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MARIE-BLANCHE, PAULINOTTE, LE PETIT-PETIT

Une belle-mère, a-t-on dit très justement, doit être deux fois bonne pour vaincre le préjugé qui s'attache à sa condition. On est à moins, à beaucoup moins, une excellente mère. Pourquoi donc Mme de Grignan, belle-mère

très passable, ne nous apparaît-elle pas auréolée de ses enfants comme l'est sa propre mère : « Latone entre le jeune Apollon et la petite Diane » ?(1) — C'est un peu la faute de Latone, A la vérité, Mme de Sévigné ne pouvait pas se douter qu'on publierait ses lettres et que, d'exhortations susceptibles d'être mal appréciées parce que nous connaissons mal ce qui les avait provoquées (les lettres de Mme de Grignan à sa mère ayant été détruites), on conclurait à l'indifférence maternelle de la comtesse de Grignan.

Ilfaudraittenir compteencorede l'exubérance ordinaire à Mme de Sévigné et de l'éclat de son coloris : « Aimez, aimez Pauline ! » Elle n'écrit pas : « aimez-la de plus en plus » ou « aimez-la davantage» ; l'un ou l'autre serait banal et juste; non ; l'écrivain de génie a trouvé bien mieux : « Aimez, aimez Pauline ! » et parce que c'était un génie delà plume, Mme de Sévigné, inconsciemment, a calomnié sa fille (2).

Mais, ce mot, Mme de Grignan ne l'a pas pris comme nous : elle entendait sa mère ; et

(t) Mémoires de l'abbé Arnauld, frère de If. de Pompone.

(2) Dans ltt lettre suivante (V. 228), ce mot se délaye en : «Aimez, aimez Pauline, aimez sa grâce extrême », adaptation d'un mé chant vers de Quinault : « Aimez, aimez Thésée, aimez sa gloire extrême», qui n'en est pas moins la réelle origine de l'admirable: < Aimez, aimez Pauline ! »

nous, dans quelle mesure pouvons-nous entendre maint passage de cette correspondance, et de toute correspondance ?

Relativement à Marie-Blanche, la fille aînée de Mme deGrignan, les admonestations de Mme de Sévigné n'ont aucun besoin d'être mises au point : la petite fut enfermée avant l'âge de six ans, à la Visitation d'Aix, la mère étant bien résolue à ne la jamais « tirer de prison ». La grand'mère en souffrit plus qu'elle ne s'en indigna, cet usage étant courant dans la noblesse et la bourgeoisie du temps.

Des cinq filles du marquis et de la marquise de Rambouillet, l'aînée seule, Julie, fut destinée au monde ; et si la plus jeune, Angélique, s'était laissé faire, elle aurait, au lieu d'épouser M. de Grignan, épousé le couvent comme les trois sœurs qui venaient devant elle. « ...Mlle de Rambouillet ne voulut pas être religieuse. On la tira d'Hierre (monastère situé près de Melun dont l'une de ses sœurs était abbesse) quand sa sœur Julie fut mariée à M. de Montausier », dit Tallemant des Réaux. La famille d'Angennes était extrêmement riche, sans quoi la résistance d'Angélique aurait été vaine. S'avise-t-on de jeter la pierre àla marquise de Rambouillet, à Y incomparable Arthénice, pour avoir cloîtré trois de ses filles ? Nullement. Et pour avoir

cloitré Marie-Blanche qui, laide et pauvre, n'avait rien à espérer de l'avenir, Mme de Grignan est couramment traitée de mère dénaturée.

M. et Mme Arnauld, gens renommés pour leur vertu et très affectionnés à leurs enfants, mirent « en religion » deux de leurs filles, Tune étant âgée de sept ans, l'autre, de cinq; et, par le moyen d'un double faux introduit en cour de Rome, firent nommer l'aînée abbesse à dix ans. Personne ne les blâma: il faut bien placer ses enfants. Il est vrai que, jusqu'à seize ans, Angélique, la jeune abbesse, mena au couvent ou dans sa famille une vie peu austère; mais puisque son engagement était irrévocable, n'auraitil pas été plus humain de la séparer tout à fait de la société pour lui épargner des regrets qui furent, comme on le sait, poussés jusqu'au désespoir ? Soudainement, la vocation se révéla, ardente ; mais le coup de la grâce n'efface pas le coup de force des parents. Pourtant, Mme Arnauld était une bonne mère.

