ne s'agissait pas de choses d'Espagne-, mais le lecteur favorisait de3 combinaisons dont souffrait le décorum royal- Louis XIV n'avait que seize ans, le conseil l'ennuyait; « il le quittait, rencontrait par hasard fou autrement) François Bertaut dans l'antichambre, et demeurait seul avec lui tout le temps que le conseil durait, lui parlant d'un dessein de ballet, ou lui faisant accorder sa guitare ». Mme de Motteville reconnaît que cela arriva trois fois. « La Reine, dit-elle, ayant bonne opinion de la sagesse de mon frère, me témoigna qu'elle était bien aise que le Roi s'accommodât si bien de lui. »
Il semblerait d'après cela, que François Bertaut fût plutôt un peu frivole d'humeur «qu'ennuyeux en diable ». Mais il touchait à la maturité, la Reine était sure de lui, le soutenait et, comme mère, n'avait pas tort. Mazarin, comme
ministre et tuteur de fait du jeune souverain, n'avait pas tort non plus « de représenter au Roi qu'il ne fallait pas qu'il se familiarisât avec personne jusqu'à ce point, ni qu'il quittât le conseil pour s'amuser à des bagatelles ». Le fond des choses, c'est que Mazarin qui, déjà, n'aimait pas Mme de Motteville, ne voulut pas que son frère prit de l'ascendant sur le Roi parvenu à l'âge où l'on forme des amitiés ; et il fit, à sa mode, une sourde guerre au lecteur, affectant une vertueuse peine de ce que celui-ci, pour distraire le Roi légèrement indisposé, « lui avait dit quelque chose du Roman comique de Scarron (1); enfin, il fit si bien que tous nos amis furent d'avis que mon frère s'absentâtpour quelque temps, et la Reine me le conseilla elle-même ».
Cette demi-mesure ne résolvait rien. Mme de Motteville comprit ce qu'on ne voulait peutêtre pas lui dire, et François Bertaut vendit sa charge « pour laquelle on avait déjà fait des propositions». N'ayant pas acheté cette charge, à lui conférée en pur don, François Bertaut
(1) C'était peut-être le Roman comique, écrit Mme de Motte- Tille. Ce « peut-être » est bien proche dune affirmation. Mai» où était le mal, si le lecteur, comme il est Traisemblable, avait fait de-ci, de-là, quelques coupures ? « Ce n'était pas un grand crime », ajoute Mme de Motteville. — Non, assurément.
sortit avantageusement en 1657 d'un emploi qu'il avait occupé au moins sept années.
La Gazette de France du 8 décembre 1657 annonce que « le sieur de la Mesnardière fut présenté à leurs Majestés pour servir le Roi dans la charge de lecteur ordinaire de sa chambre, ci-devant exercée par le sieur Bertaut, abbé de Saint-Thomas ». Le sieur de la Mesnardière, membre de l'Académie française et poète des plus médiocres, avait, vers 1650. rimé une « galanterie » à l'adresse de Socratine. La reine de Pologne, Marie de Gonzague, ayant envoyé à cette dernière qu'elle avait connue à la cour d'Anne d'Autriche, une boîte d'or émaillé « que l'on pouvait trouver un peu petite », la Mesnardière se chargea de prouver qu'elle était encore trop grande puisqu'on la destinait à contenir les noms de ceux dont l'esprit égalait celui de Socratine (1).
Mazarin n'était pas vindicatif. Il lui suffisait d'avoir écarté de la Cour un lecteur qui lui déplaisait; il ne trouva pas mauvais que François Bertaut devenu conseiller au Parlement de Rouen, fit partie de la suite du maréchal de Gramont dépêché en qualité d'ambassadeur
(1) Tallemant des Réaux, roi. IV. Commentaire des éditeurs, p. 122.
extraordinaire au roi d'Espagne pour lui demander de la part de Louis XIV la main de l'infante Marie-Thérèse. On touchait à l'automne de l'année 1659. De Madrid, François Bertaut adressa à sa sœur deux lettres dont la première a été insérée par elle dans ses Mémoires. C'est une relation détaillée et bien écrite de l'aspect d'une ville en fête et du cérémonial particulier à la cour d'Espagne ; elle est fort connue. Rappelons seulement que François Bertaut avait été mis par le maréchal de Gramont sur la liste de ceux qui étaient admis à défiler devant Philippe IV. « Nous allâmes donc, écritil, saluer le roi l'un après l'autre comme à l'offrande, M. le Maréchal nous nommant tous dans le moment que nous nous baissions. » Et notons aussi qu'il ne fait aucune allusion à sa famille espagnole de Saldagne dont il pouvait exister encore quelque vieux gentilhomme ou quelque douairière ayant, dans leur jeunesse, connu Louise de Mathonville, dite Louise de Saldagne, lorsqu'elle était venue de Normandie en Espagne avec la dame du Fay. Bien entendu, François Bertaut parlait couramment l'espagnol; il le tenait, comme ses sœurs, de leur mère (1).
