‹ DanaëChapitre 10 sur 14 · LE SEMEUR ET LE MOISSONNEUR FONT DEUX · texte numérisé non relu

LE SEMEUR ET LE MOISSONNEUR FONT DEUX

Lorsque le comte Grispiciole fut délivré de l'appréhension que lui causait Cornélius , il se dirigea vers le palais de Danaë, dans une grande litière, portée par huit Maures , et suivie d'un grand cortège de serviteurs. Il avait, comme tous les seigneurs romains , d'innom-

hrahles esclaves , exerçant plusieurs métiers ou plusieurs arts , des charpentiers , des menuisiers, des tapissiers, des fourbisseurs , des médecins, des cuisiniers, des poètes, des danseurs , des grammairiens , des peintres , des histrions. 11 les avait émancipés, selon l'usage, moyennant une certaine redevance annuelle , payée partie en argent , partie en journées , selon les professions. Le peintre devait des tableaux , le fourbisseur des épées , le médecin des visites. Et comme cette redevance était le prix du rachat des esclaves , le maître pouvait en disposer en faveur de qui il voulait , s'il ne jugeait pas à propos d'en faire usage lui-même. C'est ainsi qu'il avait transféré à Danaë les visites de son affranchi médecin le plus habile. Le jour dont nous parlons , il avait requis pour raccompagner au palais de la Voie Flaminienne ses affranchis peintres , tapissiers et décorateurs , et il traînait après lui , sur quatre mules, les soieries, les bijoux

et les tableaux dont il voulail faire le cadeau de sa bienvenue.

Jamais encore on ne l'avait vu si beau que ce jour-là. Sa perruque était d'un blond fort tendre j raffinement qui faisait grand honneur à son goût, car il n'y avait que les femmes qui en portassent de cette nuance. Il avait soin de ne jamais gratier sa tête qu'avec un seul doigt, ainsi qu'il convenait à un élégant. Sa robe, de soie rose et blanche, laissait voir des brodequins brodés de perles. Il tenait à sa main gauche, à cause de la chaleur, un bonnet phrygien en drap d'or, surmonté de trois plumes de cygne, attachées avec une agrafe d'émeraudes; et il s'appuyait sur une canne élégante, à pomme d'argent sculptée, comme la reine Hécube, dans le poète Euripide.

Son arrivée jeta la terreur dans i'ame de Danaë. Elle ne l'attendait pas de si tôt, et Andronic ne devait la délivrer qu'à l'entrée de la nuit. Fablola , qui était déjà revenue, se te-

— luu — uait à ses côtés, el ne la qui liai l pas. Heureusement , le comte Crispiciole , après les premiers complimens , voulut étaler la splendeui" des présens qu'il faisait à Danaë. Cette exhibition fut très longue. Il montra d'alx)rd les bijoux, puis les soieries, puis les peintures. Il parcourut en détail les appartemens du palais, et les trouva indignes d'une femme honorée de son affection. L'idée lui vint d'essayer immédiatement l'effet des soieries et des tableaux , et il s'excusa , auprès de Danaë, de déranger pendant quelques instans la symétrie de sa demeure. Danaë se hâta de dire qu'il fût fait selon les désirs de Son Excellence. C'était du temps de gagné. Il appela donc les affranchis décorateurs, et ceux-ci déclouèrent au plus tôt les tentures et les tableaux. Ce ne furent , flendant quelque temps, qu'admirables étoffes éblouissant les yeux, et que coups de marteaux assourdissant les oreilles. Quand les tentures furent posées, vint le tour des ta-

bleaux. C'étaient des peintures par ce procédé «à l'encaustique^ familier aux anciens, dont peuvent donner une idée les dessins des Catacombes , du recueil de Bosio , et la célèbre peinture dite la Vigne Aldobrandini.

