DAT
qu'il connaissait pour avoir autant de prudence que de cœur, se vovant trop faible pour résister, ne soutiendrait qu'une simple charge pour faire ensuite la retraite avec plus d'honneur, il prit son temps pour l'environner si à propos qu'il ne pût échapper.
« Ayant enfin percé les haies, il commanda au marquis de Baden de commencer l'attaque avec trois escadrons ; ce qu'il lit avec tant de succès qu'il renversa d'abord quatre escadrons danois; et le grand amiral Wrangel , qui était à la droite du roi de Suède, donnait en même temps, poussant et rompant tout ce qui lui faisait résistance. Il est vrai que les glaces s'étant rompues à cet endroit, il y eut deux compagnies de l'un et de l'autre parti qui enfoncèrent dans la mer, et se noyèrent. Le roi de Suède perdit au même endroit le carrosse qui lui servait ordinairement , et ma calèche eut la même infortune. Le roi de Suède, ayant vu cet accident, avait raison de' craindre qu'il ne lui en arrivât autant , ainsi qu'à toute son armée. Mais, quoiqu'il connut bien le danger où il était , au lieu de tourner du côté de la terre, il laissa sur sa gauche l'ouverture où ces cavaliers avaient disparu , et alla chercher les ennemis qui étaient sur la mer, à sa droite; et, de peur que les Danois ne se servissent de ce mouvement pour prendre l'amiral Wrangel en flanc , il leur opposa le comte de Tott avec un
régiment suédois Après que tous
les escadrons danois furent rompus , l'amiral alla lui-même à l'infanterie danoise qui était sur la glace , et qui gardait l'artillerie, leur criant de mettre bas les armes. Le colonel Jens l'ayant reconnu , et ne se voyant pas en état de faire résistance, demanda quartier; ce qui lui fut accordé, ainsi qu'à tous ceux qui suivirent son exemple Ainsi les troupes danoises furent défaites et prisonnières, et la fuite ne sauva pas deux cents hommes.
Les généraux Ranner et Ascheberg furent envoyés par le roi de Suède audevant de deux corps de cavalerie, formant ensemble onze cents chevaux,
19* Livraison. (Danemark.)
SMARK. 289
qui venaient appuyer les Danois ; ils prirent si bien leurs mesures, que Danois et Allemands capitulèrent et prirent parti avec les officiers suédois.
« Le colonel Jens avoua que toutes les troupes qui étaient dans l'île de Funen , faisaient plus de 3,000 chevaux , 700 hommes de pied allemands et 1,500 de la milice du pays. Ce combat rendit le roi de Suède entièrement maître de l'île de Funen. •
Le roi trouva à Odensée , capitale de la Fionie, soixante canons, et y fit prisonniers cinq sénateurs danois. Les îles de Langeland et de Lâland furent prises après quelque résistance. Nyoorg tomba également au pouvoir du vainqueur. Charles-Gustave rassembla ses généraux dans cette ville qui commande la côte de l'île , et leur proposa de passer dans l'île de Séland.
Le froid avait encore la même intensité; mais la largeur du grand Belt rendait cette entreprise si hasardeuse, que les plus braves officiers de l'armée en étaient effrayés. Le roi de Suède était seul de son avis, lorsque l'ingénieur Dalberg , un des meilleurs officiers de l'armée , vint donner l'assurance que la glace était assez forte pour qu'une armée de 300,000 hommes pût la traverser sans péril. « Mon frère Frédéric, dit alors Gustave, nous allons nous entretenir en bon suédois. » Les généraux essayèrent en vain de le détourner d'une résolution aussi téméraire. Wrangel lui représenta qu'il risquait la dernière armée suédoise; que le passage était tellement périlleux, que les plus braves reculeraient, moins pour le danger en lui-même qu'à cause de la responsabilité qui pèserait sur eux en cas de malheur. Cette entreprise paraissait insensée même à Uhlfeld,qui associait à l'invasion des Suédois l'espoir d'une vengeance prochaine; il prouva que, dans l'espace de quatre siècles , il n'y avait pas d'exemple qu'un seul homme eût effectué le passage que le roi voulait tenter avec une armée et une artillerie massive. Le roi parut un moment ébranlé; mais, après avoir pesé
L'UMVfcRS.
toutes les circonstances , il s'affermit dans sa première résolution.
Le chevalier Meadow, résident anglais à Copenhague , avait dépéché à Charles-Gustave une lettre pour offrir sa médiation, et le porteur de cette missive avait traversé le détroit. Le soir même, le roi, accompagné de toute sa cavalerie, se rendit de Nyborg à Svenborg. Il envoya quelques détachements pour s'assurer de la force de la glace. Ces éclaireurs poussèrent jusqu'à rîle de Séland, et revinrent avec quelques paysans qu'ils avaient pris pour constater la vérité du fait.
L'ordre de se mettre en marche fut donné immédiatement. Dans plusieurs endroits , il y avait un pied d'eau sur la glace ; personne ne savait si un pas de plus allait le faire tomber dans l'abîme ; et cependant le grand Belt fut traversé sans que l'armée eut éprouvé ni retard ni accident. Le 12 février (1658), les drapeaux suédois flottaient sur le château de Wordingborg, dans l'île de Séland. Les habitants , frappés de terreur, se réfugièrent en foule à Copenhague; cette capitale n'était point préparée à une résistance sérieuse. Une prompte paix pouvait seule sauver le Danemark de sa ruine. Déjà le quartier général de l'armée suédoise n'était plus qu'a quelques milles de Copenhague; mais l'abondance de la neige ne permit pas à Charles de commencer les travaux du siège. La prise de Copenhague était évidemment le but de cette expédition.
Il répétait souvent que, s'il obtenait cette belle fiancée, qui méritait bien le sacrifice d'une danse sanglante, il recevrait pour dot la Norvège et le Danemark, c'est-à-dire la couronne du Nord.
Si l'on en croit Puffendorff , le roi de Suède fut détourné de ce projet de conquête par des considérations pleines de modération et de prévoyance.
Il appréhendait que l'empire de la Baltique ne portât à se déclarer contre lui l'Angleterre, la Hollande et les villes libres : les Danois, revenus de leur première frayeur, et soutenus par
des auxiliaires puissants, reprendraient peut-être l'avantage; et, dans le cas où les succès seraient balancés, comment la Suède, épuisée d'hommes et d'argent, défendrait-elle ses conquêtes et l'intégrité de son territoire?
Én supposant même que le Danemark et la Norvège fussent réduits à la nécessité d'accepter le joug, la contrainte consommerait-elle une union que le génie de Marguerite n'avait pu établir solidement sur le consentement unanime des trois royaumes? et pendant cette union , contre laquelle protesteraient sans cesse les rivalités nationales , le Danemark , plus fertile et presque confondu par le Sleswigetle Holstein avec l' Allemagne, ne finirait-il pas par établir sa prépondérance sur la Suède ?
Ces réflexions , dont nous ne rapportons que la substance, semblent plutôt appartenir à l'historien, ou du moins aux conseillers de Charles-Gustave, qu'au prince qui venait de confier son salut et celui de son année aux chances d'une température exceptionnelle. D'ailleurs, pourquoi les mêmes raisons qui lui avaient para déterminantes aura ient-elles perdu toute leur force, lorsqu'à près une paix avantageuse, et sans autre motif, il rompit un traité récent, et renouvela «s hostilités? Il nous parait plus probable qu'il regardait lui-même comme inacceptables les conditions qu'il mettait à la paix , et que les négociateurs, en obtenant du sénat que Frédéric les admettrait sans délai, trompèrent les prévisions du roi de Suède, et lui oterent jusqu'au prétexte de continuer la
guerre.
On assure que le comte Uhlfeld, qui s'était flatté d'obtenir la vice-royaute du Danemark, sauf à rompre plus tard avec la Suède, engagea fatalement Charles-Gustave à profiter de tous ses avantages, et qu'ayant échoue sur ce point , il se oromit d'entraver les intérêts de la Suéde pouf atténuer dans l'esprit de ses compatriotes, le seutiment de réprobation et de haine qui s'attache toujours à la trahison.
Le grand maître Gersdorff et deux
sénateurs, accompagnés du résident anglais Meadow, se rendirent en toute hâte à Wordingborg. Le sénateur Sten Bieike et le transfuge Uhlfeid forent désignés par le roi de Suède pour traiter avec eux , sous la médiation du ministre d'Angleterre. Les commissaires danois offrirent d'abord de racheter les provinces conquises, et finirent par proposer d'abandonner ia Sronie, le Halland et le Blekingen.
Uhlfeid exigeait, en outre, la cession A* îles de Saltholm, de Hveen, de Bornholm, de Lessô et d'Anholt, et îles districts de Ditmarsic et de Pinneberg dans le Holstein , de ceux de Bonus, d'Aggershus et de Drontheim en Norvège, avec le Finmark, la Laponie et Wardehus ; enfin , il demandait le partage égal des droits du Sund, et un million d'écus. Pour couronner tint de sacrifices , le Danemark devait renoncer à toute alliance préjudiciable aoi intérêts de la Suède , fermer le Sund aux vaisseaux de guerre étrangers, et dédommager le duc de Gottorpde toutes ses pertes.
Les commissaires danois se récrièrent sur l'étendue de ces prétentions, et retournèrent à Copenhague, sans oser prendre sur eux de les accepter.
Le roi de Suède, qui ne voulait pas laisser aux Danois le temps de se reconnaître, marcha sur la capitale, et prit les dispositions que nécessiterait un assaut.
. Dans cette extrémité , le roi Frédéric montra beaucoup de fermeté ; mais la noblesse était tellement découragée, Que l'avis de ceux qui voulaient se défendre fut repoussé comme une me de témérité. Parmi les nobles qui s'étaient rangés à l'opinion du roi, <>n remarquait Trampe , gouverneur je la ville. « II offrait, dit Terlon, de faire une sortie avec 2,000 chevaux rt autant d'hommes de pied ; si elle ne réussissait pas , la paix n'en pouvait être plus désavantageuse. A la faveur de cette sortie, on aurait eu le •temps de brûler tous les fourrages et les vivres qui se trouvaient à la proximité de l'ennemi , et de faire entrer bestiaux dans la ville , ce qui au-
rait obligé les Suédois à s'en procurer dans les Iles voisines, transports que la rigueur de la saison rendait presque impraticables. En outre. Trampe se proposait de mettre le feu dans Kôge , où étaient l'armée et les provisions... C'était le dessein du roi de Danemark de sortir à la téte de ce parti ; mais il en fut empêché par le sénat , qui regardait un revers comme pouvant entraîner ia capitulation immédiate de Copenhague. »
Quand on considère que cette capitale avait à peine 2,000 hommes de troupes exercées; que son enceinte était ouverte, et que la noblesse, qui desespérait du salut de l'État , était encore assez puissante pour arrêter le zèle de la bourgeoisie, on conçoit que le parti le plus sage était de "se résigner aux conditions qu'imposait le vainqueur; l'imprévoyance et i'égoïsme de la noblesse avaient causé tout le mal ; ce n'était pas à elle qu'il appartenait de le détourner.
Il ne s'agissait plus pour le Danemark que d'obtenir quelque adoucissement aux prétentions des ministres suédois. Uhlfeid , qui avait beaucoup exigé pour se ménager le point important, abandonna la question du Sund et celle de la flotte. Quant au dédommagement stipulé en faveur du duc de Gottorp, les ministres suédois se contentèrent de la promesse qu'on s'en occuperait prochainement. Toutes ces conventions, longtemps débattues, furent signées à Roschild.
Uhlfeid rentra dans ses biens; sa femme et sa belle-mère obtinrent une satisfaction complète sur tous leurs griefs.
Trois jours après la signature du traité, Frédéric III invita Chartes- Gustave à une entrevue dans son château de Frédéricksborg. La reine Sophie-Amélie mit en œuvre toutes les séductions de la beauté et de l'esprit
Kour fléchir le caractère de son royal ôte. On assure qu'au milieu de l'abandon d'une féte, elle le pria de donner Trondheiin au jeune prince Christian , et aue le roi de Suède lui répondit avec nerté qu'il n'avait rien
de commun avec Magnus Smek (le mignon) , le même roi qui avait cédé au Danemark le Halland , la Scanie et le Bleking. Selon Terlon , tout ce que Charles eut occasion d'apprendre
ndant son séjour à Frédéricksborg It repentir de n'avoir profité qu'a demi des avantages de sa victoire. De leur côté, les Danois ne demandaient
fu'un prétexte pour rompre un traité la fois si désastreux et si humiliant.
Cependant le roi de Suède retourna dans ses États, en visitant la Scanie et les provinces nouvellement réunies à sa couronne. Il avait l'intention de châtier l'électeur de Brandebourg, qui s'était ligué contre lui avec l'Autriche , ou d'intéresser ces puissances au partage de la Pologne. Des plans aussi vastes ne lui permettaient point d'exécuter simultanément ses projets sur le Danemark. Coyet et Sten Bieike se rendirent à Copenhague pour tenir la main à l'exécution du traité de Roschild. Ils étaient chargés , dit Geïer, de proposer une union étroite entre la Suéde et le Danemark , pour assurer la liberté de la Baltique , et surtout d'essayer de gagner le ministre de Hollande, Beuningen.
Les troupes suédoises, oui étaient restées cantonnées dans l'île de Séland, le Jutland et le Holstein, opprimaient les paysans, et se conduisaient comme si la paix n'avait pas été achetée par d'assez grands sacrifices.