(1) On lit dansla notice de l'édition Petitot que le frère de Mme de Motteville fut employé dans les affaires étrangères, indication qui est reproduite dans la correspondance de Mme de Sévigné,
Huet rapporte que François Bertaut se maria en prenant charge de conseiller laïc au parlement de Paris, où il fut reçu le 4 janvier 1666r ce qui est très vraisemblable. Il était alors nécessairement libéré de tout engagement religieux, et n'avait aucun intérêt à retarder son mariage, ayant dépassé la quarantaine. M. Paulin Paris dit que Huet s'est trompé de trois ans. M. le conseiller Bertaut ne se serait marié qu'en 1669. Il épousa Mlle Marie de la Garde,, fille de Gilbert de la Garde, intendant de l'Argenterie; le frère de Mlle de la Garde était ou devint président au Parlement de Paris. Mme François Bertaut, née vers 1743, avait environ vingt ans de moins que son mari; elle lui survécut d'autant et mourut donc au même âge, nonagénaire.
Ce dut être au temps de son mariage que M. Bertaut releva le nom de Fréauville : il est
cédition Régnier, tx, 393. En effet, François Bertaut passa quelque temps en Allemagne dans les emplois secondaires nécessités par les négociations du traité de Westphalie. Il rentra en France en 1649 ; « il était encore fort jeune », dit Mme de Motteville (environ 24 ans). C'est alors qu'il fut nommé lecteur du Roi. Il aurait encore fait un voyage en Suède avec M. de la Tuillerie, dit Tallemant des Réaux; ce fut, au plus tard, en 1653 puisque Christine régnait encore et qu'elle abdiqua en 1654. Il était sonseiller au parlement de Rouen en 1659, et l'était peut-être depuis 1657: de là, il passa au parlement de Paris, conseiller en la grand'chambre. Les affaires étrangères ne comptent guère dans sa vie. François Bertaut est essentiellement un magistrat.
même, sur une quittance de 1673, qualifié baron de Fréauville. On trouve à la Bibliothèque nationale deux actes relatifs à des arrangements pécuniaires entre Mme de Motteville et son frère ; le premier est du 29 février 1680, le second est du 16 mai 1689(1). Mme de Motteville était bien près de sa fin puisqu'elle décédale29 décembre de cettemême année. Nous lisons dans l'un que « dame Françoise Bertaut, veuve de messire Nicolas Langlois seigneur de Motteville, premier président de la chambre des comptes de Rouen, a déclaré que des sept cent cinquante livres de rente au principal de dix mille cinq cents livres à elle constituées au nom des Etats de Bretagne par messire... trésorier des dits Etats, par contrat passé par devant M'8 de la Balle et Pasquier notaires à Paris le 29 février 1680, il en appartient à messire François Bertaut son frère,, seigneur de Fréauville et autres lieux, conseiller du Roy en ses conseils et en son parlement de Paris, six cents livres de rente au principal de huit mille quatre cents livres que le dit seigneur de Fréauville lui a mis es mains pour la délivrer, comme elle a fait au dit sieur trésorier des Etats de Bretagne avec le surplus
(t) Pièces originales : vol. 1642, doss. 38160, N° 72 : et vol. 309, dois. 6803, N"9 et 13.
du principal... déclare ne prétendre sur la constitution des dites sept cent cinquante livres de rente que cent cinquante livres de rente au principal des deux mille cent livres qu elle a fournies... et a fait toute déclaration nécessaire au dit sieur de Fréauville afin qu'il demeure subrogé au principal et arrérages des dites six cents livres de rente en son lieu et place... qu'il en jouisse et dispose en ses hoirs et ayants cause comme de choses lui appartenant... »
L'autre pièce est un reçu donné le 16 mai 1689 par « messire François Bertaut, seigneur de Fréauville, conseiller du Roi... d'une somme de deux cent vingt-deux livres quatre sols cinq deniers à lui transportée par dame Françoise Bertaut, veuve de. . . par acte passé par devant Henry et... notaires au Ghâtelet, le 9e mai de la présente année 1689... » Ces actes démontrent que Mme de Motteville entretint jusqu'à sa mort de bonnes relations avec son frère; ils apprennent en outre que tous deux demeuraient dans la même rue (peut-être dans la même maison), en plein faubourg Saint- Germain, rue Saint-Dominique, paroisse Saint- Sulpice.
