‹ DanaëChapitre 7 sur 14 · SANS UN ÉVÉNEMENT IMPRÉVU, LES TRAGÉDIES FINIRAIENT AU TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

SANS UN ÉVÉNEMENT IMPRÉVU, LES TRAGÉDIES FINIRAIENT AU TROISIÈME ACTE

Ce fut à cette grande revue du camp des Prétoriens que Danaë revit Andronic le lendemain, honoré par l'empereur d'un collier d'or, aux applaudissemens d'une foule im > mense. 11 était d'une tournure si noble , el d'un visage si triste , qu'elle eut peine à le re-

connaître tout d'abord. Le lendemain, après avoir bien rétlëchi aux moyens de lui parler, elle lui écrivit le billet suivant:

« Au Primipilaire Andronic, au camp des Prétoriens.

» Si vous êtes Andronic du bourg de Tarbes , dans la Bigorre , et si vous vous souvenez de ceux qui vous aimaient , quand vous étiez simple pasteur des Pyrénées, venez demain, à l'entrée de la nuit, au palais du comte Crispiciole , dans la Voie Flaminienne. Prenez un déguisement. Mélez-vous aux cliens qui recevront leur sportule , et demandez à un esclave noir, qui sera debout devant la porte , de vous faire parler au maître du palais. Ne craignez rien, Andronic. »

Danaë ferma la lettre , et la scella avec un cachet d'or, qu'elle avait à son doigt. Fabiola se chargea de la faire porter par un de ses esclaves , dont elle était sûre ; et toutes deux lui donnèrent ses instructions , insistant sur-

tout sur ceci, que la personne qu'on attendait vînt déguisée , et qu'elle se mêlât aux cliens , à l'entrée de la nuit.

Ces malheureuses instructions, données à plusieurs reprises et à voix haute , par deux femmes absorbées dans leur pensée , furent entendues par une esclave de la chambre de Danaë , que le comte Crispiciole avait placée auprès d'elle , pou'? surveiller sa conduite. Il avait déjà été informé de la passion bien caractérisée que Cornélius Céthégus nourrissait pour elle , et de la grâce compatissante avec laquelle Danaë la repoussait. Sa fureur fut au comble , lorsqu'il apprit que Danaë et Fabiola avaient vu défiler le triomphe , d'un appartement du palais de Cornélius , et que Danaë avait été emportée en pâmoison, à travers les jardins, par une porte dérobée. Mais, lorsqu'il apprit par l'esclave que Fabiola avait fait porter une lettre, que Danaë avait écrite ellemême , au lieu de la dicter a son esclave écri-

vain^ selon son usage, et qu'elle attendait un homme , le lendemain soir , déguisé et caché parmi les cliens, il demeura convaincu que cet homme , c'était Cornélius Céthégus , et sa première pensée fut de les faire poignarder Tun et l'autre. Il fit donc venir l'ex-maître d'armes du cirque de Vérone, le seigneur Bébrix ; mais il se ravisa dans Tintervalle , et il pensa qu'il suffisait , pou* le moment , d'envoyer chercher Danaë de gré ou de force ; sauf à statuer ensuite sur le sort de Cornélius , son complice.

C'est justement de cette honorable ambassade que venait s'acquitter le comte des Ecuries , flanqué de cinquante soldats aux gardes , au moment où le consul Junius Donatus, réveillé de sa léthargie, demandait à Danaë la suite de ses aventures.

Lorsque Danaë se présenta dans l'appartement du comte Crispiciole , au palais de l'empereur, et lui dit , debout devant lui , avec une

simplicité calme^ fière et digne, Que me voulez-vous? toute la grande colère du comte fondit comme neige , sous son regard céleste. La nature pauvre et dégradée du nain s'humilia devant la nature belle et pure de la jeune fille des Pyrénées ; et c'est à peine s'il put lui dire , comme en s' excusant : Vous êtes allée, hier, chez Cornéhus Céthégus; il vous aime, et vous l'aimez. Danaë, qui était décidée à dire toute la vérité, si on la lui avait demandée, se borna à répondre aux paroles du comte.

— Oui , je suis allée hier, dit-elle , dans le palais de Cornélius ; mais j'y ai été conduite par sa nourrice Fabiola , ma bonne maîtresse , et j'ai vu passer le triomphe, seule avec elle. 11 est bien possible que le noble Cornélius Céthégus aime une pauvre esclave comme moi , quoique il ne me l'ait jamais dit ; mais moi, seigneur, je vous jure que celui que j'aime , ce n'est pas Cornélius ; et je ne demande que deux jours

encore à voire l^xcellence, pour l'en convaincre lout-à-fait.

Le nain se précipita , à ces mois , aux genoux (le Danaë, et voulut lui prendre la main, qu'elle relira. Comme il n'y avait plus que deux jours à attendre pour qu'il pût aller chez Danaë , il ne douta pas que la personne aimëe , ce ne fût lui. Sa joie en fut si grande , qu'il voulut donner sur-le-champ à Danaë des soieries et des sardoines , qu'il avait achetées pour elle dans la rue de Toscane ; mais Danaë refusa tout, en disant qu'elle n'accepterait en ce moment que la permission de rentrer chez elle. Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots, que le comte Crispiciole la salua d'un air plein de déférence , et donna ordre à Bébrix de la reconduire, avec les cinquante gardes d'escorte , au palais de la Voie Flaminienne.

