‹ DanaëChapitre 11 sur 14 · ÉTAGE · texte numérisé non relu

ÉTAGE

La petite caravane avait beaucoup de chemin à faire, pour arriver au quartier de la Porte Capène , où Fabiola conduisait Danaë. La précaution qu'avait prise Andronic d'enfermer SOUS clé les esclaves de Crîspiciole , était une mesure très importante ^ en ce

qu'elle empêchait qui que ce fût , de la maison du comte , de s'atlaclier ii leurs pas , et de signaler le lieu de leur retraite. Fabiola marchait en tête, femme forte et dévouée, qui avait toujours songea gagner une ame à Dieu, er^ çoj;ïservai;t \xnç fiancée à son époux. Andronic se tenait à coté de Danaë , pour la guider dans les lieux obscurs , et lui donner la main aux passages difficiles. Ils arrivèrent ainsi rapidement à la muraille de Servius Tullius , qu'ils franchirent par la Porte Quirinale. Ils tournèrent alors à gauche , vers le quartier du Sentier-Haut, pour éviter les lieux trop fréquentés. Un peu avant d'arriver aux Thermes de Dioclétien , ils prirent tout a coup à droite, passèrent successivement au pied du mont Viminal et au pied du mont Esquilin, et parvinrent , sans accident, à la basilique de Sicinius, près de l'endroit où est aujourd'hui l'église de Sainte-Marie-Majeure. Une patrouille de garde urbaine, qui descen-

dait de la Porte CoUaline à TArc de Gallien , les força de prendre un pe^ plus à droite/vers les jardins de Mécène. Ils passèrent avec beaucoup de précaution à l'extrémité du quartier d'Isis et de Sérapis , où était la caserne des soldats de marine de la flotte de Misène 7 dans la Voie Labicana , et ils se dirigèrent , par le versant oriental du mont ÇœliuSj vers la Porte Férentine. Cette porte, ainsi que la Porte Quirinale , que nous avons déjà traversée , se trouvait alors enfermée dans l'intérieur de la ville , comme le sont ; à Paris, la porte Saint -Denis et la porte Saint-Martin. Il n'y avait donc ni herse , ni corps-de-garde. Ils se dirigèrent de là vers la colline de Mars- Hors-des-Murs ; et , après avoir traversé la Voie Âppia ^ en rentrant par la Porte Capène, ils s'arrêtèrent enfin devant une maison de modeste apparence , dans cet angle que faisait le mur d'enceinte , vers le tombeau des Scipions.

Il pouvait être près de miniiil , et la rue était obscure et déserle. Comme la maison n'avait pas d esclave portier^ on remarquait, le long du montant de droite ^ un maillet de bois, suspendu avec une ficelle. Fabiola prit le maillet , en frappa trois coups d'une certaine manière, et au bout de quelques instans, la porte s'ouvrit.

— Il ne manque personne , ce soir ? demanda Fabiola a la femme qui avait ouvert la porte. — Non, ma sœur, répondit celle-ci.

Alors , le petit cortège entra mystérieusement, et la porte se referma.

Maintenant que nous avons mis Danaë en lieu de sûreté, le lecteur nous approuvera sans doute de revenir à l'infortuné Crispiciole , que nous avons laissé dans une de ces positions affreuses, où les tortures les plus cruelles n'excitent aucune sympathie, parce que le ridicule tue la pitié. Son Excellence est toujours clouée a un volet du troisième étage,

dans la Voie Flaminienne ; et si le doyen du collège. des Augures voulait tirer parti de sa merveilleuse situation, nul ne pourrait, mieux que lui , au lever du soleil , observer le vol des oiseaux qui passeront sur le mont Vatican. Lorsque le comte fut revenu de la stupeur profonde où l'avait jeté la vengeance insolemment clémente d' Andronic ; lorsque le bruit de ce fatal marteau , qui clouait moins ses habits que son cœur, eut cessé de retentir à son oreille , il se mit à crier pour appeler ses esclaves. Personne ne vint. Comme il ne savait pas qu'Andronic les avait tous enfermés dans une salle basse, et que l'entablement du portique, qui faisait saillie sur la rue, lui avait dérobé la fuite de Danaë, il lui passa dans l'esprit une idée horrible. Il était hors d'état de concevoir qu'une jeune fdle , belle comme Danaë, adorée, comme elle devait l'être, de celui qu'elle avait choisi et aimé, se fût conservée chaste et pure. Naturellement peu fait