UNE GRANDE BOURGIOISB 313
DEUX NOTICES SUR Mme DE MOTTEVILLE
Le Journal des Savants analysa en deux fois les Mémoires de Mme de Motteville parus en cinq volumes. Le premier article (janvier 1724) qui rend compte des deux premiers volumes, est précédé des lignes citées plus haut : « L'auteur de ces Mémoires y parle fort peu d'ellemême etson ouvrage sert médiocrement à nous faire connaître ce qu'elle était. Nous avons été à portée de nous en instruire. » Les renseignements recueillis étaient, on l'a vu, peu exacts. L'analyse des trois derniers volumes est donnée dans le numéro de février, et le numéro de mai contient deux notices : la première, in" titulée Mémoire historique touchant Mme de Motteville^la. seconde, Eloge de Mme de Motteville envoyé à messieurs les auteurs du Journal des savants par Mme le Vayer supérieure de Sainte-Marie de Chaillot. L'une et l'autre sont extrêmement intéressantes, et documentées
beaucoup plus sûrement que le « reportage » particulier de l'auteur des analyses.
Le Mémoire historique n'est pas signé, mais il ressort avec évidence qu'il a été composé ou inspiré par M. de la Garde, président à la cinquième chambre des Enquêtes au parlement de Paris (1) dont le père, frère de Mme François Bertaut, avait été aussi président au parlement de Paris. François Bertaut, magistrat, était entré dans une famille de magistrature. Grâce à cette notice, on a su que la mère de Mme de Motteville était née Bessin de Mathonville et que la mère de cette dernière, née Saldagne, était prénommée Charlotte. Ce sont choses peu importantes ; mais elles témoignent que l'auteur de ce Mémoire connaissait à fond son sujet, qu'il était un allié ou un ami de la famille. Il a compulsé les Etats de France, et y a vu que Mme de Motteville, qu'il ne nomme point femme de chambre de la Reine (2), mais Dame employée de la maison de la Reine, pas-
(1) Almanach royal de 1724. Chacune des cinq chambres des Enquêtes avait trois présidents. M. de la Garde est le premier nommé des présidents de sa chambre : c'est, qu'à cette date, il en était le plus ancien. Il habitait rue de Berry au Marais, à présent rue Chariot.
(2) Comme on le fait parfois à tort. C'est la petite Françoise Bertaut qui avait été femme de chambre (c'est-à-dire, femme de la chambre) de la Reine entre 1627 et 1631. Le titre exact de la présidente de Motteville est : dame ordinaire de la Reine.
sait tout de suite après la dame d'honneur et la damed'atour. « Il y avait alors plusieurs dames qui avaient ce titre, ainsi qu'il est aisé de voir par les Etats delà France, et même il yen avait de fort qualifiées par leur naissance ou par leurs maris. Dans un Etat de la France en 1648, il y a une liste de ces Dames ; à la tête est Mme la maréchale de Vitry et autres Dames, du nombre desquelles est Mme la présidente de Motteville. Dans un autre Etat de la France en 1663 et 1665, il y a encore une liste de ces Dames employées sur l'Etat de la maison de la reine-mère ; à la tête est Mme de Bregi et, après elle, Mme la présidente de Motteville. » L'auteur anonyme de cette notice a visiblement de l'amour-propre pour le compte de Mme de Motteville. Or, si le président de la Garde avait dû peu connaître Mme de Motteville morte en 1689, la tante de ce président, belle-sœur de Mme de Motteville, Mme François Bertaut de Fréauville, vivait encore en 1724; le Mémoire l'intéressait directement, elle a pu, de façon ou d'autre, y collaborer. L'achat fait par François Bertaut de la charge au parlement de Paris avec la date de la réception (4 janvier 1666) n'est pas oublié, non plus que son mariage avec Mlle de la Garde « tante de M. le président de la Garde d'aujourd'hui,
laquelle vit encore et dont naquirent deux filles, Tune religieuse, et l'autre qui épousa M. le marquis de Coëtanfao » (1).
Deux notes conservées à la Bibliothèque nationale confirment la rigoureuse exactitude de ces détails (2) : « Dame Marie de la Garde, veuve de François Bertaut seigneur de Fréauville, conseiller au parlement enlagrand'chambre, mourut le 5 février 1733, âgée de 90 ans. Son corps fut transporté de l'église Saint- Sulpice en celle des Pères Jacobins de la rue Saint-Dominique. » (Saint-Thomasd'Aquin.)
L'autre note concerne la marquise de Coëtanfao, nièce de Mme de Motteville : « Dame Marie Françoise Berthaut de Fréauville, dame d'honneur de Mme la duchesse de Berry, mourut le 26 juin 1715; elle était femme de messire François Toussaint de Kerhoent, marquis de Coëtanfao ; elle était fille de messire François Berthaut de Fréauville, conseiller au parlement de Paris, mort le 14 décembre 1713, et
(1) Huet ignora l'existence delà religieuse : il dit que M. Bertaut de Fréauville n'eut qu'une fille. En 1724, la marquise de Coëtanfao était morte ; il semblerait que la religieuse fut l'atnée et qu'elle existait lorsque ce mémoire fut écrit ; mais, pour le monde, elle ne comptait plus.
