LES ROMANS DES ROMANCIERS ET LES ROMANS DES ROMANCIÈRES
La manière dont une œuvre est comprise et appréciée dépend assez peu de la personnalité de l'auteur si cet auteur appartient au sexe masculin, et en est fort dépendante s'il appartient au sexe féminin. Le roman est le genre littéraire qui rend particulièrement sensible cette différence de traitement. Non que les romancières soientgratifiées de points de faveur comme on en accorde aux joueurs de médiocre
force, de façon qu'un romancier signant Irène ou Zoé se rendrait coupable à l'égard de ses confrères d'une manœuvre déloyale : tel le vieil écrivain qui vaut une si plaisante scène au Bois sacré (1), mais parce que l'on n'admet guère qu'une femme puisse être douée du véritable génie créateur, lequel consiste à forger si solidement personnages et situations que les uns et les autres tirent ensuite leur développement d'eux-mêmes. En conséquence, une femme se mettrait toujours dans ses romans, plus ou moins démarquée, variée, revêtant diverses formes et offrant plusieurs visages, sans que le rapport cesse d'être saisissable entre les sentiments et incidents de la vie privée et leur transposition romanesque.
Or, le public est très friand du « document vécu », surtout quand il s'agit d'une femme. Les romans féminins ne sont pas pour cela estimés au-dessus de leur valeur; seulement, on en parle plus qu'on ne ferait peut-être si la recherche des dessous ne hantait pas l'esprit des lecteurs contemporains, et ne tentait pas, plus tard, la sagacité des érudits lorsque l'auteur a fait figure dans la société de son époque.
(1) A la page 219 il est cité un mot d'une autre comédie de MM. deCaillavet et de Fiers : Y Amour veille.
Et qu'il y ait des dessous très personnels dans les romans de romanciers, cela ne fait aucun doute; mais l'on ne s'y arrête point (1), Supposons que Bussy-Rabutin et Mme de Sévigné eussent écrit chacun un roman comme, en badinant, ils avaient émis l'idée d'en écrire un à eux deux, la curiosité des « dessous » serait bien plus vive pour le roman de Mme de Sévigné que pour celui de Bussy-Rabutin (2).
Mme de la Fayette s'est, croit-on, mise dans la Princesse de Clèves ; elle ne s'est pas mise dans Zaïde; c'est Tune des raisons qui font que la Princesse de Clèves intéresse plus que Zaïde. La curiosité n'a point où se prendre dans Zaïde ; elle trouve son compte, et au-delà, dans laPrincesse de Clèves. La connexion entre Mme de la Fayette et sa célèbre héroïne est si bien établie que la Princesse de Clèves est un roman très
(i) L'on s'v arrête beaucoup à propos de la Nouvelle Héloïse. Rousseau egt-il grandi ou diminué par l'habitude, la nécessité plutôt, de le mêler à ses œuvres comme on ferait pour un auteur féminin ?
(2) L'idée, simple propos de lettre, venait de Bussy. Le comte dTîaussonville [Mme de la Fayette, p. 191), regrette que Mme de Sévigné n'ait pas pris au mot son cousin. 11 est pourtant douteux qu'un bon ouvrage fût sorti de leur collaboration. Mme de Sévigné est incomparable pour mettre en valeur tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle voit, tout ce qu'on lui rapporte. Rien n'indique qu'elle ait eu en partage le don de l'invention, indispensable pour composer un roman, même bâti sur une donnée personnelle. Quant à Bussy, son genre d'esprit assez rèche n'aurait pas été à son aise et n'aurait pas plu dans un roman.
moral pour les critiques persuadés de l'honnêteté de Mme de la Fayette, et très immoral pour ceux qui la nient. Il vaudrait mieux, assurément, que les causes fussent disjointes, d'autant que Mme de la Fayette n'a pas signé son ouvrage ; elles ne le seront jamais, pour le plus grand avantage de la Princesse de Clèves scrutée par les détracteurs de Mme de la Fayette avec plus d'application encore que par ses admirateurs. D'autre part, l'auteur n'a pas lieu de se plaindre qu'on cherche son histoire à travers son roman; car celui-ci défend celle-là contre des soupçons qui ne sont pas tout à fait téméraires.
LA TRADITION DU VEUVAGE. PIECES AUTHENTIQUES CONCERNANT M. ET Mme DE LA FAYETTE
Une jeune fille se marie sans amour, mais sans répugnance ; à peine mariée, elle s'éprend d'un homme qui lui paraît charmant puisqu'elle l'aime, et qui peut l'être, en effet. Sans faillir expressément, elle gâche sa vie et abrège
celle de son mari. Tel est le thème de la Princesse de Clèves dépouillé de ce qui le pare : ce qui en idéalise le bien, ce qui en dissimule le mal. Telle aurait été, à certains égards, la destinée de Mme de la Fayette.
Si, de la fiction, on rentre dans la réalité, deux des personnages de ce trio classique nous y suivent quand ce ne seraitquede loin. Le troisième demeure confiné dans le roman : c'est le mari.