pour plaire , il avait loujours beaucoup moins courtisé que marchandé , et il ne connaissait des l'emmcs que leur prix. Le dévoûment , l'alTection , le lien des ames^ lui paraissaient autant de sentimens fabuleux , qui n'avaient jamais existé dans le commerce des hommes, et qui devaient se trouver tout au plus parmi les habitans de cette terre Atlantique , située par-delà les mers^ en face des colonnes d'Hercule , dont le poète Sénèque avait parlé. A ses yeux, Danaë n'était donc que la maîtresse de ce terrible soldat , qui avait bossue le crâne de Bébrix , et qui l'avait lui-même cloué comme une chauve-souris à un volet de son palais. Or, il s'imagina que Danaë , cette créature charmante , qui avait illuminé pendant trois mois les ténèbres de ses songes ; la première femme qu'il eût aimée, la seule qu'il eût respectée ; celle qui lui avait fait comprendre, entre toutes , que l'or ne payait pas l'affection ; une révélation mortelle de la beauté

(Ivine, qui l'avait fait réfléchir et pleurer, en secret^ sur la malédiction de sa difformité native, et pour laquelle il avait trouvé , au fond de son cœur, des émotions douces et des élans qu'il n'y savait pas ; — il s'imagina qu'elle était là , tout près de lui , chez lui , avec son amant, roi de tant de grâce, de tant d'abandon , de tant de tendresse ; et que c'était luimême , avec ses soieries , ses tableaux , son empressement passionné et stupide, qui avait dressé le pavillon splendide sous lequel s' abritaient leurs amours !

Oh! qui pourrait dire l'angoisse affreuse qui serra la poitrine de ce misérable , lorsque la jalousie , la jalousie ridicule , la jalousie de la laideur contre la beauté , du gnome contre le sylphe, de l'homme méprisé contre l'homme adoré, vint mordre et tenailler son ame! Un oiseau de nuit fit bruire en ce moment ses ailes sur sa tête , et alla se poser , dans le jardin du palais, sur la pointe d'un mélèze, en

poussant ce long cri, à demi articulé, qui ressemble au ricanement d'une voix humaine.

Crispiciole crut que c'était le frôlement des draperies de la chambre , et que Danaë et son amant poussaient des éclats de rire, après être venus voir, entre deux baisers, s'il était encore à la même place. Ce cauchemar F étouffait. Il rassembla, dans un dernier effort, toute sa voix et toute sa colère ; et , comme s'il n'avait pas été suspendu au troisième étage, comme s'il n'avait pas dû, en tombant, se briser les membres sur le pavé, il donna une secousse désespérée , en criant : Ici , mes esclaves ! Personne ne répondit non plus cette fois. Le mouvement qu'il avait fait n'eut d'autre résultat que de déchirer un peu ses habits; son bonnet phrygien lui tomba sur les yeux, et lui déroba, en couvrant son visage, les premières lueurs de l'aurore , qui dessinaient dans le lointain les formes encore douteuses du môle d'Adrien et du mausolée d'Aususle.

On entendait en ce moment un bruit de roues, et des voix d'hommes conduisant des chariots, qui s'avançaient par la Voie Flaminienne, du côté de la campagne. C'étaient les jardiniers de ïibur et de la vallée de l'Allia, qui se rendaient, par la Voie Flaminienne, au marché aux légumes, situé derrière la roche ïarpéienne, vis-à-vis l'extrémité méridionale de l'île du Tibre. Peu à peu ce bruit augmenta, et ce fut bientôt à ne plus compter les chariots et les ânes chargés de provisions, qui passaient devant le palais de Grispiciole , conduits par des femmes de Fidène , de Crustumerium et d'Ameriola, ou par des paysans éques , falisques et capenates , qui portaient de longs cheveux enfermés, en manière de catogan , dans un filet ou dans une vessie. Des chasseurs du montSoracte, qui avaient descendu la vallée du Tibre, et des porchers Sabins , qui étaient partis de C mes ou des sources de Blandusie, après avoir suivi

— 2U — la Voie Salaria el la Voie Nomentana , s'étaient réunis au pied dumont Sacre, et sediii^^eaient ensemble vers le quartier de la Grande-Rue, où était le marché aux porcs, ou vers le Vélabre , où était le marché aux bœufs.

