LE LOUP MANGE PAR L'AGNEAU
Vers huit heures du soir ^ le jour même ,
un peu après le moment que le poète Martial
assigne au souper de César et à la lecture des
petits vers, deux hommes cheminaient, par
des routes différentes, vers le palais de Danaë.
L'un, enveloppé du sagura militaire, des-
cendait de la Porte Colline, le long de la muraille de Servius ïuUius , jusqu'au vieux marche h l'huile, qui est aujourd'hui le Campidoglio-Yecchio , et puis prenait à droite, vers les jardins de Lucullus. 11 marchait lentement, la tête penchée , portant horizontales les deux plumes d'aigle qui étaient attachées a son piléus de montagnard. Sa main droite maintenait en repos les tassetles de sa cataphracle ,
et la gauche jouait avec la poignée d'une épée gauloise , qui se terminait par des bahines de lion. Sa tournure était celle d'un soldat en tenue de ville.
L'autre venait du quartier du Forum; il avait la démarche géométrique et la hanche effacée , comme un homme qui a long-temps pratiqué les principes de la palestre. La lunule démesurée qu'il portait sur sa chaussure témoignait aux yeux les plus distraits de sa qualité de prtaicien. 11 paraissait rigoureux sur réliquette de sa qualité , car il n'avait pas
donné dans cette intempérance de costume, qui métamorphosait en autant d'Asiatiques les Romains de son temps. Il portait la toge en laine de Grenade , avec la bordure de pourpre ; seulement , son pallium traînait un peu derrière lui. Le capuchon en était rabattu , comme s'il avait voulu saluer ; mais ce n'était qu'une précaution contre la chaleur excessive d'une soirée assombrie d'orages. Ses jambes et ses braSj soigneusement épilés au psilothrum y avaient été passés ensuite à la craie , et revêtus, pour dernier lustre, de trois couches de pommade aux fèves grasses. Cet apprêt donnait à penser qu'il était soigneux de sa personne , ce qui élait conQrmi par les mouches distribuées sur son visage. Il avait à la naissance du cou une large cicatrice, qu'il disait être un coap de framée, reçu dans ses anciennes campagnes ; mais elle laissait reconnaître, quand on la regardait de près, les traces évidentes d'un trident de Rétiaire. Il
portait la longue épée des Hastaires , au côté droit y selon l'usage \ et Ton apercevait , par l'entrebâillement de sa toge , le manche d'un poignard recourbé d'IUyrie^ qu'on appelait sica, d'où est venu le mot français sicaire. Deux esclaves , tenant des éventails en plumes de paon, impreignés de senteurs ^ suivaient ce personnage , dans lequel nous pensons qu'on aura reconnu le seigneur Bébrix. Ces deux hommes arrivaient en même temps j l'un de l'orient, l'autre du midi^ au palais de Danae. Il avait fait tout le jour un temps orageux , qui avait amoncelé un nuage grisâtre sur le mont Esquilin et sur le mont Yiminal ; si bien que les rayons de la lune étaient tamisés par ses imperceptibles clairières , avec une parcimonie qui confondait les formes des objets. Il fallait même que ces deux hommes eussent en tête des projets peu susceptibles d'être exposés au grand jour, pour qu'ils se missent ainsi, à cette heure et
par ces ténèbres, à parcourir les rues sans être précédés de flambeaux.
Bébrix , suivi de ses deux esclaves , alla se poster sous l'arc de Marc-Aurèle , qui était en face du portique. L'autre personnage, qu'il avait déjà aperçu , et qu'il croyait être le sénateur Cornélius Céthégus , déguisé en soldat, s'avança vers les cliens, qui causaient entre eux par groupes , en attendant la distribution des sportules.
Bébrix , sénateur de fraîche date , ne connaissait Cornélius que d'une manière assez vague; cependant il lui trouvait ce soir-là une taille plus élevée qu'à l'ordinaire , ce qu'il mit sur le compte d'une illusion d'optique , produite par l'obscurité. Il avait tracé dans son esprit les premiers délinéamens d'un plan de campagne , qui consistait à empêcher Cornélius d'entrer chezDanaë ; mais il rencontra, une fois sur le terrain , d'assez graves difficultés, qu'il n'avait pas prévues. Ce n'était pas
précisément de tuer le jeune sénateur, qui l'embarrassait ; il avait dépêche en sa vie de bien plus rudes besognes; mais le moyen, par exemple, d'aller l'aborder au milieu des tiiens qui l'auraient peul-èlre défendu , et qui , en tout cas , auraient semé l'alarme ? Il ne fallait pas songer non plus a le faire tirer h l'écart par un esclave ; l'amoureux devait avoir ses instructions , et Bébrix ne les connaissait pas. Tout bien considéré, il crut qu'il n'y avait pas d'autre moyen de tuer convenablement Cornélius, que de l'attendre à sa sortie. Il avait bien un peu sur la conscience la brèche notable qu'allaient éprouver , par l'entrevue des
deux amans, les droits du seigneur Crispiciole,
• d'autant mieux qu'il voyait quand cette entrevue allait commencer, et qu'il ne voyait pas quand elle allait finir; mais, par Hercule! s'écria-t-il , ce n'est pas grand chose quand on le sait , et ce n'est rien quand on l'ignore. Le mort ne se vantera de rien. Il fut charmé
d*avoir trouvé, pour son acquit, une aussi bonne raison , et il s'assit sur un banc de pierre , placé devant l'arc de Marc Aurèle , en disant à ses deux esclaves: Allons, coquins, jouez de Tévcntail ; je pense que vous ne laisserez pas suffoquer un homme de ma sorte.
En ce moment , les derniers cliens de Danaë achevaient de recevoir leurs sportules. Le personnage descendu de la Porte Colline s'avança vers un esclave noir , debout auprès de la porte; celui-ci lui adressa quelques mots, à voix basse , et termina leur court entretien, en disant : « Suivez-moi. » Ils entrèrent tous les deux; la porte se ferma sur leurs pas, et l'on entendit dans la serrure les grincemens qu'y faisait en tournant une clé laconienne.
Ce jour et cette heure étaient attendus , depuis une année , avec une solennelle et douloureuse impatience par Danaë. Tout a fait remise de la chaude alarme que lui avait donnée la jalousie de Crispiciole, elle était rentrée
chez elle, sous l'escorte de Bébrix , et s'était coucliëe , encore sous le poids des vives émotions de la journée. Elle savait que l'esclave de Fabioia avait remis sa lettre à un archer gaulois , qui avait dit être le Primipilaire Andronic , et elle ne doutait pas qu'il ne se présentât , à l'heure dite , au palais de la voie Flaminienne. Quant à l'adresse et à l'audace nécessaires pour parvenir jusqu'à elle , elle connaissait trop le hardi et brave montagnard, pour en avoir la moindre inquiétude. Ces réflexions épanouirent le cœur , depuis si longtemps brisé, de la pauvre enfant; ses idées noires s'illuminèrent de l'éclat de ses souvenirs , et elle s'endormit heureuse, rêvant des bois et des prés où son ame s'était ouverte aux pures et splendides joies de l'affection.