M. de Clèves a grande allure ; son existence marque une trace ; sa mort est un événement. De M. de la Fayette, on sait qu'il eut une sœur, une femme et deux fils, et c'est à peu près tout. Ses contemporains ne semblent pas en avoir su ni s'être souciés d'en savoir davantage. M. deClèves,quin'ajamaisexisté, est quelqu'un ; M. de la Fayette dont la vie fut longue, tient tout au plus l'emploi d'un figurant. Le personnage réel n'est pas même l'ombre du personnage imaginaire ; entre eux nulle ressemblance ; le mari de Mme de Clèves nous intéresse; le mari de Mme de la Fayette nous intrigue jusqu'à son mariage, il a une histoire, modeste, mais normale; sitôt marié, il tombe dans le néant.
Sainte-Beuve a écrit que le comte de la Fayette, après avoir donné à Mlle de la Vergne
le nom qu'elle allait illustrer, s'efface, et disparaît de sa vie (1). « Sans apparaître nulle part », aurait dû ajouter Sainte-Beuve. Voilà l'étrangeté. « Une femme, dit plaisamment Labiche, un femme (supposée victime de l'embrasement d'une patache) ne disparaît pas totalement sans laisser de traces. » Pareillement, un homme ne saurait ni vivre ni mourir sans que personne s'en doute. C'est pourtant ce qui serait arrivé à M. de la Fayette.
Le Masque de fer n'est pas plus mystérieux que ce descendant de grande race sur qui tout le monde se tait vingt-cinq ans avant sa mort. Enigme assurément, mais énigme familiale; par suite, dénuée d'importance et, sans doute, d'intérêt. On a cherché, on cherche encore, en attrait de la poursuite plutôt que du maigre butin que l'on s'en promet.
Ce qui surprend en cette affaire, ce n'est pas le mutisme de la famille, ni la destruction présumable de tout papier propre à révéler des secrets qui n'importaient qu'à elle, mais bienla discrétion absolue de tous les gens qui ont pu 3tdû savoir, et n'en ont rien laissépasser. Il arrive trop souvent qu'une famille soit desservie par l'indignité morale ou la déchéance physique
(1) Pot traits de femmes, p. 255.
d'un de ses membres, etle silence se fait, général, sur cette disgrâce; mais la mort intervient-elle, les amis, les relations la signalent, sans remuer autrement le passé. Or, il n'est fait aucune allusion au décès de M. de la Fayette dans les correspondances et mémoires du temps (1), d'où est sortie peut-être l'opinion que Mme de la Fayette se serait donnée pour veuve bien des années avant la mort de son mari : chose tout à fait invraisemblable. Il aurait été encore plus difficile d'imposer le mensonge du décès que de soutenir celui de la survivance. Elle ne fît ni l'un ni l'autre.
Si, dès 1660, cinq ans après les noces, monsieur ne sort plus de ta coulisse, c'est-à-dire de ses terres sises en Auvergne et en Bourbonnais, madame demeure constamment sur la scène, à la cour et à la ville. Un veuvage supposé supposerait aussi l'étiquette et la claustration du deuil, fort sévères, comme on le sait, à cette époque, en outre des super-
(II Le comte d'Haussonville s'étonne (p. 31) que Mme deSévigné n'ai toint fait mention de la raortde M. delà Fayette, ayant rapporté le «et. d'une « religieuse de Mme de la Fayette. No» T. sommes pas fondés à dire qne Mme de Sév.gné a garde to silence sur amende M. delà Fayette (join 1683,; car ce qu ell, en .pu écrire (et ce n'est p.» » Mme de Grigaan qu. vécut ave* ITleàP-ri. de novembre 1680 à septembre 1684) appert. endr.« nécessairement à nn. période dont .«». lettre n'est arr.^ jusqu'à nous : 26 mai — 23 octobre 1683.
KEMME DE LETTRES ET D'àFFAIRES 97
chéries légales, inadmissibles. On croirait plutôt que Mme de la Fayette a négligé d'envoyer des billets de faire part (l'usage en était déjà établi) lorsque, sur le tard, et pour de bon, elle se trouva veuve : son mari la gênait si peu !
En 'somme, d'où vient la tradition, car c'en est une, du veuvage prématuré de Mme de la Fayette? — Des biographes, qui, se copiant les uns les autres, l'ont ditou laissé croire. Les textes — n'en retenons qu'un pour le moment — disent le contraire.
Mme de la Fayette en personne, écrivant de Paris, le 27 février 1673, à Mme de Sévigné alors en Provence, débute par ces mots : «M. Bavard et M. de la Fayette arrivent dans ce moment. » Si Mme de la Fayette veut parlerde sonmari, ce qu'il n'était pas nécessaire de spécifier à Mme de Sévigné, on ne peut pas soutenir qu'elle l'ait voulu « celer ». Ce pourrait n'être pas son mari: accordé ; mais qui serait-ce ? Armand, le second fils de Mme de la Fayette, d'après la note qui accompagne cette lettre dans l'édition des grands écrivains de la France (éd. Régnier).
