FREDERIC III
Frédéric III était déjà dans la maturité de l'âge lorsque la mort de Christian IV l'appela au trône. Comme archevêque de Brème, il avait pris une part active aux affaires de l'Allemagne. Souvent il avait entendu son père déplorer l'état de dépendance où la noblesse avait réduit la royauté; mais, non moins prudent que résolu, il dut fléchir d'abord devant le pouvoir des grands pour se ménager dans l'avenir l'occasion de relever , avec la dignité du sceptre, l'influence politique de l'État. Il était absent de Copenhague au moment où Christian expirait. Le grand maître Uhlfeld prit si bien ses mesures que Frédéric ne fut informé qu'au bout de trois jours de la mort du roi, qui n'était plus un secret pour personne. Legrana maître s'était emparé de tous les papiers du feu roi, et le sénat avait dû reconnaître authentiquement la légitimité du mariage de Christian IV avec Christine Munck. Un écrit qu'il fit répandre en même temps sur le droit qu'aurait eu la Norvège à se séparer du Danemark,
donne à supposer qu'il aspirait à la souveraineté , soit dans l'un de ces deux royaumes, soit dans l'autre.
Dans le cas où ses prétentions eussent rencontré trop d'obstacles, il se réservait dé faire élire Waldemar Christian , frère utérin de sa femme , sous le nom duquel il espérait gouverner.
La noblesse craignait Uhlfeld : en couronnant cet ambitieux à l'exclusion de Frédéric, elle eût attaché, pour ainsi dire, toutes les prérogatives de la première charge de l'État à l'influence de la couronne. Uhlfeld, on le savait, n'était pas homme à observer les capitulations exigées des rois à leur couronnement; quant à la séparation de la Norvège, à l'instant même où le Danemark venait de perdre quelques provinces , rien n'était plus propre à indisposer les esprits. Cette appréhension générale servit mieux Frédéric
ue n'eût pu le faire un parti organisé l'avance. Uhlfeld, voyant qu'il
voyant qu'il ne pouvait s'opposer à l'élection du jeune
f)rince, parvint à faire passer, dans a capitulation, des articles qui diminuaient encore la prérogative royale.
Frédéric démêla facilement l'artifice, et accepta , sans contestation et sans résistance, les conditions que le grand maître se flattait peut-être de le voir rejeter. Nous avons indiqué plus haut, dans le rapport du résident suédois, Magnus Du réel , que le roi , outre la capitulation imposée à son père, n'avait plus que le droit de choisir les nouveaux sénateurs et les grands officiers de la couronne parmi les candidats qui lui étaient présentés. Il lui était défendu de sortir du royaume sans une permission expresse du sénat, et il ne pouvait ni annuler ni modifier les résolutions de ce corps. La noblesse, ayant ainsi consommé son usurpation sur le monarque et sur le pouvoir des autres états, dont les réclamations n'eurent aucune suite, Frédéric fut proclamé à Copenhague , en Norvège et dans les duchés (1648) ; le couronnement se fit en novembre de la même année , un mois après la signature du traité de Westphalie. Le lendemain , le couronnement de la reine
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donna lieu à des manifestations de
haine et de jalousie, où des rivalités de femmes ajoutaient encore à celles de l'ambition. La reine Sophie-Amélie, iiile du duc de Brunswick-Lunebourg, affecta de traiter avec mépris les enfants de Christine Munck , et particulièrement la femme d'Uhlfeld , qui s'était flattée de parvenir jusqu'au trône. Tout faisait présager un règne difficile et orageux.
Frédéric, sans heurter de front la noblesse, s'attacha à se concilier l'affection des autres états ; il réprima , par des édits, le luxe ruineux des grands, et, pour complaire au duc de Gottorp, il fit raser la ville de Christiansprûs , et fonda sur le petit Belt celle de Frédéricia. Pour augmenter le nombre des bourgeois de Copenhague, il accorda de grands avantages à ceux qui viendraient bâtir dans l'enceinte de cette capitale.