Un bouvier d'Albula , qui montrait a un de ses compagnons le groupe des Pléiades, à moitié caché derrière l'Aven tin , aperçut, en se retournant, l'infortuné Crispiciole, piteusement cloué à son volet.

— Ohé ! cria-t-il , voilà de bons coups de fouet pour l'esclave qui a oublié de décrocher ce linge, hier soir , et qui l'a fait sécher à la rosée.

— Ne vois-tu donc pas, i éprirent les autres, que c'est un manteau de pourpre fraîchement teint, qu'on aura mis à l'air pour affaiblir son odeur ?

— Par Pollux ! dit un troisième , je n'avais jamais vu des manteaux qui eussent des jambes et des bras. Je veux donner mes marcassins du

^- 215 — mont Lucrétile pour des lapereaux^ s'il n'y a pas un homme dans ces langes !

— Un homme d'une coudée! s'écria la bande en éclatant de rire ; c'est plutôt un singe de Taprobane qu'on aura fait coucher au clair de lune^ pour le punir d'avoir mangé quelque pâté de loirSj assaisonné de miel et de pavots.

— Par Bacchus ! dit le bouvier , il est empanaché comme un Hastaire ou comme un Flamine. Voyez donc ces trois plumes de cygne qu'il porte à son piléus! Ohé! la marchande de poules du Camp d'Annibal , passezmoi quelques œufs de votre panier; que j'apprenne à cette bête insolente qu'il n'y a que l'empereur et les consuls qui aient le droit de porter la trabée avec des palmes.

Là-dessuSj le bouvier d'Albula, rempH pour l'étiquette romaine d'un aussi saint amour que l'empereur Auguste , lorsqu'il rendit un édit pour défendre aux citoyens romains de paraître dans un spectacle avec un autre vêtement

^ 216 — que la loge, prit deux œufs de paon dans le panier de la marchande et les lança vigoureusement contre le malheureux Crispiciole. Les deux piojecliles l'alleigriirent au beau milieu de la poitrine, juste à l'endroit où le sternum était le plus en rébellion ouverte contre la hgne droite ^ et le diaprèrent d'une belle peinture jaune qui changea sa pourpre en drap d'or. Le nain fit un soubresaut violent, en poussant un cri de rage ; et les paysans, qui formaient , avec leurs ânes et leurs charrettes , un attroupement immense . y répondirent par un rire olympien. Le reste des œufs de paon volait déjà contre le nain , avec une adresse désastreuse , lorsqu'un grave personnage survint par hasard et apaisa rémeute^ comme le virum que m de Virgile.

L'empereur Gallien était l'un des hommes les plus fantasques et les plus spirituels de Rome. 11 était occupé en ce moment d'une grande maison, avec tous ses compartimens^

et entièrement formée de roses, qu'il avait fait construire dans les jardins du Palais, et il méditait le plan d'un château magnifique, avec un portique et une tour , qui serait bâti , du haut jusqu'en bas, avec des pommes, des poires et des oranges. Il avait fait trêve un instant à ces graves occupations, pour marier les enfans de ses frères. Ami des poètes, et poète lui-même, il avait fait publier, par son ordre, dans l'empire, qu'il y aurait un grand concours ouvert entre cent poètes grecs et latins, pour composer les épithalames de ses neveux. Il avait donc commencé , dans le genre de Catulle, une fort belle et fort élégante élégie, dont on peut lire trois vers dans son historiographe, Trébellius Pollion; et il désirait la montrer à Crispiciole , qui avait conservé de son ancienne profession de bateleur un goût très prononcé pour les arls et pour la poésie. Gallien envoya donc Totlicier de sa chambre chercher le nain favori , qui logeait dans

une aile du Palais. Ses esclaves répondirent qu'il avait du souper et passer la nuit dans ses jardins de la Voie Flaminienne , et que Son Excellence n' était pas rentrée. Cette réponse rapportée à l'empereur irrita fort son impatience de poète ; il fit dire qu il payait ses fous assez cher, pour qu'il fut amusé quand il avait envie de l'être. Bébrix, qui se trouvait chez Crispiciole, voulut conjurer l'orage qui s'amassait sur la tête de son protecteur ; il offrit d'aller trouver le nain à son palais et de le ramener à l'instant même.