Un enfant de treize ans ainsi désigné par sa mère alors que Mme de Sévigné, au temps qu'il faisait ses premières armes dans le
monde, l'appelait encore le petit de la Fayette! (1)
Le fils aîné, âgé de dix-sept ans environ, était déjà l'abbé de la Fayette (2). Des trois frères du comte de la Fayette, Charles avait été tué dans les guerres de la Fronde ; Claude était abbé, Jacques, chevalier de Malte; ni l'un ni l'autre ne serait appelé monsieur de la Fayette. L'un des deux, au moins, existait encore ; mais une lettre du 12 janvier 1676 indique qu'il habitait Toulon. M. Bayard habitait, lui, près de Gannat ; il était voisin du comte de la Fayette dont peut-être il gérait les terres, car, lorsqu'il venait à Paris, il « courait tout le jour » pour les affaires de Mme de la Fayette qui avait fait sa connaissance durant les quatre ou cinq années
(1) Lettre» de Mme de Sévigné, vol. III, p. 194 — Cette invraisemblance a échappé au très savant éditeur des lettres de Mme de Sévigné et de ses correspondants. Sainte-Beuve ne s'est pas mépris sur le personnage: «... un jour, M. delà Fayette arrive je ne sais d'où. » (Portraits de femmes, p. 272.) — Il arrivait d'Auvergne ou du Bourbonnais.
(2) La date de son baptême: 7 mars 1658, n'est sûrement pas celle de sa naissance. La Rochefoucauld écrivant àMme de Sévigné le 9 février 1673, l'appelle l'abbé de la Fayette. (Il eut des abbaves, mais ne fut point prêtre, dit Saint-Simon.) Si l'abbé de la Fayette n'était né qu'en mars 1658, il n'aurait pas encore eu quinze ans en février 1673. Mme de la Fayette s'était mariée le 15 février 1655 ; son fils aîné doit être de 1656 ; le second naquit le 17 décembre 1659. L'année parait certaine ; le mois varie suivant les généalogies, où il est appelé tantôt René Armand, tantôt Renauld \rmand. Il était probablement filleul du chevalier de Sévigné, beau-père de Mme de la Fayette, prénommé René Renaud.
que dura son ménage. Bientôt, nous retrouverons Bayard à Vichy en compagnie de M. de la Fayette. On ne peut donc guère douter que ce M. de la Fayette arrivé avec M. Bayard à Paris le 27 février 1673, ne soit le comte de la Fayette.
Mais, présentai était comme absent, il passait inaperçu; de façon que La Bruyère visant, cela paraît probable, Mme de la Fayette, écrira dans ses Caractères: « Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore ? ne vit-il point? On en doute. » (1)
Que Mme de la Fayette ait été tenue pour veuve du vivant de son mari par des gens qui
(1) La note relative à ce passage des Caractères (édition Garnier, p. 64) indique trois exemples : Mme de Montespan, Mme de Se vigne, Mme delà Fayette. Cependant, la manière théâtrale dont le marquis de Montespan afficha sa disgrâce conjugale s'oppose à ce qu'on le classe dans les maris dont « il n'est fait dans le monde aucune mention », outre que Mme de Montespan, lors de sa conversion, écrivit très ouvertement à M. de Montespan pour lui demander ses ordres, Quant à Mme de Sévigné dont le mari fut tué en duel, au su de tous, six ans et demi après son mariage, il n'est pas un mot de ce paragraphe de la Bruyère qui puisse s'adapter à elle. De semblables erreurs étonnent dans une édition annotée par M. Chassang. — Encore que la majeure partie du paragraphe se rapporte fort bien à Mme delà Fayette, il faut remarquer que la fin ne lui convient plus : elle porta toujours le nom de son mari ; le sien ne lui servait que pour les signatures légales.
la connaissaient peu et, sur les apparences, préjugeaient son veuvage sans se soucier ou se permettre d'enquêter auprès de ses intimes, c'est chose possible; mais qu'elle-même ait menti à ce sujet de façon directe et précise, cela ne se peut : trop de pièces notariées, de leur nature nullement secrètes, auraient dévoilé l'imposture.
Elles ne sont pas toutes arrivées, on le conçoit, au département des titres de la Bibliothèque nationale : il s'y en trouve suffisamment, et de dates assez diverses, pour que Mme de la Fayette ne puisse être soupçonnée d'avoir voulu « enterrer » son mari vivant.
Ces pièces, dans leur contenu, offrent peu d'intérêt : ce sont, pour la plupart, des quittances de rentes de l'Hôtel de ville, constituées au seizième siècle sur les gabelles ou sur le clergé; mais leur libellé n'est pas indifférent, car, non seulement il prouve jusqu'à la date de 1683, l'existence de M. de la Fayette, mais témoigne encore que M. de la Fayette jouissait des capacités légales puisqu'il déléguait à sa femme le pouvoir de signer à sa place.
Ainsi, le comte de la Fayette n'était pas devenu, même aux derniers temps de sa vie, une façon de déchet humain, comme son
singulier effacement pourrait le faire croire ; un de ces êtres dont, à juste cause, personne ne parle plus et qui, avant de mourir, sont déjà morts. Et cela n'éclaircit pas le mystère qui plane sur la séparation des deux époux, n'explique pas la complaisance qu'apporta M. de la Fayette à se laisser « remiser ». Bien au contraire.