(2) Dos$i«rs bleus, vol. 89; dosi. 2092, n°» 4 et 5.
de dame Marie de la Garde. La famille de Fréauville est originaire de Normandie. » (1)
François Bertaut avait survécu juste vingtquatre ans à sa sœur. Le mari et la femme, décédés tous deux à quatre-vingt-dix ans, jouirent d'une rare longévité dont n'hérita pas leur fille de Goëtanfao morte après dix-neuf ans de mariage et, autant qu'on peut le conjecturer, avant l'âge de quarante ans. Il a été dit précédemment qu'elle ne laissa point d'enfants et que les « propres anciens de sa famille » allèrent aux Bertaut de Bretagne (2). Le reste de sa fortune personnelle qui montait à plus de cinq cent mille francs, Mme de Goëtanfao le
(1) Mme de Motteville et son frère signaient Bertaut sans h et sans /(Bertault). La signature de Mme de Motteville est calligraphiée ; cette écriture peu haute et très nette, est fort différente de celle de Mme de Sévigné, de Mme de Grignan et de Mme de la Fayette. La signature : Françoise Birtaut se trouve aux Pièces originales, vol. 309, doss. 6803, n« 18 (Bibl. net.).
(2) C'est dans le Mémoire historique que se trouve ce détail, ainsi que ce passage : « il fallait que Mme de Motteville fût née Tan 16^5, car elle dit dans ses Mémoirei qu'en l'an 1622, elle avait sept ans, de sorte qu'étant décédée en 1689, elle est morte âgée d'environ 74 ans ». Cette déduction repose sur des données (confuses des Mémoires que le manuscrit de l'Arsenal contredit voir page 255j. La personne qui a donné sur tout le reste des indications si sûres ne pouvait là-dessus tirer aucun renseignement de la famille, laquelle n'était plus représentée que par Mme Françoise Bertaut, octogénaire, et Mme Bertaut avait-elle jamais su au juste quand sa belle-sœur, son aînée d'un quart de siècle, était venue au monde ? Chez nous, jusqu'au moment où des usages contraires à nos traditions et à l'esprit catholique ont été mis à la mode, les jours de naissance n'étaient pas plus rappelés que fêtés.
donna par testament à Saint-Simon dans des circonstances qu'il a lui-même racontées.
François Bertaut, malgré son attachement à la noblesse de robe, avait marié sa fille dans la meilleure noblesse d'épée (1). Le marquis de Coëtanfao épousa Mlle Bertaut le 24 juin 1696. C'était un très brave officier, riche, très galant homme; il devint lieutenant général des armées du Roi etfutfaiten 1710, par l'entremise de Saint-Simon, « son ami de tout temps », chevalier d'honneur de Mme la duchesse de Berry. Cinq ans plus tard, au mois de mai, la marquise de Coëtanfao fut nommée dame de la duchesse de Berry ; il y avait longtemps qu'elle remplaçait auprès de cette fille du duc d'Orléans, Mme de Saint-Simon ou Mme de la Vieuville lorsque celles-ci étaient empêchées de la suivre. Le Mercure de juin 1715 rapporte que « le roi étant revenu à Versailles de Marly, le 1er juin, Mme la duchesse de Berry revint aussi, accompagnée des duchesses de
(4) La maison de Kerhoënt était une des plus illustres maisons de Bretagne. Les seigneurs de cette famille étaient les seuls au diocèse de Léon qui eussent une chapelle fermée ou prohibitive dans l'église Saint-Pol de Léon, avec une grande tombe élevée (La Chenaye-Desbois, Dictionnairt de noblesse). Le marquis de Coëtanfao étant « ami de tout tempe » de Saint-Simon, devait être sensiblement du même âge que lui ; cela fait supposer que la marquise de Coëtanfao, à moins que d'être plus âgée que son mari, avait à peine quarante ans lors de son décès.
Chaulnes, de Louvigny, des marquises de Coëtanfao, de Pons etc. » A quelques jours de là, « elle tomba fort malade et m'envoya prier, dit Saint-Simon, à Marly où j'étais, de lui aller parler à Paris ; j'y fus aussitôt. Elle était encore debout et se hâta de me remettre une cassette sans me rien dire au delà, fort troublée de ce que sa mère avec qui elle logeait, entra dans la chambre. Huit à dix jours après, elle mourut » (1).