Lorsque Danaë fut partie , le comte Crispiciole commanda aux officiers de sa chambre de le coucher sur-le-champ, persuadé qu'il allait

être bercé toute la nuit par des songes d'or. Une fois dans son lit , il se mit à repasser les détails de cette entrevue, et il se répéta les raisons parfaitement concluantes avec lesquelles Danaë avait dissipé ses soupçons. Cependant , il se rappela tout d'un coup qu'il avait oublié de lui parler de la lettre qu'elle avait écrite, et de lui demander des explications sur cet homme déguisé, qui devait être introduit chez elle , le lendemain soir, à l'heure où les cliens allaient chercher leur sportule.

Cette découverte le frappa. Après y avoir réfléchi mûrement , il demeura convaincu que Danaë ne lui avait pas tout dit. Il lui fut impossible de s'endoimir. Il lui semblait que toute la Voie Flaminienne était remplie de jeunes sénateurs, qui donnaient des sérénades à Danaë, et qui passaient par dessus les murs du jardin , avec toutes sortes d'échelles. L'assoupissement dans lequel il tombait quelquefois , à force de fatigue, était rempli de cauchemars affreux.

Enfin, il n'y pouvait plus tenir, lorsque le jour parut. Il appela son esclave cubiculaire, se fit lever, se fit revêtir d'une grande robe de soie a ramages , se fit porter sur un lit de repos élégant , incrusté d'écaillé , et ordonna d'aller chercher le seigneur Bébrix.

Pendant que le comte des Ecuries était réveillé en sursaut , dans son palais des Carènes, près de la maison de Cicéron, on procéda à la toilette du comte Crispiciole.

Nul ne savait au juste l'âge du seigneur Crispiciole. Seulement , il avait été ramassé parmi les bateleurs qui avalaient des épées de Lacédémone , et qui étalaient des vipères vivant en communauté avec des oiseaux , sur le pavé du quartier de Suburre , sous le consulat de Marc-Antonin Eiiogabale et d'Eutychianus Comazo. Il avait donc plus de quarante ans. Sa taille était , à l'époque où il fut recueiUi pour les amusemens de l'empereur , de trois pieds deux pouces romains, c'est-à-

dire d'un peu moins de trois pieds français. Ces nains étaient soigneusement recherches par les empereurs , qui en composaient des ballets , et qui les faisaient quelquefois combattre contre des grues, pour renouveler la guerre des Pygmëes y dans Homère. On appelait les nains nani et les naines nanœ. Les grammairiens de Rome , qui ne savaient pas comment ce mot était entré dans la langue latine y le taisaient venir du grec. Aulu-Gelle dit que c'était un mot barbare , et il avait raison , car le mot Nen se trouve dans tous les patois celtiques du midi de la France , pour désigner un petit enfant , et il était passé de ces patois dans le latin , ainsi que beaucoup d'autres mots, ce qui montre qu'à certains égards , c'est le latin qui dérive du français , et non le français du latin. Ces nains devenaient quelquefois des personnages très redoutables, par l'ascendant qu'ils acquéraient sur l'esprit des empereurs. Tibère en avait un

qui se tenait dol)out derrière lui, i)endant sou dîner, et qui fut cause de la mort de personnages fort illustres. Auguste fut peut-être le seul qui ne les aima pas. Du reste , les Polichinelles , que l'Italie a conserves , ne sont pas autre chose qu'un souvenir des antiques ballets de nains, qui étaient organisés à la cour des empereurs romains. Nous sommes donc dispensé de décrire au long la personne du comte Crispiciole ; le signor Pulcinella , qui est fort connu , en est une exacte reproduction. Ceux qui en voudraient un autre type , n'auraient qu'à se rappeler le nain qui est représenté dans le tableau des Noces de Cana, de Paul Véronèse. Ces nains étaient d'ailleurs quelquefois très intelligens, et même très spirituels , ainsi que le prouve l'histoire de ïriboulet.

Le seigneur Crispiciole avait eu autrefois une chevelure rousse. Les destins et les ans l'avaient tellement compromise, qu'il avait

fallu la sacrifier. Un esclave tenait donc sa têtCj qu'il enduisait d'une légère couche de dropaXj pour arracher, extraire et extirper tous les cheveux tenaces et rëcalcitrans. Deux autres esclaves tenaient ses jambes, et les frottaient de psilothrum, pour les épiler et pour leur donner le poli nécessaire. Deux autres tenaient ses mains , en rognaient doucement les ongles avec un morceau de résine , et adoucissaient leurs contours avec de la pâte de Venise. Une fois ces opérations terminées, un sixième esclave posa sur le crâne de Crispiciole une belle perruque blonde , parfaitement bouclée , qui aurait fait honneur au dernier descenJant de Cincinnatus.