La pièce datée du 20 décembre 1663 est la plus ancienne de celles qui nous importent. C'est une pièce d'ordre judiciaire où sont nommés : René-Regnault de Sévigné, chevalier, marquis dudit lieu (oncle par alliance de Mme de Sévigné), veuf d'Elisabeth Pena (qu'il avait épousée veuve, mère de Mme de la Fayette), messire François de la Fayette et la dame Pioche de la Vergne, son épouse, contre une dame Zamet(i).
(1) Pièces originales, vol 2287. Pioche, n° 16. — Le dictionnaire de Jal, p. 720, à l'article la Fayette, 1666-1693 (1666 au lieu de 1634), indique que parmi les anciennes minutes conservées dans l'étude du successeur de M> Lefer, notaire, 9ont : une quittance donnée par François, cornle de la Fayette et son épouse en février 1653, et un autre acte des mêmes passé dans le même mois. Cette date a été mal lue sur les actes, ou il y a là une faute d'impression, le mariage des signataires étant de 1655. Les appréciations littéraires qu'on rencontre dans le dictionnaire de Jal sont parfois un peu hasardées : « Mme de la Fayette, Yauteur si longtemps estimé de la Princesse de Clèyes, de Zaïde... » Cela fait le pendant du : « Boucher, justement oublié aujourd'hui ainsi que ses figures nourries de roses », qui s'étale dans l'histoire de France de Duruy. — Boucher était-il tombé si bas à la date de cette édition (1862)? Il en a appelé depuis.
Six autres pièces sont les quittances dont il a été parlé ci-dessus. Voici leurs dates : 1673, 1676, 1677, 1679, 1683, et le détail de la première. « haulte et puissante dame Marie-
Magdeleine Pioche de la Vergne, épouse et procuratrice de hault et puissant seigneur, messire François de la Fayette, chevalier comte dudit lieu, confesseavoirreçudenoblehomme... la somme de soixante et quinze livres pour le second quartier de l'année seize cent soixante treize, à cause de trois cents livres de rente constituées le cinquième juillet quinze cent quatre-vingt-cinq sur les gabelles dont quittance faite à Paris, es études, le quinzième jour de novembre soixante-treize.
Signé :
Marie-Madeleine Pioche de là Vergne. »
(Signatures des deux notaires) (1).
Les autres quittances portent toutes la formule : « épouse et procuratrice de haut et puissant seigneur... » ; il n'y a de différences que dans les dates, les sommes et les nomsdes notaires. La dernière, cependant, vaut d'être reproduite.
« Dame Marie Madeleine Pioche de la Vergne,
(l; Id. N'17.
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épouse et procuratrice de messire François de la Fayette, chevalier comte dudit lieu, par sa
procuration passée par devant notaires
royaux en la ville d'Esbreuille, le sixième décembre mil six cent quatre-vingt et dont la minute (quelques mots illisibles) le Yasseur,
l'un des notaires soussignés, suivant Pacte d'apport du dixième dudit mois de décembre, confesse avoir reçu la somme de vingt-cinq livres pour le premier quartier de Tannée mil six cent cinquante-sept, à cause de cent livres de rentes constituées sur le clergé de France, le dernierjanviermil cinq centsoixante-deuxdontquittance... à Paris, en la demeure de ladite dame, Fan mil six cent quatre-vingt-trois, le dix-neuvième jour de mars avant midi, et Fa signée.
M. Pioche de la Yergne. »
Signature des notaires : Le Vasseur et (illisible) (1).
Payement bien tardivement fait ou réclamé, vingt-six ans après l'échéance! Peu nous importe. Ce que nous retiendrons, c'est :
1° Qu'à la veille même de l'année 1681, M. de
(1) Id. N* 19. — Les quatre autres quittances se trouvent : l'une, au N,s 18, et le rest* aux Pièces originales vol. 2967 — la Vergne. N" 34, 36 et 39.
la Fayette était sain d'espritpuisque lesnotaires d'Esbreuille acceptaient de dresser la procuration destinée à sa femme.
2° Que Mme de la Fayette n'était point « fondée de procuration générale pour toutes les affaires de son époux » (1), cette formule ne se trouvant dans aucune des quittances citées relatives à une période de dix années ; M. de la Fayette ne se déchargeait donc sur sa femme que du soin de toucher ce qui se payait à Paris où, selon toute probabilité, il ne venait presque jamais.
3° Qu'au mois de mars 1683, M. de la Fayette vivait encore, ce qui suffirait à ruiner l'opinion admise par les biographes que Mme de la Fayette était demeurée veuve fort jeune si, d'autre part, la date exacte de sa mort n'avait été retrouvée (2).
Le comte de la Fayette décéda trois mois
(1) Ainsi que l'était sa mère, Elisabeth Pena, du vivant de son premier mari. «... dame Elisabeth Pena, femme de messire Marc Pioche, chevalier, seigneur de la Vergne, de lui fondée de procuration générale pour toutes les affaires, passée par devant... et son compagnon, notaire»... confesse avoir reçu la somme de deux cent trente quatre livres neuf sols, le cinquième jour de mars l'an seize cent quarante huit. » (Pièces original*!, vol. 2287. Pioche. N°15).