L'agrandissement de la Suède, confirmé par le traité de Munster, mettait le Danemark dans la nécessité de s'appuyer sur des alliances. La Hollande, qui avait intérêt à ne pas permettre que la Suède devînt par trop prépondérante sur la Baltique, paraissait favorablement disposée pour un accord commercial. C'est dans ce but qu'Uhlfeld se rendit à la Haye» où il réussit à conclure un double traité avec les États-Généraux. Le premier réglait les conditions d'une alliance défensive entre les deux États (1650); par le second, les Hollandais s'affranchissaient des droits du Sund, moyennant une rétribution annuelle de cent cinquante mille écus , et une somme de deux cent mille une fois payée.
Les ennemis d'Uhlfeld l'accusèrent d'avoir sacrifié les intérêts du roi, soit pour le retenir dans une dépendance plus étroite , soit par vanité et pour s'épargner le désagrément d'avoir échoué dans ses négociations.
li est constant que les revenus de la douane furent sensiblement affectés par l'effet de cette convention ; mais, d'un autre côté, le but politique était atteint : la question financière s'effaçait en quelque sorte devant le
péril d'une agression de la part de la
Suède. Au reste, ce dernier traité, qu'on appelle traité de rédemption, fut annulé quelques années après (1653), et les droits du Sund furent remis sur le pied du traité de Christianople.
Nous ne nous arrêterons pas sur les intrigues de cour qui finirent par consommer la ruine d'Uhlfeld, mais nous indiquerons succinctement l'influence qu'elles eurent sur la révolution qui changea la constitution aristocratique du Danemark en monarchie pure.
Les grands officiers de la couronne croyaient avoir affermi leur crédit en épousant des filles du sang royal, quoique le mariage de Christine Munck plaçât ces dernières dans une condition d'infériorité. Cette alliance excita leur ambition ; mais plus elle semblait les rapprocher du trône , plus elle séparait leurs intérêts de ceux de la noblesse, qui était leur véritable point d'appui. Frédéric III profita habilement de la mésintelligence oui formait alors comme deux partis de tous les nobles du royaume: les uns, attachés à Uhlfeld dont le crédit avait longtemps disposé de toutes les faveurs; les Mtrès, dévoués au monarque, flwins pour relever l'autorité du sceptre que pour ren verser le grand maître. Cette situation se compliquait encore de la haine que la reine portait à ses bellessœurs. Le titre de Sleswig-Holstein fut retiré à Christine Munck, et cette injure était surtout destinée à humilier l'épouse d'Uhlfeld. Le grand maître, également blessé dans son honneur et dans les privilèges de sa charge, affecta de se tenir éloigné des affaires, dans l'espoir qu'on reviendrait a ui et qu'il pourrait alors imposer les conditions de son retour. Ses ennemis engagèrent le roi à ordonner une enquête sur plusieurs actes de l'administration d'Uhlfeld, en remontant jusqu'au règne précédent. L'accusé refusa de répondre, alléguant une déclaration de Christian , qui était moins une preuve de son innocence que du pouvoir qu'il avait exercé sur l'esprit (Je ce monarque. On n'en poursuivit pas moins l'enquête , et l'accusation prit
un caractère plus grave. Un soldat de fortune et une courtisane déposèrent qu'il avait formé le projet d'assassiner le roi. Cette dénonciation , quoique reconnue calomnieuse, alarma tellement Uhlfeld, qu'il résolut de se soustraire par la fuite à la haine de ses enuemis. Il trompa si bien la surveillance dont on entourait toutes ses démarches , qu'il était en Hollande avant qu'on lût instruit de son évasion.
L'espoir de se venger l'appela bientôt en Suéde auprès de la reine Christine, line partie de ses biens fut distribuée aux favoris de la cour , et l'autre fit retour à la couronne. L'accueil distingué que la reine de Suède fit à llbueld et à plusieurs membres de la famille de Christine Munck, indiquait assez des dispositions hostiles contre le Danemark. La disgrâce de Sehested, vice-roS de Norvège, et, comme Uhl- Wd, gendre de Christian IV, ne permet guère de douter que la ruine de tous ceux qui tenaient à Christine Munck par Tes liens du sang , ne fût lebutdun plan arrêté.