Quand elle se réveilla , ce qui eut lieu assez tard, elle n'eut qu'une pensée, celle de se préparer à recevoir Andronic. Tout d'abord , elle songea à se faire belle et gracieuse. Elle
ouvrit tous ses coffres , bouleversa toutes ses armoires , épuisa tous ses écrins. Elle délibéra pour savoir si elle donnerait la préférence aux tissus transparens , en lin d'Egypte ^ ou aux soieries ramagées de Biblos. Des brodequins en cuir de Venise et des mules en satin pourpre la tinrent fort long-temps indécise ; et il lui fut impossible de se prononcer entre une parure de sardoines et une parure d'onyx. Pendant les incertitudes qu'entretenait cet examen , ses yeux tombèrent par hasard sur ses vêtemens de bergère ^ qu'elle avait toujours conservés, et qui étaient soigneusement exposés , à l'endroit le plus visible de sa chambre. A l'instant même , son irrésolution disparut ; elle replaça dans leurs écrins, dans leurs armoires, dans leurs coffres , les merveilles qu'elle en avait tirées ; et elle demanda pardon , dans son cœur, à Andronic , d'avoir oubliéun seul instant, tout en songeant à lui, les simples habits sous lesquels il l'avait aimée.
Elle s'hnbilla donc comme elle était autrefois dans les landes de la Bigorre. Sa cotte en laine, à raies verticales, rouges et blanches, laissa voir le bas de sa jambe, d'une finesse et d'une cambrure exquises. Sa brassière en drap bleu enveloppa , toujours avec la même aisance , sa taille élégante et souple , et dessina, dans des manches longues et étroites, le galbe de ses bras divins. Elle mit h ses pieds nus deux petits sabots minces et légers , recouverts d'un cuir noir, attaché avec des clous de cuivre, et terminés par une pointe d'une légère courbure. Elle ôta l'aiguille d'or qui retenait ses cheveux : seulement , elle les enveloppa d'une mignonne coilîe en toile blanche , et elle jeta sur sa tcte un grand capulet de laine rouge, qui couvrait ses épaules et descendait jusqu'au bas de sa taille. Comme peu à peu la nuit était venue , elle fit allumer les bougies pour mieux se voir dans son miroir d'acier poli; et la petite moue qu'elle fit
en se regardant laissa à penser qu'elle n* était pas mécontente de sa toilette.
Danaë s'assit alors , et se mit à penser pour attendre. Sa tête, chargée de rêveries, ploya peu à peu sur sa main ; et elle était ainsi depuis quelques instans, lorsqu'un esclave noir écarta la portière et dit à quelqu'un qui le suivait : « Entrez, seigneur. » Après quoi il se retira.
Ces paroles éclatèrent toutes sonores dans les silencieuses méditations de Danaë. Elle se leva debout , par un élan convulsif ; elle étendit les bras et voulut se précipiter : mais elle retomba évanouie en poussant un cri venu de l'ame; ce cri, c'était le nom d'Andronic.
Andronic, car c'était lui en effet que nous avons vu descendre de la porte Colline , resta brisé par ce cri , et ébloui par cette apparition. Il regarda autour de lui avee des yeux égarés , porta ses deux mains à son front , oij se pressaient de confuses et de tumultueuses
— uo — pensées; puis, toutes ses forces iléchirent, et il tomba h genoux auprès de Danaë. Le cœur du soldat s'emplit et déborda peu à peu d'émotions doucement tristes et tendres ; il prit les deux mains de Danaë dans les siennes et les arrosa , sans pouvoir parler, des larmes abondantes qui coulaient sur ses joues. Au bout d'un instant , Danaë rouvrit les yeux ; et , voyant Andronic agenouillé à ses pieds , elle jeta les bras autour de son cou, en s'écriant : 0 mon Andronic , je t'attendais et j'ai bien souffert ! Andronic ne put encore rien répondre à ce*s paroles; et il se passa quelques instans pendant lesquels on n'aurait rien entendu dans la chambre de Danaë, si ce n'est des sanglots étouffés et de muettes étreintes. Quand toute cette joie, toute cette surprise, toute cette tendresse furent descendues de l'exaltation qui anéantit a l'émotion qui enivre; quand les idées furent libres , les langues déliées, les larmes taries, Andronic regarda
Danaë avec une expression d'étonnement et d'affection indicibles et s'écria : Mais dis-moi donc j ma Sylvula , ma sœur, ma belle et chaste fiancée , par quel prodige des dieux te retrouvé-je ici?
^ — Tu le sauras, Andronic. Je te conterai mes chagrins après ton départ , les espérances folles et pourtant réalisées aujourd'hui , de te retrouver à Rome , et l'amitié de Fabiola , une sainte femme, qui m'appelle sa fille et qui sera aussi ta mère, Andronic. J'étais allée avant-hier à une fenêtre de la Voie Sacrée , au moment où passait le triomphe, et je croyais t'y voir. Une Thessalienne me l'avait promis. Je te dirai tout cela. Tu ne sais pas? j'ai cru que je mourrais de douleur quand ta cohorte est passée sans toi, et l'on m'a emportée évanouie. Mais hier, je suis allée au camp des Prétoriens, et j'ai vu l'empereur mettre à ton cou un collier d'or. 0 mon Andronic, mon ame posait alors sur ton front une couronne
— l/i2 — plus incorruplible encore, faite de ma tendresse et de mon admiration. Mais toi, mon frère , mon seul défenseur au monde , ma vie, ne sentais-lu pas , au fond de ton cœur, en quelques contrées que tu fusses, des douleurs profondes et des pressentimens intimes, qui te disaient que je souffrais et que je pleurais pour toi?
— Sois bien sûre , répondit Andronic , ma Sylvula chérie, doux enfant dont j'ai vu naître la grâce et lleuiir la pureté, que je te sentais aimer et souffrir en moi-même. Je ne craignais qu'une chose, c'est que les dieux ne donnassent pas à ton corps la même force qu'à ton ame. J'étais certain que tu pourrais m'aimer , mais je n'étais pas certain que tu pourrais vivre. Je te disais tout a l'heure qu il y avait en ceci un prodige des dieux. Ce prodige, ma Sylvula , ce n'est pas ton affection, c'est ton existence.
