‹ DanaëChapitre 12 sur 14 · L'ANTRE DU LION · texte numérisé non relu

L'ANTRE DU LION

JIl*

— Dis-moi donc comment il se fait que je t'aime ainsi ? demandait un jour à Césonie l'empereur Caligula.

— Je l'ignore , répondit gracieusement Césonie.

— Il faudra que je le fasse mettre à la

queslion, pour que tu me le dises, reprit Caligula.

€e mot peint avec une eflroyable exactitude les empereurs romains. C'étaient des hommes la plupai't du temps nës avec des qualités éminenteSj braves, tendres, spirituels, élégans; la possession du pouvoir absolu, dans les proportions les plus vastes qui se soient jamais vues au monde , les rendait fous , et ils finissaient pgj; mêler du sang à toutes choses, Gallien était ainsi: tantôt brave, tantôt lâche; faisant des campagnes dignes de César, et mettant sa gloire à servir sur sa table des melons au mois de décembre ; faisant mourir quatre mille innocens en un jour , et pardonnant à des voleurs , au moment du supplice.

A l'époque où le comte Crispiciole était le favori de Gallien , il y avait déjà quelques années que l'empereur Valérien, son père, était prisonnier des Perses. On n'était même pas très certain qu'il ne fût pas mort. Il prit de

l'empire ce qu'on avait bien voulu lui en abandonner. Le prince Odenat et la célèbre Zénobie en gardèrent l' extrémité orientale ; Posthumus , la Gaule ; Macrianus , l'Egypte ; une quinzaine d'autres , divers lambeaux : Gallien les laissa faire. — L'Egypte est conquise, venait-on lui dire. — Nous nous passerons de lin, répondait-il. — Les Scythes ont pris la Lydie. — Nous nous passerons de pastilles de nitre. — La Gaule est perdue. — Nous nous passerons de manteaux rayés. En attendant , il publiait une découverte qu'il avait faite, pour avoir des fruits mûrs à toutes les saisons de l'année, de même que l'empereur Claude avait rendu un édit, où il recommandait de bien enduire de poix les tonneaux , pour que le vin s'y conservât d'une qualité supérieure.

Gallien était donc un esprit ambulatoire, faible, ombrageux, et violent par cela même ; qui ne passait jamais par le grand chemin de la raison et de la logique , et qu'on ne pouvait

prendre, qu'en lui dressant toutes sortes d'embûches, h chaque recoin de ses divagations et de ses fantaisies. Crispiciole, qui allait lui demander l'arrêt de mort de quinze cents personnes , était à peu près sûr de réussir ; mais quand et comment? 11 l'ignorait. Il allait donc étudier d'abord la position présente des l'écifs et des bancs si mobiles de cet esprit , mer plus capricieuse mille fois que l'Adriatique , et jeter ensuite l'ancre de sa colère sur le premier fond solide qu'il y découvrirait.

Au moment où Crispiciole entra chez l'empereur, Son Eternité était occupée à questionner son chef de cuisine sur le menu de son dîner. Ce chef était un grand estafier, habillé de vert, avec une ceinture écarlate, ayant une longue barbe, et portant un couteau de chasse à la ceinture.

— ïu dis donc que nous avons pour entremets....? demandait l'empereur.

— Nous servirons , fit le maître d'hôtel ,

un petit âne en bronze de Corinthe , portant un bissac , dont l'un des bouts contiendra des olives blanches , et l'autre des olives noires. A côté y sur un gril d'argent , seront des saucisses brûlantes , distillant leur jus sur des prunes de Syrie et sur des pépins de Grenade. Puis 7 on apportera j bien farci de saucisses, un demi-sanglier. ...

— Qu'est cela, fit l'empereur, rouge de colère , un demi-sanglier ? Nous sommes donc un ouvrier du port ou un maçon de Suburre , et nous devons acheter pour notre dîner trois as de poils bouillis?

— Je n'ai pas dit cela, Eternité! s'écria le maître d'hôtel , les mains jointes.