Mme de Grignan en est-elle une mauvaise pour n'avoir pas fait pis que Mme Arnauld ? La mise en religion de Marie-Blanche, la séquestration préalable jugée nécessaire et, en tout cas, logique, sont en accord avec des mœurs dont Mme de Grignan n'est pas responsable. Le

mérite aurait été si grand de ne point s'autoriser de l'usage pour alléger les charges de famille que le démérite est faible d'en avoir profité.

A cette époque, le fait de destiner sa fille à la vie religieuse et de l'y acheminer plus sûrement en ne lui laissant pas connaître le monde, n'implique pas du tout l'insensibilité maternelle. La questionqui importe est celle-ci: existet-il quelque indice de l'affection de Mme de Grignan pour Marie-Blanche ?

On a fait reproche à Mme de Grignan d'avoir laissé derrière elle Marie-Blanche en partant pour la Provence! L'enfant avait trois mois; un si pénible voyage, en plein hiver, aurait été doublement dangereux pour elle puisqu'il aurait éprouvé aussi la nourrice. Mme de Sévigné, qui raffolait de « ses petites entrailles », ne l'emmena pas aux Rochers, l'été suivant.

Contrairement à la coutume, Mme de Grignan ne mit pas ses enfants en nourrice, elle prit des nourrices « sur lieu». Il est avéré qu'elle faisait tous les frais, toilette comprise, de la nourrice de Marie-Blanche. Quant àla nourrice de sa seconde fille, elle en essuya encore plus de dégoûts qu'on n'en avait naguère avec les nourrices enrubannées.

Mme de Grignan avait un enfant presque

chaque année (plusieurs ne vécurent pas) ; lorsqu'elle reprit Marie-Blanche, la petite était âgée de deux ans et demi environ: tout cela est fort simple, et la mère eut encore le temps de s'y attacher avant de la mettre au couvent, si ce n'était déjà fait (1).

Mme de Sévigné revenant de Bretagne (décembre 1671), écrività Mme de Grignan : « Vous ne faites pas grand cas de votre fille (au moment que Mme de Grignan était toute à l'orgueil d'avoir mis au monde un dauphin) ; croyez moi, nous vous le rendons bien: on m'embrasse, on me connaît, on me rit, on m'appelle ; je suis maman tout court, et de celle de Provence, pas un mot. » C'est aisé à croire : Marie- Blanche, alors, a, tout juste, treize mois. Et, pour sa maman de Paris, l'enfant n'a pas — encore —

(1)11 est absolument certain que Marie-Blanche était rendue it sa mère lorsque Mme de Sévigné quitta la Provence (où elle avait passé quinze mois) à la fin de l'été 1673, puisqu'elle y laissait ses pichons n'ayant, à cette date, d'autres petits-enfants que Marie- Blanche et Louis-Provence (n 1-232). Mme de Grignan avait déjà réclamé sa fille, et Mme de Sévigné s'en allant en Provence (été 1672) devait la lui amener; le contre-ordre n'est pas imputable à Mme de Grignan. Le 20 mai 1672, Mme de Sévigné écrit : « Mme du Puy-du-Fou ne veut pas que je mène (emmène) la petite enfant. Elle dit quec'ast la hasarder. » Mme du Puy-du-Fou, mère de la seconde femme de M. de Grignan, demeurée très attachée à son gendre, s'occupait beaucoup de Marie-Blanche, la venant voir chaque jour quand Mme de Sévigné était absente; de plus, elle avait la réputation de s'entendre mieux que personne à soigner les enfants . « Je n'ai pas les lumières de Mme du Puydu-Fou, écrit Mme de Sévigné; je lui rends les armes... »

tant d'amitié que Mme de Sévigné se plaît à le dire, car elle ne la connaît que depuis cinq jours (1).