— 'Venez donc près de moi, fit Danaë avec
un air de dignité charmante : je n'ai pas , moi, pour que vous restiez agenouillé , bel et brave officier, un collier d'or à mettre à votre cou ; je n'ai que mes deux bras pour l'ëtreindre , et je le pourrai faire tout aussi bien quand vous serez à mes côtés. Parle-moi , Andronic ; il y a si long- temps qu'il fait un silence affreux dans mon cœur, où je n'avais plus que l'écho presque éteint de tes paroles passées.
Danaë l'avait pris par les mains et l'avait fait asseoir tout près d'elle. En disant ces paroles, elle savait que l'esclave fidèle de Fa~ biola veillait a quelques pas de sa porte, et que tout dormait dans le palais. Elle le débarrassa de son piléuset de son .épée , qu'elle posa sur la table de citronnier. Elle-même ôta son beau capulet rouge, en s'asseyant de nouveau ; et , lui tenant les deux mains dans les siennes, elle se renversa contre le dossier de sa chaise d'ébène, en lui disant : j'écoute.
— Quand nous revenions d'Orient , dit An-
dronic, nous nous arrêtâmes quelques jours à Smyrne pour donner le temps aux troupes de TAsie-Mineure , qui devaient triompher avec nous ^ de rejoindre la flotte. Il y eut alors aussi des galères qui devaient pénétrer, par le détroit de Cadix, dans l'Océan, pour aller donner l'ordre de s'avancer à quelques détachemens, venus, parterre du Danube, et qu'on allait attendre sur la côte de la Gascogne. Je n'avais depuis long -temps oans mon ame qu'une pensée, ma Sylvula; c'était de te revoir. J'implorai, comme une grâce, du Tribun de ma légion , d'aller sur les galères qui devaient toucher les grèves de notre océan des Pyrénées, et de pouvoir embrasser mon père, pendant que les troupes arriveraient et s'embarqueraient.
Lorsque je vis, en abordant au rivage, les cimes des pins sur lesquels nos yeux avaient autrefois suivi les volées des palombes , je cherchai aussi les troupeaux que nous
y menions paître. Je m'avançai ainsi vers la Bigorre , sans rien trouver, et le cœur plein de pressentimens sinistres. Le second jour, je rencontrai des pasteurs qui n'avaient pas vu ton père et le mien, depuis deux années. Le soir du troisième jour, je vis fumer de Join les villages de mon beau pays, et j'allai demander l'hospitalité pour la nuit à des paysans dont j'espérais tirer des nouvelles. Ils m'en donnèrent , en effet, ma Sylvula , et de bien poignantes ! Ils me dirent que ton père et ton grand-père étaient morts ; et que toi , ô ma sainte fiancée , tu avais quitté la Bigorre depuis plus d'une année , suivant , à ce qu'on assurait , une troupe de vagabonds infâmes , qui t'avaient emmenée on ne savait plus oii. Je ne le crus pas , ô mon ame , ajouta Andronic, en déposant un baiser sur le front incliné et triste de Danaë ; et j'eus hâte d'aller vers mon père , que je devais trouver avec les
troupeaux, dans une vallée qu'on m'indiqua.
Quand j'eus revu et pressé dans mes bras le vieillard , ma première parole fut pour toi. Mon père demeura muet et sombre.
— Au nom des dieux, mon père, où est Sylvula? Des misérables ont osé me dire qu'elle avait suivi des étrangers qui passaient. Je sais bien que cela n'est pas possible. Par pitié, où est-elle ?
— Elle est morte , me répondit mon père ; morte de désespoir, sans doute, ajouta-t-il, comme j'allais lui demander où étaient déposés tes restes ; car j'ai inutilement cherché son corps sur la berge des Gaves. Je suis resté seul, mon fils, pour pleurer tout le monde, et je te laisserai sans doute bientôt l'héritage , encore grossi , de ces douleurs.
Juge, ô mon amie, de l'aspect qu'eureiit pour moi ces vallées , jadis si belles , où maintenant toutes les aifeclions de ma vie allaient s'éleindre, avec mon vieux père; où j'étais accouru , de plus de mille lieues , pour dire à
ma fiancée, Je t'aime ! et où je ne trouvais pas même son tombeau ! Je partis sur-le-champ , Famé anéantie , promettant de revenir, mais comprenant que je ne pourrais jamais pardonner à un pays qui ne m'avait pas gardé , deux années , ce qui lui dominait tout son charme et tout son éclat à mes yeux.
Quoi que tu aies souffert , ma pauvre Sylvula bien aimée, je l'ai souffert comme toi. Je t'ai crue morte , je t'ai pleurée ; et hier, quand j'étais à genoux devant l'empereur, mon ame invoquait ta jeune ombre et t'offrait le sacrifice du peu de gloire qui venait de rayonner sur moi. Mais dis-moi donc quelque chose du mystère de ta vie. Comment es-tu venue a Rome, et chez qui sommes-nous maintenant?.
— Nous sommes chez moi, répondit Danaë.
— Chez toi ! fit Andronic , pâle d'étonnément.
Et il se mit à se lever^ et à considérer toutes
ces choses qu'il n'avait pas seulement vues; les meubles de soie sur lesquels il s'était assis ; les tapis de Babylone , dont il foulait les dessins fantasques ; les torchères scintillantes , dont les bougies éclairaient une chambre éclatante de pourpre et d'or.
— Chez loi! reprit-il d'une voix forte, dans laquelle perçaient des pressentimens terribles ' et un sombre désespoir. C'était donc vrai , ce que disaient ces misérables, qui ont voulu flétrir ta mémoire î Oh ! je comprends maintenant, s'écria-t-il en reculant de deux pas, l'hésitation de mon vénérable père ; il a mieux aimé que j'eusse une sainte fille à pleurer, qu'une prostituée à maudire !
— Andronic, Andronic! s'écria Danaë en se levant , ne prononcez pas devant moi de ces horribles paroles ! J'allais mourir demain pour rester digne de lui , si je ne l'avais pas revu , dit-elle, la voix brisée de sanglots ; et c'est lui maintenant qui m'outrage ! Grands Dieux ,
que vais-je devenir, s'il ne croit pas à un amour comme le mien ? Regardez-moi, Andronic, et dites si j'ai l'air d'une prostituée!
Elle avait , en disant ces paroles , tant de fierté dans le regard , tant de dignité dans la voix, tant d'innocence dans le visage, qu'Andronic parut visiblement troublé et confus de ce qu'il avait dit. Cependant il restait toujours à expliquer comment Danaë pouvait se trouver chez elle, dans un palais si magnifique. Elle eut pitié de ce douloureux combat entre son cœur et sa raison. Elle s'avança doucement vers lui , et lui tendit la main , en lui disant : Je vous pardonne. Alors , elle le fit asseoir de nouveau à côté d'elle. Écoutez-moi, ajouta-t-elle ; vous chercherez ensuite le nom que je mérite, pour me faire oublier..., pour vous faire oubher celui que vous m'avez donné.