— Si fait, si fait, reprit l'empereur, avec le même emportement. ïu l'as entendu, Crispiciole , un demi-sanglier ! Il paraît que nous n'avons plus le revenu de notre domaine, et que les provinces refusent le cens et la capitalion. Par Jupiter! noire ancêtre, il fallait le

— 2:^8 — dire ; nous aurions mis noire palais a louer, aux dernières calendes de juillet^ et nous serions allé demande]* du vin clairet de Yéies et des laitues de Cappadoce , à la laverne des Quatre-Bains^ où l'on mange assis. Un demisanglier! Souviens-toi de ceci, drcMe: c'est que si tu sers jamais la moitié d'un sanglier devant nous ^ nous ferons prendre l'autre moitié sur ta personne. Laisse-nous.

— Ah ! mon pauvre Crispiciole , continua Son Eternité, le poète Horace avait raison ; tout dégénère, les hommes et les peuples. Nous serons forcé d'aller mendier toute l'année , comme l'empereur Auguste le faisait un seul jour, pour accomphr un vœu! Tiens, veux-tu être empereur , Crispiciole ? je vais faire porter dans ta chambre la statue d'or de la Fortune, et l'on te servira la moitié d'un sanglier. Hélas ! Antonin Héliogabale était un grand empereur ; il avait des chiens , qu'il nourrissait de foies d'oies ; et il n'eût pas souf-

fert qu'on donnât à ses lions autre chose que des perroquets et des faisans.

, — Oui ; reprit vivement Crispiciole ; mais il faisait servir à son fou et à ses parasites un dîner superbe, en bois sculpté, des sauces très appétissantes, en ivoire , et du vin de Falerne , peint à l'encaustique.

— C'était pour amuser Son Eternité, Crispiciole. Le lendemain, on ne mettait sur les tables que des crêtes de coqs vivans , des têtes de perroquets , des cervelles de faisans et de phénicoptères et des langues de rossignols. C'était un grand empereur , Crispiciole ! Il est le premier qui ait eu un pot au feu d'argent. On distribuait , pendant le repas, à ses convives des billets de loterie, enfermés dans des coquilles de limaçons ; il y en avait qui gagnaient dix chameaux , et d'autres qui gagnaient dix mouches ; on adjugeait a ceux-ci dix ours, et à ceux-là dix grillons. Et chacun était obligé d'emporter son lot. C'était su-

— 2/jO — perbe^ Crispiciole! AnloninHcliogabale n'avait qu'un (lëfaul, mais un défaut grave : il ne faisait pas des vers. Tous les empereurs en ont fait, Crispiciole; Auguste a fait un poème épique; Tibère, un poème lyrique; Caligula, des comédies ; Claude a composé plus de soixante volumes, et il donnait des versd' Homère pour mot d'ordre aux tribuns de garde ; Néron a écrit un volume de poésies ; Hadrien a fait des vers; Elius Séverus en a fait, et Antonin le Pieux , et Yérus , et Pertinax , et Macrin, et Alexandre Sévère; Gordien a composé six épopées, et Balbin était le premier poète de son temps. Il n'y a qu'Héliogabale et Commode qui n'aient pas eu de littérature ; il est vrai qu'ils étaient gens de gaîté et de fantaisie : Commode se fit servir,^ à dîner, ses deux nains sur un plat, couverts de moutarde : ne trouves-tu pas , Crispiciole , que tu serais beau dans de la saumure, avec des choux , du gérotle et du lupin?

Crispiciole fil une grimace , en se rappelant la mine qu'il venait d'avoir, cloué pendant douze heures à un volet.

— A propos, j'oubliais de me fâcher, drôle, reprit l'empereur. Sais-tu que Ton m'a fait attendre, ce matin, de ta part, comme je voulais te lire une épithalame , sous prétexte que tu étais dans tes jardins?

— Que Votre Clémence m'excuse, dit humblement Crispiciole; mais j'étais occupé du service de Votre Eternité.

