‹ DanaëChapitre 5 sur 14 · HISTOIRE D'UNE BERGERE ROMAINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE BERGERE ROMAINE

Je ne suis pas de Milet, comme le pensent les uns , ni de Cadix , comme le pensent les autres ; je ne suis pas non plus une déesse , comme le disent les poètes dans leurs distiques mentetu^Sj et comme vous me l'avez répété,

Cornélius; je suis une [)auvi(' hergèrt; des Pyrénées, du bourg deTarhes, dans la Wigorre. Mon j^ère;, vétéran des armées de l'empereur Pertinax el de lempereur Seplime- Sévère , après avoir servi trente années , dans la cohorte des archers gaulois , avait participé à une assignation de terres, appartenant au domaine public , qui fut faite aux vieux soldats , dans le midi de la Gaule , par ordre de Tempereur Maximin, après qu'Alexandre Sévère eût été assassiné à Mayence. Vous savez que le soldat romain donne à la patrie le meilleur de son sang et de ses années; et quand on lui ôte la pique de la main , il ne lui reste pas une grande vigueur pour prendre la charrue ou la pioche.

Mon père , déjà épuisé , déjà rompu par les fatigues de la guerre , affaibli par les blessures qu'il avait reçues , des Goths , sur les bords du Danube, des Perses, sur leS bords de F Euphrate , voyait venir avec tristesse , au milieu

de son petit champ , sous la cabane bâtie de ses mains glorieuses , les froides années de la vieillesse et du délaissement. 11 trouva un de ces pâtres des Pyrénées qui promènent incessamment, à travers les landes et les forêts, leurs troupeaux de brebis et de chèvres ; passant la chaude saison dans les hautes vallées des monlagnes , et descendant , à la saison des neiges , sur les plateaux des Gaves et de l'Adour. Il avait une jeune et belle fille, fière et nomade comme lui. Le vieux soldat fut ému de tant de simplicité , de grâce et de sagesse ; il Fépousa. Au bout d'un an, je naquis; mais hélas ! je coûtai la vie à ma mère. Le pâtre et le vétéran ne se quittèrent plus désormais ; et je me souviens confusément des larmes qu'ils répandaient l'un et l'autre sur mes joues, en prononçant le nom de ma mère, quand je jouais tout enfant sur leurs genoux.

Je grandis ainsi , dans cette pauvreté digne et abondante de l'agriculteur et du berger.

Mon père ^ en qui le chagrin avait encore atîaibli les forces, renonça tout-a-fait à son champ ; il dit adieu à son modeste enclos , où les restes de ma mère , morte si belle et si jeune , avaient été déposés ; et les deux vieillards emmenèrent leurs troupeaux , par une belle journée d'automne, dans ces vastes bruyères, parsemées de bouquets de pins, qui s'étendent , au couchant de la Gaule, jusqu'aux grèves de l'Océan.

Ce que je lis, ce que je sentis, ce que je pensai , durant les quatorze années que je passai ainsi le long des Pyrénées , gravissant la montagne au mois de mai , la descendant au mois d'octobre ; vivant au milieu de brebis sans nombre , qui tondaient les herbes devant moi ; voyant peu les hommes , ne soupçonnant guère les choses; jouant avec les chiens blancs comme neige qui défendaient les troupeaux contre les ours ; admirant les bois , les eaux , les étoiles-, honorant les dieux, songeant à

ma mère ; c'est im long souvenir qui poudroie, tout irisé de reflets d'or, sur le chemin déjà fait de ma vie ^ et sur lequel j'aime à reporter quelquefois mon regard pour le rafraîchir , et mon ame pour la consoler.

Vous êtes fiers de votre Italie , vous autres Romains; mais l'Italie qui est belle, ce n'est pas celle de la nature , c'est celle des poètes. Si le midi de la Gaule avait aussi des poètes , si Théocrite et Virgile , ces divins menteurs , avaient habité les bords des Gaves de la Bigorre , au lieu d'habiter les penchans de l'Etna ou les campagnes du Mincius , croyez bien que leurs chevreaux , suspendus aux flancs des Pyrénées, y auraient brouté des cytises plus suaves, et que Thestylis, pour piler l'ail des moissonneurs , n'aurait pas eu besoin de brûler au soleil ses bras et son cou de bacchante.

