‹ DanaëChapitre 8 sur 14 · ON NE POURSUIT JAMAIS QUE CEUX QUI FUIENT · texte numérisé non relu

ON NE POURSUIT JAMAIS QUE CEUX QUI FUIENT

Cornélius Céthégus ne songeait guère au déploiement de force militaire que Crispiciole combinait contre lui ; et qui aurait pu le voir^ à cette heure , préoccupé , méditatif et sombre , dans son palais de la Voie Sacrée , aurait conjecturé en toute certitude que Bébrix n'a-

vait qu'il bien prendre ses précautions pour ne point s'ennuyer, s'il voulail l'altendre à son embuscade de l'Arc de Marc-Aurèle.

Le blond , le tendre y le mélancolique Cornélius, était juste l'opposé complet de ces amoureux conquérans et tapageurs, qui escaladent les cœnrs et les fenêtres. Pour lui , aimer, c'était rêver d'une façon plus douce. Il fallait même qu'il y eût dans ses affections quelque chose de ce lointain vaporeux, qui estompe les paysages, et qui donne au réel la poésie et la grandeur du possible. 11 aimait donc mieux , en fait de passion, demain qu'aujourd'hui, ce qui promet que ce qui donne. Il portait au fond de son ame un trésor inépuisable d'illusions, et par conséquent de bonheur. Tout ce qu'il demandait , c'était d'avoir un prétexte d'aimer à sa guise , avec sa tête , avec son cœur, avec sa nature impressioimable et expansive ; et les femmes étaient pour lui comme ces fleurs du mois de mai , aux-

quelles les araignées fileuses des champs accrochent les bouts de leurs toiles.

Il avait passé sa jeunesse dans les écoles d' Athènes j suivant les leçons des grammairiens j des rhéteurs et des philosophes ; et il en était revenu épris de l'abstraclion des idées et de la subtilité des sentimens. Quoique riche, et de cette illustre race des Céthégus, qui était vieille du temps des guerres puniques , il se mêlait peu à la jeune noblesse^ et méprisait fort les courses de chars ou de chevaux , les combats de coqs ou de cailles, qui passionnaient alors Rome désœuvrée. Il avouait, en riant , n'avoir jamais su conduire un attelage la longueur d'un hippodrome, et n'être pas en état de distinguer un bidet de Macédoine d'un étalon d'Apamée. Il disait qu'autrefois les gentilshommes s'occupaient de poésie et d'histoire , et laissaient les écuries à leurs esclaves ; que Nœvius, Ennius et Caton , étaient des lettrés fort illustres, et des cochers fort

maladroits ; et qu'on ne voyait les eunuques et les valets mener l'empire^ , et l'aire la besogne des nobles, que depuis que les nobles menaient les chevaux, et Taisaient la besogne des valets et des eunuques.

Un jour^ il débitait avec humeur ses paradoxes habituels contre le goût de la noblesse de son temps, en assistant , au Cirque de Néron , situé au pied du Mont Vatican , à une course de chevaux dans laquelle la Faction des Verts avait battu complètement la Faction des Bleus. Il observa que ses saillies, d'ailleurs ordinairement fort piquantes , faisaient sourire une Vestale , placée près de 3Iadame la Grande , dans la loge des augustes religieuses. Il en reçut même , à deux ou trois reprises , quelques œillades qui le félicitèrent de ses bons mots. Cornélius, qui ne connaissait encore, en fait de sourires, que ceux que les Déesses adressent aux Dieux dans Homère , et qui n'avait jamais vu qu'en songe les yeux d'une

femme doucement arrêtés sur lui , sentit son cœur se fondre et son ame se briser sous le regard divin de Lollia Paulina.