C'est du badinage, et cela ne se discute pas. Mais si la maman de Provence s'inquiète de sa fille, se mêle de décider quelque chose à son sujet, la maman de Paris le prend fort mal: « Ne vous mettez nullementen peine d'elle ; j'en aides soins extrêmes et je l'aime assurément beaucoup plus que vous ne l'aimez. » (2) Cette sortie décèle une susceptibilité d'amour-propre très naturelle chez la grand'mère qui veillait sur l'enfant depuis sa naissance : elle prouve aussi que Mme de Grignan « faisait cas » de Marie-Blanche. En voici un témoignage direct et concluant.

M. de Grignan, en janvier 1678, avait rejoint sa femme à l'hôtel Carnavalet où il avait trouvé ses deux filles aînées, « tirées de prison » par les soins de leur belle-mère. Il ne fit que toucher barre à Paris et s'en retourna dans sa province. Séjournant à Aix, le comte négligea daller voir Marie-Blanche au couvent de la Visitation; l'enfant avait sept ans ; toute petite,

(1) Mme de Sévigné avait quitté Paris en mai 1 G7 1 , alors que l'enfant De pouvait connaître encore que sa nourrice. Elle y rentra le 18 décembre; la lettre est du 23 décembre.

(2) 3 juillet 1672. m. 133.

elle amusait son père, qui lui faisait beaucoup de caresses, de quoi Mme de Sévigné était ravie: «je les prends pour moi », écrivait-elle. Mais Marie-Blanche était sortie de la maison depuis deux ans, le comte l'avait un peu oubliée ; lui, certainement, ne fait aucun cas de sa fille, parce qu'il ne fait aucun cas des filles, et pour le condamner là-dessus, il faudrait pouvoir le détacher de son temps et de son milieu. Mme de Grignan pense peut-être comme son mari, mais elle sent autrement, et reproche au comte une indifférence qui Ta peinée : « Vous ne voyez point ma fille, et cependant vous lui devez quelque amitié. » Elle ajoute: « J'ai envie de la voir, la pauvre petite, et Paulinotte, et mon fils, et tout notre petit ménage... » (1)

Mme de Grignan, tendre mère et pot au feu ! Est-ce que cela n'efface pas bien des travers de caractère, bien des prétention» intellectuelles dont quelques-unes, d'ailleurs, très légitimes?

« J'ai envie de la voir, la pauvre petite! » mot d'affection et de pitié qui doit être compté à Mme de Grignan. Il prouve que l'adjuration de Mme de Sévigné, postérieure d'une année : « Ayez pitié de cette enfant! » était tout à fait superflue, et que Mme de Grignan ne laissa

pas, comme une lettre de sa mère pourrait le faire croire, de voir Marie-Blanche au cours d'une retraite qu'elle fit, en mars 1680, à la Visitation d'Aix, tandis que son mari montrait la Provence à Mlle de Grignan et à Mlle d'Alerac.

Seulement, elle n'a pas, la première, parlé de l'enfant à sa grand'mère ; et, n'ayant que la lettre où Mme de Sévigné en demande des nouvelles : « Vous ne me dites rien de la petite d'Adhémar», nous sommes portés à mal juger de Mme de Grignan. Sa réserve s'expliquerait fort bien autrement que par une indifférence difficile à soutenir : « J'ai envie de la voir, la pauvre petite! » Retenons ce passage d'une lettre tout intime dans laquelle, sans gêne et sans affectation, Mme de Grignan a montré le fond de son cœur. Mais, entre elle et sa mère, il y avait de la gêne à propos de Marie-Blanche. Mme de Sévigné en parlait trop volontiers au gré de Mme de Grignan qui, sans éprouver de remords d'une décision si conforme aux usages du temps, en souffrait néanmoins, et préférait éluder ce sujet de conversation.

A la Visitation, Mme de Grignan vécut strictement la vie d'une religieuse, couchant dans une cellule, mangeant au réfectoire. La

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voulut-elle connaître pour se donner plus tard l'âpre satisfaction de suivre, par la pensée, Marie-Blanche dans ses pratiques journalières?