La cassette fut portée et ouverte chez le lieutenant civil : elle contenait le testament de Mme de Coëtanfao. Saint-Simon comprit dans l'instant que la marquise lui avait laissé cette fortune « sachant bien qu'il n'en entrerait pas un sou dans sa poche et qu'il repasserait le tout à M. de Coëtanfao » (2). Lanière et des cousins, au nombre desquels devait être le président de la Garde, dénoncèrentle fidéi-commis. « Je me croyais bien fort, écrit Saint-Simon, car personne ne m'ayant parlé de ce legs,
(1) « Elle était peu de chose (de petite naissance), ajoute Saint- Simon, fille d'un conseiller au parlement et d'une fille de Mm* de Motteville. » La bévue est de conséquence; mai» ne faisons attention qu'à la fin de la phrase: «. . . de Mme de Motteville dont nous avons de si bons Mémoires de la régence d'Anne d'Autriche. »
(2) Mme de Coëtanfao ne pouvait rien donner à son mari par testament. La «coutume de Paris, aussi bien que d'un certain nombre d provinces, y résistait », comme il est dit dans le Malade imaginaire, et la disposition aurait été nulle.
encore moins de l'objet de son usage, j'étais en état de jurer là-dessus en plein parlement; mais le parlement de Paris, par une nouveauté dontil n'y avait point encore eu d'exemple, venait d'exiger qu'en outre du serment accoutumé on fit celui de garderie legs à son profit, de n'en rien donnera personne sous peine d'annulation du testament. J'évoquai l'affaire au parlement de Rouen qui ne s'était pas encore avisé de la nouveauté du parlement de Paris... » La parenté prit peur, proposa un accommodement qui laissait à Saint-Simon la plus grande partie de l'héritage et que celui-ci accepta sur la prière du marquis de Coëtanfao. « Aussitôt je fis le nécessaire pour que tout ce qui me revenait fût mis, sans entrer en mes mains, entre celles de Coëtanfao. A quatre ou cinq mois de là, lui et son frère l'évêque d'Avranches, très digne prélat, firent faire avec un secret profond une belle et bonne vaisselle à mes armes qui fut déposée chez moi par des crocheteurs qui s'enfuirent dès qu'ils eurent déchargé leurs ballots. La première femme de chambre de Mme la duchesse de Berry en découvrit quelque chose et nous en avertit. Il y avait pour plus de vingt mille écus de vaisselle. Coëtanfao nia tant qu'il put, maisne le putjusqu'au bout, et ne la voulut jamais reprendre quelque chose que Mme de Saint-
Simonetmoi pussions faire. Nous n'avions que de la vaisselle de faïence depuis que tout le monde avait envoyé la sienne à la Monnaie (1). Ainsi l'affaire de cette succession finit galamment, des deux parts. »
Le marquis de Goëtanfao ne paraît pas s'être remarié ; « il mourut sans enfants en 1721, n'étant point vieux, adoré et estimé dans la maison du Roi ».
Revenons au Mémoire historique touchant Mme de Motteville. Nous lui devons de connaître la date exacte de la mort de Mme de Motteville (2) : 29 décembre 1689 (indiquée avec une approximation de quelques jours par une lettre de Mme de Sévigné alors aux Rochers); le lieu de son décès: « rue Saint-Dominique dans une maison qui lui appartenait où est à présent(l 724) l'hôtel du Lude », et celui de son inhumation : « l'église des Religieux pénitents de Rouen où se voit son épitaphe » (3).
(1) Pour aider le Roi dans les épreuves de la fin du règne Saint Simon, XI, 126-130; édition Chéruel). La fortune de Mme de Motteville, revenue certainement à son frère et ensuite à sa nièce, passa ainti à If. de Coëlanfao.
(2) Du moins, cette date ne se voit dans aucune de» pièces relatives aux Bertaut et aux Motteville conservées a la Bibliothèque nationale. On la trouve aux Arch. nat. dans le registre L. L. 1719, relatif au couvent de Chaillot. Huet avait donné la date d'année : 1689.