Les prodigalités de la reine de Suéde ne lui permettaient point de s'engager dans une guerre contre le Danemark ; d'ailleurs, son orgueil eût trop souffert d'en abandonner la direction à des mains plus expérimentées; mais les exhortations d'Uhlfeld n'étaient point perdues, et le prince palatin sut plus tard les mettre à profit.
L'alliance avec la Hollande occasionna une rupture entre le Danemark et l'Angleterre. Les Hollandais, qui s'étaient brouillés avec le protecteur, parvinrent à faire arrêter dans le port de Copenhague une vingtaine <je vaisseaux anglais chargés de bois de construction. Cette mesure, qui annonçait un concert de vues entre la Hollande et Frédéric, alarma la Suède, qui ût proposer à la cour de Danemark un traité entre les deux couronnes. On répondit à Christine par [offre de l'associer au traité avec la Hollande, ce qui coupa eourt aux négociations. C'est à l'occasion de ce nouveau traité que les états s'enga-
gèrent à payer annuellement au Danemark 192,000 écus, à condition que le roi armerait vingt vaisseaux de guerre : ces nouveaux rapports obligèrent d'établir sur d'autres bases l'arrangement de 1650, relatif aux droits du Sund. La paix de Londres (1654) mit fin à ces difficultés , où le Danemark n'avait figuré que comme maître des détroits de la Baltique.
Les dispositions favorables d'une partie de la noblesse en faveur de la maison royale avaient fait place à des sentiments plus conformes à l'esprit ambitieux de ce corps. On avait voulu la ruine d'Uhlfeld et non l'affermissement du principe monarchique. Le roi proposa en vain de mettre les forces militaires sur un pied plus respectable; il dut se contenter d'ouvrir au commerce de nouvelles ressources, et d'établir entre Hambourg et Copenhague un service de postes régulier (1654). A cette époque, un événement extraordinaire, etdont les suites eurent une grande influence sur les destinées du Danemark, occupait l'Europe :
la fille de Gustave - Adolphe venait d'abdiquer en faveur de Charles-Gustave. Ce jeune nrince, qui ne respirait que la guerre, était petit-fils de Charles IX; il avait fait ses premières armes sous Torstenson. A l'âge de vingt-six ans, on lui avait confié le commandement d'un corps de troupes qui se distingua au siège de Prague, mais qui rentra en Suède lorsque le traité de Munster eut mis fin aux hostilités. Christine, encore enfant, lui avait promis sa main ; plus tard , elle crut s acquitter en lui faisant décerner la couronne. Le sénat, et le chancelier en particulier, n'étaient point favorablement disposés pour la maison de Deux-Ponts ; d'un autre côté , la conduite plus que légère de Christine avait fait craindre a Charles-Gustave que le mécontentement du peuple ne s'étendit jusque sur lui. Il s'était donc éloigne de la Suède, et avait passé dans l'île d'Oeland les dernières années qui précédèrent son avènement au trône. Il trouva le trésor épuisé , les distinctions avilies
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P le
ar l'abus qu'en avait fait la reine , et es paysans tellement exaspérés contre la noblesse , qu'une guerre civile paraissait imminente. Les relations extérieures de la Suède étaient également compromises sur plusieurs points. Charles -Gustave jugea qu'il fallait sortir de cette situation par la guerre ; mais il se réservait d'en choisir le théâtre. Il semble s'être proposé un double but : 1° l'affermissement de la puissance suédoise en Allemagne ; 2° la conquête des provinces danoises qui interrompaient la ligne des frontières naturelles de ses Etats. Comme Christine avait pris les rênes du gouvernement à l'époque même ou la guerre d'Allemagne finissait , l'administration d'Oxenstierna ne put lutter contre l'influence d'une jeune reine qui mettait toutes ses inconséquences sous le sauf-conduit d'une philosophie commode. Les sénateurs crurent ou firent semblant de croire que la paix était la cause de tous les désordres , et que, depuis les victoires de Gustave- Adolphe, la guerre était devenue pour la Suède une nécessité. On hésita quelque temps entre le Danemark et la Pologne. On n'avait aucun grief nouveau contre le premier de ces deux États ; mais on n'eût pas manqué d'un prétexte plausible pour raviver d'anciennes querelles. Le roi de Pologne, Jean Casimir, avait eu l'imprudence de signifier par son ministre Canaziles
3u'il ne reconnaissait point l'élection e Charles-Gustave. Cette protestation , appuyée des renseignements que donna sur la faiblesse du pays un réfugié polonais qui avait à se" plaindre de Casimir, mit un terme à l'incertitude du roi de Suède. Les états accueillirent favorablement l'idée d'une guerre contre la Pologne, surtout le sénat, qui ne désirait rien tant que l'ajournement d'une question importante , celle de la revendication des terres de la couronne.
