‹ Dames du grand siècleChapitre 7 sur 24 · RELIGION ET PIETE DE LA MERE ET DE LA FILLE · texte numérisé non relu

RELIGION ET PIETE DE LA MERE ET DE LA FILLE

« Qu'elle passe donc, cette vie, tant qu'elle voudra ! » Ce cri désespéré échappé à Mme de Grignan dans sa jeunesse et, alors, presque coupable, comme il rend bien la satiété d'être qu'elle dut traîner en elle entre la mort de son fils et sa propre mort survenue dix mois plus tard. En manière de conclusion, la vie lui avait réservé l'écroulement de ce qui lui donnait le goût de vivre. Avec Louis- rovence, elle ne perdait pas qu'un fils chéri et qui la chérissait,

elle perdait l'orgueil et l'espoir de sa maison. Décédé à trente-trois ans, Louis-Provence ne laissait pas d'héritier.

Vraie Grignan jusqu'à la fin, la pauvre Madelonne poussa, d'accord avec son mari, le chevalier de Grignan à se marier, en dépit de son âge et de sa santé délabrée. Elle surmonta sa douleur et remisa son deuil pour faire au comte de Toulouse les honneurs de la Provence, puis elle mourut.

Mme de Grignan fut, d'après Saint-Simon, peu regrettée des Proveuçaux, de son mari et de sa famille. Nous connaissons mal les sentiments des Provençaux à l'égard de leur belle gouvernante. Quant à M. de Grignan, est-il vraisemblable qu'il n'ait pas regretté une femme qu'il avait beaucoup aimée, qui était la parure de sa maison et de sa province, une compagne de trente-six années dont la mort le laissait, presque octogénaire, seul à son foyer?

La famille de Mme de Grignan, c'était sa fille et son frère Sévigné : leurs sentiments pour elle ne sont pas douteux. Sa famille encore, c étaient les Grignans : elle meurt à Mazargues, chez l'un d'eux, le chevalier, son beau-frère. Des dires de Saint-Simon, il ne se dégage donc qu'une très faible probabilité.

Nous savons comment Mme de Sévigné reçut la mort; pour Mme de Grignan, nous l'ignorons; mais on ne hasarde rien en disant que sa fin a du être aussi édifiante que sa vie.

Mme de Sévigné avait beaucoup de religion. Sa piété fut un peu amortie par son enthousiasme pour ces messieurs de Port-Royal, à quoi se rattachent la rareté de ses pratiques et ses diatribes contre les Jésuites : seuls articles de la discipline janséniste qu'elle ait trouvés bons à son usage.

Mme de Grignan avait beaucoup de piété. Sur un témoignage irrecevable, sur une plaisanterie, sur des paroles imputables au goût régnant de la controverse, on a prétendu qu'elle n'avait point de religion, qu'elle en retenait seulement les apparences nécessaires à une femme haut placée de qui doittomber l'exemple.

Le témoignage irrecevable est celui d'une personne — Ninon de l'Enclos — (1) avec qui,

(1) La morale sociale de Mme de Sévigné fut toujours assez large. A soixante-neuf ans, elle parait trouver tout simple que les femmes se précipitent chez Ninon vieillissant (X. 248). La pensée saine, le mot juste, c'est chez Mme de Coulanges, « la mouche, la feuille, la plus légère marchandise que vous ayez jamais vue », qu'il faut les chercher (X. 243). Mme de Coulanges sentait d'instinct qu'en pareille matière rien n'est plus dangereux pour les mœurs que la tolérance des femmes du monde, et Mme de Sévigné ne le sent pas.

très certainement, Mme de Grio-nan ne s'est jamais épanchée, mais à qui il plaisait de croire et de dire qu'une femme "belle et intelligente devait être un esprit fort.

La plaisanterie. Mme de Grignan l'a faite, et Mme de Sévigné a dû l'accentuer, chacune d'elles pour s'amuser et amuser l'autre. « Ah ! mon Père ! qu'il fait chaud ! » aurait dit un jour Mme de Grignan en guise de confession. On voit ce que cela pèse.

Esprit très réfléchi, très raisonnant, Mme de Grignan a pu frôler parfois l'hérésie. C'est arrivé à bien d'autres, qui ne sont, non plus qu'elle, des hérétiques. Une rêverie n'est pas une opinion, un écart n'est pas un entêtement, et il n'y a d'hérésie qu'à ce prix.

Mme de Sévigné n'a jamais eu le moindre doute touchant la sûreté et la solidité des croyances religieuses de sa fille. « Enseignez la religion à Pauline, lui écrit-elle; vous la savez fort bien. » La caution est bonne. Tenons donc pour assuré que Mme de Grignan, la très loyale, était au-dessus de toute hypocrisie, et qu'elle n'a rusé ni avec les hommes ni avec Dieu.