(3) La maison de Mme de Motteville fut assurément démolie pour faire place à l'hôtel du Lude lequel occupait un terrain
On s'arrête encore plus volontiers sur les détails relatifs aux Mémoires eux-mêmes ; non à leur matière ou à leur forme : il n'en est pas parlé, mais à leur destinée et à la manière dont ils vinrent au jour. « M. le président de la Garde possède l'original des Mémoires de Mme de Motteville qui sont aujourd'hui si répandus dans le monde et que M. Mayer a eu soin de faire imprimer en Hollande. » Le président de la Garde possédant en 1724 l'original des Mémoires édités en 1723 à Amsterdam chezChanguion, c'est donc qu'ils furent imprimés sur une copie confiée à ce M. Mayer, lequel la remit à Changuion.Que l'original des Mémoires fût devenu la propriété du président de la Garde, cela n'a rien de surprenant. Mme de Motteville avait, sans aucun doute, laissé son
beaucoup plus vaste que n'en couvraitla maison delà présidente, car cet hôtel fut vendu, en 1726, 300.000 livres (un million environ). Kellermann y mourut en 1820. L'hôtel du Lude (il avait plusieurs fois changé de nom) fut démoli en 1861; sur son emplacement on construisit les bureaux du ministère des travaux publics qui portent le n* 244 du boulevard Saint-Germain. C'est là qu'il faut, par la pensée, chercher la maison de Mme de Motteville. (Lefeuve, Anciennes maisons de Paris, V, 356. — Rochegude, Promenades dans toutes les rues de Paris, 1* arrondissement.) Le cœur seulement de Mme de Motteville aurait été porté a Rouen. Devant le grand autel des Religieux Pénitents on lisait : « git damoiselle Louise Bessin mère de Mme de Motteville fonda» trice du monastère... » (Là, aussi, elle avait donc par ses générosités acquis des droits à ce titre.) « Gisent encore les cœurs du président et de la présidente de Motteville. » (Communication de M. L. Jouen de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen.)
manuscrit à son frère, qui le donna ou le laissa à sa fille, la marquise de Coëtanfao ; le père et la fille moururent à dix-huit mois de distance en 1713 et 1715. Ou Mme François Bertaut, âgée déjà de plus de soixante-dix ans, remit aprèsla mortde sa fille, cemanuscrità sonpropre neveu, M. de la Garde dont le père, beau-frère de François Bertaut et son collègue au parlement de Paris avait longtemps connu Mme de Motteville ; ou bien la marquise de Coëtanfao avait confié elle-même ce manuscrit à son cousin de la Garde comme étant homme capable d'user pour le mieux du précieux dépôt.
On lit dans la notice de Petitot que « la personne qui porta le manuscrit à Changuion voulut demeurer inconnue et donna l'avis suivant qui ne parut que dans la première édition: « Il y a quelques années que l'on me fit dépositaire de ces Mémoires, et quoique Ton m'eût engagé de les tenir secrets, je ne me suis pas fait scrupule de les mettre au jour. Si c'est manquer à sa parole et une espèce de vol, l'un et l'autre me paraît excusable. On n'abuse pas de la confiance de ses amis lorsqu'on leur rend service malgré qu'ils en aient. » Rapprochons cet « avis » du paragraphe cité tout à l'heure du Mémoire historique : « M. le président delà Garde possède l'original des Mémoires de Mme
de Motteville que M. Mayer a eu soin de faireimprimer en Hollande », et l'opinion s'impose que cette personne décidée à rester dans l'ombre et de qui Changuion tint les Mémoires n'est autre que ce M. Mayer. Il n'est pas aussi certain que « l'avis » émane de M. Mayer ; si, comme il est probable, Mayer n'a été que l'intermédiaire entre M. de la Garde et l'imprimeur, l'avis a dû être rédigé par M. de la Garde lui-même.
De quelque façon que les Mémoires de Mme de Motteville soient arrivés à Changuion, il n'en a eu qu'une copie : l'original demeuré à M. de la Garde, qu'est-il devenu? Qu'est-ce aussi que « ces amis envers lesquels on s'est rendu coupable d'une espèce de vol, mais à qui l'on rend service malgré qu'ils en aient »? L'apologie de ce procédé n'est pas destinée à des défunts; cependant, en 1723, tous les ayants droit de Mme de Motteville étaient morts, à l'exception de sa belle-sœur, et l'original des Mémoires appartenait à son neveu, M. de la Garde, non à elle.
M. de la Garde n'éleva aucune protestation lorsque les Mémoires furent publiés à Amsterdam et répandus partout; enfin, cet « inconnu » — Mayer — qui s'abouche avec l'imprimeur, est nommé dans le Mémoire historique inséré par le Journal des Savants en mai 1724,
Mémoire que M. de la Garde a évidemment lu, si même il n'en est l'auteur. La conclusion de tout cela, c'est que l'avis mis en tête de la première édition et absent de toutes les autres, est une finesse imaginée pour dérouter le public au sujet du véritable éditeur des Mémoires de Mme de Motteville: le président de la Garde.
Après tout, il serait possible que François Bertaut de Fréauville ou la marquise de Coëtanfao eussent engagé M. de la Garde « de tenir secrets » les Mémoires laissés par Mme de Motteville, craignant qu'il ne fût encore trop tôt pour les imprimer; mais il est aisé déjuger que l'éditeur des Mémoires, quel qu'il soit, n'a trahi aucun serment, et que, tout au plus, il en aurait usé librement avec une promesse comportant des réticences.