Le duc de Holstein Gottorp, enhardi par l'appui de son gendre, déguisait à n peine ses sentiments hostiles au Da- • nemark. Les Suédois avaient aussi leurs griefs ; ils se plaignaient de l'in- \ fluence dont jouissait à Copenhague l'envoyé de Hollande, qu'on savait contraire aux intérêts du cabinet de Stockholm ; mais, comme ce motif ne pouvait donner prise à des récriminations directes, sans y impliquer en même temps la puissance maritime dont Beuningen était le représentant, on saisit un autre prétexte. Un ancien membre de la société danoise pour les établissements sur la côte de Guinée avait attaqué une colonie suédoise, et, après Tavoir dépossédée, il revint avec
beaucoup de butin à Gluckstadt , postérieurement à la conclusion de la paix. Il était clair qu'il ne pouvait y avoir violation du traité, que si ce conflit eût été postérieur au traité de Roschiid, et même, dans ce cas, la bonne foi couvrait l'acte, puisque l'armateur ignorait les transactions politiques des deux pays : il y avait donc tout au plus matière à réparation. les Suédois demandèrent l'arrestation de l'armateur et la confiscation du navire. Charles-Gustave, voyant cette prétention repoussée , résolut d'attaquer une seconde fois l'ennemi qui lui avait opposé une si faible résistance.
Il se trouvait à Kiei, lorsque le ministre danois Owe Juel y arriva. Ce dernier, ayant appris que le roi de Suède avait eu de longs pourparlers avec son beau-père, et qu'il attendait l'arrivée de toute sa flotte, se rendit en toute hâte auprès de Frédéric pour lui rendre compte de ces préparatifs. Les Danois n'étaient pas en mesure de repousser cette agression par la force; ils offrirent de se soumettre à toutes les exigences qu'il plairait à Charles- Gustave de qualifier de réparations; mais tout fut inutile; les troupes suédoises se concentrèrent aux environs de Kiel , et le roi de Suède fit venir Terlon de Copenhague, sous prétexte qu'il avait à se concerter avec lui sur la guerre de Pologne , mais, en réalité, pour le soustraire aux dangers d'un siège.
Tout semblait faire présager le succès d'une attaque soudaine a laquelle Copenhague n'était point préparée.
L'amiral Wrangel surveillait les côtes de l'île de Séland pour empêcher Frédéric de s'échapper. Quant aux secours de la Hollande, il était probable qu'ils arriveraient trop tard, et que la ruine du Danemark , une fois consommée , on pourrait désarmer la première de ces puissances , en lui offrant quelques avantages commerciaux. Mais , pour la réussite de ce plan, la plus grande promptitude était nécessaire, et les Suédois perdirent uu temps précieux. Au lieu de faire voile pour Copenhague, le roi de Suède
DAISKMARK.
débarqua à Corso r. Ii se trouvait déjà à Ringsted, lorsqu'il reçut une ambassade de Frédéric qui lui demandait le motif d'une si étrange agression.
Charles essaya d'abord de justifier sa conduite; mais, comme les ministres danois HÔk et Scheele combattaient ses allégations par des arguments solides, il tenta de corrompre leur fidélité, et leur fit dire qu'il devait peu leur importer que leur roi s'appelât Frédéric ou Charles. Cette réflexion était d'un conquérant plutôt que d'un monarque. Hôk et Scheele se contentèrent de répondre qu'ils n'abandonneraient pas leur prince dans le danger commun, et qu'ils périraient avec
Copenhague était dans cette incertitude qui naît d'un péril imprévu, et qui est plus terrible que le péril luimême. De toutes parts, les paysans accouraient pour y trouver un refuge, répandant des nouvelles sinistres , iet exagérant le nombre des ennemis.
Mais lorsque le peuple apprit que le roi ne désespérait ni de ses sujets ni de lui-même , il reprit courage : bourgeois , étudiants , ouvriers , paysans , tous avaient à cœur de prouver à la noblesse, dont l'égoïsme et l'incurie avaient fait tout le mal , que les ordres de l'Etat qu'elle avait dépouillés de leurs privilèges sauraient sauver la patrie, ou du moins périr sous ses ruines. Gersdorf, un de ceux qui avaient poussé à la première guerre , harangua les habitants. Ils promirent de repousser le joug étranger, et de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le ministre de Hollande partit aussitôt pour hâter l'envoi d'une flotte.
Charles-Gustave divisa ses forces, dont une partie faisait le siège de Copenhague, tandis que l'autre attaquait et enlevait Cronoborg. Les travaux de circonvallation sur un terrain marécageux offraient de grandes difficultés aux assiégeants; cependant les Suédois parvinrent à détourner les eaux qui alimentaient Copenhague. Des pluies abondantes y suppléèrent, et les habitants , soutenus par l'exemple de Frédéric , firent plusieurs sorties
dont le succès les remplit d'espoir.
Dans un de ces engagements, le roi de Suède , le comte palatin et Wrangel n'échappèrent au danger d'être
Eris que par la bravoure du comte -eyonhielm. Cette campagne, qu'on s'était flatté de terminer par un coup de main , apparaissait sous son véritable aspect. La guerre avait pris un caractère national ; le dévouement à la personne de Frédéric avait donné à la résistance une énergie qui mettait au grand jour et le mérite d'un roi jusqu'alors inconnu , et toutes les ressources d'une ville populeuse, décidée à partager le sort de son souverain.
Le siège traînait en longueur ; Charles ne négligea rien pour arrêter les
f) réparât ifs qui se faisaient en Rolande. Il promit à cette puissance la franchise du Sund, fit répandre de l'argent à la Haye, et rendit tous les vaisseaux hollandais que ses escadres avaient capturés dans la Baltique. La fidélité d'un Dauois avait fait échouer toutes ces tentatives. Christophe Gabel , secrétaire intime du cabinet du roi, se trouvait à Hambourg, lorsqu'il apprit la rupture de la paix. Sans attendre de plus amples instructions, il partit pour la Hollande (Terlon). De concert avec le ministre de Danemark, il pressa l'armement de la flotte , négocia un emprunt de trois millions d'écus, et obtint que 2,000 hommes s'embarqueraient immédiatement pour aller renforcer la garnison de Copenhague.
Dans les premiers jours d'octobre, une flotte de trente-cinq voiles, commandée par Opdam et par d'autres marins expérimentés, quitta les ports de la Hollande. Après quinze jours de navigation , elle était dans le Sund; mais, contrariée par les vents, elle fut forcée d'aller jeter l'ancre devant Cronoborg. L'amiral Wrangel voulait l'attaquer immédiatement; mais on repoussa cet avis comme trop téméraire. Le 9 novembre , la flotte hollandaise passa le Sund; la flotte suédoise, forte de quarante vaisseaux, l'attendait , protégée par les batteries de Helsingborg et de Cronoborg,
Les Suédois , dit Geïer , étaient jaloux de conserver sur mer la supériorité et ia gloire qu'ils avaient ae-
Sises sur terre par tant de batailles, roi de Suède,- sa sœur, la reine et toute ia cour, furent témoins à Gronoborg d'un des combats les plus ter* ribles qui se soient livrés dans ces eaux. Le vent , favorable à l'ennemi , ne permit pas aux Suédois de suivre ses manœuvres. Wrangel , dont le pavillon flottait sur le vaisseau nctoria, fut d'abord assailli et entouré de vaisseaux ennemis; son gouvernail fut emporté , et il se vit contraint de se réfugier sous les canons de Cronoborg. Bielkenstierna et Witten (amiral hollandais) s'attaquèrent encore avec plus de furie. Le vaisseau du dernier fut si maltraité, qu'il ne put de longtemps tenir la mer. L'amiral hollandais lut tué. Peu de temps après, l'amiral Gersson (Hollandais au service de la Suède) et Bielkenstierna furent mis hors de combat ; les autres vaisseaux étaient aux prises avec un acharnement incroyable. Le vaisseau amiral hollandais était sur le point de couler bas ; séparé du reste de fa flotte, il allait être pris, si l'officier qui commandait une escadre de huit vaisseaux, sous l'île de Hven, eut fait son devoir. L'issue de la bataille était incertaine; des deux côtés on avait également souffert. Les Hollandais avaient perdu deux amiraux et plusieurs officiers supérieurs; mais les Suédois déployèrent sans succès le plus grand courage; ils ne purent empêcher le secours qui arrivait aux Danois de pénétrer dans Copenhague.
Tandis que les Hollandais entraient dans ce port aux acclamations des habitants , les Suédois se rendaient à Landscrona en Scanie pour réparer leurs désastres.
Les Danois et les Hollandais cherchèrent à incendier la flotte suédoise, et à lui barrer le passage en coulant bas quelques vaisseaux devant le port.
Dans cette circonstance, l'intrépidité de Charles-Gustave lui ût courir un grand danger. Il sortait du port de Landskrona pour observer fa flotte
ennemie ; tout à coup un brouillard épais s'étendit sur la mer. Le roi et ceux qui l'accompagnaient entendirent des voix à quelque distance, mais sans distinguer aucun vaisseau J Le brouillard s'étant dissipe, ils virent qu'ils étaient tout près des Hollac dais. Ils furent assez heureux pour rentrer au port sans avoir été atteints par les nombreux boulets qu'on dirigea contre leur navire. Dans ce moment périlleux, l'envoyé français Ter- Ion était avec le roi. Qu' aurait-on pensé en Europe, dit l'ambassadeur a Gustave, si , dans cette rencontre, le roi de Suède eût été frappé à cote d'un ministre français? Et qu'aurarton dit, répliqua le prince, si le ministre de France eût été tué à côté d'un roi de Suède?
Dans la situation où se trouvait Copenhague , le succès de cette journée équivalait à un triomphe. En effet, Gustave, qui n'avait pu réduire Copenhague avant l'arrivée de la flotte hollandaise , ne pouvait se flatter d'être plus heureux depuis les changements amenés par les derniers éwne* ments. Frédéric avait fait preuve de trop d'héroïsme pour qu'il fût possible d'admettre qu'entouré de f admiration et de l'amour de son peuple, et secouru par un allié redoutable, il voulut accepter des conditions humiliantes , encore moins se résigner i la perte de sa couronne, et attacher à son règne l'époque de la ruine du Danemark. Charles -Gustave voyait s'évanouir tous les rêves de grandeur que son ambition avait caressés. «H s'était proposé, dit Terlon, de raser Copenhague, et de n'y conserver qu'un fort qui protégerait le port et la flotte; ensuite il aurait transporté les privilèges de cette ville à Malmo ou a Landscrona (sur la côte opposée du Sund), et aurait fait sa résidence dans cette province , faisant EMi après cette conquête, d'être le maître absolu de la Baltique, d'avoir une flotte de cent vaisseaux de guerre, 80,000 hommes de pied et 40,ooo chevaux. Le Danemark conquis, il ne se promettait pas moins que de sw
parer de la Norvège et de toutes les dépendances de ces deux royaumes, où il aurait levé des troupes "et réglé la milice à la manière de Suède.
* Il me disait quelquefois : Quand j'aurai fait cette conquête,' tous les princes et tous les États me laisseront tranquille , et ne songeront guère à donner du secours au roi de Danemark pour le rétablir. Ils traiteront à l'envi l'un de l'autre avec moi pour le rétablissement du commerce, dont je' tirerai de grands avantages, et, tant par ce traité que par les alliances que je ferai , j'unirai et j'affermirai si bien cette conquête à la Suède, qu'elle se fera craindre de tous ses voisins , et même des princes les plus éloignés.
"•Il disait souvent aussi , et même le comte de Slippenbach le disait après lui, que, quand il serait maître du Nord, il irait en Italie avec une puissante armée de terre et de mer, comme un second Alaric, pour remettre encore une fois Rome sous le pouvoir des Goths. » On eut dit que le sang des anciens Normands bouillonnait dans les veines de Gustave. Par une fatalité digne de remarque, dans l'espace de moins d'un siècle, les trois princes les plus guerriers qu'ait eus la Suède : Gustave-Adolphe , Charles X Gustave, et Charles XII, sont tombés prématurément , sans que ni le génie élevé du premier, ni le courage brillant des deux autres, ait valu au pays des avantages solides et durables.
Charles -Gustave* a eu l'honneur de rendre à la Suède ses frontières naturelles; mais il est douteux qu'un prince qui commande à un peuple dont les ressources sont bornées, et qui regarde la guerre comme un but plutôt que comme un moyen , puisse soutenir longtemps le poids de sa fortune. La mort, en frappant Charles-Gustave après quatre années de règne, semble avoir été plus soigneuse de sa gloire que lui-même.
La rigueur de la saison ne permettait pas de poursuivre les travaux du siège ; les Suédois durent se borner à resserrer étroitement la ville. Cepen-
dant Copenhague pouvait être emportée d'assaut, surtout du côté ou la mer, transformée en glace, n'était plus un obstacle pour l'ennemi. Frédéric se montrait infatigable, et son activité suftisait à tout. Distribuant s propos les encouragements et les récompenses , il put s'assurer combien, en s appuyant sur le peuple , les princes peuvent gagner en puissance et en véritable grandeur. Uni par des traités récents avec l'Empire, la Pologne et l'électeur de Brandebourg , et secouru par les flottes de la Hollande , il ne se faisait point illusion sur les motifs réels de ces alliances , et il savait que ces États avaient moins à cœur les intérêts de sa couronne, que d'arrêter dans son essor l'ambition menaçante du roi de Suède. Aussi , tout en ne négligeant aucune des influences étrangères , comptait-il avant tout sur lui-même. La mort de Gyldenlô, fils naturel de Christian ÏV, lui porta un coup sensible. Jean Schack , après la mort du comte, remplit seul les fonctions si importantes, dans de telles circonstances , de commandant de la ville.
Cependant Charles-Gustave, ennuyé des lenteurs du siège, et prévoyant qu'une paix élaborée par les cabinets étrangers , et en supposant même les conditions les moins défavorables , aurait pour base le traité de Roschild, résolut de profiter de l'hiver et de donner l'assaut. Dans les premiers jours de février ( 1659 ) , après avoir transporté une partie de son armée dans l'île d'Amack, il lit attaquer à la fois le quartier de Copenhague qui est sitqé dans cette île, et une prame qui défendait l'abord de la capitale de l'autre côté du détroit; maiscette entreprise échoua complètement. Le surlendemain , le roi, qui avait changé son plan d'attaque, ordonna au comte de Stenbock de forcer l'enceinte du côte du palais.