Crispiciole fit placer sous la statue de Bacchus sa peinture la plus précieuse. C'était un petit tableau d' Appelles , représentant Vénus Anadyomène , qui avait été consacré autrefois par Auguste, dans le temple de César. Le bas en était altéré ; et comme personne n'avait jamais osé y toucher, Néron l'avait fait remplacer par une copie, peinte par Dorothée. A droite, il mit un superbe tableau d'ArelHus, représentant une courtisane; et, a gauche, une Médée, de Timomaque de Byzance, que César avait payée autrefois quarante talens. Puis il plaça, aux meilleurs endroits, plusieurs miniatures de la belle et illustre Lala, de Cyzicène, qui avait fait, du temps de Varron^ les portraits des grandes

(lames romaines, les uns sur bois, au pinceau, les autres sur ivoire, au burin.

Lorsque les lenlures el les tableaux furent à leur place, le comte Crispiciole fit allumer les bougies. L'efïel de la chambre de Danaë, ainsi décorée, était magnifique. Le fond écarlate des tentures éblouissait les yeux, et les lames d'or et d'argent qui couvraient les meubles scintillaient sousTéclat des bougies. 11 y avait surtout un lit de repos, revêtu d'écaille , et garni de pourpre, qui était merveilleux d'élégance. Le comle y conduisit Danaë par la main, et s'y assit près d'elle, en faisant signe de la main à tout le monde de sortir. Danaë retint Fabiola d'un coup d'œil; et comme le comte paraissait surpris et irrité de la voir auprès d'elle, Danaë lui dit avec simplicité et avec dignité, qu'elle avait l'habitude de son amitié et de sa compagnie, et qu'elle espérait que son Excellence ne voudrait pas signaler son arrivée au palais par une séparation qui

serait un chagrin. Crispiciole gratta le haut de sa perruque avec l'annulaire de sa main gauche, et fit tout ce qu'il put pour dissimuler l'horrible contrariété qu'il éprouvait.

Son Excellence se rejeta sur les mains de Danaë, qui lui parurent mignonnes et charmantes. Le comte voulut les porter à ses lèvres ; mais Danaë les retira. Alors, il prit prétexte des habits de bergère dont Danaë s'était revêtuC; pour examiner la coupe de sa brassière de drap bleu, qui dégageait les épaules et qui dessinait la taille. Danaë se recula doucement. Le comte était à bout. Il vit, d'un coup d'œil, qu'entre cette femme et lui, si rapprochés pourtant l'un de l'autre, il y avait un abîme , que peut-être il ne franchirait jamais.

~ Savez-vous une chose, lui dit-il, d'un

ton encore calme, c'est que je suis le maître à

Rome?

— J'en sais deux, lui répondit Danaë, sur

le même Ion , c'est que vous êtes le maître de l'empire, mais que vous ne serez pas le mien.

— Pourquoi cela ? demanda Crispiciole avec surprise.

— Parce que vous voulez avoir mon amour, ou au moins mon corps , et que vous n'aure? ni l'un, ni l'autre. — Tenez^ ajouta Danaë, au moment où le comte se levait de colère , ne vous emportez pas. Cela serait inutile. Je vais vous expliquer. Mon amour est donné depuis long-temps, et pour toujours.

— A Cornélius Céthégus , fit Crispiciole ; je le sais.

— Non , reprit Danaë, ce n'est pas le noble Cornélius que j'aime ; il me pardonne, parce qu'il sait que mon cœur n'était plus libre, quand je l'ai vu. Je vous ai dit que j'avais fait un vœu, qui m'obligeait à rester trois mois seule ; j'attendais l'ami de mon enfance, celui auquel appartient ma vie, le fiancé que mon père m'avait donné. Il est venu ; mon vœu est

accompli. Vous m'avez mise dans ce palais, malgré mes prières et malgré mes larmes; vous m'avez entourée de merveilles, dont je n'ai pas besoin, et que je dédaigne, moi, simple bergère, accoutumée aux merveilles plus grandes encore de la nature et des Dieux ; reprenez toutes ces choses. Je n'appartiens qu'à celui que j'aime ; et, je vous l'ai dit, je ne vous aime pas.

— Par Jupiler ! s'écria Crispiciole en fureur, nous allons voir. En disant cela , le nain s'approcha d'elle , et lui saisit les bras avec ses mains osseuses.