Bébrix partit aussitôt. — C'est tout simple, dit-il; il se sera endormi, comme Annibal, dans les délices de Capoue. C'est un beau sort, par Hercule ! que d'être favori. Pour que Crispiciole comprenne son bonheur , il faudra qu'il le perde. Quel malheur, ajoutait-il, que les empereurs aient le goût des bossus! Par Jupiter! si la mode des beaux hommes vient jamais, et il faut espérer qu'elle vien-

dra, je ne peux pas manquer d'être le favori de quelque puissant empereur.

Le comte des Écuries fut conduit par ces réflexions jusqu'au palais de Danaë. L'encombrement causé par les ânes et par les charrettes lui fît remarquer l'espèce d'émeute qu'il y avait sous les fenêtres. En suivant la direction des projectiles qui partaient d'un groupe^ il fut frappé par la vue d'un riche manteau de pourpre et d'un piléusen drap d'or accrochés au volet du troisième étage.

— Par Castor ! se dit-il , voila qui ressemble furieusement à la défroque du seigneur Crispiciole. Quelle idée peut-il avoir eue de la faire clouer ainsi sur la façade de son palais? Serait-ce pour remplacer son nom qu'il a oublié d'y faire inscrire, ainsi que le font tous les nobles Romains?

— Holà! coquins, cria-t-il aux paysans, que voulez-vous à ce manteau? Si Son Excellence le comte Crispiciole aime à porter

(les vèlemens frais, cela n'est pas volie affaire. — C'est un singe qui a été attaché là, diles-YOus? Apprenez, inanans, que le singe est un animal charmant, pour ceux qui l'aiment. Néron en avait un, auquel il avait donné un palais à Rome et une villa a la campagne. On voit donc des singes à la cour des empereurs, et l'on n'y voit ni des bœufs ni des mules. On y a vu un cheval, du temps de Caligula ; mais le fait ne s'est pas renouvelé.

La harangue de Bébrix, qui ne sortait jamais qu'en costume de patricien, fit cesser les éclats de rire des paysans. Crispiciole l'entendit. Il poussa un dernier cri de toute sa poitrine, en donnant une secousse qui fit lâcher prise à trois clous, et qui précipita dans la rue le piléus en drap d'or qui lui couvrait le visage.

— Par Jupiter! c'est Son Excellence le comte Crispiciole en personne, s'écria Bébrix. Est-ce qu'il va vouloir imiter Icare mainte-

liant? Il n'a donc pas lu le poète Ovidius Naso?

Lorsque Bébrix eut prononcé le nom du comte Crispiciole , ce nom redoutable qui remplissait Rome et l' Italie ^ tous les paysans prirent la fuite épouvantés, battant leurs aneS; aiguillonnant les bœufs pesans du Clitumne. Ils voyaient déjà poindre à l'horizon les gibets auxquels les ferait attacher le nain , et ils entendaient dans leur imagination les glapi ssemens des hyènes d'Abyssinie , qui les dévoreraient dans le Cirque. Crispiciole et Bébrix restèrent donc seuls ; l'un se balançant autour du dernier clou qui le retenait par sa làticlave ; l'autre ébahi, et ne comprenant pas qu'on passât son temps à grimper sur les maisons, quand on pouvait y être dedans avec la plus belle danseuse du monde.

— Viens me détacher , misérable ! lui cria le comte Crispiciole.

Ceci fit soupçonner à Bébrix qu'il y avait

quelque Iragédie là-dessous, el que ce devait être tout autre chose qu'un désir immodéré de voir lever l'aurore , qui avait fait attacher Crispiciole à un volet du troisième étage de son palais. 11 entra précipitamment , la porte étant ouverte et sans gardien, et parvint, à travers une effroyable solitude, à la chambre de Danaë. Il écarta les rideaux de pourpre, et retira le malheureux nain de son pilori.

Crispiciole avait la face apoplectique et violette. Quand Bébrix l'eut assis sur un Ht de repos , il regarda autour de lui et dit à voix basse : Personne ! Il passa alors de la période de la colère , qui est la première et la plus aisée, à la période du regret, qui est la seconde et la plus douloureuse. Crispiciole aimait Danaë , le malheureux !