Danaë reprit alors l'histoire de sa vie. A mesure que son récit arrivait aux choses tris-
tes et désespérées, les yeux d'Andronic se mouillaient de larmes. Quand elle raconta comment elle avait été vendue, et comment Fabiola l'avait trompée pour l'empêcher de mourir, Andronic tomba à ses genoux , et lui demanda grâce !
— Comment donc as-tu fait, ô ma bien aimée, ô mon épouse, pour suffire a tant de douleurs et à tant d'obstacles ? Quand tu étais enfant, il fallait te porter dans mes bras pour passer les ruisseaux , parce que tu n'osais pas mettre tes pieds, même dans des flots où un agneau n'eût pas mouillé sa toison: comment donc, dis-le-moi je t'en prie, es-tu devenue si courageuse , si forte , si sublime de résolution ?
— Parce que je t'aime, répondit Danaë en souriant. La nature a mis en nous, si chétives et si faibles , des forces immenses , qui y dorment , aux jours de paix , pour se réveiller aux jours de grandes épreuves. Le cœur d'une
femme, Andronic, est comme un grain d'encens : ce n'est que lorsqu'il brûle qu'il exhale son parfum.
— Tu vois, ajouta Danaë, que si je suis aujourd'hui chez moi , dans ce palais, j'y suis sans honte et sans crime. Et puis , n'estce pas, tu viendras m'en arracher demain?
— Aujourd'hui même , reprit vivement Andronic ; car pourquoi donc n'en sorlirais-tu pas avec moi?
— Cela ne se pourrait pas sans nous perdre, répondit Danaë. Et là-dessus, elle lui fit comprendre comment il fallait s'assurer, avant tout , une retraite assez obscure pour y échapper aux recherches que ne manquerait pas de faire le comte Crispiciole. Elle s'en rapportait sur ce point à la tendre sollicitude de Fabiola, qu'elle allait envoyer chercher. Elle acheva, en recommandant à Andronic de faire ses préparatifs pour l'emmener le lendemain , et de se présenter au palais , de la même manière
et à la même Ijeure. Puis , elle se leva pour ccra'ter les lourds rideaux de ^)Our[)re qui masquaient une fenêtre , et elle lut toute surprise d'apercevoir j par les ouvertures horizontales des volets , les premières lueurs de l'aurore , qui blanchissait l'acrotère de l'Arc de Marc-Aurèle.
— Pars maintenant , dit-elle , mon Andronic. Voici le jour. Nous aurions été avertis, dans nos vallées , par le cri de l'alouette et par l'aile du ramier quittant la branche de l'yeuse.
En disant ces paroles , la jeune lille s'approcha d'Andronic , timide et le front baissé. Le montagnard y déposa un baiser en silence, et sortit le cœur inondé de joie. Le fidèle esclave noir, qui l'attendait , le reconduisit par la main. 11 ouvrit la porte sans réveiller l'esclave portier ; et Andronic, une fois dans la rue , reprit le chemin du camp des Prétoriens.
11 avait à peine fait quelques pas , lorsqu' un homme , debout au milieu de la route et flanqué , à quelque distance , de deux autres hommes , également debout , s'avança résolument vers lui.
— Par Castor ! dit l'inconnu en l'abordant, il paraît , cher seigneur, que vous mettez le temps aux choses. Les aurores sont très fraîches en plein air, savez-vous, surtout lorsqu'on les attend , sept grandes heures , avec deux éventails pour manteau.
— Vous vous trompez , sans doute , fit brusquement Andronic ; débarrassez-moi le chemin.
— Du tout! du tout! continua l'inconnu ; je ne me trompe pas; j'ai eu, par Jupiter! assez de temps pour réfléchir. Et surtout , croyez bien qu'on ne me trompe pas. Pensiez-vous d'aventure , tourtereau mon mignon , que (-'était en mettant deux plumes d'aigle sur votre bec, que l'on faisait ployer
— ISA — les filets à un oiseleur de mon expérience !
— Ah! dit Andronic impatienté, que me veut donc cet homme ?
— Moi j cher seigneur, rien du tout. Mais c'est Son Excellence le comte Crispiciole qui trouve que vous voulez beaucoup trop de choses à une princesse de théâtre, qui loge en ce palais. Comme il n'aime pas que les jeunes patriciens qui sont, comme vous, i'espoir du nom romain , perdent leur temps à ces folies , il m'a chargé de vous tuer. Je n'ai pas oublié ma qualité, en acceptant cette mission. Je ne vous dépêcherai donc pas, comme les autres ; mais je croirai avoir satisfait au devoir de la confraternité sénatoriale, en vous priant de me montrer la longueur de votre épée.
Là dessus, l'inconnu portait la main à la garde de son glaive. D'un bond, le vigoureux montagnard fut sur lui. Il saisit son épée, avant qu'elle ne fût tirée , et l'arracha , encore
dans sa gaîne de bronze , en brisant le baudrier. Le mouvement de haut-le-corps qu'Andronic imprima à son adversaire , fit tomber un poignard que celui-ci portait dans les plis de sa toge. Il voulut se baisser . pour le ressaisir ; mais Andronic le frappa vigoureusement sur la nuque, avec la lourde gaîne de son épée , qu'il tenait dans sa main , et de ce seul coup retendit par terre. Il voulut d'abord le tuer, comme un assassin; mais il avait son ame si remplie de douces pensées , qu'il n'eut pas la force de se mettre en colère. Et puis , il ne connaissait pas cet homme , et l'idée lui vint qu'il était peut-être fou. Il se borna donc a le châtier très paternellement, à grands coups de pied ; puis il jeta au loin l'épée qu'il lui avait ôtée, et il s'en alla.
Cette chaude correction avait été administrée avec une telle promptitude, que le seigneur Bébrix , car c'est Sa Sincérité en personne que nous avons vu rouer de coups,
n'eut pas le temps de se reconnaître. Il croyait toujours avoir aflaire au sénateur hlondin (Cornélius ; et il avait été tellement stupélié de se sentir assommer par ses mains délicates, enduites de pâte de Venise , qu'il ne songea pas à se prémunir contre un danger sérieux.
Il se souleva au bout de quelques instans. Par Jupiter ! se dit - il , ceci est la fin du monde. Hola ! coquins, cria-t-il à ses esclaves, laissez là vos éventails, et venez me relever. Mais les esclaves avaient joué des jambes , au commencement de l'action , croyant leur maître mort. 11 secoua donc tout seul la poussière de sa toge , et vérifia la gravité de ses contusions.