Paulinotte (i) fut plus aimée que Marie-Blanche. Sa naissance causa une moindre déception à ses parents ayant été précédée par celle de Louis-Provence ; de bonne heure, elle s'annonça jolie, et elle était blonde comme sa mère et sa grand'mère, chose fort prisée à ce qu'il parait, puisque l'on marqua de l'ennui que le petit marquis, né blond, fût devenu brun comme son père et Marie-Blanche.

Quelques passages de la correspondance de Mme de Sévigné laissent supposer que Pauline échappa bien juste au couvent. Ils ne sont pas probants, et il conviendrait encore de compteravec les inextricables difficultés pécuniaires

(1) Dans la noblesse et la haute bourgeoisie, les noms de baptême servaient peu ; les garçons étaient promptement désignés par des noms tirés des noms patronymiques ou des fonds de terre. Cet usage s'étendait aux filles nobles : Mlle de Grignan, Mlle d'Alerac. A. neuf ans, Marie-Blanche était Mlle d'Adhémar; pour sa grand'mère, « la petite ou la pauvre petite d'Adhémar. » Il avait été question de donner à Pauline le nom d'une terre des Grignans située près de Marseille. « Mandez-moi si Pauline est devenue Mlle de Mazargues afin que je ne manque pas au respect que je lui dois », écrit plaisamment Mme de Sévigné. Par une dérogation à l'usage, qui ressemble à une caresse, Pauline resta Paulin» jusqu'à son mariage.

où les Grignans, ainsi que la plupart des nobles, se débattaient. Le couvent dont les hôtes frappés de mort civile se trouvaient exclus de tous les héritages, prévenait le morcellement des fortunes sans laisser pourtant d'être un « établissement ».

Mme de Grignan ne parlait pas de mettre Pauline en religion, mais de la mettre au couvent pour la faire instruire : de cela même, Mme de Sévigné ne voulait pas, craignant que les parents ne fussent tentés de l'y laisser tout à fait. Aussi, insiste-t-elle, plus que de raison, peut-être, sur le mauvais ton que les filles rapportent du couvent. Pauline y ayant passé près de deux années durant le séjour que sa mère fît à Paris du mois de décembre 1677 au mois de septembre 1679 : « Je suis étonnée, écrit Mme de Sévigné, qu'elle ne soit pas devenue sotte et ricaneuse. »

Il y avait, comme aujourd'hui, couvents et couvents. Néanmoins, il est très remarquable que Mme de Sévigné ait mis juste le doigt sur le principal inconvénient de l'internat pour les filles. Elles y apprennent à faire des niches, à rire à propos de rien, à « bètiser », en un mot. La communauté d'existence engendre des familiarités, et celles-ci, des vulgarités de manières et de parole. De nos jours, les couvents, ou

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mieux, certains couvents, avaient réduit au minimum les défauts de l'internat, si même ils ne les avaient supprimés complètement, au moyen d'une surveillance incessante exercée par un personnel très nombreux et d'éminente valeur, tel qu'aucun établissement laïque n'en peut posséder, et par l'interdiction rigoureuse du tutoiement fatal à la distinction des jeunes filles.

Pauline eut, comme tous les enfants, des moments difficiles ; sa mère, lassée par les soucis, souvent malade, perdait patience, et entretenait Mme de Sévigné d'incidents dont le récit faisait toute l'importance ; de là : « aimez, aimez Pauline ! » et nombre de conseils très sensés, très adroits et, certainement, très utiles. Mais, n'est-il pas évident que ces petites brouilleries sont une marque de l'affection que Mme de Grignan avait pour sa fille ? Affection fort mêlée d'amour-propre, ce qui est le cas de beaucoup d'affections, et surtout de l'affection maternelle.