La marche des Suédois en Pologne ne fut qu'une suite de triomphes. Varsovie fut occupée; Casimir se retira en Silésie, et Cracovie capitula. L'Ukraine, la Russie rouge et la Litua-
nie se soumettaient aux généraux de Gustave. Dans cette dernière province, les Suédois rencontrèrent les Russes, qui devaient plus tard dominer sur toutes ces contrées. Cependant le patriotisme des Polonais se réveilla en présence de l'occupation étrangère:
les prêtres excitèrent les paysans à la vengeance, et les Suédois, vainqueurs "dans les grandes batailles, ne tardèrent pas à s'affaiblir dans les rencontres partielles et par les fatigues et les maladies. Bientôt Charles-Gustave reparut sur la Baltique; après avoir conçu le projet de mettre sur sa tête la couronne de Pologne, il en était réduit à se contenter de la Prusse; mais la conquête de ce duché ne pouvait être que précaire sans la possession de Dantzig , qui commandait le cours de la Vistule, où se faisait tout le commerce de la Pologne. L'électeur de Brandebourg, qui voyait avec inquiétude les progrès des' armes suédoises, fit un traité avec la Hollande, également intéressée à ne point laisser détruire l'équilibre du Nord. Frédéric- Guillaume montra autant d'baMefé que de résolution dans une situation si délicate; il négocia avec les étals de la Prusse polonaise. Casimir approuva la conduite des états, et promit à l'électeur de lui céder en toute franchise le fief qu'il ne tenait que comme vassal de la république. En même temps, Frédéric-Guillaume intervint comme médiateur entre le tsar et le roi de Pologne. Charles-Gustave jugea qu'il était temps d'agir contre un allié douteux ; il s'empara de toutes les places de la Prusse, à l'exception de Dantzig. L'électeur, menace dans ses États, recourut aux négociations; mais le roi de Suède, confiant dans sa fortune , refusait de traiter ailleurs qu'a Kônigsberg. ILvoulait que l'électeur reçût la Prusse comme ne mouvant de'la couronne de Suéde. 11 fallut se soumettre à cette condition (1656). Les Polonais puisèrent une nouvelle énergie dans leur desespoir, ils intéressèrent les États çathOWj et particulièrement l'Autriche, a i leur cause. L'insurrection était partout .
Charles-Gustave comprit qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de s'organiser. Malgré l'hiver, il s'enfonça de nouveau dans la Pologne, battit Czarnecki à Colombo; mais, abandonné successivement par les Polonais qui servaient sous ses drapeaux , et en dernier lieu par Sapieha , il se vit réduit à la dernière extrémité. Il sortit de ce péril par la victoire de Varsovie, qui couronna un combat de trois jours.