Les soldats mirent par-dessus leurs habits des chemises blanches pour n'être pas distingues dans un moment où la terre était couverte de neige. Le comte de Tott commandait la seconde attaque du côté de Cbristianshaven.
L'UNIVERS
Enfin une troisième attaque devait se faire à la porte de l'Est , sous les ordres du maréchal Banner. Charles s'était posté derrière le mur du faubourg de l'Ouest, avec un corps de réserve presque entièrement composé de cavalerie , tout prêt à se porter en personne sur le point où l'attaque aurait réussi. Il avait fait distribuer de l'eaude-vie à ses soldats , et avait achevé d'enflammer leur courage en leur promettant le pillage de Copenhague. Ils marchèrent donc avec la plus grande ardeur, aussitôt que le signal leur eut été donné par des tonnes de poix embrasées, dont les flammes leur montraient le chemin de la fortune, de la victoire ou de la mort. (Terlon.)
Deux fois les Suédois renouvelèrent la première attaque , deux fois ils lurent repoussés avec perte ; enfin le découragement s'empara des assaillants , qui abandonnèrent la place.
L'assaut dirigé par Tott sur Christianshaven n'eut pas plus de succès.
Au point du jour, Banner commença à battre la porte de l'Est , mais son habileté et le courage des siens furent également inutiles. Charles-Gustave avait perdu plusieurs officiers de distinction et l'élite de ses troupes ; il retourna dans son camp dans un état d'exaspération difficile à décrire. La joie des Danois était d'autant plus vive qu'ils s'étaient vus plus près de leur ruine. Le sentiment national s'exaltait des succès de cette mémorable journée ; mais au milieu de l'enthousiasme général , l'aristocratie , sans prévoir encore les grands changements \n la menaçaient, n'envisageait qu'abc inquiétude les suites d'un triomphe dont l'honneur revenait surtout au roi et aux ordres qu'elle avait déshérités de ses privilèges. La royauté venait de retrouver son point d'appui en se rapprochant de la bourgeoisie et du peuple; malheureusement on crut avoir tout fait en réduisant la noblesse à l'impuissance, et le peuple, en affranchissant de tout contrôle le pouvoir royal, tendit de lui-même les mains aux chaînes qu'allait river le despotisme, et consomma l'abaisse-
ment du trône par le sien propre.
Le siège de Copenhague était pour ainsi dire interrompu ; quelques tentatives que firent encore les Suédois n'étaient plus de nature à donner des inquiétudes sérieuses. Charles-Gustave essaya de compenser cet échec par de nouveaux avantages ; mais le courage des habitants de la capitale semblait s'être communiqué aux provinces; partout les Suédois étaient repoussés, ou il leur fallait acheter chèrement le succès. Dans le district de Drontheim le gouverneur dut céder devant l'insurrection. Dans la petite île de Bornholm, un homme du peuple, nommé Jens Kofod, conçut et exécuta le projet de chasser les vainqueurs. L'île de Langeland ne fut soumise au'après une résistance longue et opiniâtre. En un mot, les conquêtes des Suédois leur échappaient, ou ils ne pouvaient les conserver qu'en déployant des forces considérables qui affaiblissaient d'autant l'armée principale.
La flotte anglaise, sous le commandement de Montagu , était enfin dans les eaux du Sund ; mais le roi de Suède, oui s'était flatté de trouver dans cette force navale un puissant auxiliaire»
ne tarda pas à reconnaître que le protecteur , d'accord avec Mazarin, n'intervenait dans cette lutte que pour imposer sa médiation. Charles protesta avec hauteur contre cette prétention.
Frédéric lui-même, malgré les embarras de sa situation, était peu disposé à conclure la paix sous l'empire de telles circonstances. Les Hollandais, mécontents de ne plus jouer qu'un rôle secondaire, attendaient un renfort que commandait l'amiral Ruyter; mais Montagu leur représenta que leur intérêt commun tendait à une pacification qui ne laisserait ni à la Suède ni au Danemark une trop grande prépondérance dans la Baltique , et il finit par es convaincre. Montagu voyant que les négociations traînaient en longueur, menaça de traiter en ennemi celui des deux rois qui s'obstinerait à ne pas vouloir traiter. Frédéric ne céda que lorsque ses alliés, l'Empereur et le roi de Pologne , lui eurent laissé une en-
tière liberté d'action. Cette concession disposa favorablement les médiateurs pour le Danemark. Ils furent autorisés par le traité de la Haye (24 juillet 1659) à modifier quelques-uns des articles du traité de Roschild, et à faire restituer à Frédéric le district de Drontheim. Le roi de Suède déclara que la guerre lui paraissait préférable à une paix qui blessait également ses intérêts et son honneur.
Cependant les changements qui faisaient prévoir la chute prochaine de la république en Angleterre , ne permirent pas à Monta-ii de prolonger son séjour dans le Nord ; il s'éloigna sans avoir pu achever l'œuvre de pacification qui était l'objet de sa mission , et dès lors la Hollande eut les mouvements plus libres. Ruyter perdit plusieurs fois l'occasion de détruire les escadres suédoises; il se contenta de les menacer et rentra dans les ports de Copenhague.
La guerre continuait dans le Jutland, où les Suédois avaient sur les bras les Impériaux, les Polonais et les troupes de l'électeur. Tandis que Je roi de Suède était dans la plus grande sécurité , ses troupes recurent un échec considérable dans l'Ile de Fùnen. Les Danois, réunis à leurs alliés , s'étaient réunis près d'Odensée.
Eberstein avait passé le petit Belt avec un autre corps , et forcé les retranchements des Suédois. Le prince palatin de Sulzbach, qui commandait les Suédois , ne se trouvant plus en état d'attaquer l'armée danoise après cette jonction , avait pris position sur une hauteur. Quoiqu'il fût inférieur en nombre , puisqu'il avait à peine sept mille hommes, ce poste était d'un accès si difficile , que le succès d'une attaque paraissait douteux. Les alliés , qui manquaient de vivres, engagèrent aussitôt l'action. Schack se mit à la tête de l'aile droite; Ahlefeld commandait la gauche où étaient les troupes allemandes sous le général Eberstein ; les Hollandais formaient le corps de bataille. Du côté des Suédois le prince de Sulzbach avait la droite , le comte de Waldeck la gauche ; Sten-
hock et Horn étaient au centre. Les deux ailes des alliés combattirent d'abord avec un désavantage marqué. Les Allemands furent repoussés avec perte et leur cavalerie rompue. Schack avec ses Danois rétablit le combat , et les Hollandais chargèrent si à propos , que l'aile droite des Suédois lâcha pied ; la cavalerie danoise la poursuivit jusque dans Nybourg. L'infanterie de l'ennemi , vivement attaquée par les Polonais , fut taillée en pièces. Le prince de Sulzbach et Stenbock s'enfuirent seuls jusqu'au bord de la mer, où ils trouvèrent un bateau de pécheur qui les conduisit dans Me de Séland. Le reste de l'armée suédoise, avec Waldeck et Horn , se jetèrent dans Nybourg; mais Ruyter vint mouiller si près de cette place avec son escadre, qu'il put la foudroyer du côté du port, tandis qu'elle était attaquée vigoureusement parterre. L'artillerie , qui croisait ses feux , produisait un effet terrible. Les maisons enflammées s'écroulaient sur leurs habitants, qui rencontraient partout la mort. Les Suédois , perdant tout espoir de résistance , demandèrent à capituler. On exigea qu'ils se rendissent a discrétion , et près d'être ensevelis sous des ruines , ils durent subir cette condition. Les Impériaux et les Polonais, peu touchés de la modération et de l'humanité dont Ruyter donnait l'exemple , commirent des actes d'une férocité révoltante. On trouva dans la place cent pièces de canon ; onze régiments de cavalerie furent incorporés dans les différents corps des troupes alliées. Enfin , de toute l'armée suédoise , il n'échappa que les deux généraux qui avaient passé dans Me de Séland. Cette journée coûta à la Suède deux mille morts et quatre mille prisonniers; la perte des Danois et de leurs alliés ne fut évaluée qu'à cinq cents hommes. (Mallet , tome VIII, liv. xn.)
Charles-Gustave était plutôt irrité que découragé par ce revers ; il consentit cependant à reconnaître la médiation des États-Géneraux. Après avoir assuré ce qu'il lui restait de ses
L'UNIVERS
conquêtes dans les fies danoises, il passa en Scanie, et de la il se rendit à Gotheborg, dans le dessein d'organiser ses forces et de tenter une expédition sur la Norvège.
Cependant on remarquait un changement extraordinaire dans l'humeur du roi de Suède ; il ne montrait plus cette assurance et cette vigueur dont il avait donné tant de preuves ; il confia à ses généraux le soin de l'expédition de Norvège, et le mauvais succès de cette campagne sembla augmenter sa mélancolie. Depuis quelque temps la maladie minait ce corps robuste; une fièvre lente abattit tellement ses forces , que dès les premiers jours de février (1660), il jugea lui-même que le mal était incurable. Ne pouvant plus se dissimuler que la conquête du Danemark était impossible dans les circonstances où se trouvait la Suède , et craignant qu'un revers de fortune n'arrachât a ses successeurs les provinces que ses armes avaient conquises , il prit de sages mesures pour la régence , et conseilla à son fils et aux grands du royaume de conclure promptement la paix. On a remarqué qu'il expira dans sa trente-septième année, au même âge que Gustave-Adolphe , et ioiir pour jour, un an après l'assaut qu il avait donné à Copenhague.
La mort prématurée de ce prince semblait devoir rendre aux Danois l'espérance de recouvrer ce qu'ils avaient perdu ; mais les vues de la France et ae l'Angleterre tendaient à maintenir la Suède dans le rang qu'elle tenait en Europe depuis le traité de Westphalie. Les médiateurs prirent donc pour base le traité de Roschild, moins la clause relative au district de Drontheim, qui devait rester au Danemark. Cet adoucissement ne pouvait satisfaire Frédéric, et les Hollandais le trouvaient également au-dessous de ce qu'on était en droit d'attendre de leur coopération. Ruyter tenait la flotte suédoise bloquée dans le port de Landscrona ; mais à l'instant où l'on s'y attendait le moins , cet amiral , sachant que les médiateurs accusaient les Hollandais d'exciter le roi à pour-
suivre ses avantages, se contenta d'observer l'ennemi, et reçut bientôt après
l'ordre de suspendre les hostilités.
Cette détermination eut pour résultat immédiat de fixer les irrésolutions de Frédéric ; après des débats qui se prolongèrent quarante jours , le traité fut définitivement signe le 27 mai (1660).
En vertu des articles consentis, et sous la garantie des puissances médiatrices , la Suède fut maintenue dans la possession de la Scanie, du Hailand, du Rlekingen et de l'île de Hven; quant à celle de Bornholm, elle resta au Danemark, moyennant des transactions particulières qui dédommageaient la Suède. Le Danemark recouvrait en outre ses établissements sur la côte de Guinée, et les privilèges du Sund, à la charge toutefois de payer trente-cinq mille écus à la Suède, pour l'entretien des fanaux sur la côte de Scanie. Le Danemark et la Suède avaient la faculté d'envoyer dans le Sund cinq vaisseaux de guerre et douze cents hommes de troupes ; mais si l'armement était plus considérable, ils étaient tenus de s'avertir quelque temps d'avance. Uhlfeld devait être réintégré dans ses biens.
C'est ainsi que le Danemark, qui ne touchait plus a la Suède que par la Norvège , put s'isoler dans ses institutions , et que trop faible pour s'étendre sur l'Allemagne baltique , il se vit forcé plus tard de s'appuyer sur la Russie pour consolider son existence.
. Quand l'armée suédoise eut évacué l'île de Séland , et que le duché de Holstein fut replacé dans les mêmes conditions où il se trouvait avant la guerre , le premier soin de Frédéric tut de chercher à réparer, autant que possible, les désastres de l'invasion étrangère. Les finances étaient épuisées, les forteresses à demi ruinées; les villes qui avaient résisté avec ie plus de courage étaient précisément celles qui avaient un besoin plus pressant de secours. Les troupes auxiliaires exigeaient l'arriéré de leur solde, et le commerce, interrompu depuis plusieurs années , réclamait la sollicitude du gouvernement. L'agriculture
était surtout en souffrance, de sorte que les ressources ordinaires, encore diminuées par la perte de trois provinces, étaient loin de pouvoir laire ffoce à tant de besoins.
D*un autre côté , le roi avait conquis l'affection de son peuple; la nourgeoisie, dans toute la ferveur de son dévouement, était disposée à tous les sacrifices ; en un mot , le concours des circonstances avait mis les esprits dans cette -disposition qui permet d'accueillir de grands changements , dont le peuple, lorsqu'il les provoque, attend toujours de grands avantages.
Cependant, l'aristocratie danoise ne songeait qu'à ressaisir son influence et à réparer ses pertes. Si des défections considérables ne se fussent point déclarées dans son sein, les privilèges qu'elle avait accumulés depuis les derniers règnes, auraient suffi peut-être pour rétablir sa prépondérance. Quelques nobles , les uns par conviction , les autres par intérêt, s'étaient attachés au parti du roi. De ce nombre étaient Annîbal Sehestedt, l'ennemi et le rival d'Uhlfeld ; Jea*n Schack, d'extraction saxonne, dont les services récents étaient d'un très-grand poids.