Fille de Marcus Lollius , de race consulaire et triomphale , et arrière petite-nièce de cette belle et illustre romaine du même nom^ qui prétendit à la main de l'empereur Claude après la mort de Messaline, Lollia Paulina avait été choisie pour vestale par le Souverain Pontife, à l'âge de six ans , selon l'usage. Pendant son noviciat, qui dura jusqu'à dix ans, on 1 instruisit des rites du sacerdoce, sans parvenir a développer en elle une très robuste vocation. A dix ans, elle cessa d'être novice pour devenir prêtresse, jusqu'à vingt ans. Le nom d'Aimée , que les jeunes vestales prenaient toutes, en échange du leur, en entrant dans l'Ordre, lui paraissait sans doute fort vénérable ; mais elle eût mieux aimé n'être que simple matrone romaine , et pouvoir courir sans licteurs aux courses de chars et

— W\ — aux conihals de cailles, qu'elle alï'ecliouuait beaucou]). A viugt aus, elle cessa (rolïicier drus les céréuiouies, pour iustruirc les jeunes novices; et il lui restait encore à prendre pendant quatre ans sa sainteté en patience, le jour où elle lança au pauvre Cornélius ce regard fatal et enivrant qui décida de sa vie.

Les vestales élaient dégagées de leur vœu h trente ans , et pouvaient se marier. Lollia Paulina , offerte , encore enfanl , au Collège , par son père , ne se i)ro})osait pas de porter son dévoùnient à la Déesse au delà du terme des décrets pontificaux. Elle se considérait donc par avance comme de ce monde brillant du patriciat romain , dans lequel elle allait rentrer j et son regard impatient y cherchait déjà sa place.

Lollia Paulina avait ce charme accentué et vainqueur que l'automne de la jeunesse donne aux belles femmes. La beauté est une chose qui s'apprend, comme l'espiit. A dix-huit ans,

les femmes en sont encore embarrassées ; à YÎngt-cinq, elles en comprennent mieux l'harmonie , le sens et le pouvoir. Ce ne sont jamais les jeunes filles qui ont fait les grandes passions. Hélène était mariée, lorsque Paris l'enleva, et Cléopàtrc déjà vieille, lorsque Antoine joua et perdit, pour lui plaire, la moitié du monde avec sa vie.

Du reste, il n'y avait pas dans tout l'Empire romain une femme qui pût , mieux que Lollia Paulina, enflammer l'imagination à la fois chaste et ardente de Cornélius. Sa qualité de vestale lui permettait de sortir par la ville sans être voilée , comme les matrones ; et les sévères réglemens de l'Ordre lui interdisaient, soit au dehors, soit au dedans , la société mondaine, passé une certaine heure du jour. Une moitié de sa vie était éclat , l'autre moitié, mystère; elle vivait tour h tour avec les hommes et avec les dieux, adorée des uns , adorant les autres , nature h demi hu-

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inaine , à demi céleste , réunissant les passions (le la terre à la pureté du ciel.

Cornélius Céthégus s'attacha peu à peu à Lollia Paulina , et lui voua sa pensée , son affection , sa vie. Le bruit de cette étrange passion , chantée par (Cornélius en strophes allégoriques , qui en dissimulaient vainement r ardeur sacrilège, se répandit rapidement jusqu'au fond des gynécées ; et les vénérables nourrices , qui avaient la garde des enfans , fredonnèrent bientôt autour des jeunes filles des ballades en langue guaditane , sur la vestale Minutia, que la coquetterie conduisit autrefois au crime, et qu'on avait entendue gémir plusieurs nuits dans son tombeau , sous le pavé de la Porte Colline.

Pendant quatre ans, Cornélius n'eut qu'une pensée, l'amour de Lollia. C'était l'usage des poètes de célébrer sous des noms empruntés les femmes qu'ils aimaient. La Lesbia de Catulle cachait Clodia ; la Cynthia de Properce

cachait Hostia ; la Délia de Tibulle cachait Plania ; Virgile lui-même avait chanté sous le nom d'Alexis le fils de Pollion. Cornélius publia une foule d'odes passionnées , adressées à la belle Vestale , mystérieusement désignée par le nom de Flora , qui était l'appellation sacrée par laquelle Rome était nommée dans la théologie des Pontifes.