L'électeur, craignant le ressentiment de Casimir, s'était allié franchement avec le mi de Suède, et ces deux princes avaient déjà réglé entre eux le parpartage de la Pologne... ce partage devait s'effectuer un" siècle plus tard, au grand détriment de la Suède, qui, la première , en avait conçu l'idée. Charles voulait poursuivre Casimir, qui s'était retiré à Zamosc; mais l'électeur s'y refusa et s'éloigna avec son corps d'armée. Abandonnée à ses propres forces, l'armée suédoise fut obligée d'opérer sa retraite. Le roi la conduisit vers la Prusse polonaise, où Dantzig tenait encore.
L'invasion des Russes en Livonie vint compliquer les embarras d'une situation si difficile ; l'électeur , qui savait mettre à profit toutes les circonstances , devenait de plus en plus exigeant; enfin, le traité de Labian, oui fonda la grandeur de la maison de Hohenzollern , dégagea la Prusse du vasselage de la Suède , et assura à Frédéric-Guillaume les revenus des ports de la Prusse ducale (nov. 1656).
Si le Danemark se fût trouvé prêt à intervenir dans les affaires de la Suède , il aurait pu recouvrer les provinces que le traité de Brômsebro lui avait fait perdre. Jamais occasion plus favorable ne s'était présentée ; en effet, Charles-Gustave était aux prises avec les Russes; les Polonais, sous la conduite du partisan Czarnecki , harcelaient ses détachements affaiblis, et l'attitude de l'empereur devenait de plus en plus menaçante. Quant à la coopération du grand électeur, elle était subordonnée à ses intérêts, et la France semblait réserver son influence
pour n'agir que dans le cas où la Suède serait réduite à réclamer le casusfœderis. Charles trouva cependant un allié dans George Ragotzi, prince de Transylvanie; mais l'ambition de ce dernier, qui n'aspirait à rien moins qu'à la couronne de Pologne, l'inexpérience et l'indiscipline de ses troupes, gênèrent les mouvements du roi de Suède , et achevèrent de le convaincre que , dans cette guerre , il ne devait compter que sur lui-même.
Cependant le roi de Danemark était sollicité par l'Autriche et par van Réuni ngen , envoyé de Hollande, de se déclarer contre la Suède ; les nobles , malgré la haine qu'ils portaient aux Suédois , craignaient la guerre ; mais la plupart des sénateurs, et surtout le grand maître Gersdorff, représentèrent si vivement la nécessité de prévenir les Suédois, dont les dispositions hostiles étaient suffisamment connues, qu'on résolut d'attaquer immédiatement le pays de Brème. Pour couvrir cette résolution d'un prétexte plausible, on se plaignit au résident suédois Dureel de quelques infractions au dernier traité, et, comme réparation, on exigea la restitution du Halland. Dureel essaya de gagner du temps ; mais voyant tous ses efforts inutiles , il quitta Copenhague. Dans la déclaration de guerre qui suivit de près le départ de ce ministre , les Danois se plaignaient de ce que Charles-Gustave , gendre du duc de Holstein-Gottorp, avait offert à son beaupère une armée pour inquiéter ou envahir les terres de la domination danoise , élevé des prétentions sur le district de Delmenhorst comme duc de Brème, et surtout de ce que les droits du Sund avaient sensiblement diminué depuis que les Suédois possédaient des ports importants sur la Baltique, tels que Revel et Riga. Les Suédois démontrèrent sans peine que ces griefs étaient peu fondés. Quant à leur intention d'attaquer le Danemark, il était encore plus difficile d'en fournir la preuve. Il était manifeste, au contraire , que la conduite du Danemark était une infraction au traité de
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Brômsebro, et même à celui de Westphalie, puisque les hostilités avaient commencé dans le duché de Brème , c'est-à-dire dans un fief de l'Empire.
Le roi de Suède ne perdit pas un temps précieux à démontrer le droit de sa couronne; il intéressa le duc de Holstein à sa querelle, en lui promettant tout le duché, et même le Danemark , si ses armes étaient victorieuses. Pour se rendre Hambourg favorable, il s'engagea à lui faire céder la ville de Gluckstadt.