— Qui aurait jamais cru , poursuivit-il , que ce Cornélius sans barbe avait une telle vigueur ! Oh ! l'Endymion maudit, il m'a disloqué. Par Castor ! je ne vois pas pourquoi ces gens-là sont sénateurs. S'ils voulaient , ils seraient tout aussi bien gladiateurs , ou por-
tefaix au port d'Oslie. Il valait vraiment bien la peine d'attendre l'aurore pour cela !
Ainsi, fit-il en comptant sur ses doigts, premièrement, l'honneur du seigneur Crispiciole gravement atteint ; deuxièmement , mes épaules odieusement diaprées. La nuit n'a pas été bonne. De tout ceci , il ne faudra raconter au seigneur Crispiciole que la moitié ; encore , aurai-je assez de grandeur d'ame , pour n'avouer que celle qui me regarde.
— C'est égal , grommela-t-il , en reprenant la Voie Flaminienne; je n'aurais jamais cru que ce petit Cornélius , à mine langoureuse , était de force à rosser Pirithoûs.
Ac MARI QUI DORT, FEMME QUI YEILLB.
Quand Danaë eut entendu la porte du palais se refermer sur les pas d'Andronic, et que l'esclave se fut présenté pour prendre ses ordres, elle lui commanda d'aller chez Fabiola, et de lui dire qu'elle la priait de venir sur-le-champ. Elle se réveillait à peine d'un
court sommeil de quelques heures , lorsque Fabiolii entra. Danaë lui raconta, encore tout cmue, son entrevue avec Andronic, et leurs projets de fuite pour le soir même. Elle ajouta qu'elle était pleine de craintes et de doutes sur l'heureuse issue de cette entreprise , par la difficulté d'échapper aux officiers de police que le comte Crispiciole ne manquerait pas de mettre en campagne, aussitôt après son évasion ; qu'elle aurait beau alléguer sa qualité d'esclave de Fabiola , et réclamer la protection du Préteur : quel magistrat serait assez hardi pour se mettre en travers devant les caprices et surtout devant les passions du favori toutpuissant de l'empereur? Elle n'avait donc qu'un seul espoir , l'amitié de sa bonne maîtresse, de sa bonne mère, qui l'avait déjà sauvée de la mort , et qui la sauverait encore du déshonneur, pire que la mort même. Fabiola hocha tristement la tête, en écoutant ces paroles. Elle garda quelques instans le
silence , absorbée dans une profonde méditation. A la fin , il parut lui venir une idée qui rasséréna quelque peu son front. — J'ai à l'autre extrémité de Rome , dit-elle , derrière les Thermes d'Antonin Garacalla, entre la porte Capène et la porte Lavernale , une petite maison très mystérieuse ^ où je donne asile à des chrétiens. Je te cacherai dans cette maison y ma iîUe , jusqu'à ce que le comte Crispiciole ait tout-à-fait renoncé à ses recherches, et que tu puisses retourner dans ton pays. Je vais avertir sur-le-champ les diacres et les saintes veuves qui l'habitent, et t'y préparer une retraite , où je te mènerai ce soir. Làdessus, elle sortit à la hâte ; et la confiance revint dans Tame de Danaë.
Le primipilaire Andronic avait songé, de son côté, aux préparatifs de la soirée. 11 avait fait appeler dans sa tente , sous prétexte de service, quatre centurions des archers gaulois
dont il connaissait le dévoùment et le courage.
— 1G5 — C'étaient quatre montagnards cantabres, hommes résolus et terribles , auxquels il s'ouvrit sur son projet , et qui lui jurèrent de mourir pour lui. Il fut convenu qu'ils sortiraient du camp, bien armés, a l'entrée de la nuit, et qu'ils suivraient Andronic , pour protéger l'enlèvement de sa fiancée.
Il y avait une troisième personne, pour laquelle cette journée était encore plus souriante et plus belle , et qui s'y était préparée avec plus de joie ; c'était le comte Crispiciole. Les temps marqués par le vœu de Danaë étaient arrivés ; l'obstacle opposé à son ardente passion allait être détruit, et il n'était plus séparé que par quelques heures de ce qu'il considérait comme son bonheur le plus doux et le plus grand. îl avait épuisé les magasins de soierie de la rue de Toscane , il avait recherché tout ce que les marchands orientaux possédaient de belles pierreries , il avait réuni les plus précieuses peintures à l'encaus-
liqiie des artistes de l'Argilète, et il s'apprêtait à porter toutes ces merveilles chez Danaë, pour faire de son palais un séjour où elle fût aussi splendidement que dans son cœur. Ses esclaves , levés au point du jour , avaient consommé sur son corps leurs cosmétiques les plus rares ; dropax , psilothrum , pâte de Venise , flacons de nard ^ poudres astringentes , huiles ambrées, strigiles d'or, tout y était passé : à midi , on l'avait déjà mis cinq fois au bain , et on lui servait un déjeuner , à la fois léger et substantiel, des bec-figues aux jaunes d'œufs épicés, cuits dans des pelotes de pâte , un phénicoptère rôti , saupoudré de cumin, un pâté de grives , de raisins secs et de noix confites, assaisonné de sariette, et des coings lardés de clous de gérofle , lorsqu'on vit entrer le seigneur Bébrix , qui venait rendre compte de sa mission de la veille.
Sa Sincérité le comte des Écuries marchait fort péniblement , appuyé sur deux esclaves ;
— i6/i — et il avait autour de la tète autant de bandelettes qu'une laie de deux mois aux sacrifices des Ambarvalies.
— Par Hercule ! s'écria Crispiciole , en éclatant de rire, vous avez donc rencontré Annibal ou l'armée de Porsenna , que vous reveniez plus maltraité que le consul Yarron , après la bataille de Cannes ?
— Hélas ! fit piteusement le seigneur Bébrix , ni Quintus Mutins , qui brûla son poignet sur le réchaud des Toscans , ni Fabius Maximus, qui campa toute une année dans les nuages devant l'armée carthaginoise, n'eurent un sort pareil au mien. J'ai été battu , rossé , égorgé , tué, par un jeune homme blond , on peut dire par une femme, comme les quaranleneuf gendres de Danaiis.
— Et comment cela? continua Crispiciole en riant plus fort.
— Au moment où le beau Cornélius sortait, au point du jour, du palais de Danaë.,*
— Tu l'as donc laissé entrer, misérable ! s'écria CrispiciolCj cessant tout à coup de rire, et se levant de fureur.