Vraiment , vous avez un beau soleil , ditesvous ? mais à quoi vous sert-il donc , puisque vous êtes forcés de vous cacher quand il se mon-

tre?Qii'éclaire-t-il donc^ ce beau soleil d'Italie? Des campagnes arides et haletantes de soif; des chemins crayeux , à reflets lustrés , qui offusquent la vue ; des rocs bruns et stériles , où la saxifrage insimie a peine ses racines déliées ; des haies de troène rachitique , toutes blanchies de poussière ; des oliviers pâles et valétudinaires, au sommet desquels la cigale crie sa chanson ; et dans les villes , qui sont quatre ou cinq heures par jour de vraies nécropoles , où les rues sont désertes , les portes closes , les fenêtres pavoisées de toiles ^ pour appeler le vent qui ne vient pas ^ des pavés étincelans comme ce miroir d'acier, où les pieds sont brûlés et les yeux aveuglés ; voilà votre soleil, beau quand il vient ^ beau quand il s'en va , vrai tyran quand il domine vos têtes ^ et qui a besoin , pour être béni , qu'on l'espère ou qu'on le regrette.

Cette tirade de Danaë contre le soleil d'Italie réjouit fort ses auditeurs. Le bruit qu'ils

firent en l'applaudissant réveilla le sénateur Junius Donalus ^ qui la complimenta aussi de son côté , après s'être fait dire de quoi il était question ; et il se promit de rester éveillé pendant le reste du récit, promesse évanouie aussitôt que conçue. Il est fâcheux , du reste, pour la vigueur du plaidoyer de Danaë contre le soleil d'Italie , qu'elle n'ait pas vécu sous le règne d'Honorius ; car elle y aurait pu ajouter pour grief dominant et irréfutable , que les Goths j commandés par Alaric , prirent Rome le 24 août de l'année 408 , par une chaleur étouffante j pendant que les habitans faisaient la sieste.

— Le soleil de la Gaule , reprit-elle , quand on eut fait silence , n'est pas , comme le vôtre, un astre de forgeron ou de rôtisseur. Ce sont les poètes de la Grèce et de l'Italie qui ont imaginé de dire que l'aigle seul pouvait regarder le soleil. Le soleil de mon pays souffre et aime fort qu'on le regarde. Les ileurs dressent

vers lui leurs cnliies du fond des vallées, et lalouette , qui chante eu uioulanl à pic dans les airs, lui parle d'aussi près et aussi familièrenient que l'aigle du mont Athos. Cette petite prunelle de femme l'a souvent contemplé , dans sa gloire , au sommet des Pyrénées, lui rendant caresse pour caresse , et éclair pour éclair.

Les organes de l'homme sont ainsi faits , que i'extrèmement petit et l'extrêmement grand lui échappent. Nous n'entendons ni le vol des moucherons qui passent sur l'eau des fontaines, ni le vol des sphères qui passent dans l'azur des cieux. Trop on trop peu de lumière nous empêchent également de voir. Ici, à Rome, vous dormez à midi, comme a minuit, parce que l'excès du jour produit sur les êtres comme nous le même effet que l'excès des ténèbres. Dans l'heureux climat où je suis née, le ciel et la (erre semblent avoir pris en pitié la faiblesse de l'homme,

tant ils se laissent loucher par sa main , regarder par son œil. Aussi ^ je sais des montagnes , des ruisseaux , des champs et des bois, enfin , de la nature entière , des choses que les dieux nous révèlent là-bas , et qu'ici vous ne saurez jamais.

Je vous ai entendu quelquefois, Cornélius, me lire, en me les expliquant et en me les vantant, les plus beaux passages de la poésie pastorale de votre Virgile. Que cela est loin de cette poésie de mes souvenirs et de mon cœur, aux momens où je repasse , comme les perles de mon collier , les beaux jours de ma vie simple et pure î Où avez-vous notre fougère si verte, qui amortit les reflets du jour? Où avez-vous nos sources d'eau vive , qui jaillissent au penchant de toutes les collines ? Où avez-vous notre concert d'oiseaux, qui chantent incessamment aux noces de la nature ; les bouvreuils le matin, les merles à midi, les

rouges-gorges le soir, les rossignols la nuit?