Enfin , le jour arriva oii les vœux de Lollia Paulina expirèrent. Cornélius, pour lequel son amour avait été une source d'inspirations poétiques, se trouva inquiet et vaguement effrayé d'atteindre à ce but , vers lequel il avait pourtant incessamment marché pendant quatre années. Il aimait Lollia Paulina profondément \ mais il s'était habitué à voir en elle une muse, plutôt qu'une femme ; et son amour était moins un désir, qu'une adoration.

Le sacerdoce produisait cet effet sur les vestales, que l'autorité paternelle était brisée par la consécration. Lollia, une fois libre de

SCS vœux, 110 dépendait plus (jue d'elle. Son caractère l'avait ineme soustraite à cette tutelle perpétuelle de la raiiiille, que les autres reniuies subissaient jusqu'à leur mort. C'était donc d'elle-inênie que Cornélius devait obtenir sa main. LoUia, flattée de l'amour si délicat et si enthousiaste de Cornélius , attendait sa demande. Les jours se passèrent ; Cornélius faisait toujours des odes, mais il ne parlait de rien. La fierté de LoUia en fut blessée. Les plus belles années de sa vie s'étaient passées dans les rigueurs des pratiques religieuses; elle rêvait les joies du monde, les combats de , gladiateurs , avec les rugissemens des lions , les dévotions aux temples dans une belle chaise h livrée, et puis , le soir, la promenade aux jardins du Mont Pincius, avec des torches qui étoilaient la terre , et les astres qui étoilaient les cieux. Cornélius, de son côté , fut choqué de cette avidité fébrije qui dévorait les plai « sirs. Il reprochait à Lollia les belles perruques

blondes ^ poudrées en étages , qui la faisaient remarquer des élégans , les deux cercles de carmin dont elle entourait ses yeux , et Tadrniration naïve qu'elle témoignait, aux cirques , pendant la lutte des Factions.

Cette opposition de goûts, qui éclatait en épigrammes et en disputes, altéra la sérénité charmante des anciennes relations de Cornélius et de Lollia. Lui , voulait rêver ; elle , voulait briller ; il était poète, elle était femme. Loilia se rappelait ce Cornélius si timide et soumis d'autrefois, et elle soupirait : Cornélius se rappelait celte Lollia si simple et si pure d'autrefois, et il pleurait. Elle avait perdu son amant, il avait perdu sa muse.

Sur ces entrefaites, le sénateur Publius Cornélius Sécularis obtint l'édilité. Il n'était ni jeune , ni spirituel , ni beau ; mais il était riche, et il poussait à l'extrême le goût des somptuosités et des profusions extérieures. Il donna des jeux qui durèrent trois jours. 11

avait envie d'arriver au consulat ; mais il n'était pas marié , et Gallien lui avait objecté les lois d' Auguste sur le célibat des grands dignitaires. H songea donc à se marier, et la grande beauté de Lollia Paulina ne lui laissa pas la liberté de choisir. Ce fut précisément la veille de Fouvertuie des jeux qu'il la demanda en mariage. Lollia , qui était en ce moment en querelle avec Cornélius, au sujet de danses lonnienes, auxquelles il ne voulait pas qu'elle assistât, demanda du temps pour réfléchir. Les jeux surpassèrent en magnificence les plus belles fêtes impériales. Trois cents gladiateurs y périrent , et on y tua cent lions à coups de flèches. Aux courses de chevaux, qui eurent lieu le deuxième jour, quatorze étalons d'Espagne de la Factibn Rouge , qui appartenaient a Publius Cornélius Sécularis, remportèrent le prix contre la Faction Violette. Son Excellence fit hommage des vainqueurs à Lollia, qui s'en montra fort touchée*

Le lendemain , des combats de coqs et de cailles eurent lieu dans l'enceinte du grand cirque. Dix coqs, appartenant à Publius Cornélius Sécularis, coiffés de beaux chaperons de pourpre j et chaussés d'éperons d'or, mirent en pièces les rivaux qu'on leur présenta , et toutes ses cailles furent également victorieuses. Son Excellence fit loger ses gladiateurs emplumés dans de belles et immenses cages qu'il avait à ses jardins du mont Cselius, et il les offrit encore à Lollia , avec les jardins , le palais , sa fortune et sa personne.