— Non ! non ! répondit Bébrix , se reprenant à la hâte de sa maudite distraction ; mais j'ai la tète et les épaules en un tel état de délabrement , que je ne sais plus ce que je dis. C'est au moment où il voulait entrer, que je lui ai livré un combat terrible , dans lequel, par un déploiement subit et inattendu de vigueur athlétique , dont je sens les effets , sans en comprendre les causes, il m'a foulé aux pieds , comme je m'apprêtais à le faire de lui. Ni Votre Excellence, ni moi, ne serons en sûreté, tant que cette bête féroce ne sera pas enchaînée. Je viens donc vous demander cinquante soldats aux gardes, et la permission d'aller saisir sur-le-champ , dans son palais , ce mystérieux Cornélius, aigle déguisé en pigeon , qui roucoule comme l'un , et qui déchire comme l'autre.
Crispiciolc réfléchissait à la proposition de Bébrix , et ne s'en dissimulait pas la gravité. Faire arrêter sans motiF un jeune sénateur aussi recommandable et portant un nom aussi beau que Cornélius Céthégus , n'était pas une afiaire qui se pût étoulïer. Le sénat en informerait certainement. Bébrix ouvrit l'avis de l'arrêter seulement pour un jour ou deux, jusqu'à ce que son Excellence le comte Crispiciolc se fût installé auprès de Danaë , et lui eût fait oublier le galant , par tous les charmes de sa personne. Crispiciole goûta fort la tournure flatteuse que Bébrix avait donnée à sa proposition ; et comme l'officier de sa chambre annonçait Son Excellence le consul Publius Cornélius Sécularis, il eut l'idée de le compromettre un peu dans l'arrestation, afin de l'avoir pour appui j dans le sénat, en cas d'orage.
— Nous sommes flattés et charmés , dit Crispiciole au consul y en parlant au pluriel de sa propre personne , comme s'il eût été l'em-
pereur, de la visite que nous fait Votre Excellence. Vous venez fort à propos en ce moment, car nous avons besoin de votre intervention dans une chose grave et délicate , où il s'agit d'un collègue et d'un ami.
Là-dessus , Crispiciole parla fort mystérieusement au consul d'une affaire ténébreuse , dans laquelle Cornélius Céthégus était mêlé ; il ajouta que le jeune et violent sénateur s'était porté , la nuit précédente , à des voies de fait véhémentes et excessives envers un dignitaire élevé , qu'il ne nomma pas ; que Cornélius avait l'air de couvrir tout cela des apparences d'une intrigue amoureuse , dont la danseuse du théâtre de Marcellus serait l'objet; mais qu'il avait de bonnes raisons de croire que Cornélius avait des desseins qui allaient plus haut et plus loin. 11 termina en disant qu'il était forcé de le faire arrêter ; et qu'il priait le consul de vouloir bien accompagner lui même le comte des Ecuries dans cette
entreprise, et de prendre Cornélius dans sa chaise, pour éviter le scandale, et pour lui pouvoir faire sur sa conduite une paternelle admonestation.
Crispiciole avait alfecté de donner à l'arrestation de Cornélius Célhégus un caractère politique, et n'avait mentionné qu'accessoirement sa passion pour Danaë , de peur que le consul n'eût quelque répugnance à se prêter à une vengeance personnelle. De son côté , Publius Cornélius Sécularis, qui savait à quel point l'amour de Cornélius pour la danseuse était profond , affecta pareillement de prendre les choses du même côté ; mais il riait dans sa barbe de la mésaventure du nain , se préparant du reste à faire à Cornélius une fort magistrale exhortation , et ne doutant pas que , toutes explications données et reçues, le jeune sénateur n'en fût quitte pour avoir écouté deux heures durant son éloquence consulaire.
Bébrix et Publius Cornélius Sécularis parti-
rent donc sur-le-champ, avec une escorte de soldats aux gardes. Ils étaient chacun dans sa chaise , le consul s' endormant dès les premiers balancemens des Maures qui le portaient 5 Bébrix poussant de temps à autre de petits gëmissemens, occasionnés par ses contusions, et méditant une attaque savante du palais de Cornéhus, pour éviter d'être assommé une seconde fois. Il avait résolu de faire aborder le redoutable amoureux par le gros consul, de même que les Indiens chassent les tigres avec des éléphans. Ses élucubrations stratégiques durèrent jusqu'au coin du Forum et de la Voie Sacrée, où était le palais de Cornélius, et où les gardes et les porteurs s'arrêtèrent. Bébrix sortit le premier de la litière, pour aller donner la main au consul : mais il le trouva endormi.
Publius Cornélius Sécularis, réveillé par Bébrix , éprouva , au moment de monter chez Cornélius, des scrupules de délicatesse et d'à-
initié. Il lui sembla qu'il y aurait quelque cruauté à l'aller arrêter lui-même, et il dit qu'il ne se sentait pas ce courage. Bébrix, mais pour d'autres raisons, se le sentait encore moins que lui , et fit tout ce qu'il put pour le déterminer ; mais le consul demeura inébranlable, et termina en lui disant d'aller chercher Cornélius et de le lui mener dans sa chaise, ajoutant qu'il aurait bien moins d'empire sur son ame s'il se présentait à lui comme un licteur, et non comme un ami.
Bébrix, qui était plus particulièrement chargé des ordres de Crispiciole, fut ainsi obligé de les accomplir sans l'assistance du consul. Il entra donc, mais précédé et suivi de gardes, l'épée haute. Cette invasion mit en fuite les esclaves , et Bébrix se dirigea vers la chambre de Cornélius. Le comte des Écuries plaçait militairement des soldats dans les corridors et à toutes les portes , avec des consignes sévëres,'et il allait frapper chez Cornélius,
lorsque, en soulevant la portière qui masquait l'entrée , il lui sembla entendre une chaude querelle. Il écouta.
— Non, Cornélius, s'écriait une voix de femme ; vous n'aurez pas cette cruauté. Non, vous ne serez pas sans pitié pour ce pauvre cœur qui vous aime et qui vous a toujours aimé, croyez-le bien. C'est mon orgueil qui m'a rendue injuste, c'est mon orgueil qui m'a ôté votre affection, c'est mon orgueil qui m'a perdue, et je vous l'immole aujourd'hui. Voyez, Cornélius; je suis venue à vous, chez vous, malgré mon rang, malgré mon sexe, malgré mon devoir; j'ai tout oublié, pour me punir de vous avoir oublié, et je suis là, pleurante , brisée , à vos pieds , moi , ô Cornélius, que vous avez tant aimée !
— Vous voulez que j'aie pitié de vous , répondait Cornélius d'une voix grave , et pourquoi? Avez- vous eu pitié de moi, vous? J'ai gémi comme vous gémissez , moi qui étais in-
nocent ; je me suis banni de mon pays, qui m'était devenu odieux ; j'ai passé deux années désespéré , anéanti , sans qu'un rayon de joie ait lui dans les ténèbres de mon ame ; et vous, que faisiez - vous alors ? Vous couriez aux fêtes, vous recherchiez les flatteries des jeunes patriciens, que sais-je! On dit que le nain Crispiciole, ce bouffon encore sale de son ruisseau , a été votre amant !