Si l'attaque des Danois avait 'devancé les prévisions du roi de Suède , elle lui fournissait du moins un prétexte honorable pour abandonner la Pologne où sa position était des plus critiques. L'électeur, qui convoitait une partie de la Poméranie suédoise, signait à Welau la convention qui annulait son traité d'alliance avec Gustave. Les Polonais , soutenus par les Autrichiens qui s'étaient emparés de Cracovie , crurent pouvoir se passer de tout secours : ils indisposèrent ainsi leurs alliés , tout en rejetant les propositions pacifiques de la Suède.
Charles-Gustave se voyait, en outre, dans l'impossibilité de tenir tète aux Russes, qui ravageaient l'Ingrie, la Carélie et la Livonie. Les troupes suédoises, cantonnées en Lithuanie, furent surprises et massacrées par les habitants. Les Russes avaient échoué devant Riga, mais ils emportèrent Dorpat. Enfin, un rapprochement eut lieu entre le tsar et la Pologne , et, au commencement de l'année 1658, le roi de Suède conclut avec la Russie un armistice qui lui permit de tourner tous ses efforts contre le Danemark.
Frédéric III était persuadé que le roi de Suède se porterait sur Dantzig pour y faire embarquer ses troupes.
Dans cette prévision, il avait armé neuf vaisseaux de guerre qui rallièrent dans la fialtique une partie de la flotte hollandaise, et allèrent croiser devant Dantzig pour disputer à l'escadre ennemie le passage de la mer. Mais Charles-Gustave s'était porté avec tant de rapidité sur la Poméranie, qu'il arriva dans le Holstein avant même
que la nouvelle de sa marche se fût répandue dans le Jutland et les lies danoises. Frédéric quitta Dantzig en toute diligence pour aller secourir ses États. Le duché était défendu par une armée plus nombreuse qu'aguerrie : une partie de ces troupes achevait la conquête du duché de Brème, tandis que 12,000 hommes campaient dans le voisinage de Hambourg. Quelques régiments, commandés par Corner, essayèrent d'arrêter l'ennemi; mais bientôt une terreur panique les dispersa, et l'armée suédoise s'avanc?
sans obstacles dans ce pays fertile, u.
elle put aisément se refaire. Les Danois n'étaient pas plus heureux dans le pays de Brème , où l'amiral Wra gel triomphait sur tous les points.
Charles-Gustave, sans perdre un temps
firécieux devant quelques places, dont e siège eût nécessité de longs retards, se contenta de garder les positions qui assuraient sa conquête. Après s'être emparé de la presque totalité du duché, il laissa reposer son armée, et alla visiter son beau-père, ledocde Gottorp. Uhlfeld avait saisi avec empressement cette occasion de vengeance; ses conseils furent d'une grande utilité aux Suédois; mais les tentatives qu'il fit pour entraîner à la révolte une partie de la noblesse du Jutland furent repoussées avec le mépris qu'elles méritaient.
Le maréchal Bilde n'osant eiposer les restes de l'année danoise aux chances d'une action décisive, les avait fait embarquer à Gluckstadt, d'où il se rendit à Fridericia , ville qui commande l'entrée du petit Belt. 6,000 Danois gardaient cette place importante.
Wrangel reçut l'ordre de la bloquer pour faciliter la conquête du Jutland; car on ne pouvait attaquer l'île de Fionie qu'avec le secours de la flotte Après ces dispositions, le roi de Suéde retourna dans la Poméranie; niais Wrangel , qui brûlait de se distinguer en l'absence de Charles-Gustave, laissa à un de ses lieutenants le soin de soumettre le Jutland. L'attaque contre l'île de Fionie était retardée par la retraite de la flotte suédoise, qui avait
été fort maltraitée par les escadres danoises et hollandaises. L'amiral résolut d'emporter brusquement Fridericia. La place fut attaquée de nuit sù> trois points différents, tandis que la cavalerie abordait à Ja nage la partie de l'enceinte que baignait la mer, et où les murailles peu élevées offraient moins d'obstacles aux assaillants. La palissade qui en défendait rapproche fut enlevée avec tant de vigueur, que la garnison n'eut pas le temps de s'opposer à l'escalade.