Lollia Paulina , étourdie du bruit de ces fêtes, éblouie par l'éclat d'une vie de luxe et de faste, accepta. Deux jours après, le mariage se fit à l'autel des dieux domestiques de Publius Cornélius Sécularis , selon le rite de la Confarréation, qui appartenait au droit canonique des familles patriciennes et sacerdotales.

Cornélius Céthégus était dans son palais de

la Voie Sacrée, relisant une otle en vers saphiques adressée à Lollia , dans laquelle il lui disait qu'il fallait vivre doucement pour être heureux, et se pardonner pour s'aimer, lorsque sou ami Julius Serranus vint le voir, et lui demanda nonchalamment ce qu'il pensait du mariage.

— De quel mariage? fit Cornélius.

— Eh ! par Castor ! de quel mariage veuxtu que je te parle , répondit Julius Serranus, si ce n'est de celui de Lollia?

— Le mariage de Lollia? reprit Cornélius un peu décontenancé. Tu me fais trop d'honneur si tu me prends pour OEdipe ; je ne comprends pas.

— Ah ! tune comprends pas? s'écria Serranus. Voici, par Jupiler! une poignée de noix qui me viennent de la noce ; le gros Edile me les a envoyées ce matin. Tu comprends maintenant, je pense ; et il jeta les noix sur la mosaïque de la chambre.

Cornélius, tremblant et pâle, se rappela

tout d'un coup les galanteries de Publius Cornélius Sécularis auprès de LoUia. Son ame candide et dévouée se brisa à la pensée de cet abandon. Julius Serranus, qui le croyait instruit de tout, lui prit vivement la main, et lui demanda pardon de s'être fait le messager sinistre de cette affreuse nouvelle.

— Je le savais, reprit doucement Cornélius, pour calmer la douleur sincère de son ami, et peut-être aussi pour consoler ce démon familier de r amour-propre qui habite au fond des plus grandes âmes. A ce soir, dit-il, au coucher du soleil , sous le portique d'Octavie ; et puis, de là , nous irons souper gaunent à la tav-erne de Néron, au pont Milvius.

Lorsque Julius Serranus fut sorti , Cornélius s'assit, morne, muet, anéanti. Sa tête s'affaissa et se cacha dans ses mains, il resta ainsi quelques instans ; puis , un mouvement convulsif et régulier souleva péniblement sa poitrine; il sanglotait. Il alla le soir sous le

— 11^ — portique élégant d'Octavie ; les jeunes patriciens qui s'y promenaient, et qui y disputaient avec des rhéteurs et avec des poètes , eurent les plus grands égards pour lui , et afl'ectèrent de ne pas voir son désespoir à travers la transparence de sa gaîté empruntée.

Pendant deux années, Cornélius mena une vie sombre et solitaire. La poésie, si douce autrefois pour lui, quand il adressait des vers à une femme aimée , lui devint maussade et ennuyeuse. Il voulut retourner en Grèce, mais le ciel lui en parut froid et brumeux. 11 revint à Rome. L'annonce des jeux et des courses aux cirques le jetait dans une irritation profonde : il n'osait pas y aller, craignant d'y trouver LoUia. Cependant, un jour, ne pouvant plus résister à cette espèce de siège que le souvenir d'une femme aimée mettait autour de lui, fatigué de ne pouvoir plus aller aux lieux où elle se trouvait , de ne pouvoir plus passer par les rues où elle passait , il résolut

d'essayer jusqu'à quel point le vieil et irrésistible empire de Lollia dominait encore son ame. Il se rendit au cirque de Néron , à une lutte de la Faction Blanche et de la Faction Verte. Il alla prendre sa place aux gradins des sénateurs^ sans oser regarder autour de lui ; puis , quand il se fut un peu enhardi , il chercha Lollia du regard sous le dais consulaire. Il la vit ce qu'elle était toujours , belle et charmante ; mais son cœur n'éprouva pas la violente secousse à laquelle il s'était attendu ^ et il en fut plein de joie.