La toilette terminée , d'autres esclaA^es apportèrent le déjeuner sur un plateau de vermeil, incrusté de pierreries. Comme Son Excellence avait fort mal dormi, et qu'il n'y avait pas d'apparence qu'elle mangeât beaucoup , on lui servit un déjeuner de convales-

— 9/1 cent. C'était un ramier à la purée de zéa, deux grives du Picenum au gingembre, et un francolin rôti. On apporta ensuite ;, dans des vases murrliins, des petites figues de Syrie et des prunes blanches de Damas. C'est à peine s'il put avaler une gorgée de vin rouge cuit de Lalétania, mêlé d'un peu d'eau chaude, dans un gobelet d'or.

Comme le seigneur Crispiciole achevait son déjeuner, et tandis qu'un esclave lui essuyait les mains et les lèvres , avec une serviette de lin de Canope, Bébrix entra.

— Sais-tu , lui dit Crispiciole , sans autre préambule , que tu n'étais qu'un méchant maître d'armes du cirque de Vérone, donnant quelques leçons d'escrime aux gladiateurs, et couvert d'une lacerne trouée en laine de Tarente, et qu'aujourd'hui tu as un palais et des esclaves , et que tu traînes sur les pavés plus de pourpre et de soie que les satrapes du roi Sapor n'en portent sur leurs épaules ?

— Oui , seigneur, répondit Bëbrix , attéré par l'inattendu de cet interrogatoire , qui menaçait d'être fort long.

— Sais-tu encore que je t'ai pris dans ta salle d'armes, pour te faire comte des Écuries, ce qui te vaut sept sous d'or sur le prix de chaque cheval qu'on lève pour l'armée, dans les provinces ?

— Oui , seigneur.

— Sais-tu enfin que je t'ai fait sénateur de deuxième classe ? Tu voulais être de la première, et avoir l'Excellence , ce qui t'aurait donné le privilège de ne pouvoir être décapité que sur jugement de l'empereur ?

— Oui, seigneur.

— Eh bien ! si tu sais toutes ces choses , dis-moi donc ce que tu as fait pour les mériter.

— Seigneur, répondit Bébrix , évidemment mis à l'aise par cette demande , il y avait le patrice Licinius Quadratus, votre ennemi, qui

(Jisail tout haut, au i)alais, que c'était une houle de voir l'Kuipiie conduit par un singe en chhunyde , ce qui faisait sourire l'empereur. Vous me montrâtes du doigt cet homme. Je le tuai.

— Après? dit Crispiciole.

— Il y avait un jeune chevalier, parfumé et frisé , qui convoitait fort la danseuse qne vous gardez, pour vos héritiers apparemment, dans votre palais de la Voie Flaminienne : vous parûtes jaloux du chevalier. Un soir qu'il descendait des jardins de Lucuîlus, je Tattendis près d'un puits de l'aquéduc de la Vierge, et

je l'y noyai.

— Après? continua Crispiciole.

— Seigneur, répondit Bébrix , je suis forcé d'avouer que vos bienfaits ont dépassé mes services ; mais vous ne pouvez guère plus me donner de l'or, et je puis encore vous donner du sang.

— C'est fort bien dit, répliqua Crispiciole.

Écoute. Je vais te fournir une occasion qui nous rendra quittes. Le sénateur Cornélius Céthégus est amoureux de Danaë.

— Ce jeune Corydon , à la figure pâle ? fit Bébrix.

— Lui-même^ reprit Crispiciole. Il doit aller, ce soir, déguisé, se mêler, à l'entrée de la nuit , aux cliens de Danaë , et tâcher de pénétrer chez elle. Tu prendras dix hommes, bien armés et bien sûrs ; tu t'embusqueras avec eux sous l'arc de Marc-Aurèle, et tu feras, à ton choix , de Cornélius, ou ce que lu as fait de Licinius Quadratus , ou ce que tu as fait du chevalier.

— Mon honneur , dit Bébrix , en se relevant avec fierté, ne me permet pas d'exécuter en tout point les ordres de Votre Excellence.

— Comment cela? fit Crispiciole.

— Avez- vous jamais vu , reprit Bébrix , vous , qui êtes doyen du collège des Augures, qu'on envoyât dix victimaires, armés de glai-

ves et de haches, pour saigner un passereau ? Allons donc! J'irai, mais seul, et suivi seulement de deux esclaves , portant , non des épées, dont je n'ai que faire , mais des éventails, que rend fort nécessaires la chaleur qu'il fait aujourd'hui. Du reste , si vous voulez, je vous remettrai demain la peau du galant empaillée, comme on dit que le roi Sapor a fait de celle de Valérien , le père de notre empereur.

— Fais comme tu voudras , dit Crispiciole, mais va te préparer.

Bébrix partit là-dessus, en fredonnant une chanson égyptienne. Comme il allait disparaître , Crispiciole le rappela et lui dit : N'oublie pas qu'il doit être déguisé, et qu'il essaiera de se mêler aux cliens de Danaë pour pénétrer chez elle.

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