Le génie fécond et souple de Gabel , gentilhomme de Brème , qui était tout dévoué au roi , le zèle et les lumières de Svane , évéque de Séland , et l'esprit inquiet et entreprenant d'un aventurier nommé Nansen , président de l'ordre de la bourgeoisie, distinction dont il s'était rendu digne par sa capacité et son courage , assuraient au parti de la cour l'appui du clergé, essentiellement roturier depuis la réforme, et celui des universités et des ordres inférieurs de PÉtat , tous ennemis de la noblesse. Le caractère de Frédéric était noble et ferme dans le danger; mais la nécessité de plier sous les exigences de l'aristocratie l'avait formé de bonne heure à la prudence. La reine, dont l'orgueil avait été profondément blessé par les prétentions de la famille de Christine Muncki était une femme d'un courage viril. Durant le siège de Copenhague, on l'avait vue se porter sur les points
les plus menacés , électrisant les Danois par sa présence , et leur faisant chercher un danger qu'elle bravait elle-même. Dès le temps du procès de Corfitz TJhlfeld,elle avait su s'attacher plusieurs familles influentes qui n'aspiraient qu'à la ruine du ministre; mais après avoir consommé la perte de celui-ci par la noblesse, elle nourrissait le désir d'émanciper entièrement le sceptre en détruisant d'un seul coup les privilèges de l'aristocratie. Ccqu'elle n'eût jamais appris dans son palais, elle avait pu s'en convaincre par elle-même, alors qu'un danger commun la rapprochait de ses défenseurs. Elle reconnut que l'enthousiasme pour le roi se confondait avec la haine qu'inspirait la noblesse, et tout en paraissant déplorer les malheurs publics , elle achevait de rendre odieux ceux à la conduite desquels tous en rapportaient la cause.
On assure que Svane et Nansen conçurent, les premiers, le projet de réformer la constitution ; le chef-d'œuvre de la cour fut de le faire croire , et d'éloigner ainsi jusqu'à l'apparence d'une usurpation de pouvoirs. En combattant ici l'opinion généralement reçue, nous regardons comme un devoir d'indiquer, ne fût-ce que sommairement, sur quels motifs notre jugement s'appuie.
si l'on examine attentivement, d'une part , ce que les historiens danois rapportent de la reine, et de l'autre les mémoires du chevalier de Terlon, en ce qui concerne l'époque dont nous nous occupons, il sera facile de se convaincre que cette princesse avait pris un grand empire sur Frédéric .
dont la fermeté naturelle avait besoin de stimulant dès qu'il s'agissait, non plus de résister , mais d'entreprendre.
A un esprit résolu et à une fierté héréditaire , Sophie-Amélie joignait une finesse qui se déguisait sous la grâce ; elle était trop éclairée pour ne pas comprendre que sans un coup d'État, l'aristocratie relèverait bientôt la tête, et que si l'on ne profitait pasdu moment il serait bientôt trop tard pour attaquer d'anciens privilèges. Elle flatta
L'UNIVERS
adroitement le clergé et la bourgeoisie, dans la personne de leurs membres les plus influents ; elle leur fit voir de grands avantages attachés à une monarchie forte et indépendante; et comme les privilèges des ordres inférieurs étaient, pour ainsi dire, nuls, il semblait , en effet , qu'ils eussent tout à gagner et rien à perdre.
Elle fit agir le monarque et ses conseillers avec tant de mesure et de secret , que cette sorte de conspiration contre une noblesse despotique était déjà dans tous les vœux lorsqu'elle éclata. Si Svane et JNansen n'eussent pas été gagnés par la cour, et que le projet de changer la constitution du royaume dût réellement leur être attribué, il est dans l'ordre naturel des choses (jue cette détermination les eût portés à réclamer des droits politiques pour les ordres qu'ils représentaient :
ils ne se seraient point bornés à humilier la noblesse , en s'effacant avec elle devant l'omnipotence du souverain.
Le 10 septembre (1660), le grand maître Gersdorff ouvrit la diète par un discours où il exposait la situation du royaume, et qu'il termina en demandant à chaque ordre, séparément et par écrit , son opinion sur les mesures à prendre.
La réponse des sénateurs ne se fit pas attendre ; par l'organe de Rosencrantz, Krage et Reetz, ils proposaient de lever un impôt sur toutes les denrées; mais tout en déclarant que le sénat ne serait pas plus exempt de cet impôt que les autres ordres, ils établissaient quelques restrictions que l'on affecta de trouver exorbitantes. Ce contrôle d'une mesure que la noblesse regardait comme une concession toute bénévole, eut l'effet qu'on en attendait. Elle persista dans ses résolutions, et déclara qu'elle ne consentait à cette taxe , qui portait atteinte à ses privilèges, que pour trois années. Persuadée qu'il lui suffisait d'émettre une opinion pour la faire prévaloir , elle ne s'occupa plus que de rédiger des remontrances dont elle saisit le sénat.
Ce mémoire portait en substance qu'il
fallait faire une enquête sur la conduite de plusieurs ofnciers et soldats pendant la dernière guerre; exhorter le roi à réduire les dépenses de sa maison et celles des services publics , en ayant égard aux pertes des nobles et des paysans, qui avaient surtout souffert dans l'invasion; réparer la flotte et les forteresses ; confier les commandements à des sujets danois , à l'exclusion des étrangers ; réduire les forces militaires et les remettre sur l'ancien pied , et nommer le plus tôt possible aux emplois vacants de maréchal et de chancelier du royaume, etc.
On voit par cet exposé, où l'intérêt des nobles s'abrite derrière des considérations générales, qu'ils nourrissaient toujours les mêmes prétentions, et qu'ils s'obstinaient à ne tenir aucun compte de la situation nouvelle où les derniers événements les avaient placés.
Tandis que les nobles perdaient un temps précieux à exposer leurs griefs, les autres ordres rejetaient la mesure qui était comme la base de toutes les améliorations ultérieures. Ils n'attaquaient point l'impôt de consommation en lui-même, mais ils se plaignaient de ce que la noblesse n'était point imposée en proportion de ses facultés ; on lui reprochait de regarder ce sacrifice momentané comme non obligatoire, d'eu avoir arbitrairement fixé le terme; enfin d'avoir pris des précautions telles, que les charges des grands seraient facultatives, et qu'elles retomberaient en définitive sur, les classes les plus nécessiteuses de l'État.
Surpris de ce refus, les nobles consentirent à de nouveaux sacrifices ; les autres ordres, en les acceptant , s'en imposèrent d'équivalents, pour ne point paraître le céder en desintéressement à leurs anciens oppresseurs , et pour se donner le mérite d'une offre spontanée. Mais lorsqu'on eut suppute les ressources que l'État tirerait des nouvelles taxes, il se trouva qu'elles étaient tellement au-dessous des besoins, que la bourgeoisie et le clergé déclarèrent qu'il fallait adopter une mesure plus efficace. Ils propo-
saient , en conséquence , de donner à ferme, au plus offrant, les fiefs, les domaines et les revenus de la couronne.
C'était frapper au cœur l'aristocratie dans le plus productif de ses privilèges. On priait le roi d'affranchir les paysans des corvées en nature, qu'ils acquitteraient désormais en argent, de diminuer les droits d'accise et l'impôt «prie sel , sur le motif que la prospérité de l'agriculteur enrichirait promptement l'Etat, et Ton ajouta que le roi trouverait dans le dévouement de ses sujets des ressources suffisantes pour couvrir les dépenses reconnues nécessaires. La noblesse put mesurer dès lors toute l'étendue du danger qui la menaçait. Elle cria à la violation de ses privilèges , oubliant que c'étaient , ustement ces privilèges que l'on vouait détruire ; elle invoqua l'esprit et a teneur de la capitulation royale , comme si l'examen de cette capitulation, dans de telles circonstances, ne conduisait pas naturellement à des conclusions directement contraires aux intérêts qu'elle ne pouvait abandonner.
Les communes, mettant de côté tout ménagement, établirent, sur des pièces irrécusables, l'état des pertes qu'avaient faites les villes, et prouvèrent sans peine que les sacrifices de la noblesse , tout considérables qu'ils pussent être , étaient loin d'égaler les leurs. Outré de cette liberté de discussion , un des sénateurs , Othon Kraç, demanda avec hauteur à INansen s il oubliait la dislance qu'il y avait entre des bourgeois et des nobles. L' irritation qui suivit cette apostrophe hâta la conclusion de ce débat , en faisant surgir l'idée qui était au fond de la question , et dont les meneurs seuls avaient le secret : Substituer le principe héréditaire au principe électif «0715 la constitution du Danemark.
Toute idée de pondération fut écartée, comme si le caractère d'un prince eût offert des garanties suffisantes pour •avenir. Svane et Nansen avaient-ils 'ait d'avance leurs conditions , ou mesurerent-ils leurs espérances à l'importance du service? C'est un point
qu'il est difficile de dégager du domaine des conjectures. Soit qu'ils jugeassent que la réintégration des ordres subordonnés dans leurs anciens droits politiques ne répondait pas au vœu des communes, soit appréhension que des privilèges de cette nature n'ouvrissent une voie plus large aux prétentions de la noblesse, soit enfin qu'un intérêt plus étroit les déterminât , ils firent bon marché des libertés publiques , et ne voyant que les abus présents , ils se montrèrent dignes de la servitude en acceptant, pour eux et leurs neveux, toutes les éventualités du despotisme le plus complet.
C'est sans doute un des faits les plus curieux qu'offre l'histoire , que cette manifestation de la volonté populaire, à l'instant même où la victoire élevait les esprits ; que cet acte d'abdication spontanée des droits dont l'exercice divise les hommes depuis l'enfance des sociétés, en faveur du pouvoir illimité ; que cet enthousiasme d'abaissement , qui ne se sert un instant de la liberté que pour en consommer à jamais le sacrifice.
Quelques membres influents du clergé et de la députât ion des villes se réunirent chez Svane pour y conférer sur le nouvel acte , et sur les mesures les plus propres à en assurer l'acceptation. Telle est la puissance des constitutions établies, quelque vicieuses qu'elles puissent être, que l'on redoutait l'influence , peut-être le ressentiment de la noblesse. Cependant, que pouvait-elle, réduite à ses propres ressources ? L'armée , composée en partie de mercenaires étrangers, était dévouée au roi; la milice, aguerrie par le dernier siège, sentait ses forces ; des hommes capables défendaient les intérêts de la bourgeoisie, et la cour, étrangère en apparence à ce conflit, en suivait attentivement toutes les phases, et se faisait un mérite aux yeux du
Î;rand nombre de sa prétendue neutraité. Cependant des démarches non équivoques trahirent ses inquiétudes au moment décisif. Le jour même de la réunion dont nous venons de parler, le chambellan Gabel eut une lon-
L'UNIVERS
gue conférence avec Svane , Nansen et antiques autres membres du clergé et de la bourgeoisie. Eric Olafsen , député du clergé de Séland , et qui passe pour l'auteur de la relation la plus complète qui nous soit parvenue sur la révolution de 1660, rapporte que Gabel lui demanda s'il ne craignait pas d'être désavoué par ses commet' tant s au sujet des nouvelles prérogatives dont on voulait entourer la monarchie ; il répondit :
« Je suis pleinement assuré que, comme l'ouvrage dont nous nous occupons a été mûrement considéré par tous ceux qui sont ici présents, et qu'il résulte de cet examen que ce changement tournera à la gloire et à la prospérité de la maison royale , et au bien réel du royaume, en ce que les riches et les puissants y jouiront des mêmes droits que les autres; de même aussi le roi peut être convaincu que mes frères ou diocèse de Séland s'y prêteront sans aucune difficulté, et approuveront ma conduite, surtout lorsqu'ils verront les députés des autres ordres, le clergé des autres diocèses et les représentants des villes y adhérer unanimement. Et quand même il arriverait que quelques députés voulussent s'y opposer, par des vues d'intérêt particulier, la majorité aimera toujours mieux être gouvernée par un maître que d'en avoir plusieurs. Je souhaite cependant que l'on consulte ceux des députés des diocèses qui ne se trouvent pas ici , et que l'on tâche de persuader ceux dont les opinions chancelleraient encore, tant pour le clergé que pour les députés des villes, en s adressant particulièrement à ceux qui ont le plus de crédit, et qui ont acquis cette influence, non par les faveurs de la noblesse, mais par leur fortune propre et leur mérite personnel. »
Malgré cette protestation , la cour semblait hésiter encore. Svane et lNansen mettaient dans la conduite de cette affaire tout le zèle qu'on peut attendre de l'esprit de parti , et de geus qui se trouvent tout a coup appelés , par un concours fortuit de circonstances , à
exercer une influence prépondérante.
Le lendemain , on convoqua un comité plus nombreux où les questions furent nettement posées ; des messagers de la cour allaient et venaient du palais au lieu des séances; cette négociation entre la couronne et deux ordres de l'État , à l'exclusion de la noblesse , était à elle seule une révolution. La reine était l'âme de cette intrigue singulière, où tout un peuple, au lieu de se reconstituer franchement , conspirait contre une poignée de privilégies.
Frédéric , centre de toutes ces agitations, affectait de ne rien voir et de ne rien désirer. Cette indifférence apparente stimulait encore le zèle de ses partisans ; on eût dit que le peuple aspirait à la servitude avec plus d'ardeur que le monarque à la tyrannie, et qu'il regardait sa dégradation prochaine comme un triomphe.
La noblesse ne pouvait ignorer ce qui se passait; on a dit qu'elle méprisait trop le peuple pour lui faire l'honneur de le craindre ; nous sommes plutôt porté à croire qu'elle ne voulut point donner la mesure de son impuissance en recourant à des moyens extrêmes.
Le sénat avait proposé une mesure sur l'élévation du droit de timbre, que les communes refusèrent d'accepter ; elles insistaient sur la taxe des consommations, comme offrant l'avantage d'une répartition plus équitable. La requête qui exprimait le vœu de la bourgeoisie et du clergé fut portée au roi par Svane et Nansen ; en sortant du château , ils rencontrèrent le sénateur Othon Krag : Qu'aviez-vow à faire là? leur dit-il avec hauteur; et se tournant vers la tour où sont détenus les prisonniers d'État, il ajouta:
Ne connaissez-vous pas cet autre lieu , et en ignorez-vous la destination ? Pour toute réponse Nan6en , en indiquant le clocher de Notre-Dame:
Ne sauriezvous pas, lui dit-il , ce qui pend là haut ? Il voulait parler du beffroi, qui, sur l'ordre du magistrat, pouvait appeler aux armes toute la population de Copenhague.
Il ue s'agissait plus que de faire ac-
cepter par la noblesse l'acte qui consommait sa ruine, et qui portait la signature de quinze députés du clergé et de trente-huit députés des villes.