— De la violence! Sauvez-moi, Fabiola, dit Danaë en pleurant, je suis perdue! Fabiola prit Danaë dans ses bras , et fit tous ses efforts pour la dégager.

— Holà r mes esclaves, cria le comte d'une voix forte, saisissez cette vieille femme. Par Hercule! ajouta~t~il , Thésée, qui était un demi-dieu , daigna combattre les Amazones

au Thermodon; mais l'histoire ne dit pas qu'elles lussent vieilles et laides. Faites-moi passer par la fenêtre cette Penthésilée de soixante ans.

Il y eut alors une grande confusion et de grands cris, dans la chambre de Danaë. Les deux pauvres femmes , qui se tenaient étroitement embrassées ^ étaient meurtries par les esclaves , qui essayaient de les séparer. Quoique leur résistance fût désespérée , peu à peu cependant les esclaves firent lâcher prise à leurs mains; et déjà elles-mêmes, comprenant bien que toute lutte était inutile , ne se défendaient plus que par leurs larmes et par leurs gémissemens.

— Qu'est ceci; par tous les Dieux! cria tout à coup, du côté de la porte, une voix tonnante.

Danaë tomba à genoux , en s'écriant : Je suis sauvée ! elle avait reconnu Andronic.

Crispiciole et les esclaves se reîournèrenl

vivement, et ils virent, debout à l'entrée, et d'une main soulevant la portière, un soldat de haute stature qui les regardait. Quand le soldat eut compris, au milieu de ce tumulte , qu'il y avait là deux femmes , presque terrassées , qui suppliaient et qui pleuraient , et que ces deux femmes étaient Danaë et Fabiola , il saisit vigoureusement une haute chaise sculptée ; et , en moins de temps qu'il n'en faut à un vent d'orage pour disperser quelques fétus, il frappa, renversa, culbuta, balaya ce tas énorme de valetaille bigarrée , qui se précipita , pêle-mêle , en hurlant , et d'étage en étage , par les marches de l'escalier. Quand il ne resta plus dans la chambre que les deux femmes , encore par terre , et le nain , stupéfié dans un coin , Andronic laissa tomber ce qui restait de la chaise , et se précipita vers Danaë. La malheureuse enfant se jeta à son cou , tout éplorée , en lui disant : Merci , ô mon Andronic, tu viens de sauver ta fiancée des lâches

brutalités du comte Crispiciolc. Je t'ai bien attendu et bien imploré ! Andronic la rassura et la consola. Elle s'assit , encore toute tremblante , et Fabiola répara , du mieux qu'elle put , le désordre que la lutte avait mis dans sa toilette.

— Quel est ce chat-huant empanaché , fil tout à coup Andronic, en montrant le nain , qui était à peine remis de sa surprise ?

— Tout l'empire romain me nomme Son Excellence le comte Crispiciole, répondit le nain avec dignité.

— Ah ! c'est vous qui êtes le comte Crispiciolc , reprit Andronic ? Par Hercule ! je suis charmé de voir le visage de celui qui a voulu m' assassiner, ce matin, par procuration.

— Moi , vous assassiner ? dit Crispiciole ; l'aigle ne prend pas des mouches , mon petit soldat ; vous rêvez.

— Soit, fit Andronic; mais il y a quelqu'un

qui doit rêver fort mal à son aise, s'il rêve aussi ; c'est l'honnête spadassin qui venait pour me tuer de votre part, et que j'ai roué de coups dans la rue , comme je sortais ce matin , au lever de l'aurore , de la chambre de Danaë.

— Comment , s'écria Crispiciole , pour qui ces paroles étaient un trait de lumière , vous êtes sorti , au lever de l'aurore, de la chambre de Danaë ?

— Apparemment , répondit Andronic ; puisque j'y étais entré, la veille au soir, et que vous ne m'y avez pas trouvé ce matin.

— Sais-tu bien que je te ferai mettre en croix, dans le cirque, avec l'infâme qui t'a laissé pénétrer ici , s'écria Crispiciole ?