OÙ avez-vous nos prairies sans bornes, où les enfans soulèvent autant de papillons sous leurs pieds, que les esclaves soulèvent de grains de poussière sur vos routes? Où avezvous notre ciel qui se laisse admirer à toute heure , noire brise qui appoite des parfums de quelque côté qu'elle souffle, notre jour qui laisse travailler, notre nuit qui laisse reposer ? Tenez, je remercie les dieux de deux choses : d'abord , de m'avoir fait naître à la campagne , plutôt qu'à la ville ; ensuite , de m'avoir fait naître dans un pays comme le midi de la Gaule, où les yeux jouissent de tout, et ne souffrent de rien.

Danaë n'eut pas moins de succès après avoir vanté la Gaule , qu'après avoir dénigré l'Italie. Seul , Cornélius demeura pensif, et ne se mêla point aux félicitations de ses voisins. Il n'était pas difficile de comprendre qu'il commençait à aimer sérieusement Danaë ; et son mstinct d'homme amoureux

avait flairé quelque passion, sous ces impressions si vives que la campagne avait laissées au fond du cœur de la danseuse.

En général , quoique cela paraisse étrange, le spectacle de la campagne , comme tout autre spectacle, ne contient que ce qu'on y apporte. Quelquefois, il nous arrive de tressaillir vivement au parfum d'une fleur, ou de tomber subitement en rêverie à quelque air de musique: si nous réfléchissions bien à ces choses, nous trouverions toujours que cette fleur et cet air se rattachent , dans le passé, à quelque profonde impression. De même qu'il y a des températures qui réveillent les anciennes douleurs , il y en a qui réveillent les anciennes et les intimes joies.

Eh î bien , la campagne ne donne non plus aux yeux que le plaisir qu'elle donne à l'esprit. 11 faut , pour être frappé des aspects et des sites, qu'ils réveillent des idées et qu'ils opèrent des comparaisons. Tout le monde a

le regard des yeux , mais loiU le monde n'a pas le regard de l'ame : c'est pour cela que les uns admirent et contemplent, là où les autres passent et ne voient rien.

Cornélius Céthégus avait fait toutes ces réflexions avec la rapidité que l'amour jaloux «ïocpj' a* X idées. Il s'était dit que Danaë, petite bergère a^ire, xx «voit pas pu faire plus d'attention aux Ruisseaux et aux prés, que n'en font les oiseaux aux buissons où ils dorment. Par Hercule! ajoulait-il, j'ai dans le Samnium des bois qui sont superbes , quoi qu'elle en pense ; et si je demandais à l'une des esclaves de mes fermes ce qu'elle y a remarqué, elle me répondrait sans nul doute : « Ce sont des chênes , dont le gland nourrit les porcs de votre eigneurie. » Par Castor ! il y a quelque amour champêtre là-dessous ; c'est le manteau du galant qu'elle aura jeté sur le dos des Pyrénées. C'est pour cela qu'elles ont si bon air à ses yeux.

— Danaë, — fit-il, d'un ton fort doux et fort contenu, — est-ce que vous étiez seule avec le vétéran , votre père , et avec le vieux pâtre de la Bigorre, quand vous couriez, aussi légère que la Camille de Virgile , sur les fleurs des prés de voire pays ?

— Non , répondit Danaë , avec un sentiment de candeur divine ; il y avait encore Andronic.

— Ah ! reprit Cornélius , désappointé comme un homme qui vient de découvrir ce qu'il redoutait de savoir. Et quel était-il cet Andronic ?