Femme de lettres

et d'affaires

Madame de la Fayette

Femme de lettres

et d'affaires

Madame de la Fayette

LE CHEF-D'ŒUVRE DE Mrae DE LA. FAYETTE

' La critique littéraire s'appliquant à une chose faite est la moins originale des productions intellectuelles, et la plus personnelle puisqu'une même œuvre est l'objet de jugements très divers et souvent contradictoires. Qui demanderait aux journaux et aux périodiques fermés à la réclame une opinion sur la pièce nouvelle, en recueillerait plusieurs également probables et, néanmoins, parfaitement inconciliables. Aussi peut-on dire que le sort d'une pièce ne dépend pas de la critique professionnelle, consciencieuse ou intéressée, supérieure ou médiocre, mais du public lui-même qui s'empresse ou s'abstient, guidé par le flair trèe subtil du plaisir ou de la déconvenue qu'il retirera de son argent.

La critique dramatique, si elle ne visait qu'à

renseigner le public, rendrait peu de services, tant par le fait de ses propres contradictions que par l'aptitude du public à se renseigner lui-même. Elle a de plus hautes ambitions. Toute pièce, à moins que d'être bien pauvre, soulève des questions artistiques et pose des problèmes moraux : les premières dépassent la foule; les seconds ne l'intéressent que si, par aventure, les idées courantes sont tournées de ce côté-là. La saine critique dramatique s'emploie à les discuter, sans se flatter de les résoudre, non que les principes d'esthétique et ceux de morale soient mal connus ou flottants, mais parce que dans le passage de la théorie à la pratique, l'esthétique est débordée par l'art, et la morale, par les mœurs. Sur Tart et les mœurs on ne s'entend guère; on ne s'entend même pas d'une manière constante avec soimême. Qui n'a, maintes fois, dans l'ordre intellectuel, adouci ou forcé ses critiques, et, dans l'ordre moral, fait preuve d'austérité ou de faiblesse, suivant l'humeur du jour, les sentiments privés et l'influence du milieu ?

Laissons de côté la vie réelle pour ne parler que de sa représentation au théâtre et dans le roman. Est-ce un fait rare qu'une pièce nullement licencieuse, mais hardie à bonne intention, soit dite morale ou immorale par des gens

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ayant une conception identique du bien et du mal ?

Les conditions très particulières du théâtre et ses exigences limitent la liberté des spectateurs aussi bien que la sincérité de l'auteur : ne sortons pas du roman. Dans le roman, l'écrivain, s'il le veut, ne relève que de lui-même : il peut se proposer d'être vrai; et le livre, lu à loisir, relu, médité, confronté avec les expériences et les observations personnelles, est, finalement, loué ou blâmé par tout lecteur éclairé avec autant d'indépendance que la nature humaine en comporte. Cependant, ne voiton pas des romans dont la valeur artistique est indiscutée et l'essence éminemment honnête, scandaliser celui-ci, tandis qu'il édifie — ou presque — celui-là ?

Le Démon de Midi est bien trop près de nous, il a surtout trop d'envergure, pour qu'à son sujet on tente de mettre en balance les motifs qui déterminent des jugements si opposés. Rabattons-nous modestement sur la Princesse de Clèves, fort admirée au xvne siècle par d'irréprochables prêtres, et inscrite pourtant au catalogue de la bibliothèque positiviste d'Auguste Comte; proposée encore par de modernes critiques comme un parfait modèle de vertueuse délicatesse, et hardiment taxée dans

une récente conférence d'immoralité patente (1). \oici deux cent quarante ans que ce roman — un seul volume, peu compact — est en lecture et n'a jamais cessé d'être lu. 11 prête peu aux controverses ne touchant à aucune « nouveauté » sociale, morale ou religieuse; et les appréciations également fondées qu'on nous en offre, varient du blanc au noir! Auxiliaire de vertu ou poison de l'âme : point de milieu, c'est à nous de choisir. Comme l'a dit un ancien, il ne faut pas « gauchir aux difficultés»; mais prenons le temps de la réflexion.

Premier point à discuter avant d'aller plus loin : la Princesse de Clèves est-elle un chefd'œuvre ou seulement le chef-d'œuvre de Mme de la Fayette ? Ceci n'est point une subtilité. Louis XI, le chef-d'œuvre dramatique de Casimir Delavigne, n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre. Le Voyage autour de ma chambre, le chef-d'œuvre de Xavier de Maistre, s'il appartenait au bagage du grand frère, serait

(1) Conférence très nourrie et extrêmement intéressante faite en juin 191Ï par M. Th. Joran, auteur de nombreux ouvrages de sociologie et d'éducation. Son livre : Le su f rage des femmes, a obtenu en 1913 le prix du budget décerné par l'Académie des Sciences morales et politiques. La présente étude a été composée en 1914-1915.

moins hautement qualifié, sans cesser d'ailleurs de charmer le lecteur. Adèle de Sénangcs, le chef-d'œuvre de Mme de Souza, n'est qu'un roman « honorable ».