(2) I3ien que cette date ait été imprimée en 1891, on lit encore dans la notice qui précède une récente édition populaire des œuvres de Mme de lu Fayette: « Elle resta veuve de bonne heure avec deux enfants. » Les enfants avaient ; l'un, 27 ans, Pautre, 24, à la mort de leur père.
FEMME DE LETTRES ET lVAFFAIP.ES 105
après le payement des vingt-cinq livres que « ladite dame de la Fayette confesse avoir reçues à Paris en sa demeure l'an 1683, le dixneuvième jour de mars avant midi ». Le lieu de sa mort es inconnu; mais, du fait que la procuration du 6 décembre 1680 fut dressée par les notaires de la ville d'Esbreuiile (à présent Ebreuil), on peut inférer que M. de la Fayette avait pour résidence ordinaire son domaine de Nades, dépendant de la dite ville d'Esbreuille située sur la Sioule, affluent de l'Allier (arrondissement de Gannat). Et ce n'est pas une raison pour que la mort l'ait surpris à Xades, c'est une simple présomption.
Nades et Espinasse avaient été apportés aux la Fayette par Françoise de Montmorin, épouse de Jean de la Fayette tué dans les guerres de religion à Cognac en 1568, et arrière grand' mère du la Fayette dont il est ici question. Espinasse est à deux lieues de Vichy, et lorsque Mme de Sévigné alla, pour la première fois, prendre les eaux à Vichy en 1676, elle fut reçue « au bord de- la jolie rivière d'Allier par M. et Mme de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorât, Plancy et d'autres encore ». Quel est ce M. de la Fayette dont elle écrit cinq jours plus tard « qu'il n'est occupé avec Saint-Hérem et Bayard qu'à lui rendre service » ?
La note du tome XII, page 157, des lettres de Mme de Sévigné (édition Régnier) admet « comme fort possible qu'il soit question, non du second fils de Mme de la Fayette encore bien jeune (il avait seize ans et demi et son aîné était déjà, en 1673, l'abbé de la Fayette), mais du beau-frère de Mme de la Fayette, chevalier de Malte ». Or, il a été remarqué plus haut que ce beau-frère ne serait pas appelé monsieur de la Fayette et, qu'en 1676, il habitait Toulon. Pourquoi ne serait-ce point le mari lui-même, le M. de la Fayette venu à Paris en 1673 avec Bayard, le comte François de la Fayette enfin, résidant alors à Espinasse, et empressé de faire les honneurs de son pays à Mme de Sévigné ? (1)
Evidemment, l'auteur «de la note précitée tenait, sur la foi des biographies, M. de la Fayette pour mort depuis longtemps, et, de même, M. d'Hugues, l'auteur de M me de Sévigné
(1) Bayai- 1 habitait Langlar (aujourd'hui l'Anglard) à la porte même de Gannat. Il était bien réellement le voisin de M. de la Fayette, Langlar étant situé entre Nad«s et Espinasse : à cinq lieues de Nades, à trois lieues d'Espinasse. De Langlar à Vichy, il y a do quatre à cinq lieues; Bayard n'avait pus reçu Mme de Sévigné « au bord de la jolie rivière d'Allier », le 18 mai 1676. Le 20 mai, elle écrit : « L'abbé Bayard vie nt d'arriver de sa jolie maison pour me voir. » Dans la semaine qui suit, il semble que Mme de Sévigné ait vu Bayard fort souvent; il s'était probablement installé à Espinasse chez le comte de la Fayette. Ils sont nommés ensemble dans la lettre du 24 mai.
à Vichy (1). Nous sommes aujourd'hui mieux informés.
M. d'Hugues donne sans hésitation ce M. de la Fayette pour le fils aîné de Mme de la Fayette: «Iln'y apas grand'chose à dire d'un adolescent, vingt ans à peine, sans autre mérite que celui d'être le fils de sa mère, ce qui le recommandait à la bienveillance de Mme de Sévigné. » Mais on ne voit nulle part que ce la Fayette ait été l'objet de la bienveillance de Mme de Sévigné ; c'est lui, au contraire, qui se montre obligeant pour elle. « Il y a ici trois hommes, écrit Mme de Sévigné à sa fille, qui ne sont occupés que de me rendre service : Bayard, Saint-Hérem et la Fayette. Ecrivez-moi quelques mots de ces hommes, car je vous fais souvent payer pour moi. » Quelle apparence que « l'homme » associé à Bayard déjà vieux, à Saint-Hérem, personnage d'importance, soit un adolescent ? D'ailleurs, nous savons que depuis plus de trois ans le fils aîné de Mme de la Fayette était appelé l'abbé de la Fayette. M. d'Hugues, parce qu'il a cru comme beaucoup d'autres (Sainte- Beuve excepté) que Mme de la Fayette était tôt demeurée veuve, a vu le fils où il fallait voir le mari.