Andronic, continua Danaë, c'était un enfant presque de mon âge, fds d'un vieux sokL^ romain , ami- de mon père ; orphelin de mère , comme moi, berger, comme moi. Nos familles nous avaient laissés ensemble , quand nous étions petits ; nos occupations nous y laissèrent, quand nous fûmes grands. Vous autres , riches habitans des villes , vous en-

voyez vos esclaves mener jouer vos enfans ; vous leur avez inventé toutes sortes d'objets frivoles , qui leur donnent des idées fausses des choses , et qui rabaissent la nature au niveau de leurs mains; ce sont des oiseaux qui n'ont pas d'ailes , des chevaux qui galopent sur des roues ^ ou des moutons qui ne paissent jamais. Nous autreS;, pauvres enfans de paysans et de pâtres, nous n'avons jamais joué; nous avons toujours travaillé. A vrai dire, nous aurions fort méprisé les chevaux de bois, que vos enfans tirent dans vos jardins avec une ficelle, nous, qui en voyions de si beaux et de si fiers ^ qui se laissaient prendre et monter par nous dans les vallées, et qui allaient briller ensuite dans les luttes des factions du cirque, ou aux triomphes de vos empereurs.

Andronic était à sept ans ce que vos enfans ne sont pas à quinze. Les chiens des Pyrénées, qui n'auraient pas peur des lions , le connais^

saient et lui obéissaient. Il chantait le soir une chanson plaintive , pour dire aux troupeaux que la nuit était proche ; et alors , il n'y avait pas de chèvre dressée le long d'un ormeau , pas de brebis broutant l'herbe haute , pas de génisse émondant les jeunes pousses des aulnaies , pas de cavale se prêtant sur la plaine aux courses folâtres de son nourrisson, qui n'accourût , toute chose cessante , et qui n'entrât dans l'enceinte où l'on passait la nuit , sous la garde des chiens. Moi , qui étudiais sa volonté dans son regard ou dans son geste , je croyais ne faire que lui obéir ; j'ai su plus tard que je l'aimais.

Quelquefois, nous trouvions de longues traînées de fraises sauvages sur la lisière des bois ; il m'en faisait de grands bouquets , entremêlés de marguerites. Quelquefois , il courbait les branches basses d'une yeuse, dont il nouait les bouts; puis, il y mettait son manteau de pâtre, roulé en forme de

-^0 siège , et il me balançait malgié mes cris.

Les années se passaient à ces douces choses ; Andronic était devenu un homme ; mes vêtemens de bergère de la Bigorre , que voilà suspendus, et que je conserverai toujours, pour les porter le jour de ma mort , vous disent que j'étais grande aussi. Andronic me traitait avec une réserve et avec un respect qui me rendaient toute (ière et tout heureuse ; parce que je sentais qu'à la joyeuse familiarité de l'enfant il voulait substituer la grave affection de l'époux.

Un jour , le dernier de ceux de ma vie belle, paisible et heureuse , des hommes vinrent dans les pâturages où nous étions alors. Ils portaient un édit nouveau de l'empereur, qu'ils nous lurent. Cet édit annonçait que les Goths avaient franchi le Danube , et que tous les citoyens de l'empire, surtout les fils de vétérans, étaient appelés aux armes. Ces choses dites, ils prirent Andronic, et ils femme-

— binèrent. Les vieillards , qui savaient qu'en effet la loi était bien ainsi, l'embrassèrent, en lui faisant jurer d'être toujours digne du nom romain ; moi , qui ne savais rien de tout cela, sinon qu'Andronic m'aimait et que je l'aimais, je fondis en larmes, lorsqu'il me tendit la main tout pâle et sans pouvoir rien dire , et je crus que j'allais mourir.

Hélas! ne suis-je pas morte en effet, le jour oii est morte mon ame ? Reste~t-il quelque chose de nous , lorsque les affections les plus pures et les plus saintes se brisent, lorsque les espérances légitimes s'écroulent , lorsque cette voix intime de l'amour , qui nous encourage ou qui nous console , comme un bon génie , ne parle plus au fond de nos cœurs ?

J'ai entendu les cliens , qui se pressent le soir sous mon portique , se plaindre d'être pauvres, et d'avoir quelquefois souffert la faim. Moi aussi j'ai été pauvre ; j'ai souvent trempé mon pain dur dans l'eau des fontaines;