— Oh! jamais, disait la femme, jamais Cornéhusî vous ne croyez pas à une pareille calomnie. J'ai été frivole, mais pas infâme. Pardonnez -moi, je vous en conjure; je passerai ma vie à vous aimer. On me dit que je suis belle, cette beauté sera pour toi, ô mon Cornélius; car tu es mien par la pensée , et j'ai été toujours tienne par l'affection.
— Vous ne l'êtes plus, madame, répondait Cornélius , depuis que vous n'êtes plus la pure et sainte Vestale que j'aimais. Par tous
les Dieux ! vous avez un effroyable égoïsme ! Le jour où notre affection vous a paru trop lourde à porter , vous l'avez jetée , sans vous demander si je pourrais vivre avec votre abandon; aujourd'hui, il vous prend fantaisie de me rendre votre cœur , et vous voulez impérieusement que je vous rende le mien , sans vous demander si cela est en mon pouvoir , et si une autre femme, qui en est digne, ne Ta pas reçu pour toujours. Ainsi, vous me dites: Il ne me plait pas que tu m'aimes, c'est-à-dire que tu vives , et vous m'ordonnez de vous oublier; puis, vous me dites: 11 me plait que tu m'aimes, c'est-à-dire que je vive, et vous m'ordonnez de vous aimer. Par Hercule ! madame , les Césars , qui régnent sur le monde, n'ont que la moitié de votre pouvoir et de vos exigences. Néron envoya dire à Lucain qu'il eût à être mort sous trois heures; mais il ne se fût pas avisé de lui prescrire d'avoir à ressusciter sous trois ans.
— 176 ~ C'est ce que vous faites. Ne perdez plus ainsi voire temps, madame. Je ne vous aime pas.
— Ne me parle pas ainsi , Cornélius, reprenait la femme avec désespoir. Je ne veux pas être haïe de toi, je ne veux pas mourir. Oh! que tu as dû être malheureux, si tu as souffert comme je souffre! Tu m'as dis que tu en aimais une autre? Cela n'est pas vrai, au moins, n'est-ce pas, Cornélius? Vous avez voulu m' effrayer et me punir par cette menace. Eh bien ! cela me rend trop h plaindre ; dites-moi maintenant que cela n'est pas vrai.
— Cela est vrai, madame, reprit Cornélius.
— Ah! c'en est trop, s'écria la femme. Tu n'as pas de cœur. Faire souffrir ainsi une malheureuse femme qui vous aime, c'est l'action d'un lâche. Nommez-la-moi, celle que vous aimez. Je veux savoir son nom. Je la tuerai. Songez-y, Cornéhus, il faut me dire son nom.
— Je ne le puis pas , madame , dit Cornélius; cest une jeune fille chaste et dévouée, comme vous l'étiez autrefois. Mon affection pour elle est un secret entre les dieux et nous. Et puis, à quoi vous servirait le nom d'une femme que j'aime, si c'est le nom d'une femme qui ne m'aime pas?
— Elle ne t'aime pas , Cornélius? s'écria la femme avec transport, elle ne t'aime pas? Tu vois bien alors qu'il faut que tu me pardonnes. Oh ! je t'aimerai , moi , de toute l'ardeur d'une passion désespérée. Oui, mon Cornélius, souffre que je t'aime. Daigne permettre que celle pour qui tu avais autrefois des noms si doux, et que tes vers comparaient aux nymphes des fontaines , pleure sa faute à tes pieds, avec l'espoir d'être un joiu' relevée et consolée. Dis, Cornélius, le veux-tu?
— Non, madame, réphqua Cornélius.
— Tu es donc inflexible , et tu ne me par-
— 17() — cloimeras jamais? dit la lornine avec une voix altérée.
— Jamais ! lépondil Cornélius.
— Eh l)ien ! lu as piononcé la sentence et la mienne , Coinélius , dit la femme. Quand les grandes passions ne mènent pas aux grandes YerluSj elles mènent aux grands crimes. J'avais prévu ceci. Tu vas mourir avec moi, et de ce poignard. . . .
— En ce moment, Béhrix crut la tragédie assez avant poussée, et il apparut, comme le dieu antique , pour la dénouer. Il ouvrit donc subitement la porte , et il arrêta le bras déjà levé de la femme. C'était Lollia.
— Je remercie Votre Sincérité pour son intenlion, lui dit Cornélius avec calme. 11 n'y a que la vie des gens heureux qui mérite d'être défendue. Du reste, c'est sans doute le hasard qui vous amène ici ?
— Pas tout-à-fait, repondit Bébrix, qui avait quelque regret de passer de son rôle de
libérateur à son rôle de gendarme. Son Excellence le comte Gouverneur m'a chargé de vous arrêter.
— De m'arrêter? fit Cornélius avec fierté.
— Hélas ! oui , soupira sournoisement Bébrix j en se reculant un peu. Votre palais est entouré de soldats ; il y en a dans les corridors et à l'issue des portes. Il est donc inutile de résister. Du reste , on vous dira pourquoi. Nous n'avions pas prévu que Votre Excellence se trouverait en si honorable compagnie ^ et vous ne sauriez comprendre à quel point cet incident dérange nos mesures.
— Mais, au moins, dit Cornélius, madame reste étrangère à tout ceci ; et elle pourra se retirer dans votre litière ?
Par Castor ! se dit rapidement Bébrix en
lui-même, j'aimerais mieux dans ma chaise
la colombe, que le vautour. Mais le consul ^
et Crispiciole, qui est, dit-on, amoureux de
la belle, me feraient mettre en croix. Ma foi,
— ii8 —
arrive que pourra ; je vais l'amener au mari. Après celte petite délii)éralion mentale , Bébrix répondit à Cornélius (pi'il se chargeait de donner la main a Lollia Paulina jusqu'à une litière qui était devant le palais.
Avant de partir, Lollia jeta sur Cornélius un regard suppliant , dans lequel on lisait une dernière supplication.
— Jamais ! dit Cornélius.
Les traits de Lollia se contractèrent d'une manière terrible. Partons ! dit-elle à Bébrix , en marchant devant lui.
Bébrix fit entrer deux soldats dans la chambre de Cornélius, avec l'ordre de le garder à vue, et il conduisit Lollia dans la litière de son mari , s'en rapportant à la fortune de ce qui surviendrait entre eux. Puis, il revint prendre Cornélius, qui descendit fort docilement et s'alla placer de lui-même dans la chaise de Bébrix. Le comte des Ecuries ne revenait pas de cette douceur.