Cependant, on ne peut nier qu'un passage de
(1) Le Correspondant) jnillet-août-septembre 1883.
la lettre du 4 juin 1676 ne paraisse d'abord s'accorder avec l'hypothèse du fils. Mme de Sévigné, en outre du souvenir qu'elle réclamait pour les « trois hommes », avait du, dans une lettre qui ne nous est pas parvenue, prier Mme de Grignan de tourner une phrase aimable à l'adresse de Mme de la Fayette : la lettre du 4 juin le prouve. Mme de Sévigné avait assurément dit à sa fille ce qu'elle voulait faire de ce compliment vainement quêté ; mais elle l'a dit dans laJettre qui nous manque. Ce n'était pas pour en réjouir Mme de la Fayette à Paris, puisqu'une lettre du 24 mai nous apprend que dans le moment même Mme de la Fayette correspondait avec Mme de Grignan. Elle voulait, dit M. d'Hugues, le montrer au fils de Mme de la Fayette, ce qui paraît très naturel; mais l'hypothèse du fils étant inacceptable, c'était donc sous les yeux du mari que le compliment de Mme de Grignan était destiné à passer.
Les deux époux vivaientséparés : ils n'étaient pas en guerre. Nous en avons des preuves matérielles; ce petit incident en serait, au besoin, une preuvemorale. Néanmoins, l'idée deMmede Sévigné était légèrement ridicule ; sa fille le lui fit comprendre en déclarant n'avoir pu trouver le mot demandé, et cela, de façon si plaisante, que Mme de Sévigné en « rit aux larmes » .
Mettons le fils dans l'affaire : Mme de Grignan pouvait décliner l'honneur de lui être agréable; mais, d'autre part, nul prétexte, ou plutôt nulle matière à plaisanteries. Mettons-y le mari : les choses changent, et la verve malicieuse de Mme de Grignan s'explique sans peine. Finalement, Mme de Sévigné s'étonna elle-même « de la fantaisie qui lui avait fait demander cette inutilité ».
Le département des titres à la Bibliothèque nationale possède deux généalogies de lafamille de la Fayette, paraissant Tune et l'autre avoir été fort anciennement dressées. La moins détaillée ne donne les dates ni de la naissance ni du mariage ni de la mort de François de la Fayette ; elle est plus explicite pour son fils cadet, Armand, et indique que l'aîné, l'abbé Louis de la Fayette, était encore vivant en 1706 (1). L'autre généalogie, fort complète, ne fournit cependant pas la date de naissance de François, comte de la Fayette, seigneur de Nades, Espinasse, Beauregard, Sauvigny, etc. ; mais bien la date de son mariage avec M. Magd. Pioche de la Vergne (15 janvier 1655) (2) et,
(1) Dossiers bleus, vol. 263. dossier 6787; grande feuille reliée. On lit en haut : janvier 1699.
(2) Ce pourrait être la date du contrat, à moins qu'il n'y ait implement une erreur sur le mois; le mariage fut célébré le 5 février, à Saint-Sulpice.
ajouté entre lignes, mais de la même main et de la même encre que ce qui précède et ce qui suit : mourut en 1683 (1).
Un peu plus loin(2) se trouve un second article sur François de la Fayette où l'on lit, et cette fois ce n'est pas en interligne : mourut en 1683. L'ouvrage consacré par le comte d'Haussonville à Mme delà Fayette nous apprend que ce fut le 26 juin. « La date de la mort de M. delà Fayette qui, jusqu'à présent (1891), avait échappé à toutes les recherches, a été relevée par moi, dit M. d'Haussonville, dans l'intitulé de l'inventaire dressé après la mort du comte et faisant partie des papiers du ducde laTrémoïlle (descendant de la fille et unique enfant d'Armand de la Fayette). Plus d'un de mes prédécesseurs en biographie fayettiste enviera cette trouvaille. » (3)
Les recherches, à ce qu'il paraît, n'avaient pas été bien actives ni les chercheurs bien avisés. En pareille matière, ce sont les recueils du département des titres qu'il faut d'abord in terroger. Si on l'eût fait, la date du veuvage de Mme de la Fayette serait depuis longtemps
(1 Dossiers bleus, vol. 264, doa8ier 6788 (de 1 à 28; mourut ci i 683 est au verso de la page 8).
(2,Id. doas. 6788; page portant deux numéro! : 1> et 25. (3; Mme de la Fayette, p. 216 et 31.
FEMME DE LETTRES ET D'AFFAIRES Hi
fixée puisqu'elle est inscrite (sauf le mois et le quantième) en double dans des pièces ayant toute l'apparence d'être entrées à la Bibliothèque nationale bien avant 1891 et accessibles à tout le monde.
Ce que les susdites pièces n'expliquent pas, c'est la rapide progression de la qualité nobiliaire des la Fayette. La famille est de bonne race, le point n'est pas douteux. L'ancêtre, Gilbert Mottier, « faisait du bien » au prieuré de Sancillanges en 1025; son fils, Gilbert Mottier II, fut à la première croisade; Gilbert IV, à la quatrième : il put voir couronner à Constantinople les empereurs Baudouin et Henri de Flandre; il put converser avec Villehardouin et combattre à ses côtés. Fait chevalier à son retour, il épousa en 1230 la fille de Gilles le Brun, connétable de France. Peu après, la terre de la Fayette échut aux Mottier; nous voyons qu'en 1284 un Gilbert Mottier, fils de Pons Mottier déjà dit seigneur de la Fayette, prêta l'hommage pour ce fief à Robert comte d'Auvergne. Désormais, le nom de la Fayette remplaça celui de Mottier : il est porté par tous les membres de la famille; mais les aînés
jt2 DAMES DU GRAND SIÈCLE
s'intitulent modestement seigneurs, soit de la Fayette, soit de Hautefeuille, jusqu'au milieu du seizième siècle, époque à laquelle apparaît le titre de baron.