Les représentants de ces deux ordres, suivis d'une foule de peuple qui faisait éclater sa joie , et ayant à leur tête leurs présidents S va ne et Nansen , se rendirent solennellement à l'hôtel de ville.
Lorsqu'ils eurent été admis dans la salle des Nobles , Nansen , après un discours où il opposait aux abus du passé les avantages que promettaient les réformes votées par les communes, déposa sur le bureau la déclaration suivante :
« Très -illustres Seigneurs, etc..
Nous soussignés des ordres du clergé et des villes , ne pouvons nous rappepeler qu'avec la plus grande satisfaction le discours également sage et mémorable que tint ici , en présence de 8. M., du Sénat et de tous les ordres de l'État , monseigneur le grand maître du royaume; il y prouva qu'après la protection divine , c'était à la présence de Sa Majesté , à sa sagesse , à sa vigilance, à sa grande valeur, que la délivrance du royaume était due.
C'est ce que chacun de. nous n'est pas moins obligé de reconnaître. Et qui pourrait nier en effet que lorsque nous apprîmes que l'ennemi avait pénétré dans l'intérieur de notre pays, et qu'il marchait 6ur Copenhague, nos cœurs ne fussent abattus et remplis de terreur ? Ils ne reprirent la vie et la force que quand , appelés en présence de Sa Majesté , elle nous ramena par ses exhortations à notre devoir , aux sentiments de fidélité que nous lui devions, et à ceux d'un courage de résistance.
Ce fut l'effet de la promesse que le roi nous fit de vivre et de mourir avec nous. Alors nous nous sentîmes tous remplis d'ardeur et de zèle pour la défense de la patrie; nous n'eûmes plus qu'un cœur , et pour ainsi dire qu'une main, pour relever nos rem-
Karts et les défendre; la faim, la soif, js glaces , les coups de reunemi, ne nous effrayèrent plus. Ou vit réguer <Jans la yiUe une union , un dévoue*
ment, une patience iucroyables: cependant , tous nos efforts eussent été insuffisants, si nous n'avions reçu par terre et par mer des secours des puissances étrangères; et c'est là encore une preuve bien éclatante de la sagesse et de la prudence de Sa Majesté ; lorsque tout paraissait dans la plus grande confusion , lorsque l'ennemi semblait nous avoir coupé toute communication au dehors , le roi trouva cependant moyen de faire connaître aux étrangers notre situation, et pleins d'estime pour sa personne et pour sa famille royale, ils prirent le plus vif intérêt à ia délivrance de cette capitale. Le roi , de sou côté , exposa sa personne aux plus grands dangers pendant le cours de ce siège, soit dans la descente que fit le roi de Suéde à Amack, soit sur les remparts ou il était jour et nuit, et où sa présence continuelle produisait de si heureux effets, en soutenant le courage, la fidélité, le zèle de ses sujets; chaque sortie se faisait sous ses yeux, et c'est ce qui rendait ordinairement ces entreprises si heureuses. Il se trouvait partout où il y avait le plus de danger :
comme lorsque l'ennemi donnant l'assaut à nos derniers remparts, son exemple nous apprit ce que nous avions à f aire ; il enflamma le cœur des citoyens du désir de l'imiter , et de hasarder leur vie pour la défense de sa personne et de leur patrie. Et quoique notre devoir nous fit sans doute une loi de ce zèle et de cette obéissance, Sa Majesté n'en a pas moins été libérale dans ses récompenses, soit envers chaque ordre, auquel elle a accordé les plus beaux privilèges, soit envers les particuliers , par des grâces proportionnées à leurs besoins. Ainsi, puisque le gouvernement de Sa Majesté a été signalé jusqu'à ce jour par tant de sollicitude et de clémence, puisque c'est par ses vertus qu'elle a sauvé la patrie des mains de nos ennemis, puisqu'elle a récompensé avec taut de générosité des services que le serment de ses sujets rendait obligatoires, puisque ses ancêtres out gouverné ce royaume avec gloire de-
L'UNIVERS
puis tant d'années, nous estimons que notre devoir et nos obligations, comme aussi l'intérêt et le honneur du royaume, exigent que nous donnions a Sa Majesté et à sa royale maison des marques de notre reconnaissance. Et il nous semble que le meilleur moyen de le faire est, qu'à l'exemple des peuples célèbres, nous rendions ce royaume héréditaire en faveur de Sa Majesté et de sa famille. C'est ce gue les états de Suède ont déjà fait, et ils s'en sont bien trouvés, sans parler des royaumes d'Espagne, de France et d'Angleterre, qui, sous un sceptre héréditaire, sont montés au plus haut point de prospérité qu'il soit donné aux nations d'atteindre. Nous ne doutons pas, illustres et sages sénateurs de ce royaume et membres de la noblesse , que vous ne soyez du même avis ; mais nous vous prions très-humblement et très-instamment de vouloir bien le déclarer en présence de Sa Majesté, en la suppliant en même temps de confirmer les privilèges de chaque ordre, afin que ce changement tourne, non-seulement à la gloire de Dieu, mais à l'avantage du royaume et à la satisfaction de tous. » (Donné à Copenhague , le 8 octobre 1660.) Quoi tju'on en ait dit, les nobles,
3 ni tenaient par tant de relations et 'intérêts la bourgeoisie dans une sorte de dépendance, ne pouvaient être surpris d'une demande qu'ils devaient prévoir depuis le concert manifeste du peuple et de la cour; mais ils ne s'attendaient pas à un dénoûment si brusque , et qui paralysait tous leurs moyens de résistance. Ils avaient compté sur une discussion , et ils se trouvaient placés entre le péril d'un refus et la honte de céder à des exigences si onéreuses. Ils voyaient bien
Î|ue derrière cette manifestation popuaire se cachait l'influence royale, et cet accord momentané de la cour qu'ils redoutaient, avec la classe moyenne , qu'ils n'auraient pas jugée capable de tant de prudence et de fermeté , les déconcertait bien plus que ne l'eussent fait des réclamations tendantes a modifier la constitution dans un sens démo-
cratique. Ils demandèrent du temps pour réfléchir, avant d'adopter une résolution d'une si haute importance, ajoutant qu'une détermination subite ôterait à la nouvelle loi la gravité d'une sanction raisonnée et consciencieuse ; mais Nansen s'écria que s'ils n'obtempéraient pas immédiatement à la proposition des communes, les députes consentants se rendraient seuls chez le roi, qui les attendait. Les sénateurs, pendant ce débat, envoyèrent secrètement chez le roi pour l'informer que l'ordre de la noblesse n'était pas éloigné d'accorder à sa famille la succession héréditaire dans la descendance mâle, mais qu'ils suppliaient Sa Majesté de permettre que cette question fdt traitée avec la maturité convenable. Frédéric, sans sortir de sa modération habituelle , répondit que rien ne lui serait plus agréable que l'accord de tous les ordres de l'Etat pour les mesures qui intéressaient la prospérité du royaume , mais qu'il n'accepterait point ce qui lui était offert, avec la restriction qu'y mettait le sénat.
A notre avis , rien n'est plus propre à indiquer la participation active de la reine dans toute cette intrigue, que l'appréhension de la noblesse sur la faculté qu'auraient les princesses du sang royal d'hériter du trône, à défaut de descendants mâles. Si les preuves morales sont de quelque poids en histoire , il est évident que le sénat attribuait à la reine , sinon l'idée première, du moins la conduite principale de cette affaire, et que la réponse du roi , à l'instant où le sénat consentait à une si grande concession , n'a pu être faite que sous l'empire d'une ambition de femme. Que si Ton objectait que Sophie -Amélie n'avait point le sceptre en perspective, nous ferons observer que la clause exigée flattait son orgueil , et en outre qu'elle n'avait de Frédéric que deux fils, tandis qu'elle lui avait donné auatre filles , et que suivant les dispositions de la loi royale (article IX), la régence , en cas de minorité, pouvait être confiée à la reine.
D'un autre côté, si la conduite de la
noblesse n'eût point blessé l'orgueil de cette princesse , pourquoi le sénat aurait-il insisté sur l'exclusion des femmes? L'histoire ne prou ve-t-elle pas , par de nombreux exemples, que sous leur gouvernement la faveur et le privilège éludent plus facilement la sévérité des lois ?
Quoi qu'il en soit, le sénat, ne pouvant se résigner assez à temps à ce qu'exigeait l'impatience des communes , les députés se rendirent chez le roi , et , en présence de quelques seigneurs et d'Annibal Sehested , qui étaient du parti de la cour , ils lui offrirent , au nom du clergé et de la bourgeoisie, l'hérédité de la couronne avec un pouvoir illimité. Frédéric les reçut avec bienveillance, mais avec une mesure qui pouvait faire douter si c'était lui ou le peuple qui acceptait une faveur. Il remercia les députés de leur zèle, et protesta qu'il ne souscrirait à la nouvelle constitution que lorsqu'elle aurait été conûrmée par la sanction de la noblesse. C'était désigner l'ordre opposant à la colère du peuple, en isolant ses intérêts dans l'État. Cette circonspection du monarque augmenta les perplexités de la noblesse. L'élite de ses membres s'était réunie, selon l'usage , à un repas donné à l'occasion des obsèques d'un sénateur; on discutait sur la loi de succession, lorsque le major de la ville vint annoncer aux convives que le gouverneur venait de lui donner l'ordre de fermer les portes de Copenhague , et que des mesures sévères étaient prises pour arrêter quiconque essayerait de sortir de la capitale. La crainte succéda bientôt à l'étonnement ; l'incertitude du sort qu'on leur réservait, toutes les anxiétés du doute , souvent plus difficiles à supporter que l'attente d'un péril connu, les déterminèrent à envoyer Trolle, vice-roi de Norvège, pour annoncer au roi que l'ordre de la noblesse acceptait purement et simplement la proposition que le clergé et la bourgeoisie avaient faite à Sa Majesté. Ce consentement levait toutes les difficultés ; cependant, comme il n'avait été obtenu que par une sorte de violence,
20* Livraison. (Dànemàbk.)
les sénateurs se flattèrent sans doute qu'ils pourraient faire. revivre leurs prétentions dans des circonstances moins défavorables. Kn effet, lorsqu'on voulut rendre au roi l'acte de capitulation, qui formait, pour ainsi dire, la charte des privilèges de la noblesse, il fut impossible de retrouver cette pièce, dont l'original ne fut découvert qu'en 1710, parmi des papiers qui avaient appartenu au conseiller Urne.
Il fallut donc se contenter d'une copie de l'acte d'assurance; la teneur en lut annulée par une déclaration des trois ordres , en vertu de laquelle le roi était relevé de tous les serments et obligations qui lui avaient été imposés à son avènement. Deux jours après, eut lieu la cérémonie du nouveau serment, nécessité par le changement de constitution.
n Le roi, la reine et la famille royale sortirent du château, précédés de toute la noblesse , qui était conduite par ses deux maréchaux, George Kruse et Henri Lindenow ; après eux paraissaient les deux maréchaux de la cour, accompagnés de toute la maison du roi ; ils étaient suivis de deux hérauts et des premiers personnages de l'Etat,
{>ortant l'étendard , le globe , l'épée , e sceptre et la couronne. Les sénateurs, la noblesse, le clergé, l'université en corps, les députés des villes et les paysans libres de l'île d'Amack, ayant pris place, Pierre Reetz , qui remplissait les fonctions de chancelier, parla en ces termes : * Puisqu'il a plu au Tout-Puissant que par une résolution unanime et volontaire des états , ce royaume devînt héréditaire , en faveur de Sa Majesté, notre seigneur et roi, et de sa postérité, tant masculine que féminine, Sa Majesté, en remerciant les états de leur bonne volonté et de leur zèle , ne promet pas seulement à tous ses bons et fidèles sujets de les gouverner comme un prince clément et chrétien , mais encore d'établir une forme d'administration telle, qu'ils puissent attendre les mêmes avantages de ses successeurs et de sa postérité; et comme cette résolution unanime des états exige un nouveau
L'UNIVERS
serment de fidélité, Sa Majesté relève les états des serments antérieurs, en leur donnant à tous, et à chacun en particulier , l'assurance do sa protection et de sa faveur rovale. >»
Les sénateurs s'agenouillèrent et répétèrent le serment suivant, dont Reetz leur lut le formulaire: « Très- puissaut seigneur et roi , je jure que je serai obéissant et fidèle à Votre Majesté comme à mon très-gracieui roi et seigneur i aussi bien qu'à votre royale famille ; que je ferai tous mes efforts pour contribuer au bien et à l'avantage de Votre Majesté et de sa maison, pour détourner ce qui pourrait lui être préjudiciable; que je servirai fidèlement Votre Majesté comme mon seigneur héréditaire, selon l'honneur et le devoir d'un gentilhomme et d'un sujet. Qu'ainsi Dieu me soit en aide! »
Lorsqu'après avoir prêté ce serment , les sénateurs allèrent saluer le roi, ils gardèrent un morne silence; le seul Gersdorff, après une allocution qui ressemblait plutôt à un conseil
Î|u'à des félicitations , ajouta avec une ranchise qui était comme la dernière manifestation des libertés de son ordre, qu'il espérait que Sa Majesté ne les gouvernerait pas à la turque. Il est à remarquer que les nobles durent signer une déclaration qui contenait le serment; précaution à laquelle les autres ordres ne furent point soumis.
Il n'est pas sans intérêt d'indiquer quelles furent les faveurs accordées aux principaui acteurs de cette révolution singulière , où le peuple tendit les mains au despotisme avec un empressement plus grand et plus général peut-être que les hommes n'en mettent d'ordinaire à s'en affranchir. Aunibal Sehested eut la dignité de grand trésorier; Gahel fut fait gouverneur de Copenhague, en remplacement de Schack, qu'on nomma gouverneur des deux royaumes et président du conseil de guerre; Bvane reçut le titre d'archevêque: quant à Nansen , on le fit président de la magistrature de Copenhague. Ils reçurent en outre des gratifications considérables. La milice bourgeoise fut licenciée avec honneur ;
enfin l'on s'occupa de mettre l'administration du royaume en harmonie avec l'esprit de la nouvelle constitution.