— Comment cela, s'il te plaît? Et qu'a de commun mon service avec les baladines qu'on dit que tu loges dans tes palais?

— Eternité, reprit gravement Crispiciole, ce n'est pas sans des motifs d'une haute importance qu'un doyen du collège des Augures, honoré des faveurs de Votre Clémence, se mêle h des gens de théâtre, si fort au-dessous

de moi. Mais je savais qu'il se tramait un

odieux comi)lol contre voli'e vie, et j'en ai découvert les auteurs.

— Un complot? fit l'empereur. Allons donc! qui voudrait être empereur de l'empire qui reste? Par Jupiter! se voir servir des moitiés de sanglier, et manger du melon, au mois de septembre, lorsque tout le monde en mange, ce n'est pas un sort si beau ! Laisse-là les conspirateurs ; ils ne sont pas assez sots pour vouloir réussir. Comment trouves-tu ces pierreries destinées à mes brodequins?

Crispiciole , qui n'avait qu'une idée dans la tête et qu'un sentiment dans le cœur , la vengeance , vit que le moment n'était pas encore propice, et il dissimula. — Ces pierreries sont belles , fit Crispiciole ; mais elles ne sont que taillées, et Antonin Héliogabale les portait sculptées.

— C'était plus magnifique, reprit l'empereur. Mais j'oubliais. Le marchand qui les a vendues au Comte de ma Cassette Privée a

vendu aussi à rimpéralrice un diadème d'émeraudes. C'est un vieux juif d'Âscalon , qui a une boutique sur le Forum , à côté des changeurs, à l'enseigne de rEcu-Cimbrique. J'ai fait examiner les émeraudes par le syndicat de la corporation des joailliers ; il a été reconnu qu'elles étaient de verre. Que me conseillestu de faire de ce coquin?

— Par Hercule! dit Crispiciole, il faut le brûler vif.

— C'est trop simple, fit négligemment l'empereur. Je chercherai autre chose. Dis-moi, Crispiciole, ajouta l'empereur en changeant la conversation, crois-tu qu'il vaille mieux imiter Virgile ou Catulle, pour la poésie amoureuse?

' — Catulle, sans contredit , répondit Crispiciole. Virgile est un effronté pillard qui a pris a Apollonius de Rhodes l'histoire de Didon ; à Homère, dans l'Odyssée , l'histoire du pasteur Aristée; h Pisandre, l'histoire de Si-

— W\ — non et du cheval de Troie ; à Ennius, à Accius, à Lucrèce, à Lucilius, à Furius, à Varius, à Pacuvius, à Mévius, a CalullCj des vers qu'on ne compterait pas. Et puis, voyez donc les distractions étranges! Au neuvième livre de FEnéide, Corinée est tué par Asilas, et au douzième, ce même Corinée est encore tué par Ebusus! Nisus tue le guerrier Numa, au neuvième livre, et Enée le poursuit, au dixième! Camerte, qui est tué par Enée, au dixième livre , se promène à travers la bataille, au douzième ! Chloreus est tué, une première fois, par Camille, au onzième livre , et une seconde ,fois , au douzième , par Turnus ! Par Jupiter ! j'aurais reçu de bons coups d'étrivières, quand j'étais bateleur, si j'étais tombé en de pareilles méprises , et si , lorsqu'on me disait d'avaler un pieu de Thrace, qui avait dix palmes, j'avais avalé une épée de Lacédémone, qui n'en avait que trois !

— Tu as raison, dit l'empereur; Catulle est

bien plus beau que Virgile. C'est tout simple. Catulle était noble et Virgile fils d'artisan. L'empereur Hadrien, qui avait du goût, quoique le plus grand géomètre qui ait été , préférait Caton à Cicéron et Ennius à Virgile. La race est beaucoup, Crispiciole. Aussi ai-je mieux aimé imiter Catulle que Virgile , dans l'épilhalame que je fais pour mes neveux. Je vais te lire cela, et tu me diras ce que tu en penses.