Quand ceux qui aiment sont violemment repoussés , ou évidemment trompés dans leurs affections, leur ame éprouve tout d'abord quelque chose de semblable à ce qu'éprouve

le corps, après les grandes chutes. C'est un étourdissement général , et une douleur universelle , qui empêchent de distinguer les blessures du cœur des blessures de la dignité , de la considération , et du respect de soi-même. Tout ce qu'ils ont en eux de noblement susceptible se révolte et se passionne ; et c'est durant cette fièvre de l'orgueil j que l'on se répand en fiers renoncemens du passé et'en fiers défis de l'avenir. Mais, lorsque tous les sentimens de l'ame qui ne sont pas l'amour, c'està-dire qui ne sont pas profonds, vivaces et nécessaires , se sont calmés et consolés ; lorsque toutes les facultés de l'esprit, l'intelligence, la réflexion , le jugement, qui peuvent , à la rigueur, se passer d' autrui, et se décerner à ellesmêmes la préférence qu'on leur refuse, se sont drapées dans leur estime ; il î este le cœur , dont la plaie saigne toujours , qui ne peut pas vivre isolé, lui, et pour lequel rien au monde, ni la fierté, ni la dignité, ni l'estime de soi, ni

— 22/| — mémo la gloiro , no saiiraiont romplacor celte chose exquise el divine, que les langues humaines nomment avec des mots^ et que la femme aimée définit avec un sourire.

La colère de Crispiciole dura toute la nuit. Tant qu'il fut cloué h son volet, il ne comprit que l'insulte, et il s'indigna; lorsqu'il vit le palais désert , il comprit l'abandon , et il pleura. Il se tint long-temps accroupi sur le lit de repos où l'avait placé Bébrix , le visage dans ses mains , et versant d'abondantes larmes. Puis , les larmes tarirent et il refléchit. Il se faisait alors dans son ame ce travail de méditation grave et solennelle , qui suit toujours la chute des grandes affections. Dans les belles natures, ce travail laisse le regret; dans les mauvaises natures , il laisse la haine.

— Je me v.engerai ! s'écria tout à coup Crispiciole , en se levant. Où sont mes esclaves? Voyez donc, Bébrix ; il me semble que j'entends du bruit dans la cour du palais.

Le bruit qu'entendait en effet Crispiciole provenait de la salle basse , où les esclaves du palais avaient été enfermés par Andronic. L'heure de deux repas avait déjà sonné à la clepsydre, laissant un écho fort prolongé dans leurs estomacs vides. Ils poussaient donc de grands cris, et essayaient d'ébranler la porte. Après des pourparlers avec Bébrix, entamés par le trou de la serrure , celui-ci alla dans la rôtisserie chercher une barre de fer, qui était en travers du foyer, et il les déhvra. Crispiciole, qui n'avait pas faim, appela les huit Maures qui avaient porté sa litière ; et , après avoir fait placer Bébrix à côté de lui , il ordonna de prendre le chemin du palais.

Ce voyage fut très silencieux, de part et d'autre. Crispiciole, qui était devenu pâle, et dont les habits, mordorés par les œufs de paon, étaient presque en lambeaux , était plongé dans des idées sombres. Bébrix, qui avait oublié, dans son trouble, ce qu'il était venu faire

au palais de la Voie Flaaiiiiienne, considérait ratlilude sinistre du Comte, et n'osait point lui parler. Cependant , au moment où ils arrivaient sur le Forum 7 Bébrix hasarda une question.

— Quel est donc l'impertinent, dit-il d'une voix timide et insinuante, qui s'est permis de traiter votre Excellence avec une telle indignité ?

— C'est celui qui t'a battu , répondit négligemment Crispiciole, après quelques momens d'attente.

— Cornélius? fit Bébrix, merveilleusement ébahi. Il est donc sorti des prisons Mamertines ?

— Non, ce n'est pas Cornélius, répondit Crispiciole, toujours distrait et pensif.

— Il y en a donc deux , qui nous ont pris l'un et l'autre pour des mannequins de palestre, et qui s'exercent sur nos épaules? s'écria Bébrix de plus en plus étonné.

— Eh] non, imbécile j répondit Crispiciole

impatienté; il n'y en a qu'un , toujours le même. C'est un Archer gaulois, dont je ne sais pas le nom.