Mme de Grignan aurait voulu que Fintelligence éveillée de sa fille rendit davantage, et qu'elle fût un a prodige prodigieux » (1\. En

(l)Elle en était un dans sa petite enfance s'il est vrai que les lettres qu'elle écrivait à l'âge de cinq ans fussent aussi remarquables que le dit Mme de Sévigné.

dépit des efforts de Mme de Grignan, Pauline resta bien en dessous de sa mère et de sa grand' mère. Devenue marquise de Simiane et habitant Paris, elle avait adressé à sa mère un « éreintement » du Télémaque de Fénelon, écho faussé des critiques qu'elle en avait entendu faire. Mme de Grignan, agacée par ce reportage de perruche, cingla sa fille d'une réponse que Mme de Simiane eut quelque mérite à ne pas détruire, et nous lui sommes redevables d'une belle page de critique littéraire dont elle fit assurément son profit, ce qui valait mieux que de s'offenser de la raillerie maternelle.

Les rapports de Mme de Grignan avec Pauline mariée paraissent avoir été fort bons. C'est un commerce aimable, tendre avec mesure, tranquille et solide.

Mme de Grignan fut pour son fils une mère admirable. Elle en soigna avec application l'enfance un peu délicate, eut le bon sens de prendre son parti de l'éloignement que manifestait Louis-Provence pour la lecture et l'étude, et de hâter ses classes afin de le jeter plus tôt dans la vie active pour laquelle le jeune marquis était fait. L'histoire de Louis-Provence, très honorable pour les Grignans, tient presque tout

entière dans le détail et les conséquences de la sollicitude de sa mère. C'est qu'aussi, dira-t-on, Mme de Grignan, supérieurement intelligente, était superlativement orgueilleuse : rien ne lui coûtait pour servir les intérêts du nom; en son fils, elle aimait celui qui le portait, qui en augmenterait le lustre, qui le perpétuerait. Où est le mal? Il aurait été bien avantageux à Charles de Sévigné que sa mère eût eu, à son endroit, un peu plus de vanité nobiliaire. Où est le mal, si l'orgueil, même légitime, n'emplit pas tout le cœur? et il n'est pas douteux que Mme de Grignan ait aimé son fils pour lui-même. « Je suis persuadée, écrivait-elle à son mari, qu'il sera plus heureux que nous, et que, ne pouvant obtenir ni même espérer de grâces personnelles, nous en aurons pour notre petite créature. »

De l'affection toute pure, Mme de Grignan en eut même pour un fils qui, proprement, ne vécut pas, mais mit dix-huit mois à mourir. Elle s'attacha si bien à ce pauvre avorton qu'il tient plus de place dans les réponses de Mme de Sévigné que le marquis et Pauline au même âge (1). Lorsque vint la fin, la stoïcienne se raidit et affecta l'indifférence. Mme de Sévigné

(1) C'est celui-là que Mme de Sévigné appelle le petit-petit .

ne s'y trompa pas, et elle eut bientôt à supplier sa fille de ne plus ressasser ses douloureux souvenirs, de ne plus discuter avec la mort. ,« Où avez-vous pris qu'un enfant qui n'a point de dents, qui ne se soutient pas à dix-huit mois, eût échappé à tous les périls ?... Ma très chère, consolez-vous du petit, il n'y a de la faute de personne... Je n'avais point du tout compté sur sa vie. »

La douleur de Mme de Grignanfut assez vive pour s'offenser de l'indifférence dont firent preuve le marquis et Pauline : le premier avait cinq ans et demi, l'autre n'avait pas trois ans. A cet âge, et bien plus tard encore, les enfants ne sentent guère que les petites peines, et les sentent très fortement. Ils pleurent la perte d'un jouet, ils ne pleurent pas le compagnon de leurs jeux. Ils ont des larmes pour un chien, pour un oiseau, ils n'en ont pas pour un frère. C'est ce que Mme de Sévigné aurait dû rappeler à sa fille; pour cette fois, sa sagacité est en défaut : « Je suis étonnée que le petitmarquis et sa sœur n'aient pas été fâchés du petit frère; où ont-ils pris ce cœur tranquille ? Ce n'est pas chez vous assurément. » (1)