Des 6,000 Danois qui défendaient Frider ici n , 2,000 périrent ; les autres furent faits prisonniers avec le maréchal Bilde et quelques chefs de distinction.
L'artillerie , le bagage, la caisse militaire et des munitions de toute espèce tombèrent au pouvoir du vainqueur.
Ce fait d'armes, non moins brillant qu'heureux, assura aux Suédois la conquête du Jutland et du Sleswig; il ne leur restait plus qu'à soumettre les îles. Cependant les Danois avaient obtenu quelques avantages en Norvège , et \e roi, qui se trouvait en Scanîe , s'apprêtait à pénétrer dans la Suède , lorsque la nouvelle de la prise de Fridericia l'obligea de concentrer toutes ses forces dans les k îles de Seeland et de Fionie.
Les cabinets étrangers commenaient à s'alarmer des succès du roi e Suède; la France intervint; mais, comme les Danois avaient eux-mêmes rompu les derniers traités , les négociations manquaient de base; l'électeur de Brandebourg, qui offrait sa médiation , se vit récusé par les Suédois , comme ayant un intérêt trop direct à leur affaiblissement; il n'était pas fâché d'ailleurs de voir Charles-Gustave occupé dans le Nord.
Quant à Cromwell, que Charles essaya d'intéresser à ses projets en lui offrant une partie des dépouilles du Danemark et l'abolition des droits du Sund, il repoussa toutes ces offres, ne voulant point favoriser un projet qui eût détruit l'équilibre européen, si péniblement établi par le traité de Westphalie.
Le roi de Suède résolut de s'apurer
par les armes une part que les négociateurs étrangers étaient peu disposés à lui accorder; sa hardiesse et la promptitude de ses opérations déconcertèrent tous les calculs, comme elles dépassèrent toutes les prévisions.
En général , les hivers sont tempérés en Danemark ; les glaces se forment ordinairement dans les baies et les découpures des côtes ; mais il n'arrive que rarement que les détroits gèlent entièrement ; la rapidité des courants s'y oppose ; cependant , lorsque le thermomètre y descend à 20 degrés (Réaumur) , cette température, combinée avec d'autres circonstances atmosphériques , suffit pour souder ensemble les blocs de glace qui flottent à la surface de la mer. Alors, si le vent tourne à l'ouest, la mer se gonfle et rompt l'obstacle.
L'hiver de 1657-1658 était extraordinairement rude; mais la rigueur de la saison, qui edt été un obstacle pour tout autre , ouvrit à Charles-Gustave une nouvelle carrière de succès. Après s'être rendu dans le Holstein, où il s'arrêta quelques jours chez son beaupère, il revint en toute hâte sur le bord du petit Belt , et prit le plus secrètement possible toutes les mesures nécessaires pour faire passer le détroit à son armée.
La relation du chevalier de Terlon, ambassadeur de Louis XIV, et témoin oculaire des faits qu'il raconte, est un monument précieux de cette époque , où tous les historiens du Nord ont puisé. Nous en citerons quelques passages :
« Le roi voulait exécuter son
entreprise, en cas que les glaces fussent assez fortes pour porter son armée et son artillerie. Il avait envoyé le grand amiral Wrangel pour assembler ses troupes et les mettre en état de marcher. Étant arrivé, le 8 du même mois (février 1658), sur le bord du petit Belt, il fit aussitôt passer quelques escadrons avec cent dragons, pour se saisir d'une petite péninsule qu'on appelle Bogen , et qui s'avance jusqu'au milieu du détroit, entre les villes d'Assans et de Middelsôr. Le
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prince s'y rendit le même jour en traîneau... Mais l'amiral AVrangel avait appris deceux qu'il avait envoyés pour reconnaître les glaces, et pour passer dans l'île de Funen, qu'elles étaient trop faibles du côté qu'on avait pris; ce gui était véritable, car il avait vu périr devant lui quelques-uns de ses cavaliers, qui enfoncèrent dans la mer.