Il en est des chefs- d'œuvre comme des chefslieux dont beaucoup sont à peine de gros bourgs ; mais aussi, la distinction des classes établit-elle entre des centres catalogués sous un même titre, une échelle d'importance : procédé administratif que la hiérarchie littéraire ne comporte pas; de sorte que l'idée, singulièrement générale déjà que le terme « chefd'œuvre » exprime, se trouve investie d'une « extension » tout à fait remarquable, moindre pourtant que la capacité d'universelle adaptation de l'adjectif illustre. Aujourd'hui, tout écrivain, poète, savant, compositeur, peintre, sculpteur, de l'un ou de Tautre sexe, dès qu'il s'élève au-dessus du médiocre, est dit ou dite, illustre.

Mme de la Fayette, ou plutôt son équivalent pour le goût, la sensibilité, le don d'analyse et les qualités de plume, serait-elle une illustre en ce début du vingtième siècle ? C'est probable ; surtout si elle faisait du journalisme et des conférences. Mais serait-elle sans conteste au premier rang de nos romanciers : sûrement non. Mme de la Fayette est un esprit créateur

comme La Fontaine et, plus encore, bien qu'elle ne lui ressemble guère, comme Corneille. La Fontaine, dans la fable, a été lui, tout de suite; Corneille, avant d'être Corneille, avait consciencieusement pioché le fatras. De même, Mme de la Fayette passa par Zaïde pour arriver à la Princesse de Clèves.

Toutefois, remarquons que Corneille et la Fontaine ont conservé la maîtrise dans le genre que chacun d'eux a inauguré, tandis que Mme de la Fayette a été fort distancée dans la voie qu'elle a ouverte. En revanche, le domaine dont son livre a provoqué ou hâté l'exploitation, s'est révélé prodigieusement riche : riche de ressources inépuisables, ce qui n'est pas le propre de la fable ni de la tragédie cornélienne.

La Princesse de Clèves porte en elle la gloire de sa descendance, et c'est trèsjuste. Chef-d'œuvre de Mme de la Fayette, il va sans dire, puisque Zaïde, non dépourvue de mérite, est le rejet d'un arbre mort; que la Princesse de Montpensier et la Comtesse de Tende sont faibles quoique sorties de la bonne manière de l'auteur; que ses Mémoires de la cour de France sont négligeables, et que la Vie de Madame (le récit de la mort mis à part) ne mérite pas sa réputation.

Chef-d'œuvre en valeur absolue, intrinsèquement ? Mme de Sévigné, grande amie de Mme de la Fayette et portée à l'admirer en tout, ne va pas jusque-là. Etant meilleur écrivain que Mme de la Fayette, et point du tout auteur, nul sentiment mesquin n'a pu influencer sa critique; il est vrai que Bussy-Rabutin a quelque peu médit de la Princesse de Clèves, et Mme de Sévigné, à moins qu'il ne s'agit de Fouquet, était sujette à se laisser tourner ou retourner par son cousin Bussy.

L'opinion des contemporains ne fait pas loi. Soit. D'autre part, il est certain que Sainte- Beuve, Taine, Géruzez, Jules Lemaître, Faguet, ont tenu la Princesse de Clèves pour un chefd'œuvre, encore que quelques parties de ce si court roman paraissent aujourd'hui passablement longuettes, donc, ennuyeuses. C'est l'effet du temps qui modifie les goûts. Soit encore. Corneille aussi a pàti de la mode : il est incontestable que le rôle de Y Infante semble très fastidieux, que Sabine nous endort, et qu'Emilie nous fatigue. Cela n'empêche pas le Cid, Horace et Cinna d'être demeurés, même à côté de Polyeucte, des chefs-d'œuvre. Ils sont tels pour tout le monde, et non pas seulement pour les érudits qui les commentent. La Princesse de Clèves a pour elle la majorité des

critiques de profession. Ses lecteurs (tous des lecteurs de choix, il y faut prendre garde) sont partagés. « Délicieux! » s'écrient les uns ; « surfait ! » déclarent les autres. Le consentement n'est pas universel.

Chef-d'œuvre ou non, la Princesse de Clèves pourrait n'être plus qu'un titre : c'est arrivé à beaucoup d'ouvragesquila valaient bien. Cependant, au lieu de passer à la retraite avec l'honorariat littéraire, elle a su se maintenir en exercice. La Princesse de Clèves vit, et c'est le principal.

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