Puis, subitement, voici un comte : c'est le mari de Mme de la Fayette. L'auteur de la Princesse de Clèves aurait pu n'être que baronne; elle l'a échappé belle; et son fils, Armand de la Fayette, est marquis.
FRANÇOIS DE LA FAYETTE ET Mlle PIOCHE DE LA YERGNE
François de la Fayette, seizième aîné de sa race, s'était mésallié, cela ne fait pas question, en épousant Marie Magdeleine Pioche de la Vergne dont le père, Marc (nommé parfois Aymar), est dit : seigneur de la Vergne, sans que, d'ailleurs, aucun dictionnaire de noblesse fasse mention de ses ancêtres. Entre les deux mères : celle de l'époux, Marguerite, fille de. César de Bourbon comte de Busset et de Louis© de Montmorillon, et celle de l'épouse, Elisabeth Pena, l'écart est si grand, qu'on ne songe
môme pas à les rapprocher l'une de l'autre. Marguerite de Bourbon-Busset existait-elle encore lors du mariage de son fils ? on l'ignore ; au reste, Elisabeth Pena conquit, par sa seconde union avec Renaud de Sévigné, le titre de marquise, ainsi qu'en témoignent deux pièces ou fragments de pièces conservées à la Bibliothèque nationale, et contenant nombre de mots indéchiffrables. L'une est relative au décès de la dite dame; la date ajoutée, est incomplète : 5 février 165. (1656); mais on peut lire : «... mariée audit Pioge de la Vergne dont elle a eu la (belle ?) marquize de la Fayette, et depuis, remariée au dit M. le marquis de Sévigné, seigneur de... Elle n'a duré que trois jours malade d'un... » (En haut de la feuille, en marge : « sans pompes funèbres » (1). L'autre pièce fait mention d'une somme de trois cent mille francs; on y retrouve la phrase : et depuis a été remariée audit M. le marquis de Sévigné « qui Ta amenée depuis peu en sa maison ». Et voici, d'un coup, deux marquises : Mme de la Fayette, qui se contente ordinairement de la qualité de comtesse, et la dame Pena, en raison du soin qu'avait pris Renaud de Sévigné de s'afficher marquis
(1) Dossiers bleus, vol. 264, doss. 6788, n° 115.
pour que sa femme put être marquise. Devenu veuf, il renonça au titre (1).
Cette prétention nobiliaire, mal ou plutôt nullement établie, constituait à peu près tout Tapport matrimonial de Renaud de Sévigné. La dame Pena était riche; mais comme elle ressemble fort à une intrigante, l'origine de sa fortune devait être assez trouble, et, non seulement Sévigné, le janséniste, s'en accommoda sans s'effaroucher des antécédents, mais encore il se fit attribuer par contrat, lui qui n'avait rien à offrir en échange, l'usufruit de tous les biens de sa femme, et n'en lâcha pas la moindre part durant les vingt années qu'il vécut après elle.
Reprenons. Du côté la Fayette, supériorité de naissance indiscutable, mais infériorité de fortune, probable. Jean de la Fayette et Marguerite de Bourbon-Busset avaient eu huit enfants; Mlle delà Vergne était fille unique, ses deux sœurs étant entrées — ou ayant été
(1) Mme de Sévigné était-elle beaucoup mieux fondée que sa tante par alliance à se qualifier marquise? Son mari, fils du frère aine et décédé de Renaud, est dit simplement écuyer dans leur acte de mariage. Charles de Sévigné, de baron passa marquis lorsqu'il fut marié. Son grand-père avait eu le titre de baron d'Olivet. Ces petites supercheries, imaginées, à ce qu'il semble, pour satisfaire la vanité des darne*, portaient-elles donc plus couramment sur le litre de marquis que sur celui de comte ?
mises — en religion (1). Du chef de son père qui avait fait des économies au service de la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, elle était déjà bien pourvue. Ce n'est pas l'opinion du comte d'Haussonville : « Mlle de la Vergne ne paraît guère avoir été recherchée, malgré son agrément, et sans doute à cause de son peu de fortune. » (2) Elle avait, en tout cas, de grosses espérances réalisables après le décès de sa mère et le décès du beau-père usufruitier.
M. Jean Lemoine, en reproduisant l'état des biens laissés par M. de la Vergne, a prouvé l'existence de la fortune « appartenant en propre à Mlle de la Vergne, ce qui dut faciliter, dit-il, son entrée dans l'une des plus anciennes familles de France : pas plus au dix-septième siècle qu'à aucune autre époque, l'argent n'a renié ses droits » (3).
(1) Mme de la Fayette était la fille aînée de la dame Pena, mais non de Marc Pioche de la Vergne qui, d'un premier mariage, avait eu déjà une fille. Cette demi-sœur de Mme de la Fayette, religieuse ursuline, vivait encore en 1690. (Voir le testament de Mme de la Fayette publié par la Revue d' Histoire littéraire, année 1913, p. 916.) Une lettre de Mme de Sévigné nous apprend que la sœur cadette de Mme de la Fayette mourut en 1671.