Crispiciole, qui se voyait lancé à regret dans l'esthétique et dans la poésie, essaya une diversion qui lui réussit. — On sait déjà cela, fit- il; on compare même, en fait de style, Votre Eternité à l'empereur Néron; et l'on trouve que Néron avait le vers beaucoup plus facile.

— Cela n'est pas, s'écria Gallien; il n'y a que des envieux qui puissent parler ainsi. Tu vas voir, fit-il, en courant à sa bibliothèque. Tiens , voilà le manuscrit original de Néron

dont parle l'historien Suélone ; il est plein de ratures; et vois-tu, Crispiciole, dit-il d'un air sentencieux, celui qui n'écrit pas sans ratures n'est pas un écrivain. Ah! on dit que je n'ai pas le vers facile ! Et qui dit cela ? Par Jupiter !

— Oh ! fit négligemment Crispiciole , ce sont quelques jeunes sénateurs , parmi ceux qui conspirent contre vous.

— On conspire contre moi ? Par Hercule ! Je ne suis donc plus le fds de Valérien et le légitime empereur de Rome ? Tu me donneras les noms de ces sénateurs , Crispiciole.

— Ah ! se dit Crispiciole avec une joie intime , je tiens Cornélius !

— Vous ne voulez que les noms des sénateurs? ajouta-t-il d'un air d'indifférence.

— Il y en a donc encore d'autres ? demanda l'empereur en colère. *

— Il y a aussi des chrétiens.

— Et que disent ces chrétiens ? fit l'empereur.

— Ils disent , répondit Crispiciole , que le temps que vous avez passé à bâtir des châteaux de poires vous a empêché d'étudier les trois théologies ; que vous donnez en mille erreurs, lorsque, en votre qualité de Souverain Pontife y vous présidez à la discussion de matières augurâtes ; et surtout , que votre goût pour la poésie vous a fait tomber dans les impiétés d'Evhémère et d'Ennius, si fort condamnées par Gicéron et par le Grand Pontife Scœvola.

— C'est encore une erreur, dit Gallieii ; j'ai étudié les trois théologies dans les meilleurs Rituels , et d'après la tradition du Collège des Pontifes ; je condamne les impiétés d'Evhémère , et je ne crois pas que les tombeaux des Dieux se trouvent en Orient. Tibère était poète, comme moi, ce qui ne l'empêcha pas de faire rechercher et brûler les livres

— 2/|8 — impies. Je ferai mieux que Til)èie ; je ferai rechercher et brûler les chrcliens.

— Ah ! se dit encore Crispiciole , je tiens Fabiola !

— Certes, c'est bien agi , dit tout haut Crispiciole ; et je ne voudrais pas, pour mon compte, qu'il restât vivant un seul des ennemis de Votre Eternité, ni dans le sénat, ni parmi les chrétiens, ni dans l'armée , ni ailleurs enfin.

— Mais je n'ai pas d'ennemis dans l'armée, Crispiciole , fit l'empereur.

— Vous croyez? insinua doucement Crispiciole. C'est bien possible. Au ûnt, j'ai peutêtre tort.

— Comment ! ajouta vivement l'empereur, tu sais donc quelque chose ?

— Moi ? je croyais savoir, en effet ; mais que Mercure me garde d'être irréfléchi ! Vous dites que vous n'avez pas d'ennemis dans l'armée; Votre Eternité doit avoir raison.

— Voyons , mon pauvre Crispiciole, parlemoi franchement. Tiens , ô mon fou , tu es le plus sage de tous ceux qui me servent. Je veux te désigner consul pour l'an prochain. Que sais-tu de l'armée ?

— En général , l'armée vous aime ; mais il y a une cohorte qui vient du Danube et de la Syrie j et qui doit avoir été gagnée par la reine Zénobie et par le roi Odenat , car les soldats de cette cohorte vont disant partout que les femmes de l'Orient ont plus de courage que les hommes de l'Occident ; que votre épée ne tiendrait pas contre la quenouille de Zénobie ou de Victoire ; et qu'il est honteux pour l'armée d'obéir à un empereur qui se promène par la ville au son d'un orgue, et qui prend sept bains par jour. Cette cohorte est celle des Archers gaulois.