C'est chose indiscutable que Mme de Motteville avait écrit son ouvrage dans l'intention qu'il fût un jour publié.
V Eloge de Mme de Motteville par la Mère le Vayer est chaud de la sainte tendresse que la communauté de Ghaillot avait eue pour la « pieuse présidente » en son vivant, et que, par tradition, elle entretenait pour son souvenir.
Personne n'a mieux connu Mme de Motteville que les filles de Sainte-Marie, et c'est leur témoignage que Mme le Vayer nous a transmis.
Mme de Motteville était généreuse et scrupuleusement délicate. Nommée bienfaitrice séculière du monastère qui lui devait en quelque sorte l'existence, car c'est elle, écrit Mme le Vayer, qui « aurait inspiré à la reine d'Angleterre de faire une nouvelle fondation de filles de Sainte-Marie dans quelque belle maison n'oubliant rien pour y contribuer ellemême, se servant pour cela du crédit que lui donnait la bonté de la reine régente », Mme de Motteville aurait pu se permettre d'y faire des retraites sans payer pension. Or, elle servit pour cela très exactement une rente viagère sans préjudice d'une grosse somme une fois donnée (1). A sa place, Mme de la Fayette se serait estimée quitte à beaucoup moins.
La piété de Mme de Motteville était solide
(1) Le registre cité, L. L. 1719, mentionne tous le» paiements effectués deux fois l'an par Mme de Motteville pour la pension de sa sœur et pour la sienne. Voici le dernier qu'elle fit: « du 289 août, reçu pour une demi-année échue le 1er juillet 1689, deux cent cinquante livres. » C'est M. Bertaut qui paya le semestre suivant : « du 21e mars 1690, pour une demi-année échue à la mort de Mme de Motteville arrivée le 29» décembre 1689, reçu deux centcinquante livres, par quoi la dite rente est amortie. »
et « sans grimace » : remarque également honorable pour la personne qui Ta faite et celle qui en est l'objet. \JEloge récapitule le3 qualités d'âme de Mme de Motteville; il ne nous les découvre point: son ouvrage s'en charge ; "car, s'il sert médiocrement à nous faire connaître ce qu'elle était (c'est-à-dire ses faits et gestes), il nous instruit parfaitement de ce qu'elle valait. C'est assez de les lire pour savoir que Mme de Motteville était bonne et désintéressée jusqu'à la naïveté, que le mensonge lui était encore plus impossible qu'il ne lui paraissait odieux, que la discrétion ne lui coûtait rien, qu'elle était active, et avait l'esprit droit.
On ne se doutait pas cependant qu'elle fût « vive au point de laisser échapper quelques paroles qui pouvaient déplaire, d'ailleurs aussitôt suivies d'une réparation souvent fort au-dessus de la faute ». Ainsi rachetée, cette légère imperfection ne nous gâte pas Mme de Motteville.
Mme le Vayer insiste fortement sur « la conduite si réservée de Mme de Motteville, empreinte de tant de sagesse, que jamais on n'a pu donner la moindre atteinte à sa réputation quoiqu'elle ait toujours vécu au milieu du grand monde » ; mais elle prétend que « l'extraordinaire vertu de la Reine fut pour Mme de Motteville un modèle et un soutien », en quoi elle
fait — pour nous — tort à Mme de Motteville, car l'intéressée elle-même ne penserait pas qu'on pût lui manquer en subordonnant ses mérites à ceux de sa bien-aimée souveraine.
« Après la mort de la Reine dont la perte lui fut si pénible, Mme de Motteville résolut de consacrer ce qui lui restait de vie et les talents de son esprit à la recherche des vérités éternelles renfermées dans les Saintes Ecritures, à quoi elle s'appliqua si fortement qu'en se fortifiant dans les vérités chrétiennes par les traités qu'elle en a écrits pour sa propre satisfaction, elle épuisa les forces de son esprit et de sa mémoire, et perdit jusques au souvenir de ce qu'elle avait vu autrefois dans le monde. » Etait-ce au dessein de se rendre savante sur les mystères sacrés qu'elle rêvait si profondément à Fresnes le 1er août 1667, tandis que la maîtresse de la maison, Mme du Plessis-Guénégaud, « barbouillait de petites images », que Mme de Se vigne écrivait à M. de Pompone « ayant à sa droite M. d'Andilly et à sa gauche Mme delà Fayette, et que Mlles de Guénégaud et de Sévigné allaient et venaient par le cabinet comme d'e petits frelons ? »
Si le rapport de Mme le Vayer pouvait être suspecté d'inexactitude, croirait-on que Mme de
Motteville eût voulu remonter jusqu'aux sources delà foi et se mettre en état de composer des traités sur les vérités chrétiennes, elle qui avait écrit dans ses Mémoires : « Je suis ravie de n'être pas obligée de savoir plus que mon Pater, mon Credo et les commandements de Dieu ? » La mort de la Reine changea ses idées, non son caractère. En matière religieuse, les procédés de Mme de Motteville demeurèrent extrêmement humbles; le monde ignora ses travaux; elle ne devint une théologienne que pour « sa propre satisfaction » et le perfectionnement de sa piété. Mme le Vayer ne cache point que des études si austères entreprises sur le tard fatiguèrent l'esprit de Mme de Motteville (1); mais affaiblirent-elles sa mémoire au point d'effacer le souvenir de tout ce qu'elle avait vu autrefois dans le monde ? Croyons plutôt que Mme de Motteville entièrement gagnée à « l'affaire qu'elle avait toujours considérée comme la plus grande de toutes », ne se sentait plus le goût de parler des autres, ou s'en faisait un tel scrupule que sa réserve pouvait être prise pour de l'oubli.