mais le travail est un bon riche , qui donne toujours à ceux qui vont lui demander. Qu'estce que cela, auprès des affections éteintes? Lorsqu'on aime, on s'accoutume à arranger toute la vie de son ame , de manière à ce que chaque sentiment , chaque réflexion , chaque idée se rapporte à l'objet aimé. Vous avez quelquefois, dans vos jardins, quelque site gracieux ou sauvage , qui s'aperçoit de vos fenêtres , et qui offre des aspects empreints de mélancolie ou de majesté. Vous avez grand soin d'émonder à l'horizon les arbustes qui le masqueraient de leurs branches égarées ; vous tondez, s'il le faut , pour cela , les troènes trop vivaces , et vous retenez les cyprès dans leurs élans vers les cieux ; vous voulez que tout l'encadre et que rien ne le cache. Ainsi font ceux qui aiment. Andronic était pour moi cette merveille visible et rayonnante , sur laquelle se fixaient incessamment les regards de mes yeux et les élans de mon cœur. Je n'aurais

permis à rien au monde , sinon à la crainte des Dieux et à l'amour de mon père , de s'interposer entre lui et moi. Je ne pouvais pas sentir, je ne pouvais pas penser, je ne pouvais pas vivre , sans que son image ne fût reflétée dans mes sentimens , dans mes pensées , dans mon existence. Vous voyez bien que je suis morte , le jour où je l'ai perdu.

De ce jour , tout se fit sombre en moi et autour de moi. Il n'y eut plus de Soleil , de gazons, de fontaines. J'allais faire de grands détours , pour éviter les lieux où nous nous étions assis , où nous nous étions aimés. L'hiver vint ; les blessures de mon vieux père se rouvrirent ; il mourut , en pleurant sur mes douleurs, qu'il avait comprises en se souvenant de ma mère. Le printemps suivant, le vieux pâtre , mon grand père maternel , mourut aussi. Je restai avec le père d'Andronie , qui recueillit tous nos troupeaux. J'étais donc seule , m'asseyant pendant des journées en-

-- IxU — tières au pied des chênes , morne , immobile, me souvenant et pleurant. Je m'étais figuré follement que le Danube , où servait Andronic, devait être du côté de Rome. L'idée d'armée ne se séparait pas , dans ma tête , de l'idée d'empereur et de l'idée de Gapitoie. Je crovaîs donc que si je pouvais aller à Rome , je retrouverais Andronic. Je l'y voyais fier, brave, ceint de la fidèle épée que lui avait donnée mon père , et coiffé d'un beau casque de cuivre , surmonté et couronné d'une crinière de lion.

En ce temps passèrent à Tarbes des caravanes de ces racoleurs , vous savez? qui vont par les provinces de l'empire , parlant aux jeunes filles des merveilles de Rome , et leur y promettant des robes de pouu)re , des bottines de cuir de Venise et des colliers d'or. Je ne savais pas que ces infâmes les vendaient ensuite sur le marché aux esclaves , ou les mettaient dans des maisons horribles, qu'ils ont

- ^5 au Sommœiiium. Moi, je ne leur demandai pas des colliers d'or , des bottines vertes ou des robes de pourpre ; je leur demandai s'ils croyaient que je verrais Andronic à Rome. Ils me dirent que certainement je l'y verrais , et je les suivis. Pour moi , qui avais gravi dix fois les Pyrénées , un voyage , quel qu'il fût, n'était qu'un jeu. J'étais au-dessus de tout soupçon , parce que j'étais pure de toute mauvaise pensée. Il me semblait qu'il devait y avoir aussi à Rome des montagnes , des bois et des troupeaux ; vous voyez que j'étais une enfant j avec la passion et la volonté d'une femme. Après tout, si Andronic n'était pas a Rome , la mort y était ; je n'hésitai donc pas. Ce que j'entendis, ce que je compris pendant le voyage, m' éclaira et m'épouvanta. Je me vis perdue , souillée , morte ; car assurément, j'aimais mieux mourir, que de vivre indigne d'Andronic. Je pris donc mon parti avec courage; je résolus de mourir; mais

comme j'avais encore une dernière espérance au fond de Tame ^ je voulus essayer si en effet je ne trouverais pas Andronic à Rome , et j'attendis.

L'immensité de cette ville m'efiraya. Des soldats prétoriens, que nos infâmes ravisseurs avaient invités à venir nous voir et nous examiner j et que j'interrogeai avec précaution j m'apprirent que les archers gaulois , oii servait Andronic, étaient en Orient. A partir de ce moment, je refusai toute nourriture ; je me recueillis dans les souvenirs de ma vie passée , de ma mère et de mon père morts , de l'ami de mon enfance perdu pour jamais , de mes seize années passées sous le plus beau ciel du monde , et j'attendis mon dernier jour et mon dernier chagrin.