De plus, les Danois, qui étaient postés sur les bords de cette île avec de l'artillerie, tiraient sans cesse pour rompre et affaiblir les glaces; et comme l'armée suédoise, qui était à découvert, en était fort incommodée, l'amiral en avertit le roi de Suède, qui crut devoir se retirer et remettre la partie au lendemain. Cependant ce prince fit camper son armée le long du petit Belt, et envoya toute la nuit de petits partis pour sonder la glace, et reconnaître où Ton pourrait passer plus sûrement. Il en attendit des nouvelles avec bien de l'inquiétude, et même sans prendre aucun repos , jusqu'à ce qu'il fût averti sur les deux heures du matin qu'il avait extrêmement gelé toute la nuit, et qu'on pouvait passer sur les glaces sans danger jusqu'à l'île de Funen (Fionie).
« J'étais alors dans sa chambre , et ie lui vis donner l'ordre à la même heure de faire avancer toute son armée dans la péninsule dont il s'était emparé le jour précédent. Pour exécuter son dessein , il donna les ordres du combat, et commanda que les cavaliers menassent leurs chevaux par la bride, et marchassent assez loin les uns des autres; que les canons iraient aussi dans une égale distance pour ne pas rompre les glaces par un trop grand poids, jusqu'à ce qu'on eût passé le courant de la mer, où elles avaient moins d'épaisseur. Il commanda encore que l'armée se mît en bataille, lorsqu'elle serait passée, pour aller aux ennemis qui paraissaient tout le long du bord de la mer. Le roi de Suède passa jusque-là en traîneau , et monta a cheval ; ce que je fis aussi pour être toujours auprès de sa personne.
« Il donna l'aile droite de son ar-
mée au grand amiral Wrançel, qui commandaient le marquis de fiaden, lieutenant général , et le comte de Tott , général major et commandant de la cavalerie. Le roi de Suède prit l'aile gauche pour lui, et le comte Jacques de la Gardie commandait l'infanterie. Mais, comme elle marchait trop lentement, parce que les soldats étaient épars, de peur que la glace ne céd5t, et qu'ils n'avançaient qu'avec peine , le roi de Suède ayant vu que l'armée avait déjà passé l'endroit le plus dangereux , donna l'ordre à l'amiral VVrangel de s'avancer avec l'aile droite, et de seconder l'avant-garde lorsqu'elle donnerait sur les Danois, tandis qu'il attendrait l'infanterie, et qu'il mettrait l'aile gauche en état de le suivre.
« Le roi de Suède ne voulait pas avancer trop vite , de crainte que les Danois, voyant toute son armée passée dans l'île, ne gagnassent le chemin qui va en Jutland et en Holstein par le même chemin qu'avait suivi l'armée suédoise, et où était resté tout le bagage. Si l'ennemi avait eu quelque prévoyance , c'est ce parti qu'il aurait pris. ' »
« Ayant remarqué que les troupes danoises s'ébranlaient au lieu de venir charger, le roi de Suède fit marcher l'aile gauche; on vint l'avertir que Wrançel avait poussé les Danois, et fait prisonnier le colonel qui les commandait, avec tous les officiers. Cela obligea ce prince de doubler le pas pour s'approcher de l'île , où il sut que le colonel Jens , qui commandait toutes les troupes danoises en l'absence du colonel Gyldenlô, alors dangereusement malade , avait pris une position des plus avantageuses, avant des haies qui le couvraient d'un coté, et la mer de l'autre.
« Cette position des ennemis fit que le roi de Suède partagea son aile droite, et en donna une partie au grand amiral Wrangel , avec ordre d'attaquer les Danois du côté de la mer, tandis qu'avec le reste il tacherait de franchir les haies. Et comme le prince jugea que le colonel Jens,