— Par Jupiter ! s'écria Gallien, ces Archers gaulois sont de grands impertinens! On dirait qu'ils ne savent pas que j'ai fait exterminer ;

en un seul jour, quatre mille soldats, à Byzancc. l^arce que j'ai conféré au prince Odenat le titre d'Auguste, et parce que je lui ai permis de battre monnaie , cela ne veut pas dire que je ne suis pas toujours le maître. Je prends sept bains par jour en été , cela est vrai ; mais je n'en prends que trois en hiver. Par Hercule ! j'en ferai prendre un dans le Tibre à cette cohorte, et qui vaudra tous les miens. Tu m'as dit qu'il y avait encore quelqu'un , Crispiciole ?

— Je tiens l'Archer gaulois! murmura Crispiciole ; encore un effort, ô ma colère !

Oui, répondit Crispiciole, et j'en suis humilié pour mon ancienne condition. Vous savez ces comédiens , histrions et danseurs , que la grande corporation des Bateleurs de Rome envoie chaque jour à votre souper, et qui ont l'insigne fortune de jouer , mimer et baller devant votre Clémence?

— Eh bien ! fit l'empereur.

— Eh bien ! reprit Crispiciole , ils se sont mêlés l'autre jour à votre triomphe. Certes ^ ce n'est pas votre faute , si pendant que vous êtes icij à inventer le moyen de conserver les raisins frais pendant trois années , votre père et votre mère sont tenus dans une basse fosse , par le roi Sapor. Ils s'étaient donc mêlés au cortège, parmi les captifs, vrais ou faux, qui précédaient votre char. Et comme quelques-uns de ces faux captifs étaient déguisés en Perses et en satrapes, ces comédiens , ces histrions et ces danseurs affectaient de leur considérer le visage avec une attention d'une gravité bouffonne. — Quç cherchez- vous donc parmi ces Perses? leur cria plusieurs fois la foule. — Nous cherchons le père de l'empereur , répondirent-ils ; ce qui fît éclater de toutes parts des rires inextinguibles.

— Ah ! ils ont répondu cela? s'écria l'empereur en colère. Par Hercule ! ce serait trop

abaisser la majesté des Césars , que de souffrir les lazzis des histrions. Le platonicien Apulée a dit que la main de justice , que portent les empereurs et les grands-pretres , était la main gauche , parce qu'étant moins souple , moins agissante et moins habile , elle élait plus propre que la droite à représenter l'équité; mais la justice , ce n'est pas seulement de ne point violer les droits des autres , c'est encore de ne pas laisser violer les siens. Puisqu'on ne nous sait pas de gré de ce que nous sommes patient , nous serons terrible. Les rois et les empereurs descendent de Jupiter , entends-tu, Crispicio e ? C'est le poète Hésiode, un très grand théologien, qui l'a enseigné. Nous l'apprendrons à ces bateleurs, qui nous insultent , et tu le leur feras dire à chacun, par un héraut, quand on les aura mis en croix , le long de la Voie Appienne, comme fit Crassus de six mille esclaves , après la défaite de Spartacus.

— Je liens Danaë ! se dit tout bas Crispiciole. Elle l'a voulu ! ajoula-t-il tout pâle , après un moment de réflexion. 0 ma vengeance ! tu me coules bien cher aujourd'hui.

Crispiciole était resté pensif, à l'idée de Danaë. Son cœur avait senti revivre quelque souvenir mal éteint ; et il ne pouvait pas considérer sans épouvante l'image de cette jeune et belle fille, mourant sur un gibet infâme, les membres rompus par le bourreau. L'empereur, dont les impressions étaient fort mobiles , fut frappé de ce morne silence.