Cornélius entrait donc dans cette convalescence des âmes brisées , bien plus lente que la convalescence du corps. Ceux que la souffrance a long-temps retenus dans l'inaction et les ténèbres, considèrent comme perdus et effacés de l'existence les longs jours passés sans promenade et sans soleil ; Cornélius considérait aussi comme rayées du livre de sa vie les deux années d'anéantissement et de tor-

peur morale durant lesquelles il n'avait rien aimé ; et il saluait avec extase le calme naissant et les appétits encore incertains de son ame réveillée , comme un malade salue la première hirondelle et l'aubépine en lieu r. Un soir, il descendait des jardins de Mécène, vers la Voie Labiana, seul , le front incliné , rêvant malgré lui de nouvelles amours. 11 n'avait pas observé une chaise dorée , portée par quatre Maures , suivie de valets de pied en livrée , et ayant à ses portières deux esclaves de Phrygie qui éventaient , avec des rameaux d'olivier trempés dans de l'eau de rose, une femme nonchalamment renversée dans le fond, et dont le regard semblait chercher les étoiles par-dessus le Mont Esquilin. Cette rencontre mystérieuse, qui répondait si bien à l'état de sa pensée, le frappa vivement. Il s'approcha, autant qu'il put, dans l'ombre, de cette femme inconnue, pour chercher à distinguer ses traits. Il remarquait sa robe en

— H7 — drap d'or, signe d'une matrone, et son voile rabattu , signe d'une femme mariée. Son attention avait déjà été aperçue des esclaves, qui s'en montraient choqués pour l'honneur de leur maîtresse, lorsque celle-ci mit son visage à la portière de sa chaise et souleva son voile pour voir ce curieux obstiné. Cornélius recula vivement, en retenant à demi une exclamation de surprise. C'était Lollia.

Je suis guéri ! se dit Cornélius à lui-même. Aujourd'hui , j'ai cheminé long-temps à côté d'elle, je l'ai regardée, je l'ai presque insultée à force d'attention, et je ne l'ai pas reconnue ; autrefois , je la devinais sans la voir. Oh ! je ne l'aime plus! Puis, il suivit de l'œil, avec un sourire, la chaise qui s'en allait devant lui , et qui disparut derrière la colonnade de l'amphithéâtre de Vespasien.

C'était en ce même temps que Fabiola venait d'acheter Danaë au marché des esclaves. Cette femme vénérable, image de ces nour-

rices qui arcompagnent los princesses dans les tragiques grecs ^ et aussi dévouée que la vieille Euryclée, qui reconnut Ulysse, avait apporté sa part de consolations aux longues douleurs de Cornélius; et puis, une fois le jeune sénateur revenu à la joie, elle se donna tout entière à la pauvre bergère des Pyrénées. Cornélius et Danaë étaient pour elle ses enfans. Elle les entretenait successivement l'un de l'autre. C'est ainsi qu'ils se virent , et que Cornélius aima Danaë.

Lorsque cette passion nouvelle fut devenue sérieuse et profonde, et tandis que Cornélius y réfléchissait un jour mûrement, son esclave camérier introduisit une femme qui avait, disait-elle, à lui parler. Cette femme était une suivante qui lui remit une lettre. Cornélius en brisa le cachet sans empreinte. Elle était de Lollia.

Cette lettre était longue, et Cornélius la lut sans changer de visage. Lollia PauHna deman-

(lait pardon à Cornélius des chagrins qu'il avait eus, et dont elle avait été cause. Elle attribuait à un dépit la résolution subite de son fatal mariage, et elle disait à Cornélius qu'elle l'avait toujours aimé. Elle le conjurait de se reporter par le souvenir aux belles années de leur affection si pure et si vive, et se prétendait si malheureuse, que Cornélius aurait pitié de son désespoir. Elle finissait en le suppliant d'oublier le mal qu'elle lui avait fait, et de faire qu'elle pût lui parler le lendemain , aux jardins de Mécène.