Comme les motifs qui déterminent les hommes sont basés sur les mêmes intérêts et les mêmes passions, il convient, lorsqu'on étudie les faits avec un esprit philosophique , de chercher à démêler, dans le concours des circonstances , les raisons qui ont conduit à des résultats qui pourraient paraître exceptionnels. Comment et pourquoi le Danemark est-il passé si rapidement, et sans secousse, du principe électif à celui de monarchie pure?
On a vu , par les développements historiques qui précèdent, que la noblesse avait peu à peu absorbé les privilèges des autres ordres, et qu'elle était parvenue à tenir la royauté en tutelle. Quand les richesses ne donnent pas le pouvoir , elles le suivent ; le clergé et la bourgeoisie furent donc opprimés par l'aristocratie , qui attirait à elle toute la substance de l'État.
Les idées de liberté étaient depuis longtemps éteintes ; on aspirait donc moins à l'exercice des droits politiques qu'a un soulagement. On crut avoir beaucoup fait en réduisant la noblesse à l'impuissance, et en déplaçant le pouvoir suprême. Il faut remarquer en outre que cette détermination n'était pas sortie de la situation respective des ordres de l'État, mais d'un péril extérieur qui menaçait à la fois le trône et la nation. La résistance ne fut point spontanée; le prince et quelques chefs l'excitèrent, de sorte que le peuple ne triompha qu'en obéissant; il fut donc facile à ceux qui avaient justifié sa confiance de l'obtenir encore , lorsqu'il fut question de modifier les institutions. Telle était la disposition des esprits : 1 habileté de la cour fit le reste.
Dès le commencement de Tannée suivante (1661), les trois ordres confirmèrent de nouveau et d'une manière plus formelle le nouvel acte constitutif, en laissant au roi la faculté de régler la succession et la régence. \& roi usa immédiatement de son pou*
voir pour prendre les mesures que réclamait l'intérêt du royaume. Il décréta l'organisation d'une armée permanente de vingt-quatre mille hommes, établit une capitation qui atteignait les nobles, le clergé et la bourgeoisie, et régla la taxe des consommations.
Quant aux fiefs qui devaient faire retour à la couronne, tout en admettant le principe, il en adoucit l'application, par égard pour la noblesse. La charge de grand maître fut supprimée ; on y substitua celle de grand sénéchal, qui fut donnée à l'ex-grand maître. Le roi créa deux chanceliers, l'un pour la cour, l'autre pour les provinces allemandes, et un conseil privé , où les affaires importantes devaient être traitées sous la présidence du roi. Des collèges inférieurs préparaient le travail ordinaire, et assistaient les grands officiers de la couronne. Ces sortes de commissions étaient composées de membres nobles et non nobles à nombre égal , de sorte que l'élément démocratique y contre-balançant l'élément aristocratique, les intérêts de la couronne restaient prépondérants.
Nous ne nous arrêterons pas sur (a promesse que fit le roi de consulter au besoin un grand conseil où étaient représentés tous les ordres de l'État, et même de convoquer les états dans les cas extraordinaires : cette sorte d'engagement facultatif prouvait seulement que le pouvoir royal , dans la nouvelle position qu'on lui avait faite, ne craignait pas de se trouver en présence des anciennes formes constitutives, qui, privées qu'elles étaient de vie et d action , ne pouvaient que s'effacer dans l'institution monarchique.
Quelques historiens ont vanté la libéralité avec laquelle Frédéric accordait aux divers ordres des concessions et des privilèges; mais ces faveurs servaient trop bien le parti de la cour , pour que l'observateur impartial y voie autre chose que de l'habileté. Il s'agissait d'empêcher les ordres de se rapprocher et de se confondre , afin d'exploiter leur rivalité. Des privilèges étaient donc nécessaires. D'un autre côté , la monarchie , et surtout la mo-
narchie absolue , ne peut exister sans aristocratie; Frédéric n'avait aucun intérêt à supprimer les distinctions, nobiliaires, mais il voulait des nobles recevant tout leur éclat et toute leur influence du trône; et comme ils ne pouvaient agir désormais qu'au nom, de la royauté» il était prudent d'accorder des garanties aux autres ordres, qui auraient rapporte à cette même royauté tous lesf abus de l'oppression.
Il ne restait plus qu'à couronner ces changements par une loi qui les embrassât tous, et qui fût comme la clef de voûte du nouvel ordre de choses.
Cette loi, où tout est prévu contre la liberté d'un peuple qui s'était livré de lui-même à la discrétion , non-seulement d'un monarque instruit par l'adversité , mais de ses successeurs, bons ou mauvais , cette loi , bien digne du nom de loi royale , parce qu'elle est la franche expression des tendances de toute rovauté, ne fut achevée qu'en 1666. Schumacker la rédigea, djt-on, presque en entier. C'est le chef-d'œuvre d'un parvenu ambitieux, épris de l'absolutisme aussi longtemps que la faveur du despote l'y associe. Tombé plus tard dans la disgrâce, après avoir été élevé au faîte des honneurs , il eut tout le loisir de méditer sur l'imprudence des peuples, qui , dans un moment d'entraînement, confient sans réserve leur sort à un homme qui a ses passions et ses faiblesses , et dout les fautes, que nul contrôle ne siuale et n'arrête , peuvent causer tant e maux irréparables.
Comme cette loi, d'ailleurs si fameuse , explique mieux qu'il ne serait possible de le faire , l'esprit des institutions danoises depuis 1660, nous croyons devoir la donner textuellement. En effet, elle ouvre une ère nouvelle , et partage , pour ainsi dire, en deux époques tranchées , l'histoire dont nous esquissons les principaux événements. Le lecteur pourra comparer ce que fut le Danemark, lorsqu'il eut les périls et la vie de la liberté, avec ce qu'il est devenu au sein de cet engourdissement qu'on appelle ordre dans les pays despotiques; il pourra
L'UNIVERS
juger ce que les monarques gagnent eux-mêmes en se renfermant dans le cercle étroit des intrigues de palais , au lieu d'avoir à répondre de leurs actes au grand jour et devant des pouvoirs que les caractères ambitieux dominent quelquefois, mais qui sont les tuteurs des princes vulgaires.
LOI ROYALE, l66l.
Frédéric III, par la grâce de Dieu, roi de Danemark et de Norvège , des Vandales et des Gotlis, duc de Sleswig, de Holsteiu, deStormarie et de Dytmarsc, comte d'Oldenbourg et de Delmenhorst.
Savoir faisons, qu'instruit par l'exemple des autres, et par notre propre expérience, de la merveilleuse sagesse avec laquelle Dieu gouverne les empires et règle leurs destinées, nous reconnaissons que c'est à sa toute-puissance que nous devons rapporter la délivrance du péril pressant qui menaçait d'une ruine prochaine, dans les années précédentes, notre personne, notre famille royale, uos royaumes et nos provinces.
C'est par sa bonté paternelle que nous en avons été préservé, et c'est par les soins de sa providence, que non-seulement nous sommes parvenu à une paix désirée, mais que notre sénat d'alors et les élals du royaume, composés de la noblesse, du clergé et du tiers étal, ont résolu de renoncer au droit d'élection qui leur appartenait. lin conséquence, ils ont trouvé bon de nous remettre toutes les copies de la capitulation que nous avons signée, et d'en annuler toutes les clauses et toutes les conditions , nous déchargeant du serment que nous fîmes lorsque nous parvînmes au trône, et nous déclarant absolument libre dans toutes les obligations qu'il nous imposait. Les susdits états, de leur plein gré et de leur propre mouvement , sans aucune sollicitation de notre part, nous ogt.en même temps donné à titre de droit héréditaire, pour nous et nos descendants, issus d'un mariage légitime, dans la ligne masculine et féminine , nos royaumes de Danemark et de Norvège, avec tous les droits du pouvoir souverain , pour les exercer d'une manière absolue, et ils ont annulé, par une suite de cette disposition, les lettres obligatoires que nous donnâmes au nom de noire bien-aimé fils le prince Christian, en date du 18 juin i65o, la disposition provisionnelle siguée en i65r, et en général tout ce qu'il y avait , en tous actes, documents ou constitutions, de con-
traire au droit de succession et au pouvoir absolu qui nous a été conféré. A quoi ils ont ajouté le pouvoir, non-seulement de régler selon notre bon plaisir la forme du gouvernement pour l'avenir, mais de délermiuer encore celle de la succession, en marquant Tordre dans lequel les ligues, tant masculines que féminines, devront se succéder ; et comment le royaume sera gouverné pendant une minorité , si le cas arrive. Nous requérant sur tous ces points de publier une ordonnance, qu'ils ont promis, pour eux et leurs descendants , de regarder comme une loi fondamentale, c'est-à-dire une loi immuable qu'ils observeront religieusement dans tous ses articles, et à laquelle ni eux ni leurs descendants ne pourront jamais contrevenir pour nous troubler, nous ou nos héritiers légitimes et nos descendants à perpétuité. Promettant au contraire par serment de ia défendre au péril de leur vie, de leur honneur et de leurs biens, contre tous et chacun de ceux, tant de nos sujets que des étrangers , qui pourraient l'attaquer ou de parole ou d'effet, sans que jamais des raisons de haine, d'amitié , de crainte , de danger, d'utilité, de dommage, d'envie, ni aucun artifice bumain , puissent les détourner, eux ou leurs descendants , de leurs devoirs à cet égard.
Nous passons ici sous silence toutes les autres marques d'amour que nos cherset fidèles sujets nous ont données, qui sont autant de preuves de leur zèle pour la prospérité de noire maison royale héréditaire, et pour la sûreté et tranquillité de nos États.
Considérant donc avec toute l'attention requise le bienfait signalé que la Providence nous a accordé, et l'amour extrême que nos fidèles sujets nous ont montré, nous avons, pour y répondre, employé toutes les forces de noire esprit à établir une forme de gouvernement et de succession qui convieune essentiellement à un gouvernement monarchique , et nous avons trouvé bon de la consacrer par cette loi royale qui doit servir de loi fondamentale dans l'Etat, et élreà jamais observée par nos héritiers et leurs descendants , aussi bien que par tous les habitants de nos royaumes et provinces, sans aucune exception, et sans qu'elle puisse jamais être sujette à aucun changement ni contradiction, devant être tenue pour irrévocable à perpétuité.
Art. i« r . Dieu étant la cause et le principe de tout, la première disposition que nous faisons par cette loi, c'est que nos
successeur* et descendants , tant mâles que femelles , jusqu'à la postérité la plus reculée, qui occuperont le trône de Danemark et de Norvège par droit de succession, adoreront le seul et vrai Dieu , de la manière dont il s'est révélé dans sa sainte parole, telle qu'elle est expliquée dans notre confession de foi , faite en conformité de celle d'Augsbourg, de l'année i53o; voulant qu'ils prennent soin d'entretenir celte religion dans toute sa pureté dans leurs royaumes, qu'ils la protègent et la défendent de '"ut leur pouvoir , dans tous leurs États, contre tous hérétiques , sectaires et blasphémateurs.
Art. a. Les rois héréditaires de Danemark et de Norvège seront en effet et devront être regardés par tous leurs sujets comme les seuls chefs suprêmes qu'ils aient sur la terre. Ils seront au-dessus de toutes les lois humaines, et ne reconnaîtront, dans les affaires ecclésiastiques et civiles, d'autre juge ou supérieur que Dieu seul.
Art. 3. Il n'y aura donc «pie le roi ni jouisse du droit suprême de faire et 'interpréter les lois , de les abroger , d'y ajouter ou d'y déroger. Il pourra aussi abolir les lois que lui-même ou ses prédécesseurs auront prescrites (à la réserve de cette loi royale qui doit demeurer ferme et irrévocable comme loi fondamentale de l'État), et accorder des exemptions, tant réelles que personnelles , à tous ceux qu'il jugera à propos de dispenser de l'obligation d'obéir aux
Art. 4. De même , il n'y aura que le roi qui ait le pouvoir suprême de donner ou d oter les emplois selon son bon plaisir, de nommer les ministres et ofticiers grands ou petits , sous quelque nom ou litre qu'ils soient employés au service de l'Étal ; de sorte que toutes les dignités et tous les offices, de quelque ordre qu'ils soient, tireront feur origine du pouvoir suprême du prince comme de leur source.
Art. 5. C'est au roi qu'appartient le droit de disposer des forces et des places du royaume. Il aura seul le droit de faire la guerre avec qui et quand il le trouvera bon, défaire des traités et d'imposer des tributs, de lever des contributions de toute espèce ; isqu'il est clair qu'on ne peut défendre royaumes et les provinces qu'avec des «innées, et qu'on ne peut entretenir des troupes qu'au moyen des subsides qui se lèvent sur les sujets.
Abt. G. Le roi aura la juridiction su-
prême sur tous les ecclésiastiques de ses États, de quelque rang qu'ils soient. C'est à lui de déterminer et de régler les rites et les cérémonies du service divin, de convoquer les conciles et les synodes assemblés pour régler les affaires de religion, et d'eu déterminer les sessions; en un mot, le roi réunira seul dans sa personne tous les droits éminents royaux et de la souveraineté, quelque nom qu'ils puissent avoir, et il les exercera en vertu de sa propre autorité.
Art. 7. Toutes les affaires du royaume, les lettres et les actes publics ne seront expédiés qu'au nom du roi. Ils seront scellés de son sceau et signés de sa main dés qu'il sera parvenu à l'âge de majorité.
Art. 8. Le roi sera majeur à quatorze ans, c'est-à-dire après treize ans accomplis , et dès qu'il sera entré dans la quatorzième année de son âge. Dès ce moment, le roi déclarera publiquement qu'il est son maître, et qu'il ne veut plus se servir de tuteur ni de curateur.