Les marchands d'esclaves, qui virent ma résolution , et qui avaient appris a connaître mon caractère , ne voulurent pas perdre les cent écus d'or qu'ils croyaient pouvoir en-

core tirer de moi. Ils me frottèrent les pieds de craie blanche, comme on fait aux esclaves que les navires apportent de l'Asie ; ils me donnèrent un nom grec , le nom de Danaë , car je m'appelle Silvula , qui était le nom de ma mère, et ils me mirent au Forum de César , sur ces tréteaux que vous appelez Catastcs.

J'étais trop pâle et trop défaite , pour ceux qui voulaient une courtisane ; j'étais trop jeune et trop maladive , pour ceux qui voulaient une ouvrière. Je ne sais pas j^urquoi mes espiègleries d'enfant me revinrent, en ce ce moment suprême et terrible. Je m'amusais à railler ou à effrayer les acheteurs qui venaient me visiter et me marchander. Enfin , une vieille femme se présenta. Il y avait sur son visage tant de loyauté et de bonté , que j'eus pitié d'elle. Au moment où elle offrait trente écus d'or, qui allaient être acceptés, vu le peu de concurrence , je lui dis de réflé-

chir , el que cela faisait en tout Irente-uu écus , parce qu'elle achetait un cadavre^ qu'il faudrait faire inhumer demain. A ces mots, le marchand d'esclaves leva son fouet pour me frapper ; mais la pauvre femme s'écria que j'étais à elle , ce qui calma le marchand , et je la suivis.

Cette femme , Cornélius , vous le savez , c'était votre propre esclave , la digne , la vénérable Fabiola, votre nourrice; qui n'a jamais voulu être affranchie, et qui m'achetait avec la dernière générosité dont vous aviez grossi son pécule. Je vous dois donc, quoique indirectement , d'être encore de ce monde. Peut-être qu'alors je ne vous en aurais pas su gré ; mais je vous en remercie et je vous en bénis aujourd'hui.

Ces dernières paroles , prononcées avec un accent de joie contenue, jetèrent Cornélius en des perplexités étranges. Que voulait dire Danaë? il ne le savait , et il attendit.

Fabiola , reprit-elle , me conduisit h la petite maison que vous lui avez donnée , dans l'Argilète. Lhy elle me demanda pourquoi donc je lui avais dit qu'elle n'achetait qu'un cadavre? ajoutant que j'étais jeune et forte, et qu'un de ses esclaves , médecin des plus habiles , saurait bien me rendre la santé. Elle était, depuis que j'avais quitté mon pays, la seule personne qui eût paru m'aimer. Moi , fille d'un vétéran des armées romaines , bergère des Pyrénées , faite pendant seize années aux habitudes fières et libres de la vie pastorale , je ne comprenais pas, je ne pouvais pas comprendre que je fusse à l'égard de Fabiola dans les rapports d'esclave à maître. Je me figurai que si j'avais eu ma mère , elle aurait été douce et bonne comme elle. Cette idée me fit fondre en larmes , et quand je pus parler, je lui dis pourquoi je voulais mourir.

Quand j'eus fini, Fabiola me prit dans ses bras, en me nommant son enfant. Elle m'a

dit depuis^ vous devez savoir si cela est vrai Cornélius, que je ressemblais beaucoup à sa fille unique, votre sœur de lail, qui était morte h mon âge.

— Cela est vrai, dit Cornélius, d'une voix émue.