(2) Mme de la Fayette, p. 25.
(3) Le chevalier de Sévigné par Jean Lemoine. Correspondant du 10 et du 25 septembre 1911. — Le comte d'Haussonville dit que Mlle de la Vergne perdit son père 'étant très jeune encore. Elle
François de la Fayette dut abandonner la carrière militaire en conséquence des intrigues de cour où sa sœur Louise avait joué un rôle honnête et maladroit, mais toujours désintéressé. Louise-Angélique de la Fayette entra au couvent de la Visitation en 1637. En 1644, son frère était encore lieutenant aux gardes françaises sous les ordres de M. de Miossens, plus tard maréchal d'Albret; ainsi, la retraite de la sœur ne détermina pas immédiatement celle du frère; mais, à l'époque du mariage (1655), c'était un fait accompli. François de la Fayette avait quitté la cour et le service, « honoré, il est vrai, d'un brevet de conseiller du Roi en ses conseils ». Ce n'en était pas moins un gentilhomme fini, hors d'état de prétendre à un beau parti dans son monde.
Autre défaveur. N'était-il pas un peu mûr quand il s'accorda avec Magdeleine Pioche de la Yergne? Les parents s'étaient mariés en 1613; des quatre fils qu'ils eurent ou élevèrent, François était l'aîné ; mais il y avait aussi quatre filles, de sorte que la date, même approximative, de la naissance de François de
avait presque seize ans. La pièce citée plus haut en note, p. 104, prouve que M. de la Vergne était vivant en 1648; il mourut, écrit M. Jean Lemoine, à la fin de l'année 1649; sa veuve se remaria avec Renaud de Sévigné en décembre 1650.
la Fayette nous échappe complètement. S'il naquit au début de l'union de Jean de la Fayette et de Marguerite de Bourbon-Bussetr il avait la quarantaine en 1655; toutefois, comme sa fiancée touchait à sa vingt-deuxième année, ce qui n'était plus, d'après les idées du temps, la fleur de la jeunesse, la différence de leurs âges ne devait pas suffire à compromettre la félicité du ménage.
Laissons passer quelques années, et Mme de la Fayette rencontrera un gentilhomme frisant la cinquantaine, l'ainé — plus ou moins — mais sûrement l'aîné de M. de la Fayette (i), et qui lui paraîtra réunir en sa personne toutes les perfections d'un héros de roman. C'est que celuilà n'était point le mari : le motif est bon; la grande valeur de l'homme fit le reste. M. de la Rochefoucauld ne détacha pas la femme du mari : c'est une chose certaine ; la séparation entre les époux, survenue après cinq années de mariage, est antérieure à la liaison qui ne fut rompue que par la mort de l'amant (réserves faites sur la signification du mot).
La Rochefoucauld bénéficie de cette condition, mais non Mme de la Fayette dont la faute, la seule du moins que l'on soit en droit
(1) La Rochefoucauld était né en 1613.
d'affirmer, est d'avoir faussé compagnie à son mari. Mettons que ce mari fût une pauvre espèce d'homme ; il y avait le mariage qui demeurait respectable. Admettons qu'il ne le fût plus, cela arrive : il y avait la ressource de la séparation. Mme Lemaitre, fille aînée de l'avocat Arnauld, vécut, femme séparée, en forçant l'admiration de tous. La conjecture la plus vraisemblable, c'est que les époux se séparèrent sans heurt, chacun d'eux satisfait de se libérer de l'autre.
Deux enfants étaient nés dont le père ne disputa pas l'éducation à lanière : modeste famille au prix de la belle progéniture de Jean de la Fayette et de Marguerite de Bourbon-Busset; mais c'étaient deux fils, les ancêtres n'avaient rien à dire.
Pour les gens de notre époque habitués à analyser les ouvrages en les rapprochant de la vie sentimentale, morale, sociale, de leurs auteurs, il serait bien agréable d'entrer dans les secrets de ce ménage en deux morceaux, de savoir pourquoi les contemporains tinrent si peu de compte de la cassure, firent si bon visage à madame et se montrèrent si réservés au sujet de monsieur. Ces façons de faire, le dix-huitième siècle les hérita du dix-septième et en maintint la tradition un peu ébranlée aujourd'hui.
FEMME DE LETTRES ET i/AFFAIRES 119
Le célèbre dictionnaire de noblesse de la Chenaye-Desbois (édition de 1773) renverse pour les époux la Fayette la formule logique et sacramentelle : un tel eut de une telle, son épouse... (suit la nomenclature des enfants); il fait passer la femme chef de famille ; le mari la complète simplement, c'est le prince consort. Ayant d'abord loué la noblesse (sans en citer la moindre preuve) de ses parents, Marc Pioche et la dame Pena, et le nom de son mari, la Chenaye-Desbois ajoute : « de son mariage, Mme de la Fayette eut : 1° Louis, abbé de Yalmon; 2° René-Armand, marquis de la Fayette ».
« Telle femme, avait écrit la Bruyère, anéantit son mari qui ne sert qu'à donner l'exemple d'une parfaite soumission... à cela près qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari. »