— Ah ! je le disais bien , fit Bébrix tout ti'iomphant, qu'il n'était pas possible qu'un blondhi amoureux m'eût battu de la sorte. Par Hercule ! on a laissé des souvenirs honorables au cirque de Vérone , oii les Mirmillons les plus bruns et les moins amoureux des Espagnes n'avaient pas pour habitude de me mettre en l'état fâcheux où je suis.

Crispiciole paraissait être sorti, en écoutant ces paroles, d'une profonde léthargie, et retrouver un souvenir qu'il avait long-temps cherché. Il regarda Bébrix avec des yeux qui le firent frémir.

— Oui , tu disais cela , répondit-il ; mais ce que tu ne disais pas , traître, c'est que tu avais laissé entrer l'Archer gaulois chez Danaë, lequel n'en est sorti que le lendemain matin, au lever de l'aurore.

— Je vous assure que l'aurore n'était pas encore levée , s'écria Béi)rix.

— Tais-toi, misérable, dit le comte en fureur; je sais tout.

En ce moment, les huit Maures s'arrêtèrent sous le portique du Palais de l'empereur. Crispiciole sortit de la litière; et, montrant Bébrix aux gardes prétoriens de service, il leur dit : Saisissez cet homme, et conduisezle aux prisons Mamertines. Les gardes obéirent. Crispiciole monta dans son appartement, et ordonna aux esclaves qu'on le laissât seul.

— Je me vengerai ! s'écria le Comte , après quelques instans de silence. Puis, se levant tout à coup , et marchant dans la chambre , en frappant ses mains : Je ne sais pas ce que je ferai , dit-il ; mais il faut que ce soit grand , solennel et terrible ! Ah ! les misérables, comme ils m'ont traité! Moi, qui étais chétifet faible, ils m'ont broyé par la force ; moi , qui étais honoré et considéré, ils m'ont broyé par

la honte ; moi, qui l'aimais et qui la respectais, elle m'a broyé par le dédain ! Il n'y a plus rien en moi, maintenant , qui ne soit brisé et avili. Ils ont marché sur mon corps et sur mon ame, sur mon pouvoir et sur ma gloire ! Oh ! oui, je me vengerai! Qu'imaginer, ô ma colère, qui soit impérial et digne de toi ? Quelles douleurs inventer , qui ne soient pas bornées , comme leur sang et comme leur vie ? Que faire ? que faire , pour leur rendre angoisse pour angoisse, désespoir pour désespoir ? Et cet homme, quel est-il ? Son nom ? malheur ! malheur ! je ne le sais pas ! Et ces deux femmes, oii sont-elles ? Oh ! je les trouverai. J'irai moi-même , par la ville, visitant tout, fouillant tout. L'un est Archer gaulois, l'autre est danseuse, l'autre est chrétienne; c'est bien, cela me suffît. Pour avoir ces trois-là, je prendrai tous les autres. Je ferai une somme immense de supplices , pour égaler mon supplice. Je veux que toutes les voix se plaignent , que tous les cœurs défail-

lent, que Ions les yenx plenrent-, parce que ma voix s'est plainte, parce que mon cœur a défailli , parce que mes yenx ont pleuré ! Ah ! . . ils m'ont raillé! je les tuerai, moi! Ah! ils m'ont cloué par mes habits , à une fenêtre ! moi , je les clouerai par leurs membres à un gibet ! Ah! ils m'ont fait entendre, toute une matinée , les huées des paysans et des femmes de la halle, attroupés devant mon palais ; eh ! bien, moi, je veux qu'ils entendent, toute une journée , les cris des tigres et des lions lâchés contre eux dans le Cirque ; et que Rome et l'Italie, et le monde, saisis d'effroi , se disent, au spectacle de tant de sang et de tant de larmes : C'est ainsi que le comte Crispiciole se venge de ceux qui l'ont outragé !

Crispiciole, en terminant ces paroles, tomba épuisé sur un lit de repos. Un officier de sa chambre entra en ce moment , et lui dit que l'empereur l'attendait

— Ah! oui! s'écria Crispiciole, j'ai besoin

d'un décret, signé du sceau de Fempire. — Faites venir les esclaves de ma toilette ; et puis, ordonnez que l'on salue Son Eternité de ma part ; je serai dans un instant à ses ordres.

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