Le cœur maternel de Mme de Grignan eut

1 Passages relatifs au petit de Grignan : V. 198-200-205-206-

des préférences : ceci est de tous les temps. Dans ses préférences mêmes, il y eut des inégalités : cela tient au caractère; et ainsi s'expliquent les passages des lettressurlesquels la réputation d'indifférence de Mme de Grignan s'est établie. Il y en a d'autres qui témoignent de son extrême sensibilité, fermée aux épanchements, toute intérieure, et très propre à la miner. « Vous n'êtes dure que pour vous, ma fille; pour moi et pour tout ce que vous devez aimer, vous n'êtes que trop sensible : c'est votre plus grand mal; vous en êtes dévorée et consumée. » (1) Les témoignages favorables à Mme de Grignan sont, je ne sais pourquoi, relégués à Tarrière-plan, et ceux qui la desservent, tirés en pleine lumière; de sorte que l'on se fait communément une idée très fausse, non, peutêtre de son caractère, mais de ses sentiments.

LA BRU DE Mme DE GRIGNAN

Le plus grave reproche que l'on puisse adresser à Mme de Grignan, c'est d'avoir fait la vie dure à sa bru, Mlle de Saint-Amant ; et si le tourment de la jeune marquise fut court puisqu'elle devint veuve dans la dixième année de son mariage; s'il fut très atténué du fait que l'habitation commune entre la belle-mère et la belle-fille ne dura que huit mois, il n'importe. Dix ans, c'est déjà un bail; les coups portés de Provence pouvaient frapper à Paris; enfin, Mme de Grignan passa plus de deux années dans la capitale de 1697 à 1699. De près ou de loin, elle put s'employer à contrister sa bellefille, et n'y manqua pas, assure-t-on. Sur quelle autorité ? Celle de Saint-Simon, principalement.

Ce qu'il n'a pas dit, et qui paraît vraisemblable, c'est que M. de Saint-Amant n'aurait pas brusquement tiré sa fille de Grignan si elle y avait été heureuse; mais alors, Mme de Sévigné qui se trouvait en Provence — elle n'en

devait pas revenir — a menti impudemment en écrivant à son fils, le 20 septembre 1695 : «Ce n'a pas été sans larmes que nous l'avons vue partir, car elle est fort aimable; et elle était si fondue en pleurs en nous disant adieu qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît pouraller commencer une vie agréable au milieu de l'abondance. Elle avait pris beaucoup de goût à notre société. » (1)

La même lettre contient bien l'aveu d'un différend entre Mme de Grignan et M. de Saint- Amant ; mais c'est une affaire d'argent relative à l'établissement du jeune ménage, et tout s'est arrangé. « M. de Saint-Amant est devenu plus doux qu'un mouton ne demandant qu'à ramener sa fille à Paris, ce qu'il vient défaire. » Lisons entre les lignes ainsi que le fit sûrement Charles de Sévigné, et nousjugerons que ces huit mois dont il y avait cinq que le marquis était reparti pour l'armée, avaient paru longs à la jeune femme séparée des siens; que le contre-coup des débats pécuniaires oùles Grignans, ensuite de leur gêne, jouèrent un rôle équivoque, lui fut pénible, et qu'elle regretta surtout la société de l'aimable Pauline qui était exactement de son âge; mais nous ne penserons pas

qu'elle avait été vilainement traitée par Mme de Grignan parce qu'en vérité, rien ne le prouve. Remarquons aussi que le moment approchait où le marquis allait rentrer en France pour y prendre ses quartiers d'hiver. Or, M. de Saint- Amant avaità Paris, ruedes Vieilles-Haudriettes, un hôtel princier. Là, logé et nourri gratis, Louis Provence pourrait satisfaire les goûts somptueux qu'il avait hérités de père et de mère. Est-il hasardé de croire qu'il souscrivit avec empressement à l'installation de sa femme à Paris? En tout cas, il se hâta fort d'y arriver lui-même; vers la fin d'octobre, il était chez son beau-père, car, le 7 novembre, Mme de Coulanges avait déjà reçu sa visite. Le jeune marquis est « si content du palais qu'il habite »(1) qu'il se dispense de faire le voyage de Provence pour assister aux noces de sa sœur avec le marquis de Simiane, célébrées à Grignan le 29 novembre.