Cornélius dit à la suivante qu'il répondrait le soir même à sa maîtresse. Il se mit en effet à rassembler ses idées , en se promenant dans sa chambre; et puis, précisément à l'heure où Bébrix allait l'attendre pour le tuer, sous l'arc de Marc-Aurèle, il écrivait ainsi à Lollia :

« Non , Lollia , je ne vous parlerai pas demain aux jardins de Mécène ; non , le retour aux choses du passé n'est point possible ; non,

VOUS ii'ctes point changée. AiUrorois , ce l'ut une fantaisie de votre ame de l'aire sur moi l'essai du désespoir ; maintenant, c'en est une aulre de faire sur moi l'essai de la miséricorde. Je n'avais rien fait alors pour être affligé, je n'ai rien fait aujourd'hui pour être consolé ; vous voulez renouer par caprice un lien brisé par caprice : vous voyez bien que vous n'êtes pas changée.

» Les affections ont leur logique , Lollia , et le cœur n'ignore jamais ce qu'il fait. Je savais bien pourquoi je vous aimais , moi ! vous ne le saviez pas , vous , puisque vous vous êtes reprise de votre tendresse comme d'une erreur j comme d'une faute.

» 0 Lollia , je puis le dire, maintenant que je ne souffre plus à le penser, vous avez été bien aimée ! Il n'arrive presque jamais qu'un homme et une femme qui s'unissent, qui passent leur vie ensemble, qui se chérissent même et qui se dévouent l'un à l'autre . aient

commence par se choisir et par se préférer à tous, mutuellement. D'ordinaire, c'est un hasard , une convenance , un intérêt , qui les rapprochent ; puis vient la confiance , puis vient l'estime, puis vient l'amour ; et celui-là même est peut-être le plus solide, parce qu'il a pour base l'appropriation des caractères et l'expérience des relations. Mais il y a pour nous de certaines femmes divines et souveraines, que nous ne connaissons point , dont nous ne savons pas le nom, qui ont passé devant nous au milieu d'une foule, qui ont pris possession de notre ame par un regard , et puis qui ont disparu , souvent pour jamais, sans que leur empire se détruise et sans que leur souvenir s'efface. Quelquefois , après des mois, après des années, à un certain moment où nous avons le front incliné et la pensée errante , quelque chose de mystérieusement étrange, un frôlement de robe qui émeut, une forme aperçue autrefois dans un rêve ,

nous retirent tout ii coup de cet abattement du corps et de l'esprit ; — c'est la vision filiale qui passe , c'est le regard vainqueur d' autrefois qui nous illumine, c'est une ame qui dit à notre ame : Je suis la destinée ; tu m'appartiens , ne m'oublie pas.

» Il n'y a pas un de nous qui n'ait ainsi dans le vague , dans la foule , on ne sait où , une femme qu'il aime et qui sait qu'elle est aimée, qu'il aimera toujours, sans le lui dire peut-être jamais, et qui, en récompense de cette pure et sainte atYection, inviolablement gardée à travers tous les engagemens de la vie , lui apparaît de temps en temps avec son invisible sourire et son éternelle beauté. Lollia, vous étiez pour moi cette femme !

w Oui, pendant des années entières, sans vous connaître , sans savoir votre nom , sans rien attendre, sans rien espérer de vous, je vous ai chastement et ardemment aimée. Je vous aimais avec transport , avec respect,

— 12S — avec résignation, comme on aime l'inconnu et l'impossible. Quand vous passiez devant mes yeux , à grands intervalles, j'élevais vers vous les sentimens les plus nobles de mon ame; et je n'éprouvais aucune surprise, aucun dépit de vous voir disparaître, comme on regarde les étoiles , sans être irrité de ne pouvoir les saisir.