— C'est inimaginable , se disait-il , que les caprices de cet homme ! Ce matin , c'était Polyphéme^ et ce soir, c'est un enfant. Il me faisait peur , et il me fait pitié. Cet homme a deux tempéramens contraires ; et je serai tombé sur le mauvais.
La conclusion de Bébrix , quelque naturelle qu'il la trouvât , ne le rassura pas entièrement. Ses contusions lui causaient en ce moment une douleur qui lui sembla un présage. Il fit mettre un soldat dans sa litière, à côté de Cornélius, et il fit a pied le chemin des prisons Mamertines.
Lollia Paulina était en proie à un violent désespoir et à une colère terrible , lorsque Bébrix la conduisit a la litière du consul. Le comte des Ecuries s'était hâté de s'éloigner, après lui en avoir fait ouvrir la portière, ne voulant pas se mêler aux orageuses explications qui allaient sans doute s'y passer. Lollia Paulina y entra voilée, l'esprit rempH
(rameis regrels cl de [nojels sinistres. C'est à peine si elle remarqua, dans un coin de la litière , un homme renversé sur des coussins, et qui dormail. (Cependant , l'idée lui vint que c'était peut-être un soldat placé là pour la garder; un senliment d'indignation s'empara d'elle, et elle se mit tout d'un coup à considérer cet homme. Elle avait à peine regardé son visage , qu'elle se sentit en proie à d'horribles angoisses ; puis , comme il faisait un mouvement, elle poussa un cri étouffé à peine : elle avait reconnu son mari.
Le vénérable consul était endormi dans sa litière, lorsque sa femme vint s'y asseoira ses côtés. L'ébranlement qu'occasionnèrent les quatre Maures , en la soulevant , interrompit sa léthargie , et le cri poussé par Lollia Paulina lui parut être une lamentation de Cornélius, qu'il attendait. Il resta renversé sur ses coussins de pourpre , à moitié assoupi , et il adressa , les yeux fermés , h sa femme , qu il
prenait pour Cornélius Céthégus, la harangue éminemment morale qu'il avait préparée.
— Vous me voyez affligé, Cornélius, lui dit-il , de la violence qui vous est faite. Soyez convaincu que le sénat tout entier souffre en votre personne, et que les privilèges du corps ne seront pas sacrifiés. Vous avez le droit d'être jugé par l'empereur, comme revêtu de la dignité des illustres, et vous savez aussi que s'il ne vous plaît pas de paraître vousmême devant le tribunal , vous pouvez vous y faire représenter par procureur. Du reste , soyez sans crainte , vos amis agiront. Le crime n'est pas prouvé.
Le consul s'arrêta , après cet exorde insinuatif , pour juger de l'effet qu'il avait produit sur Cornélius. Le silence qui accueillit ses paroles lui parut d'un excellent augure : il continua.
— Par Castor ! je suis charmé que vous
preniez les choses avec ce calme. On voit bien que les leçons de philosophie stoïcienne , que vous êtes allé chercher en Grèce , vous ont sérieusement profité. Il est fâcheux seulement que vous ne soyez pas toujours de même : car on dit que vous êtes un brave, et que cette nuit , dans une course amoureuse , vous avez cruellement maltraité ce pauvre Bébrix. Vous avez donc une passion bien enragée poui' cette femme ?
Lollia Paulina , à ce commencement de révélation inattendue , devint toute tremblante, et ne put pas retenir un profond soupir. Le consul l'entendit , et reprit son discours.
— Certainement , la belle est charmante , et mérite votre adoration. Je serai l'ranc ; ma femme elle-même, malgré sa réputation de beauté , n'a pas sa grâce incomparable ; mais enfin , après tout , mon cher , quelque bonne et compatissante qu'elle soit pour vous , Danaë ne vous aime pas !
— Danaë ! fit LoUia , d'une voix étouffée , en apprenant le nom de sa rivale.
— Par Hercule ! voilà comme vous êtes. Vous n'avez que ce nom à la bouche. Danaë ! Danaë ! Ce n'est pas le moyen de l'oublier et de devenir sage. 11 me semble qu'à votre place je me serais fait une raison. Elle ne peut pas être votre maîtresse , puisqu'elle a la manie de la chasteté , et qu'elle est folle de son archer. Et puis, Cornélius, vous ne l'épouserez probablement pas ; vous êtes d'une maison où l'on n'a pas coutume de s'allier à des danseuses.
— Une danseuse ! répéta tout bas Lollia ; quelle honte !
— Par tous les Dieux ! une petite bergère, si vous l'aimez mieux, une danseuse ! cela m'est égal, reprit le consul ; quoiqu'on doive reconnaître que jamais encore les bateleurs du théâtre de Marceilus n'avaient possédé un pareil miracle. A propos, que vous a-t-elle dit, quand
— W[ — vous lui avez donné la main pour descendre l'escalier de son palais ?
— Oh ! je la tuerai ! dit Lollia d'une voix suffoquée.
— Non pas, s'il vous plaît , répondit le consul. 11 ne manquerait plus que cela pour arranger votre affaire. Mon cher, il faut que vous vous teniez tranquille , ou je ne m'en môle plus. Au fait, je ne vous comprends pas. Cette femme vous a rendu féroce. Il y a tant de femmes de sénateurs qui seraient charmées de vous consoler l Mais non ; vous vous acharnez après celle-là ! Écoutez , Cornélius ; il faut que vous me promettiez de renoncer à Danaë , et de ne plus aller vous planter en extase devant elle , au palais de Crispiciole , dans la Voie Flaminienne. Vous verrez qu'alors le Comte Gouverneur s'apaisera. Je le soupçonne fort d'être moins jaloux de la sûreté de l'État, que de sa danseuse ; et puis, ajouta le consul d'une voix faible et lente , la
~ 185 — vertu , Cornélius , est une belle chose ; et les
Dieux qui aiment la vertu protègent
toujours
Le consul se rendormit tout à fait au plus moral de son exhortation. En ce moment, les Maures qui portaient sa litière s'arrêtaient sous le portique de son palais. Lollia Paulina ouvrit doucement la portière , et sortit précipitamment. Sa fuite imprima à la chaise une secousse qui réveilla tout a fait le consul.
— Cornélius ! où est Cornélius ? s'écriat-il en se frottant les yeux , et en voyant sa litière vide,
— Il est aux prisons Mamertines, répondit Bébrix, qui arrivait en ce moment.
— Ah ! dit le consul ; je lui ai fait au moins une belle exhortation , et je l'ai trouvé fort raisonnable. 11 faut que j'aille en informer le comte Crispiciole.
Allons ! drôles , fil-il , en parlant à ses valets, au palais de l'empereur ! et tachez d'aller plus doucement. 11 est cruel de ne iK)uvoir pas fermer l'œil dans sa chaise.