— Tu trouves, dit-il, n'est-ce pas, Crispiciole, que j'ai été trop sévère ? Au fait, tu as raison ; les Archers gaulois se sont bien battus , et Zénobie et Victoire sont deux femmes fortes.

Le nom des Archers gaulois ranima la jalousie et la haine de Crispiciole.

— Non, non, s'écria-t-il ; Votre Eternité ne peut pas laisser avilir, en sa personne, la

— 25/1 — majesté de Tenipire. Je songeais an genre de supplice par lequel il convenait d'exterminer vos ennemis ; et je pense que la garde prétorienne, qui est sûre et dévouée, s'en chargera volontiers, pour une bonne gratification. L'empereur était tombé, de son côté, dans une sombre méditation. Il s'était épuisé par sa haine de paroles , et ce n'était pas sans effort que son imagination , faite aux choses douces et capricieuses, demeurait long-temps appliquée aux projets rigoureux et sinistres.

— Si fait , si fait , Crispiciole , reprit-il avec mélancolie ; tu avais raison. J'ai été trop sévère. Il faut pardonner un peu aux conspirateurs, ils ne connaissent pas ce qu'ils envient ; et puis, je viens défaire mourir, en unjour^ quatre mille hommes a Byzance. Ce serait trop de sang dans une année.

Crispiciole, qui voyait échapper sa vengeance , insista de nouveau.

— Caligula , que vous citiez tout h l'heure,

(lit-il , faisait mourir toutes les semaines , et sans distinction ni jugement , tous ceux qui étaient dans les prisons. Il appelait cela purger ses comptes. Et pourtant, cela ne Tempèchait pas de faire des comédies, et de trouver que le style de Sénèque était une muraille sans mortier.

— C'est égal, Crispiciole, reprit l'empereur. Je veux que le peuple m'aime, comme il aime encore Néron. Je fais construire sur le mont Esquilin une statue, deux fois grande comme le Colosse , et qui me représentera , sous les traits du Soleil. La statue portera une lance, et il faut que cette lance soit assez grande pour qu'un enfant puisse monter sur sa pointe et s'y tenir debout. C'est le peuple qui bâtit cette statue , et c'est son amour qui la consacrera. Ne parlons plus de vengeance , Crispiciole : quelle sera donc la vertu des forts , si ce n'est le pardon ?

Crispiciole se tut. Sa haine ardente gron-

(lait dans sa poih iiie , coiiiinc le lion auquel le belluaire relire lout à cou[) la pâture, avec son trident. Il connaissait trop l'esprit de Gallien , pour vouloir violenter ses caprices. L'empereur reprit :

— Crois-tu, Crispiciole, que l'on garde la mode que j'ai introduite , de se poudrer les cheveux avec de la rapure d'or?

— Eternité, lit Crispiciole , j'ai entendu dire h de jeunes sénateurs, que cela ne valait pas la mode qu'avait créée Néron , de porter les cheveux frisés, à trois étages.

Gallien sembla mécontent.

— Que dit-on parmi le peuple, reprit l'empereur, de mon entrée triomphale, et des boulFons qui représentaient des Cyclopes ?

— Le peuple, répondit Crispiciole, la trouve fort belle ; mais ces bouffons prétendaient qu'elle était bien au-dessous de l'entrée de Néron, lorsqu'il revint des jeux olympiques, et que le cortège marchait, d'un bout à l'au-

Ire (le la Voie Sacrée , bur de la poadre de safran , entre deux rangées de tables , couvertes de gâteaux.

L'impatience de Gallien parut au comble.

— Â-t-on du moins trouvé splendide, ditil, l'hécatombe que j'ai offerte à Jupiter Salutaire 5 pour faire cesser la peste de Rome et les tremblemens de terre de l'Italie ?

— Oh ! lit Crispiciole , les chrétiens , vos ennemis, remarquaient que vous n'aviez immolé que cent bœufs et cent brebis , tandis que les autres empereurs immolaient encore cent lions et cent aigles.