Mme de Sévigné mourut quatre mois plus tard, le 17 avril 1696. Dans les derniers jours de l'année, Mme de Grignan vint à Paris, présenta la jeune marquise à la cour et écrivit

1) Lettres de Mme de Coulanges. X. 328-331. La marquise de Grignan n'alla pas au mariage de Pauline ; ce n'est pas l'indice d'une brouille entre elle et sa belle-mère, puisque son mari n'y alla pas non plus.

à Pauline encore en Provence : « Ma belle-fille a fort réussi; vous connaissez son air sage et noble, son air assuré et modeste, ne s'embarrassant d'aucune nouveauté; elle a paru dans ce caractère et en a été fort louée. » (1) Sortant d'une plume si mesurée et si sobre, l'éloge n'est pas mince, et Mme de Grignan est incontestablement sincère. A quoi lui servirait-il d'affecter vis-à-vis de Pauline, témoin de tout ce qui a pu se passer à Grignan, des sentiments différents de ceux que sa belle-fille lui avait inspirés durant le temps qu'elles ont habité ensemble ?

Après sa présentation, la marquise de Grignan parut peu dans le monde : c'est qu'il lui plut ainsi. La belle-mère s'était acquittée de l'office où personne ne pouvait la suppléer; elle n'est pas responsable du reste ni de l'humeur casanière de sa belle-fille.

Veuve à trente ans, sans enfants, très riche, très jolie, très sage, décrassée de sa roture par son mariage, la marquise de Grignan, si elle eût aimé le monde, aurait facilement trouvé un second époux; tout au moins, ne se seraitelle pas terrée dans une retraite si profonde

que l'annonce de sa mort, arrivée en 1736, surprit comme un anachronisme.

Mme de Grignan n'a pas aimé sa belle-fille. Est-ce donc si commun d'aimer sa belle-fille ? L'était-ce, en ce temps-là surtout, que les belles-mères étaient trop tentées de faire sentir aux jeunes épouses l'autorité que leur conférait l'usage? Mme de Sévigné passa un an aux Rochers avec sa belle-fille récemment mariée, et ne la rendit certainement pas malheureuse; mais ses lettres indiquent qu'elle ne l'aimait ni ne la considérait, et pourtant, cette union avait été « un coup de partie » pour les Sévigné, comblant leurs vœux sur tous les chapitres, ne leur laissant d'aucun côté, aucun regret. L'affection vint, mais tardive.

Mme de Grignan, elle, avait démêlé tout de suite les qualités de sa belle-fille, ce que Mme de Sévigné n'avait pas su faire pour la sienne, et les louait sans réticences, en excellents termes. Elle estimait sa belle-fille : elle ne pouvait pas l'aimer, il faut être juste. C'est assez qu'une personne soit fatalement associée à un souvenir pesant, à un état de choses humiliant, pour que nous ne l'aimions point, même si nous sommes quelque peucharitables, et si nous ne le sommes pas, pour que nous la détestions. Mme de Grignan, très sensible pour les siens

propres, n'était pas charitable; elle l'était d'autant moins qu'après vingt-cinq ans de lutte, elle se voyait vaincue par la vie. Les Grignans insolvables échangèrent le déshonneur de la banqueroute imminente contre la déchéance de leur noblesse immaculée, et de ces deux disgrâces Mlle de Saint-Amant était inséparable puisqu'elle incarnait l'une qui faisait souvenir de l'autre.

Le mot rapporté par Saint-Simon : « qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres », significatif de la mortification que Mme de Grignan ressentait de cette mésalliance, est fort spirituel; il est encore plus maladroit, en outre de l'impertinence qu'il y avait « à le dire entre bas et haut devant sa belle-fille ». Mais le fit-elle? De Saint-Simon, il faut prendre et laisser. Ilajoute que M. de Saint-Amant ayant eu connaissance du bon mot s'en trouva si offensé qu'il ne voulut plus entendre à payer les dettes et « ferma le robinet ».