(1) Huet dit que Mme de Motteville et son frère eurent l'esiprit affaibli par l'âge quelques année? avant leur mort : chose jassez croyable de François Bertaut qui atteignit une grande 'vieillesse, non de sa sœur. Cependant, l'indication de Mme le (Vayer confirme celle de Huet.
Au surplus, l'acte passé devant Henry et son compagnon notaires au Châtelet, le 9e mai de Tannée 1689, prouve que Mme de Motte ville, fort peu de temps avant son décès, était, selon la formule consacrée, saine d'esprit.
« Sa dernière maladie, nous dit Mme le Vayer, fut une fièvre qui dura cinq jours, pendant lesquels elle employa ce qu'elle avait de connaissance à faire tous les actes requis à ce dernier passage... elle quitta le monde laissant ses amis affligés de sa perte, et surtout la communauté de Chaillot qui l'aimait et l'honorait parfaitement, et qui n'eut pas la consolation de lui rendre d'autres devoirs que ceux de ses prières et de ses suffrages : cette pieuse dame étant décédée dans sa maison à Paris. Elle était âgée d'environ 74 ans. » (1)
(1) Renseignement semblable à celui du Mémoire historique et ne sortant pas delà même source. L'auteur du Mémoire historique ( M. de la Garde ou tout autre) l'a pris dans les Mémoires mêmes de Mme de Motteville qui no durent pas être lus au couvent de Chaillot ; Mme le Vayer le donne en conclusion des détails relatifs à la nature de la maladie, à sa durée, communiqués au couvent, selon toute vraisemblance, par le propre frère de Mme de Motteville, qui devait connaître l'âge de sa sœur. — M. Bertaut de Fréauville, mort seulement en 1713, n'était pas oublié à Chaillot. Ayant rappelé la piété de Jean Bertaut, l'évêque de Séez, son savoir^ sa politesse qui lui permirent d'agir sur l'esprit d'Henri III et celui d'Henri IV au mieux des intérêts de la religion et de leurs intérêts propres, Mme le Vayer constate que M. de Fréauville s'est distingué dans le parlement par son esprit et sa probité. — Pour ne plus revenir sur l'âge de Mme de Motteville, notons que Huet lui donne à sa mort
Mme le Va ver fut avisée de la publication des Mémoires puisque c'est à propos de leur analyse dans le Journal des Savants qu'elle envoya à ces « messieurs » l'Eloge de Mme de Motteville. A la Visitation de Chaillot on en connaissait depuis longtemps l'existence et l'esprit : « Gomme le plus grand attachement de Mme de Motteville était pour la Reine, dit Mme le Vayer, et qu'elle écrivait avec beaucoup de facilité, elle entreprit l'histoire de la vie de cette auguste princesse. Malgré le plaisir que Mme de Motteville prenait à cet ouvrage, elle ne laissait pas de penser qu'une vie retirée est beaucoup plus utile pour le salut. »
Les Mémoires sur la vie & Anne d'Autriche et sa cour sont-ils l'œuvre vraiment personnelle de Mme de Motteville? C'est l'opinion moderne; mais il est étrange que le contraire ayant été expressément avancé en 1724, nulle voix ne se soit élevée alors pour restituer à Mme de Motteville tout son dû.
70 ans (donc née en 1720) et que.dans une correspondance dont il sera parlé tout à l'heure, Mme de Motteville dit qu'elle demeura veuve (avril 16il) à 20 ans. Ces deux indications concordent, et s'accordent avec celle du manuscrit de l'Arsenal. Mais lorsqu'elle écrivait cela, Mme de Motteville avait atteint ou dépassé la quarantaine et « vingt ans », ce peut être une façon déparier doHt la signification ne serait pas altérée par quelques années de surplus.