‹ Dames du grand siècleChapitre 6 sur 24 · MEURT AU BON MOMENT. LETTRE DU COMTE DE GR1GNAN A M. DE POMPON E · texte numérisé non relu

MEURT AU BON MOMENT. LETTRE DU COMTE DE GR1GNAN A M. DE POMPON E

La sage comtesse de Grignan traitée par sa mère, et fort mal à propos, de « cervelle démontée » — c'était, bien entendu, à l'occasion d'un de ses départs pour la Provence — s'est pourtant conduite une fois, pour nous, au moins, qui ne savons pas le fond des choses, comme une personne hors de sens. Assez subitement, elle manifesta une grande répugnance pour le cardinal de Retz, un vieil ami, parent quelque peu. parrain de Pauline (1), et très affectionné aux Grignans. Mme de Sévigné parlait raison,

(1) Deux autorités d'égale râleur : d'IIacqueviile et le chevalier Perrin, assignent pour parrain à Pauline, le premier, le cardinal de Retz ; 1 autre, M. de la Garde. Le nom même de Pauline pourrait décider entre eux : il ne vient pas de la marraine; on ne le trouve pas dans la famille ; il doit donc venir du parrain; or, le cardinal de Retz s'appelait Paul, et If. de la Garde, Antoine. D'ailleurs, une lettre de Mme de Sévigné, écrite dans un moment que le cardinal était malade, lève tous les doutes à ce sujet, v. 3G5.

sentiment, intérêt; allait-on compromettre une succession qui s'offrait d'elle-même et qui serait si utile? Mme de Grignan ne désarmait pas. Mme de Sévigné s'entremettait, causant avec le cardinal et écrivant à Mme de Grignan bien que celle-ci fût à Paris; mais la mère et la fille se fâchaient quand elles discutaient de vive voix. « Je crois que vous avez des raisons bien que je ne les connaisse pas; j'en suis persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison... J'ai contesté à son Eminence tout ce qu'il fallait contester, ne lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur pour lui, soutenant que vous aviez un fonds d'eslime, d'amitié et de reconnaissance, qu'il retrouverait s'il prenait d'autres manières. » (1)

Qu'est-ce que tout cela signifie? Mme de Grignan n'était pas une de ces femmes à qui l'on manque, et, d'autre part, le cardinal dont la vie autrefois ne cadrait guère avec la profession, est assagi par l'âge et la maladie. Avait-il admiré, plus que de raison, Mme de Grignan avant son mariage? Ce n'est pas impossible; cependant, lorsque Retz eut la permission de reparaître à Paris, longtemps après les folies de la Fronde, il avait passé le demi-siècle et Mlle de

Sévigné avait dix-neuf ans. La rupture ne se produit qu'en 1678 ; le cardinal a soixante-quatre ans, et c'est un vieillard.

Mme de Grignan était droite (1); sa mère l'appelait : ma très loyale; on ne la voit ni rétive ni infidèle à l'affection. Elle eut, il est vrai, de l'éloignement pour Mme de la Fayette si chère à sa mère; mais, de son côté, Charles de Sévigné, au caractère affable, ne l'aimait qu'avec mesure. Après la mort de Mme de Sévigné, Mme de Grignan demeura en relations étroites avec les meilleurs amis de la disparue. D'où vient que Mme de Grignan, à propos d'une cassolette d'argent que lui offrit le cardinal, monta sur ses grands chevaux et persista à refuser un rapprochement dont le cardinal s'offrait, très humblement, à faire les frais ? D'où vient que Mme de Grignan n'instruisit pas sa mère, qui se montra en cette circonstance parfaitement discrète et habile, des vrais motifs de sa colère? «Je ne connais pas vos

(1) Droite, au point qu'il lui était insupportable d'avoir inconsciemment propagé des inexactitudes. Mme de Sévigné, connaissant ses scrupules, se hâtait de s'excuser lorsqu'il lui était arrivé de mander une nouvelle reconnue fausse par la suite : « J'ai à vous reprendre telle nouvelle... je vous retire encore telle autre... cela me désespère de vous tromper et de vous faire raisonner à faux. » (vi. 282) Et si, parfois, ce n'est qu'un badinage entre la mère et la fille, il n'en est pas moins certain que la conséquence en toute chose était un besoin chez Mme de Grignan.

raisons», écrit Mme de Sévigné. Elle en connaissait bien quelque chose puisqu'elle écrit aussi : « Je l'assurai qu'il retrouverait votre estime s'il prenait d'autres manières. »

Il fallait que Mme de Grignan eut ses raisons, comme le dit Mme de Sévigné, de fortes raisons ; mais elles nous échappent.

Le cardinal de Retz mourut l'année suivante, le 24 août 1679, réconcilié avec Mme de Grignan. M. de Grignan qui savait, prétend Mme de Sévigné, faire vouloir à sa femme tout ce qu'il voulait lui-même, avait sans doute passé par là.

Personne n'hérita du cardinal que ses créanciers : il n'avait pas encore complètement liquidé ses dettes. S'il eût vécu quelques années de plus, les économies réalisées sur le revenu de ses abbayes auraient constitué une fortune qu'on ne peut pas accuser Mme de Grignan d'avoir pourchassée, mais qui serait venue bien à point pour tirer les Grignans des abîmes.

La charge et la gloire du nom commandaient le faste. Malheureusement, les Etats de Provence n'entraient point dansces considérations, et mesuraient chichement les subsides person-

nels au lieutenant général qui leur en soutirait d'énormes au profit du Roi.