Elle ajoula qu'à cause de cette ressemblance , elle m'avait tout de suite aimée. Vous savez qu'elle est convertie à cette religion nouvelle , dont les sectateurs se nomment chrétiens. Elle a eu tort peut-être, tit-elle, en regardant le flamine de Jupiter , puisque le sénat ne voulut pas admettre le Dieu Christ dans le Panthéon, ainsi que le proposait l'empereur Tibère , souverain Pontife ; mais elle me dit que sa religion ne voulait pas qu'on se tuât. Elle me cita aussi les petits oiseaux, auxquels la nature a donné limmensité des airs et des bois, et qui, lorsque nous les avons enfermés pour toujours dans une cage, ne cherchent pas à se tuer, et chantent au

contraire toutes sortes de chansons joyeuses et douces. Fabiola me dit encore que j'avais tort de désespérer aiuî^i de revoir Andronic; que les armées romaines avaient coutume de voyager avec rapidité d'un bout du monde à l'autre ; que précisément on assurait que les Romains et le prince Oilenat, roi de Palmyre, venaient de remporter plusieurs victoires sur les Perses, et qu'il pourrait bien y avoir prochainement quelque beau triomphe , où paraîtraient les armées d'Orient.

Cet espoir, raisonnable en lui-même , que me donnait Fabiola dans sa tendresse, j'en avais un besoin trop profond pour ne pas l'accueillir. D'ailleurs, la crainte qu'elle avait de me voir céder a mon chagrin était si vive, qu'elle eut recours à un artifice que sa religion condamne, et qu'elle ne m'a avoué qu'hier. Elle fit venir, avec beaucoup de solennité, une Thessalienne qui habite le quartier de Suburre , et elle la consulta , devant

moi , pour savoir si je reverrais Andronic. La Thessaliennc , qui a une grande réputation de devineresse ^ s'entretint pendant quelques instans avec une petite statue de la Bonne Déesse , et puis elle me dit d'avoir du courage, et que dans un an, jour pour jour, Andronic me serait rendu. Cet oracle si clair et si doux ne me laissa plus de doute : je promis à Fabiola que je vivrais.

Alors, la santé revint , et avec elle ma gaîté d'autrefois. Fabiola me l'avait dit , j'étais sa fille , non son esclave. Les nombreux marchands de livres que je voyais dans l'Argilète , les Actes Diurnes qu'on y distribuait, les poètes qui y venaient, tout cela me fit remarquer que je ne savais pas lire. Parmi les esclaves que Fabiola avait achetés de son pécule, et dont elle tire revenu en les louant , se trouvait un vieux poète de théâtre, qui avait écrit autrefois des mimographies , et qui maintenant tient une école dans les Carènes. Fabiola me

le donna pour maître. Celui-ci , me voyant quelquefois folâtrer et danser comme les filles de mon pays , eut l'idée que je pourrais mimer et danser avec succès. Comme il avait aussi autrefois composé des choraules , il me donna quelques leçons. Tout cela se faisait par manière de passe-temps ; mais un jour le Maître des comédiens qui jouent au théâtre de Marcellus m'ayant vue^ déclara que j'étais la danseuse la plus habile de Rome , et qu'il me voudrait avoir pour la célébration prochaine des jeux Décennaires.

Fabiola, dont la religion condamne les jeux de théâtre, se récria vivement contre cette pensée ; mais j'étais si fière à l'idée que toute la ville de Rome m'applaudirait., et qu'Andronic, qui m'avait laissée simple et ignorée, me trouverait belle et célèbre , que je suppliai Fabiola de consentir. Elle niaime tant, qu'elle céda.

Vous savez le reste ^ seigneurs,

— Et c'est alors que l'henrciix comte Crispiciole vous vit et vous donna ce palais , dit Julius Serra nus ?

— Oui, reprit tristement Danaë : c'est alors que je me remis h douter du bonheur de ma vie. Le comte , qui commande à l'empereur , lequel commande au monde, me vit et m'aima. Ni les larmes de Fabiola , ni les miennes ne purent quelque chose sur sa volonté. Je songeai de nouveau à mourir , et je m'y préparai. Seulement, comme je croyais au retour d'Andronic, que m'avait promis la Thessaliemie , et que trois mois devaient s'écouler encore avant le jour marqué, je dis au comte, lorsqu'il minslalla malgré moi dans ce palais , qu'un vœu fait aux dieux me forçait de l'habiter seule, et sans qu'il y vînt jamais, pendant trois mois , et que je lui demandais formellement de respecter ce vœu. J'étais résolue de mourir le jour même, s'il m'eût refusé ma demande : il me l'accorda.