Les « petits chagrins », suite des discussions pécuniaires, avoués par Mme de Sévigné, précédèrent de dix-huit mois la présentation de la jeune marquise, et ne paraissent pas s'être renouvelés, car le marquis de Grignan, hors le temps qu'il passait aux armées, vécut

toujours chez son beau-père où fréquentaient le duc Je Chaulnes, ancien gouverneur de la Bretagne, grand ami des Sévigné, les Goulanges, les Sanzei, autres parents de Mme de Grignan, le chevalier de Grignan, son beau-frère, le marquis de Simiane son gendre, et Mme de Grignan elle-même qui « faisait des merveilles » à sa belle-fille et à M. de Saint-Amant, tous deux « ravis de la voir » (1). Et cela se passait à l'arrivée de Mme de Grignan à Paris, au moment où le bon mot aurait été prononcé ; Mme de Grignan s'efforçait donc d'en détruire l'effet; car, même murmuré avec discrétion, il était assurément revenu aux intéressés.

Le tort inexcusable de Mme de Grignan, et qui étonne chez cette femme énergique et sensée, c'est d'avoir composé avec l'opinion publique au lieu de lui faire tête résolument comme le conseillait Coulanges, un « Roger Bontemps » plein de sens. La société était habituée aux mésalliances, si elle continuait de s'en moquer ; elle avait vu déjà redorer plus d'un blason. Les Dlles Fouquet, Colbert, Le Tellier, étaient entrées de plain-pied dans la

(1) Lettre de Mlle de Martillac, dame de compagnie de Mme de Grignan, à M. de la Garde, citée par Frédéric Masson : Le marquis de Grignan p. 214. Voir aus>i la lettre de Mme de Coulanges ù Mine de Simiane. X. 429.

noblesse à cause de l'éminente situation des pères; mais d'autres y étaient admises uniquement pour leur argent, et puisque le sacrifice était inévitable, il fallait l'accepter avec toutes ses conséquences, sauf les railleries du monde, qu'une fierté souveraine aurait mises en déroute. Au lieu d'outrer son orgueil naturel, Mme de Grignan convint de son humiliation, prit l'air « de s'excuser en radoucissant ses petits yeux » (1), et elle laissa échapper le fâcheux bon mot sur lequel on la juge et on la condamne encore.

C'est la seule fois que Mme de Grignan se soit manqué à elle-même.

(1) Saint-Simon, IV. 178. Mme de Grignan avait-elle de petits yeux ? Mme de Sévigné le dit aussi, au moins une foi»; chez elle, cet adjectif peut être pris au sens affectueux qu'il a encore, et point du tout au sens propre. Le portrait de Mme de Grignan lui attribue de grands yeux: mais la sincérité des portraits est sujette à caution. L'exceptionnelle beauté tle Mme de Grignan est, d'ailleurs, indéniable ; elle et son frère ont la même coupe de figure, longue et mince très opposée à la coupe carrée de leur mère; il est présumable qu'ils ressemblaient tous deux à leur père.

LES MÉRITES DE Mme DE GRIGNAN UNE MÈRE QUI PARLE TROP

« Ma mère, vous m'avez mal élevée. » Reproche ou plaisanterie, nous ne le saurons jamais ; mais nous savons que Mme de Sévigné se serait passée de la remarque, car, deux fois dans la même lettre, elle la relève en feignant de s'y associer. « Vous avez raison, ma fille, si je vous avais appris à prendre le temps

comme il vient » Et encore : « J'ai mieux

élevé votre frère que vous, à ce qu'il paraît. » (1) Mme de Grignan ne s'accommodait pas aussi facilement que sa mère aux gens et aux circonstances. Fort capable de faire « des merveilles » quand elle le voulait, elle froissait, à l'ordinaire, par ses manières froides, son dédain des minuties provinciales auxquelles sa mère se serait pliée en s'en amusant beaucoup (2) de sorte que cette gouvernante de

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