Le comte de Grignan avait le goût des arts et celui, très coûteux, des objets d'art. Mme de Grignan aimait la toilette puisqu'on prétend qu'à Paris, elle subit une algarade pour avoir pris des libertés avec les édits somptuaires. Cependant, nous voyons sa mère l'exhorter, dans les premiers temps de son mariage, à s'habiller avec plus de recherche; nous savons encore que Mme de Sévigné envoya à sa fille un « tour de perles » de douze mille écus. Mme de Sévigné, bonne ménagère, aurait épargné cette grosse dépense si elle n'avait jugé que le tour de perles fût nécessaire et que Mme de Grignan ne se l'offrirait pas.

Le luxe, quelque désordre dans l'administration des biens — fort peu pour le temps et la classe sociale — , le jeu, une des folies de l'époque, furent les causes secondaires de la ruine des Grignans. Mme de Sévigné n'était pas joueuse; ses remontrances glissaient sur sa fille qui l'était extrêmement. « Je ne peux pas me corriger de jouer, disait Mme de Grignan, ni de mal jouer. » Aussi perdait-elle toujours.

Représentation, coulage, pertes de jeu, c'était un courant qui n'excédait pas la fortune des Grignans; elle succomba sous le poids du

passif ancien : les dettes, grossies démesurément par les remboursements ajournés, en conséquence du taux où l'argent s'achetait alors. Les embarras pécuniaires étaient communs à presque toute la noblesse qui ne pouvait ni éviter de contracter des dettes, ni les éteindre, à moins de ressources exceptionnelles, telles que dots ou héritages. L'économie les aurait réduites; mais l'économie n'était pas la vertu des Grignans.

Pendant un quart de siècle, l'esprit tendu à soutenir son rang, la comtesse de Grignan connut d'abord les ennuis de la gêne, puis son extrémité. Le mariage du marquis ne la fit pas riche; il lui épargna le désastre : cela suffisait. Quelques mois plus tard, la charmante Pauline fut épousée pour elle-même par le marquis de Simiane, et le souci que son établissement donnait à Mme de Grignan se dissipa.

Le cordon bleu ayant été donné à M. de Grignan, il n'y avait plus rien à attendre de la fortune que des retours offensifs : Mme de Grignan aurait dû partir en 1696, comme sa mère.

Plus chanceuse, Mme de Sévigné mourut à

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la meilleure heure, n'emportant que le regret de quitter ses enfants et ses petits-enfants qu'elle laissait tous derrière elle, les uns, tranquilles, les autres, heureux. Enfin, elle mourut à Grignan, sous le toit de cette fille passionnément aimée. 11 a été avancé, mais sans preuve valable, que cette circonstance aurait apporté plus de peine que de réconfort à Mme de Sévigné, sa fille n'ayant pas paru à son lit de mort (1).

Mme de Grignan n'a pas été la garde-malade de sa mère, c'est indubitable, puisqu'elle même ne pouvait se tenir debout. Elle n'avait pas assisté au mariage de Pauline, célébré dans l'église construite au pied de la colline que le château de Grignan couronne, de façon que la tribune de l'église se trouvait de plainpied avec les appartements du château et communiquait avec eux.

Lesmaladies de Mme de Grignan que Mme de Sévigné s'exagérait, de même que la fille s'exagérait celles de sa mère : travers commun qui les animait l'une contre l'autre, les maladies de Mme de Grignan s'étaient résolues en une excessive faiblesse dont le temps devait avoir

(1) A la charge de Mme de Grignan, on cite une lettre écrite quarante et un ans après la mort de Mme de Sévigné. et dont l'auteur, dit P. Mesnard, est fort suspect. (Notice I. 300-301.)

nécessairement raison, mais que l'usage de la saignée systématique, condamné par le bon sens de Mme de Sévigné, aggravait. Déprimée comme elle l'était, Mme de Grignan avait plus à craindre que tout autre la contagion de la petite vérole très maligne dont se mourait Mme de Sévigné. Est-ce à dire qu'elle ne la brava pas, au moins une fois? « Toutes les personnes qui étaient attachées à Mme de Sévigné par les liens du sang et de l'amitié sont bien à plaindre, et surtout celles qui ont pu connaître dans les dernières journées de sa vie toute l'étendue de son mérite et de sa solide vertu. J'aurai l'honneur quelque jour de vous conter des détails sur cela, qui attireront votre admiration. » (1) De ce paragraphe de la lettre écrite par M. de Grignan à M. de Pompone le 7 mai 1696, trois semaines après la mort de Mme de Sévigné, on pourrait induire que l'effroi de la contagion et sa propre faiblesse n'ont pas empêché Mme de Grignan de visiter sa mère ; car enfin, « ces personnes qui ont pu connaître dans les dernières journées de la vie de Mme de Sévigné toute l'étendue de son mérite et de sa vertu, et qui lui étaient attachées par les liens du sang », ne peuvent

être que sa fille, son gendre et sa petitefille.

Nous n'avons pas, malheureusement, les détails que M. de Grignan annonçait. La lettre du 7 mai ne permet donc qu'une supposition — rien déplus — favorable à Mme de Grignan; mais il est équitable de s'y tenir, en l'absence de tout document digne de ce nom, établissant que Mme de Grignan a manqué à sa mère et à elle-même par lâcheté.

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