— Vraiment ! reprit Andronic , en éc\,atant de rire. Mais sais-tu bien toi-même, mon petit aiglon , qui ne prends pas des mouches , que je vais te faire voler par la fenêtre , à moins que je ne t'emporte, dans ma poche , pour te

faire promener et monlrer dans les rues , aux prochaines saturnales , par les valets du camp?

— A moi , tous mes esclaves! s'écria Crispiciole.

— Écoute, mon petit chien frisé de Laconie, lui dit Andronic; il est bon de t'apprendre, pour calmer ton ardeur martiale ^ que j'ai laissé h la porte quatre centurions cantabres qui empêcheront qui que ce soit d'entrer ou de sortir, qui monteront, si je les appelle, et qui démoliront ton palais en un quart d'heure. Quant à tes esclaves, je les crois peu disposés h user le dernier montant qui reste encore de ta chaise. Et d'ailleurs, il y en a de neuves. C'est donc un compte à régler entre nous deux, et voici ton lot. Tu as voulu me faire assassiner. Ce n'est pas ta faute , si je ne suis pas mort. Je vais donc te tuer. Je ne suis pas assez riche, moi, pour payer des sénateurs; je vais faire moi-même la besogne , et je m'en acquitterai mieux que les lueurs , qui vont attendre

leur homme avec des éventails. Si tu veux faire ton testament à la manière des soldats , serre ta ceinture , voilà deux témoins , et dépêche-toi.

AndroniCj en disant ces mots, portait la main à son épéé. Danaë et Fabiola se précipitèrent sur son bras , en criant : Grâce ! grâce !

— Vous croyez? reprit Andronic. Eh bien! je lui pardonne ce qu'il a voulu faire contre moi ; mais je ne lui pardonnerai pas ce qu'il a voulu faire contre vous. Voyons comment ce hibou descend d'un troisième étage.

11 prit alors le nain d'une main vigoureuse, et il s'avança vers la fenêtre , en le tenant en l'air. Il avait déjà écarté le lourd rideau de pourpre, et il touchait au volet, lorsque les deux femmes le conjurèrent de nouveau, et le retinrent encore. 11 resta un moment dans la même position , comme un homme qui réfléchit ; puis, il s'écria : Par Hercule î l'idée est

joyeuse. Bouiïon , lu vas me dire si tu en as jamais trouvé une pareille , pour égayer l'empereur.

Aussitôt, et sans lâcher l'infortuné Crispiciole , il alla prendre un marteau et des clous , que les décorateurs avaient laissés sur une table; il revint ensuite vers la fenêtre; et, après avoir appliqué le nain contre un volet , il l'y cloua avec quatre clous , par ses habits , comme font les paysans d'une chouette.

— Je devrais t'y clouer par le front, lui dit-il; mais je veux que tu dises ton avis au palais sur cette aventure. Lorsque Crispiciole fut solidement attaché, Andronic lui posa son bonnet phrygien sur la tête. Puis , il ouvrit le volet en dehors, et le fixa contre la muraille. — Bon soir, seigneur comte, fit-il en le saluant ; je ne manquerai pas, demain matin, de faire demander comment a passé la nuit Votre Excellence.

Tout cela fut imaginé, résolu et fait en quel-

^ 203 -ques minutes. La mine du pauvre nain avait été si piteuse^ que Danaë et Fabiola, qui l'avaient deux fois sauvé de la mort ^ ne purent pas s'empêcher de rire , en le considérant dans sa burlesque posture. iVndronic les précéda immédiatement toutes deux, jusqu'au bas de l'escalier. Les esclaves du comte , qui y étaient attroupés, s'enfuirent épouvantés, à son aspect, et allèrent s'entasser dans une grande salle basse. Andronic les y suivit, les y ferma a double tour, et emporta la clé. Ils ne nous suivront pas, se dit-il. Il prit à la porte ses quatre fidèles Cantabres, qui l'attendaient répée à la main ; ils levèrent tous la tête en partant , pour considérer Crispiciole , qui avait l'air, au troisième étage , d'un manteau qu'on a mis sécher; pirtS, ils tournèrent à gauche, par le coin du palais, et ils se dirigèrent, en silence, dans l'obscurité, vers la Porte Quirinale.

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