Du reste , et vous le voyez , il n'est pas de magnificences dont il ne m'ait entourée. Je ne sais pas le nombre et les noms des esclaves qu'il m'a donnés , à moi, pauvre esclave. J'ai des pâturages dans la Sicile , des vignobles à Cécube et à Faîerne, dans la Campanie,et des plans d'oliviers dans le Pîcenum. Jamais encore le comte n'a cherché à éluder sa promesse et à venir ici. 11 est vrai, et ceci ne vaut guère mieux , qu'il m'y fait visiter fréquemment , je pourrais dire surveiller, par son favori , à lui favori , le seigneur Bébrix , vous savez ? un ancien maître d'armes du cirque de Vérone , qu'il a fait comte des Écuries et sénateur ; votre égal , Cornélius ; votre égal , Julius ; votre supérieur , mes seigneurs , ajoula-t-elle , en s' adressant aux chevahers. On lui dît : Votre Sincérité, quand on lui parle, savez- vous bien? et ne vous y trompez pas, car on vous ferait payer trois livres d'or d'amende, comme les a payées, aux dernières

ides , le préfet de Rome , dont il a été le palefrenier. C'est lui qui me fait les visites du comte, et ma surpiise est grande, qu'il m'ait oubliée aujourd'hui.

— Mais , dit tout haut Cornélius, c'est demain que le comte pourra vous les faire luimême ; car c'est demain qu'expire le temps de votre vœu , c'est-à-dire que vient le dernier jour marqué par la Thessalienne.

— Oui , répondit Danaë.

— Et c'est demain, poursuivit-il, que vous devez avoir revu Andronic ?

— Oui, répondit-elle encore.

— Et sur quoi donc , ajouta-t-il avec anxiété , pensez-vous que la Thessalienne ne vous a pas trompée , et que vous l'aurez revu en effet?

— Sur ce que je l'ai revu hier, répondit Danaë, car autrement je serais morte aujourd'hui.

Une grande exclamation de surprise sui-?

vit ces derniers mots de Danaë. Le consul Junius Donatus , qui s'était réveillé depuis quelques instans , allait demander des explications ultérieures, lorsqu'un esclave éthiopien souleva la portière, et annonça : Sa Sincérité, le sénateur Bébrix !

Tous les assistans se levèrent.

— Madame , dit-il , après avoir salué , eu abaissant sur ses épaules le capuchon de soa manteau, et en se servant du titre de madame mot d'étiquette déjà introduit dans le cérémonial des Romains, il a été dit que son Excellence le comte Crispiciole ne viendrait pas chez vous ; mais il n'a pas été dit que vous n'iriez pas chez lui. Son Excellence vous attend au palais de l'empereur, et elle vous prie démonter dans sa chaise, escortée de cinquante soldats aux gardes prétoriennes , qui sont sous votre portique.

Ces paroles furent dites d'un ton bref et d'un air sinistre. Danaë se leva; et, prenant

son mouchoir, qui était devant elle sur une table de citronnier incrustée d'ivoire, elle prit aussi il la dérobée un petit flacon d'onyx , caché dans un tiroir.

Danaë avait fait, en se levant;, un signe à Cornélius, qui lui offrit la main. Comme ils marchaient les premiers , Danaë lui dit à voix basse, et avec une profonde émotion : Pardonnez-moi, CornéHus ; il m'aimait avant vous ; et je sens au fond de mon cœur que je suis nécessaire à sa vie. D'ailleurs , ajouta-telle , avec un sourire , je m'inquiète de vos chagrins plus que vous-même , sans doute. Julius Serranus m'a dit que Lollia Paulina revient à vous.

— Oui, répondit Cornélius d'une voix triste ; mais c'est trop tard.

— Allons, mes seigneurs! dit-elle.

L'escalier du palais était occupé par deux

rangées d'esclaves tenant des bougies. Ces esclaves descendirent avec Danaë et avec sa

— 59 -« suite , et se rangèrent devant le portique. Les domestiques attendaient avec les chaises et avec les chevaux. Tout ce cortège se dirigea vers le quartier du mont Palatin, précédé et suivi de torches qui éloilaient rol)scurité de la Voie Flaminienne. La lune se couchait alors à TOccident, et ses derniers reflets blanchissaient la région transtibérine et le sommet du Janicule.

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