Art. 9. On suivra, pour l'établissement de la tutelle pendant une minorité, les dispositions qu'aura laissées le roi précédent dans son testament par écrit. Mais s'il n'y avait point de pareilles dispositions ni dé testament , la reine veuve, mère du roi mineur, sera régente du royaume, et se servira, pour s'aider dans les fonctions de la régence, des sept premiers conseillers et officiers du roi. La reine, conjointement avec eux, formera le conseil chargé de gouverner le royaume, et tout y sera réglé à la pluralité des suffrages, en observant que la reine aura deux voix tandis que les autres n'en auront qu'une. Du reste, toutes les lettres, toutes les ordonnances, et en général toutes les affaires du royaume, seront expédiées au nom du roi , quoiqu'il n'y ait que la régente et les tuteurs régents qui signent les actes.
Art. 10. Si la reine, mère du roi, était morte ou se remariait , celui des princes du sang qui est le plus proche parent du roi dans la ligne descendante de notre maison , pourvu qu'il soit dans Je royaume et qu'il puisse toujours y être, sera régent du royaume (à condition quHI ait atteint l'âge de majorité, c'est-à-dire qu'il soit entré dans sa dix-huitième année). Il aura pareillement deux voix au conseil; à tous les autres égards on observera ce qui a été prescrit ci-dessus.
Art. 11. Mais si le susdit prince du sang n'était pas encore majeur, et s'il n'y avait point d'autre priuce du sang, les susdits sept
L'UNIVERS
premiers officiers du roi , dolit nous avons ri-dessus parlé, exerceront seuls la tutelle et gouverneront le royaume. Us jouiront tous d'une autorité égale, et auront chacun leur voix, et du reste on se conformera a Ce qui a été dit ci-devanl.
Art. la. si la place de quelques-uns des tuteurs chargés de l'administration venait à vaquer, par la mort ou par quelque autre accident, ses collègues devront prendre soin de la remplir aussitôt par un choix qui soit digne de cet emploi. Le successeur prendra la pince de celui à qui il succède dans la tutelle , et occupera au conseil la même place que celui qui l'aura précédé.
Art. i3. Le régent et tous les tuteurs prêteront au roi serment, non-seulement de lui être affectionnés et fidèles, mais ils s'obligeront encore spécialement en qualité de tuteurs , et pendant la minorité du roi , à maintenir dans le cours de leur administration le pouvoir absolu et monarchique du roi , ainsi que son droit héréditaire, et de le conserver dans toute son étendue pour lui et ses successeurs. Ils promettront , en outre , de gouverner comme gens qui doivent rendre compte de leur administration à Dieu et au roi.
Art. 14. Dès que la régente ou le régent et les tuteurs, après avoir prêté serment, auront pris possession de leurs emplois , ils feront aussitôt dresser un état de tout ce qui appartient à ces royaumes et aux provinces qui eu dépendent. Ils y comprendront les villes et les forteresses", les terres, les joyaux , l'argent, l'armée et la flotte, les revenus et les dépenses du rai, pour qu'on soit instruit exactement de la situation du royaume , lorsqu'ils auront pris la tutelle.
Ils seront ensuite obligés de rendre compte au roi sur le pied de cet état , sans aucun détour, de lui répondre de tout et de l'indemniser des pertes qu'il aura souffertes par leur faute , dès qu'il aura atteint l'âge de majorité.
Art. i5. Le trône de ces royaumes et de ces provinces ne sera jamais censé vacant , tant qu'il y aura des descendants dans la ligne masculine et féminine , qui tireront leur origine de nous. Lors donc que le roi sera mort, celui qui sera le pins proche dans la ligne , sera sur-le-champ et actuellement roi de nom et de fait. Il montera immédiatement sur le trône et prendra incontinent le titre de roi , puisque la dignité royale et le pouvoir monarchique absolu lui appartiennent par droit de succes-
sion , dès le moment que son prédécesseur u'est plus.
Art. 16. Et quoique les étatsdu royaume, composés des nobles, du clergé et du tiers état, en nous conférant à nous et à tous nos descendants daus la ligne masculiue et féminine le pouvoir illimité, pour en jouir par droit de succession , aient par là établi que dès qu'un roi est mort , la couronne , le sceptre , le titre et le pouvoir de monarque héréditaire sont par là même défolus à son plus proche héritier, en sorte que toute tradition ultérieure n'est plus requise, puisque dorénavant les rois de Danemark et de Norvège, tant qu'il y aura quelque rejeton de notre famille royale , naissent uU sans avoir besoin d'élection ; cependaut , pour faire cou naître à l'univers que les rois de Danemark et de Norvège placent leur principale gloire à reconnaître leur dépendance de I Lire Suprême, et tiennent à honneur de recevoir la bénédiction de Dieu par ses ministres , pour se le rendre favorable en commençant leur règne, nous voulons que les rois soieul sacrés publiquement dans l'église , avec les cérémonies et selon les rites que la religion et les bienséances exigeut.
Art. 17. Le roi cependant ne sera tenu ni à prêter serment , ni à prendre aucun engagement sous quelque nom ou titre que ce puisse être, de bouche ou par écrit, envers qui ce soit , puisqu'en qualité de monarque libre et absolu , ses sujets ne peuvent lui imposer la nécessité du serment, ni lui prescrire des conditions qui limitent son autorité.
Art. 18. Le roi peut fixer le jour de son sacre comme il le trouvera à propos, Ion même qu'il ne serait pas encore majeur, et il doit se hâter d'implorer par cet acte religieux la bénédiction de Dieu et le secours puissant qu'il accorde à sou oint. Quant aux cérémonies qui doivent s'y observer, il en ordonnera comme il le trouvera bon selon les circonstances.
Art. 19. Et puisque la raison ainsi que l'expérience de chaque jour démontrent que des forces réunies ont bien plus de pouvoir que si elles étaient séparées, et que plus l'empire d'un prince est considérable, mieux aussi il peut se défendre, ainsi que ses sujets , contre toute attaque étrangère , nous voulons que nos royaumes héréditaires de Danemark et de Norvège , avec toutes les provinces et les pays qui en dépendent p les îles, les places fortes, les droits
SU
royaux , les joyaux , l'argent monnayé et tous les autres effets mobiliers , l'armée et toutes les munitions, ainsi que les équipages, la flotte et tout ce qui lui appartient; enGn que tout ce que nous possédons actuellement , et que tout ce qui pourra dans la suile ap|>artenir à nous ou à nos successeurs par les droits de la guerre, de succession , ou en vertu de quelque autre titre légitime; nous voulons, disons-nous, que toutes ces choses , sans aucune exception , demeurent unies et indivises sous un seul roi héréditaire de Danemark et de Norvège, et que les princes du sang de l'un et de l'antre sexe, contents de leurs espérances, attendent la succession à laquelle ils peuvent cire appelés selon l'ordre que nous établissons.
Art. ao. Et puisque par l'article précédent nous venons de statuer (voulant que ce soit un article essentiel de cette loi et qni ne puisse être changé sous aucun prétexte) que les royaumes et provinces que nous possédons actuellement et que nous pourrions acquérir dans la suite , ou par succession ou par quelque autre titre légitime, ne puissent jamais être séparés ni divisés, nous voulons aussi que nos successeurs assurent aux autres enfants de la maison royale une subsistance honorable et convenable , telle que l'exige leur naissance , dont ils seront obligés de se contenter, en argent ou en terres ; et si on leur assigne des terres, sous quelque titre honorifique que ce soit , ils n'en auront que les revenus annuels et l'usufruit pendant leur ▼ie, le fonds lui-même demeurant toujours assujetti à Vautorité souveraine du roi. Ce qui devra aussi s'observer pour les terres q»n constitueront le douaire de la reine.
Art. ai. Aucun prince du sang demeurant dans les royaumes ou dans les provinces de notre domination, ne pourra se marier, sortir de nos Étals ni entrer au service des princes étrangers sans en avoir obtenu la permission du roi.
Art. aa. Les filles et les sœurs du roi seront entretenues comme il convient à des princesses , jusqu'à ce qu'elles se marient du consentement du roi ; elles recevront alors leur dot en argent comptant , et elle «ta réglée suivant le bon plaisir du roi.
elles n'auront plus ensuite aucune prétention à former, soit pour elles, soit pour leurs enfants, jusqu'à ce que elles ou leurs enfants soient appelés an trône.
Art. a3. Le roi venant à mourir , si ce-
lui qui est son plus proche héritier se trouvait absent lorsqiie le trône sera devenu vacant , il devra se rendre, toutes affaires cessantes et sans délai, dans son royaume de Danemark , y établir sa demeuré et sa cour, et prendre sur-le-champ les rênes de l'État. Mais si celui qui se trouve le plus
S roche, et par conséquent héritier légitime u roi décédé, négligeait de se présenter dans l'espace de. trois mois, à compter du premier jour où on lui aura annoncé la mort de son prédécesseur , à moins qu'il n'en fut empêche par des raisons de santé ou par quelque autre cause légitime , celui qui le suit immédiatement dans la ligne , et qui après lui serait le plus habile à succéder , montera sur le trône. Quant à la régence et au gouvernement du royaume jusqu'à l'arrivée du roi, on observera ce qui a été statué ci-devant dans cette loi sur la régence et la tutelle.
Art. a4- Les princes du sang de l'un et de l'autre sexe auront , après le roi et la reine , le premier rang dans le royaume , et ils observeront entre eux, pour la préséance, le même ordre où ils se trouveront dans l'ordre et le droit de succession.
Art. a5. Ils ne comparaîtront devant aucun juge inférieur, puisque le roi luimême est leur juge^en première et dernière instance, ou celui qu'il commettra pour cet effet.
Art. a6. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici du pouvoir et de l'éminence de la souveraineté, et s'il pouvait y avoir quelque chose de plus qui n'eût pas été ici expressément et spécialement énoncé, sera compris et renfermé dans l'exposition précise que nous allons faire de nos intentions à cet égard. Le roi de Danemark et de Norvège sera un roi héréditaire et revêtu du plus haut pouvoir, en sorte que tout ce qui se peut dire et écrire à l'avantage d'un roi chrétien absolu et héréditaire, devra aussi s'entendre dans le sens le plus favorable du roi héréditaire de Danemark et de Norvège. La même chose s'entendra aussi de la reine héréditaire et souveraine de Danemark et de Norvège, si dans la suite des temps la succession parvenait à quelque princesse du sang royal. Et comme l'expérience , ainsi que les funestes exemples d'autres pays , montrent combien il est pernicieux d'abuser de la clémence et de la bonne foi des rois et des princes , pour diminuer leur pouvoir et autorité , comme cela a été pratiqué avec art par différentes
L'UNIVERS
personnes, et même par ceux de leurs serviteurs qui avaient le plus de part à leur confiance , au grand préjudice des affaires publiques et de l'intérêt des rois , en sorte qu'il eût été fort à souhaiter en divers lieux, que les rois et les princes eussent veillé à la conservation de leur autorité avec plus de soin qu'ils n'ont souvent fait, nous ordonnons très-sérieusement à tous nos successeurs les rois héréditaires et souverains de Danemark et de Norvège, de prendre un soin tout particulier de défendre leur droit héréditaire et leur dominalion «bsolue, saus souffrir qu'on lui porte jamais d'atteinte , et nous leur recommandons de la conserver telle que nous venons de l'établir dans cette loi royale, pour la transmettre à jamais de génération en génération à tous nos descendants. Et pour rendre notre volonté d'autant plus stable, nous voulons et entendons que si quelqu'un de quelque rang qu'il fût, osait faire ou obtenir quelque chose , qui , de quelque manière que ce pût être, fût le moins du monde contraire à l'autorité absolue du roi et à son pouvoir monarchique, tout ce qui aura été ainsi accordé et obtenu, soit censé nul et de nul effet ; et ceux qui auront eu l'adresse d'obtenir de pareilles choses , seront punis comme coupables du crime de lèse-majesté , et comme des gens qui ont violé d'ilne manière criminelle l'éminence du pouvoir absolu et monarchique du roi.
Art. 17. Ayant établi ci-dessus qu'il n'y aurait qu'un seul roi souverain et maître dans ces royaumes et dans les provinces qui nous appartiennent actuellement , ou qui nous appartiendront dans la suite , et de plus ordonné que les autres enfants de la famille royale se contenteront, au moyen d'un entretien digne de leur naissance, que le roi réglera, de l'espérance de succéder au trône à leur tour; pour prévenir et lever toute espèce de difficulté, nous avons résolu de marquer ici en peu de mots l'ordre de succession dans lequel rhacun doit parvenir au trône. Les descendants mâles, nés d'un légitime mariage , auront donc droit les premiers à la succession de ce royaume héréditaire , et tant qu'il y aura un mâle issu d'un mâle ; ni une femelle issue d'un mâle, ni un mâle ou une femelle issus d'uue femelle, ni qui que ce soit de la ligne féminine , ne pourra demander la couronne par droit de succession, aussi longtemps qu'il y aura quelque héritier nécessaire et légitime dans la ligne masculine , en sorte
même qu'une femelle issue d'un mâle sera
préférée au mâle issu d'une femelle.
Art. a8. Dans l'ordre généalogique des héritiers du trône , on aura soin d'observer exactement les lignes , et de ne pas omettre à cause de l'âge une ligne au préjudice de l'autre. Le fils succédera donc immédiatement à son père, et tant qu'il y aura un mâle dans la première ligne masculine, la seconde ligne masculine sera exclue, et ainsi de suite de ligue en ligne. Et si le droit de succession à ce royaume parvenait aux femelles, on admettra d'abord les lignes féminines qui descendent de nous dans la ligne masculine par les fils, et ensuite celles qui descendent de nous daus la ligne féminine par les filles, une ligne succédant ainsi à l'autre , et une personne à l'autre , ayant toujours égard au droit de primogéniture ; et pour exprimer la chose en deux mots : les mâles seront toujours préférés, les lignes masculines seront toujours les premières, et entre ceux du même sexe et de la même ligne , l'aîné passera avant le cadet par droit de primogéniture.
