‹ Dames du grand siècleChapitre 4 sur 24 · VI · texte numérisé non relu

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(2) « Si vous aviez appris à ne pas négliger les pieds de veau (révérences, cérémonies) de Provence, cela vous aurait extrêmement amusée. » VI. 198.

grande allure ne fut pas sympathique aux Provençaux et ne prit jamais goût à la condition qui lui était échue.

Plus généralement, on pourrait dire que Mme de Grignan, faute en effet de savoir prendre le temps comme il vient, ne vécut jamais en paix avec la vie. « Aimez-vous toujours la vie? » écrivait-elle, jeune femme de vingt-cinq ans, à sa mère. Et un peu plus tard : « qu'elle passe donc cette vie, tant qu'elle voudra ...» (1) Ce n'est pas que Mme de Sévigné ne fut assez sujette, elle aussi, aux humeurs noires ; mais c'était la conclusion de la vie qui la troublait. « La mort me semble si terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines que j'y rencontre... si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. » ,2

Mme de Sévigné tirait bon parti de cette vie où elle se trouvait « embarquée sans son consentement » ; Mme de Grignan « anticipait même sur l'espérance, en passant par-dessus la possession de ce qu'on désire pour sentir par avance les chagrins qui succèdent ordinairement aux plaisirs ».

(1) V. 269. Mme de Grignan n'avait pas encore trente et un ans.

Autrement dit : c'était un caractère malheureux. La mère, essentiellement conciliante ainsi qu'elle s'en rend le témoignage, l'était à son égard tout aussi bien qu'à l'égard des autres. La fille dut faire parfois souffrir son entourage et, pour son propre compte, se ménagea une existence invariablement lourde. Mais que de beaux côtés dans cette vie, malgré le tort de l'avoir, dans l'ensemble, portée un peu comme une couronne d'épines!

Premièrement : Mme de Grignan, assez vaiue pourtant de sa beauté, et de constitution fragile, accepta vaillamment et simplement les épreuves de la maternité. Cette, femme, « toute belle, à l'indifférence près », à qui le célibat aurait sans doute pesé bien peu (1), eut six enfants en l'espace de sept ans, et l'on ne trouverait pas dans les lettres de sa mère l'écho d'une seule plainte, ou seulement le souhait d'être enfin quitte de ces fatigues (2). C'est

(1) Voir le mot significatif de Mme de Sévigné. II. 442.

(2) Une erreur s'est glissée dans la notice de M. P. Mesnard, p. 181. Mme de Grignan n'est pas accouchée prématurément à Paris en 1074 d'un enfaht qui ne vécut pas; bien au contraire, elle y mit au monde, le 9 septembre, Pauline, dans d'excellentes conditions. C'est à Aix, au début de 1673, que cet accident s'était produit; Mme de Sévigné se trouvait alors chez sa fille qui fut en danger demort : Cet enfant, et celui qui précéda Marie-Blanche et qui, hé trop tôt, ne vécut pas non plus, étaient des garçons; cela résulte des lettres de Mme de Sévigné après la mort du petit-petit:

Mme de Sévigné, inquiète d'une santé si chère et si délicate, qui récrimine, et parfois, avec peu de discrétion et de sagesse.

Sollicitée (à ce qu'il semble) de s'apitoyer sur le sort d'une mère trop riche d'enfants, Mme de Grignan écrivit : « On n'obtiendra jamais ma compassion par quelque chose d'aussi désirable à mes yeux que la fécondité. » Et voilà un mot qui apparente Mme de Grignan à la femme forte de l'Ecriture.

Mme de Grignan n'aimait pas que l'on fit des embarras à propos de sa santé, et pour y couper court, disait «qu'elle allait parfaitement bien quand elle allait parfaitement mal ». C'était dépasser le but. On doit pourtant la louer de n'avoir pas versé dans la manie du dix-septième siècle, qui fut aussi celle du dix-huitième, de discourir abondamment sur les maladies, les moindres indispositions et le détail de leur traitement. Avec Mme de Sévigné, c'est charmant, et nous sommes bien heureux qu'elle ait eu des rhumatismes; mais que c'est ennuyeux chez tous les autres, Voltaire compris !

<( En voilà trois. Dieu tous conserve le seul qui vous reste (Louis- Provcncej... je comprends la p-rte de ce troisième garçon, et je la sens comme elle est.» (V 198 et 206.) Mme de Grignan eut un septième enfant — un garçon — dont on ne sait ni quand il ncquit ni quand il mourut. 11 n'est parlé de lui que dans une lettre de Mme de Sévigné du 5 février 1690.

Ci DAMES DU GIUND SIÈCLE

Témoin de ce qu'à Vichy, Mme de Brissac «faisait de ses douleurs », poussant des cris, forçant la commisération, Mme de Sévigné écrivait à sa fille : « cela me parait plaisant quand je pense avec quelle simplicité vous êtes malade ».

Admirons aussi le tact de Mme de Grignan et sa solide personnalité. Nous n'avons d'elle que quelques lettres : toutes marquent nettement un trait ou un autre de son caractère. La première, écrite quatre mois après son mariage, à Bussy-Rabutin, pose une comtesse de Grignan résolue à prendre, par principe, et en toute occasion, fait et cause pour son mari. « Entêtement de femme nouvellement mariée », déclara Bussy. Cet entêtement dura autant que sa vie.

Voici une autre lettre adressée encore à Bussy-Rabutin en une circonstance délicate. La fille cadette de Bussy, Mme de Goligny — une assez vilaine personne dont Mme de Sévigné faisait trop de cas ainsi que de monsieur son père, un très vilain personnage, — venait de perdre son mari après huit mois de mariage, et remerciait cyniquement le ciel de lui avoir fait si peu attendre l'agréable état de veuve. Mme de Grignan, avisée par sa mère, écrivit à Bussy, au lieu d'écrire à sa fille, en évitant aussi bien

de donner une leçon de savoir-vivre par l'envoi de3 condoléances habituelles, que de se rendre complice d'une inqualifiable inconvenance par un demi badinage. Cette lettre est un chef d'oeuvre de tact, de réserve et de style (1).

A ce moment, Bussy et V heureuse veuve (2) devaient être à Paris; Mme de Sévigné s'y trouvant aussi ne leur écrivit sans doute pas; si elle le fit, les lettres ont été perdues. Ne le regrettons point; il est vraisemblable qu'en ce concours, ce n'est pas la mère qui eût remporté le prix.

Mme de Sévigné manquait de tact quelquefois ; elle disait ou écrivait ce qu'il aurait fallu taire ou ne confier qu'à des gens naturellement intéressés à 3e taire. Mme de Grignan, au cours

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