Gallien frappa violemment la terre du pied et se tut un moment.

— Les hommes sont ingrats , Crispiciole , ajouta-t-il ; mais n'est-ce pas que tout l'empire me saura gré de la pubHcation de ce beau décret, dans lequel j'enseigne comment on peut conserver, toute l'année, le moût do

raisin qui sert à faire les sauces ?

— Sans doute , répondit Crispiciole , ce sera là un des faits les plus inémoraliles du règne de Votre Éternité ; et je plaignais sincèrement votre sort , l'autre jour, en entendant les Archei^ gaulois dire , les barbares qu'ils sont! que ce décret était bien moins glorieux que le décret de Claude , dans lequel cet empereur prescrivait le suc de l'if, pour guérir la morsure des vipères.

— Ah ! tant d'ingratitude me révolte , s'écria l'empereur hors de lui. Crispiciole; je ne peux pas souffrir qu'on insulte ainsi à ma puissance. Tu vas faire arrêter ces Archers gaulois, ces chrétiens, ces bouffons et ces sénateurs. Donne-moi de ce parchemin qui est là, dans ma bibliothèque, afin que je te signe un ordre.

Crispiciole, transporté de joie, courut à la bibliothèque.

— Ne prends pas de celui-là, dit Gallien : c'est du parchemin traversé avec un ruban ,

que Galigula a inventé , pour éviter les falsifications ; mais il n'est pas sûr. Prends plutôt du parchemin à protocole , tu sais ? il y a en tête une petite inscription , portant l'année de la fabrication , et le nom du Comte des Largesses en exercice. C'est bien.

L'empereur appela un officier de sa chambre, et commanda qu'on apportât une bougie allumée. Crispiciole fit couler de la cire jaune au bas du parchemin , et Gallien la signa avec le cachet de son anneau.

— Tu écriras toi-même l'ordre, Crispiciole , ajouta l'empereur, et tu dicteras , si tu veux , les noms à mon secrétaire.

— Mais comment ferons-nous mourir tant de monde, demanda Crispiciole, sérieusement embarrassé.

—Comment nous les ferons mourir? reprit l'empereur ; ah ! oui , réfléchissons !

En ce moment , l'officier de la chambre de

l'eaipereur annonça l intendant-général des ménageries.

— Faites entrer , dit vivement Crispiciole , avec un éclat de joie féroce qui brilla tout à coup dans son regard.

— Que me veux -tu ? lui demanda l'empereur.

— Eternité , répondit l'intendant ^ je viens, avec mes comptes , prévenir votre Clémence, que je n'ai plus de quoi nourrir les animaux d'Afrique entretenus pour vos plaisirs.

— Et combien y en a-t-il? fit l'empereur.

— Il y a cinq cents lions, répliqua l'intendant.

— Gomment ferons-nous pour nourrir tous ces monstres, demanda l'empereur, en se tournant vers Crispiciole, nous, à qui l'on sert une moitié de sanglier ?

— L'empereur Caligula, répondit Crispiciole, a qui son intendant vint un jour dire

la même chose , alla sur-le-champ, lui-même, faire vider les prisons. Les vôtres seront pleines demain , Eternité ; pourquoi ne feriezvous pas comme l'empereur Caligula ?

— C'est juste, dit l'intendant. Le fait est consigné dans les comptes du Cirque.

— Eh ! bien , charge-toi de tout , Crispiciole, répondit l'empereur. Fais venir chez loi le Préfet du Prétoire, le Préfet de Rome et le Préfet du Guet : prends tes mesures avec eux. Je serai demain au Cirque de Vespasien , a la quatrième heure. Il serait bon de donner aussi une chasse de panthères et un combat de gladiateurs ; le peuple aime les spectacles. Mes secrétaires écriront les affiches qu'on mettra dans les quatorze quartiers de Rome, pour prévenir le peuple. Va, Crispiciole. Je vais faire semer des graines de melon qu'on m'a envoyées de Narbonne , et qui mûrissent au mois de janvier.

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