» Lorsqu'un jour, après avoir compris et mis à répreuve cette longue affection, l'idée vous vint d'en avoir pitié, et que votre re« gard , doucement abaissé vers moi , me dit : Attends et espère ! Je vous aimai donc, Lollia, comme on aime les choses inattendues et tellement hautes, que l'ambition la plus osée n'est pas surprise de n'en pas atteindre le sommet. Vous remplaciez toutes les affections mortes de ma vie, et vous m'en donniez d'autres, sur lesquelles je n'avais pas compté. J'avais perdu mon père , qui comprenait les efforts de ma pensée; j'avais perdu ma mère,

qui comprenait les peines de mon cœur; à vous seule, vous me rendiez , c'est peut-être impie de le dire! plus que je n'avais perdu; car vous aviez l'intelligence, comme l'un, la bonté, comme l'autre ; la jeunesse et la grâce, de plus que tous les deux. Voilà comment je vous aimais , ô Lollia ; voilà quelle tendresse vous avez éteinte et quel cœur vous avez brisé ! » Maintenant, vous voulez que je vous pardonne? 0 femmes imprudentes que vous êtes, vous ne comprenez jamais ni la cruauté du mal que vous faites, ni l'impossibilité de la réparation que vous olfrez ! Vous voulez que je vous pardonne, Lollia? mais, pardonner quelqu'un, c'est lui faire grâce de sa colère, et je n'ai pas de colère contre vous. Je vous ai long-temps aimée , toujours regrettée, jamais haïe. Il n'y a que les natures basses qui puissent vouer leur haine à qui a eu, un seul jour, leur respect et leur affection. Ce n'est donc point le pardon de vos torts qu'il fallait me

(leniaiider, Lollia; c'est leur oubli; el comment voulez- vous que j'oublie que vous m'avez trompé ?

» Ce que j'aimais en vous, Lollia, ce n'était pas seulement la beauté de votre corps , c'était encore sa pureté ; c'était votre ame, oii nulle pensée n'était entrée, avant moi ,que la pensée du devoir et la crainte des Dieux. C'est la jeune fille, devant qui toute tête s'inclinait, toute calomnie se taisait , tout cœur s'émouvait, que j'ai aimée, que j'ai regrettée, que j'ai pleurée ; mais la matrone qui court aux fêtes dans sa litière , mais la femme du Consul , je ne l'aime pas, je ne la pleure pas, je ne la connais pas.

» 0 Lollia, s'il était possible, même à un Dieu, de faire que ce qui a été n'eût pas été; s'il était possible de me rendre cette femme chaste et vénérée d'autrefois , auprès de laquelle, dans ma pensée, rien n'a été beau, rien n'a été auguste ^ rien n'a été adoré, ce

n'est pas vous qui auriez eu besoin de réveiller la cendre de nos afieclions éteintes; je me serais traîné à vos genoux, avec des pleurs dans les yeux, des sanglots dans la voix, le désespoir dans l'aine, et je vous aurais dit : 0 Lollia, ô mon trésor, ôma vie, laissez-moi encore vous aimer !

))Mais, tout cela est impossible, vous le voyez bien. Quand le monde entier ignorerait votre faute, je la saurais , moi !

» Ainsi, LoUia, tout est fini. Nous sommes morts l'un pour l'autre. Si nous nous rencontrons jamais , nous resterons mornes et silencieux comme des ombres. Nos âmes étaient d'un autre monde; nos corps seuls sont de celui-ci.

Adieu donc, ô jeune fille si pure d'autrefois ; adieu, ô mon beau souvenir d'un temps évanoui ; vous resterez enseveli et embaumé dans mon cœur, mieux que dans la myrrhe et le cinname ; mais vous , LoUia Paulina , vous.

femme qui m'avez trompé, et qui vous repentez en vain , je ne vous aime plus ; car j'en aime une autre. »

Cornélius Céthégus scella cette lettre avec son anneau j et la fit porter à Lollia. Comme la chaleur baissait avec le jour, il fit approcher sa chaise, et il alla joindre ses amis qui l'attendaient sous le portique d'Octavie.

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