Art. 29. Pour exposer l'ordre de la succession si clairement , qu'il n'y ait à l'avenir aucun sujet ni prétexte de difficulté sur l'interprétation de cette loi royale , nous avons trouvé bon de donner dans la personne de nos enfants uu exemple de la manière dont elle doit être entendue. Lors donc qu'il plaira à la Providence de nous donner la couronue éternelle et céleste au lieu de celle que nous portons à présent, les royaumes de Danemark, et de Norvège, ainsi que nos autres provinces, passeront en entier avec le pouvoir illimité et souverain dont nous sommes revêtus , à notre fils aioé, le prince Christian , en sorte que tant qu'il y aura des héritiers mâles dans les lignes masculines qui descendent de lui, quand même il serait mort avant que de parvenir à la succession, ni le priuce George et les lignes qui sortiront de lui , ni ses sœurs et les lignes qu'elles formeront , ne pourront avoir aucun droit sur nos royaumes et provinces à titre de successiou.
Art. 3o. Si la postérité mâle des fils et petits-fils du priuce Christian venait à s'éteindre, fût-ce dans la génération la plus reculée, on admettr a d'abo rd et en premier lieu les lignes masculines qui tireront leur origine du prince George, notre second fils, et elles posséderont par droit de succession et à jamais la souveraineté de nos royaumes et provinces en entier, et sans qu'il soit
permis d'en faire aucun partage, un prince succédant à l'autre et une ligne à l'autre , aussi longtemps qu'il y aura nés mâles issus de mûtes , ayant toutefois égard à l'âge entre ceux qui étant du même sexe , se trouvent aussi dans la même ligne ; en sorte que le frère aîné sera toujours préféré au cadet, lors même qu'il serait ué avant que sou père parvint au trône, et que le cadet fut né depuis que son père aurait acquis la succession. La même règle devra s'observer à l'égard de tous nos (ils , si Dieu trouve à propos de bénir notre mariage en nous en donnant un plus grand nombre.
Art. 3z. Si par malbeur il arrivait (ce qu'à Dieu ne plaise) que tous les descendants mâles de notre race masculine vinssent à décéder , la succession au troue sera dévolue aux filles des fils du dernier roi , et à leurs ligues s'il y en a; sinon elle parviendra aux propres filles du dernier roi, d'abord à l'aînée et aux lignes qui eu descendront , ensuite aux autres et aux lignes qui en descendront successivement, admettant une ligne après l'autre. Entre les personnes qui sont dans la même ligne, il faudra d'abord avoir égard an sexe et ensuite à l'âge, en sorte que le fils précédera toujours la fille , et l'aîné le cadet , ce qui devra èu*e constamment observé.
Art. 3a. Si le dernier roi ne laisse pas de filles après lui , la princesse du sang qui, dans la ligne masculine, sera la plus proche de lui, héritera du royaume, ainsi que les lignes qui pourront descendre d'elle , l'une après l'autre , comme nous l'avons ci-dessus expliqué.
Art. 33. Après elle, la plus proche parente du feu roi , qui se trouvera dans une des branches féminines qui descendent de nous par les mâles , aura le royaume par droit de succession, et après elle, ses fils et *«» petits-fils, l'un après l'autre, une ligne succédant à l'autre , ainsi qu'il est prescrit Plus haut.
Art. 34. Si les lignes de nos fils , tant masculines que féminines, venaient à s'éteindre, la succession au troue sera dévolue aux lignes des princesses nos filles , et d'a- JjOtd à la princesse Anne-Sophie comme à l'aînée , à ses fils et nHits-lils jusqu'à la génération la plus reculée; ensuite aux autres ' une après l'autre , et une ligue après l'autre, en sorte cependant qu'eutre ceux qui sont dans la même ligne, on aura d'abord égard au sexe , ensuite à l'âge , préférant le fik à la fille, et l'ainé au cadet ; et tant
qu'il restera quelque rejeton de notre famille , la souveraineté de ce* royaumes et provinces lui appartiendra toujours par le droit de successiou, que ce soit un prince ou une princesse, en observant qu'une ligne succède à une autre ligne , et une personne à une autre personne.
Art. 35. La fille de la fille aînée, même dans le degré le plus éloigné , sera toujours préférée au fils et à la fille de la sœur cadette, et il ne sera point permis de passer d'une ligne à l'autre. La seconde ligne sera donc obligée d'attendre l'extinction de la première , la troisième celle de la seconde, la quatrième celle de la troisième, et ainsi de suite.
Art. 36. Si la succession au trône parvenait au fils d'uue fille , et s'il laissait des héritiers mâles après lui , il faudra , à tous égards, en user envers les ligues masculines qui en descendront, de la même manière que nous avons ordonné qu'on en use à l'égard des lignes masculines qui descendent de nous , c'est-à-dire que tous les mâles dans la ligne masculine qui en naîtront devront succéder au trône par préférence à tous les autres , l'un après l'autre, en sorte que l'aîné soit toujours préféré au cadet, et, pour tout dire en un mot , le mâle issu d'un mâle sera préféré à la femelle issue d'un mâle , et la femelle issue d'un mâle sera préférée au mâle et à la femelle issus d'une femelle. A tous les autres égards on suivra les règles ci-dessus prescrites.
Art. 37. Au reste, c'est aux filles et à leurs enfants et petits-enfants dans un ordre perpétuel qu'appartiendra la succession au trône ; les maris des filles n'y auront aucuu droit, et n'auront aucune part au gouvernement monarchique de ces royaumes , et de quelque autorité qu'ils jouissent dans leurs propres Étals ; c'est pourquoi quand ils seront dans le royaume , ils ne pourront s'y arroger aucun pouvoir, et ils devront honorer la reine héréditaire, lui céder la droite et la préséance.
Art. 38. L'enfant qui est dans le sein de sa mère sera compté parmi les enfants et les petits eufants ; en sorte que quand même il naîtrait après la mort de son père, il ne laissera pas de prendre place avec les aulres dans la ligne de succession.
Art. 39. Nous espérons de la miséricorde de Dieu cl de sa bénédiction paternelle, que notre maison royale héréditaire sera à jamais florissante et s'accroîtra de jour en jour. Mais de peur qu'à l'avenir il n'y ait
de* contestations ou des erreurs sur l'âge, causées par la multitude de nos lignes descendantes ou collatérales , on de la confusion ehtre ces lignes , nous voulons et ordonnons bien expressément , que dès qu'il naîtra quelque fils ou fille dans notrefamille, les parents de ce prince ou de cette princesse annoncent , sans perte de temps , son nom et le jour de sa naissance au roi , s'ils veulent conserver à leurs enfants le droit à la succession de ces royaumes et provinces* et ils devront ensuite se faire expédier par le roi un acte qui atteste qu'ils se sont acquittés de ce devoir, et dont on gardera une copie dans nos archives. On y gardera aussi un tableau généalogique de notre maison royale et héréditaire.
Art. 40. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici des enfants et des petits-enfants jusque dans la postérité la plus reculée , devra s'entendre seulement des enfants légitimes et de nul autre ; les fils et filles légitimes nés d'un mariage légitime, sortis de la tige royale héréditaire, descendant de nous, élant les seuls enfants et petits-enfants dont nous avons prétendu parler dans cette loi.
Nous nous flattons d'avoir, autant que la prudence humaine en est capable , réglé et disposé toutes choses de la meilleure manière , et de la façon qui nous a paru la plus propre pour éviter tout inconvénient , et pour assurer la paix et la tranquillité de nos sujets, en les mettant à couvert de tout trouble et de toute dissension domestique.
Cependant, comme les desseins des hommes les plus sages sont tous dans la main de Dieu, et puisque, malgré les précautions les plus prudentes , il n'y a cependant que l'Être suprême qui par son concours donne une heureuse issue à toutes sortes de dispositions , nous recommandons dans tons les siècles à sa divine providence et à sa protection paternelle notre maison royale héréditaire , nos royaumes et nos provinces , avec tous leurs habitants.
Donné sous notre sceau, dans notre château royal de Copenhague , le 14 novembre i665. FRÉDÉRIC.
Par ordre du roi, P. Schumack.br.
Si Frédéric avait montré de la grandeur d'âme dans le danger, et un empire sur lui-même qui n'avait pas permis à ses sujets d'apercevoir ses défauts , on peut dire que la fin de son règne montra aux moins clairvoyants les vices de la nouvelle cons-
titution dans ceux du prince qui l'inaugurait L'aménité de son acctlHI cachait une duplicité qui serait à peine excusable dans la faiblesse , et une sagacité qui faisait son profit de tout.
Tout en utilisant les talents de Scbumacker, il l'avait tenu dans des emplois qui ne permettaient pas de donner un libre essor à son ambition, et il recommanda à son successeur, Christian V, de ne lui accorder sa confiance qu'avec réserve. Il jugea prudent de ne point promulguer d'abord la loi rovale ; après l'avoir approuvée et scellée, il en fit déposer l'original parmi les joyaux de la couronne. La lecture solennelle en fut faite pour la première fois , dix ans plus tara, à l'avénement de son fils. La Norvège et les autres tles suivirent sans opposition l'exemple de la capitale. Bientôt la bourgeoisie eut ses griefs; sous le prétexte que Copenhague n'était pas suffisamment défendue contre les dangers extérieurs , le roi fit élever une forteresse qui dominait la ville. Les habitants se plaignirent et invoquèrent leurs services passés et leur dévouement. Les travaux furent d'abord interrompus ; mats on les reprit ensuite, lorsque le mécontentement eut fait place à cette sorte de découragement profond qui naît de l'impuissance, ou lorsque les peuples n'ont pas assez d'énergie pour refaire ce qu'ils ont mal fait. Des mécontentements, des murmures , et même des paroles inconsidérées , furent punis avec une sévérité excessive. Un jeune Danois futdégrade, dépossédé, et condamné à mort, pour s'être vanté qu'aucune femme, pas même la reine , ne pourrait lui résister. Il eut le bon esprit d'aller cliercher des bon nés fortunes ailleurs, mais il fut exécuté en effigie. Des quinze terres que ce gentilhomme avait en Danemark , le roi en confisqua quatorze à son profit , et donna la quinzième à des établissements de charité, ce qui fit dire aux paysans de l'île d Amaek que la loi royale portait a /<* morale publique un intérêt d'environ sept pour cent. Des sénateurs furent exiles pour avoir manqué de respect au
roi. Il y a dans toutes ces petitesses une âcreté qui trahit une passion de femme. La reine n'avait pu pardonner à Uhlfeld sa conduite passée, et encore moins la naissance de sa femme ; au mépris de la convention de Roschild , qui obligeait le roi à réintégrer le comte dans son rang et dans ses biens, on renferma avec sa famille dans l'île ! Bornholm. Il obtint son élargissement à force de soumission , et en faisant au monarque l'abandon de tous les biens qu'il avait en Séland ; on lui accorda ensuite la permission de voyager: il en profita pour se rendre à Amsterdam , où il b't de vains efforts pour allumer une guerre contre le Danemark ; ses tentatives n'eurent pas plus de succès auprès des ministres de Frnnce et de rélecteur de Brandebourg , auquel il tâcha de persuader qu'il ne lui serait pas difficile de détrôner Frédéric. L'électeur fit part de eétte singulière ouverture à l'envoyé danois, qui en référa à sa cour.
Le tribunal suprême , convoqué extraordinai rement , déclara Uhlfeld coupable de haute trahison ; en conséquence, il fut condamné à être dégradé de noblesse, à la confiscation de tousses biens ; il devait être écartelé, sa maison rasée , et ses fils bannis à perpétuité du royaume. On promit une récompense de dix mille écus à quiconque l'apporterait mort, et le double à celui qui le remettrait vivant entre les mains de la justice. En attendant , on appliqua ces tortures à un mannequin qui le représentait. Le proscrit mourut sur le Rhin, comme il se rendait à Strasbourg. Il expira après de violentes douleurs d'entrailles , ce qui a donné lieu à la supposition assez vraisemblable que le poison avait terminé ses jours. La femme de cet nomme extraordinaire était en Angleterre pendant le procès dont nous venons de parler. Charles II, à la sollicitation ae la cour de Danemark , eut l'indignité de faire arrêter là comtesse à l'instant même où tout semblait faciliter son évasion. Transportée en Danemark, elle y subit une captivité de vingt-trois années, et à laquelle la
mort de son implacable ennemie , la reine Sophie-Amélie, mit seule un terme.
Ainsi la cour se montrait ombrageuse et tracassière en raison du pouvoir sans limites qu'on lui avait conféré; et, par une coïncidence remarquable , les actes politiques des dernières années de ce règne portent tous un caractère d'irrésolution et de faiblesse.
Le trône s'appuie nécessairement sur les institutions , il s'élève ou s'abaisse avec elles. Le Holstein donna aussi des inquiétudes sérieuses; le duc de Oottorp. Christian- Albert , conclut avec la Suède une alliance défensive qui pouvait mettre le Danemark dans un grand danger ; Frédéric fit des concessions peu dignes de l'honneur de sa couronne; il signa la convention de GlUckstadt (1665), par laquelle il confirmait la souveraineté de Christian- Albert , et consentait au partage du produit des taxes qui, jusque-là, avait été versé dans une caisse commune; ce traité reçut une nouvelle sanction par le mariage de Frédérique-Amélie , fille du roi, avec le duc.
Le rôle que joua Frédéric dans la guerre qui éclata à cette époque entre l'Angleterre et la Hollande, n'eut d'autre effet que de mettre les forces navales du Danemark sur un pied respectable. On voit le roi cohclure d'abord un traité d'alliance avec l'Angleterre et la Suède contre la Hollande, puis se réconcilier avec cette dernière puissance ; soit versatilité et absence de vues , soit qu'il se contentât de cette inlluence momentanée qu'on est forcé d'accorder à une politique égoïste et vacillante, lorsqu'il dépend d'elle de faire pencher la balance entre deux forces rivales.
La paix de Rréda (1667) permit au roi d'abandonner les soins politiques pour se livrer à son occupation favorite, la recherche de la pierre philosophale. Deux alchimistes , l'un danois, l'autre milanais, exploitèrent cette faiblesse du monarque , et l'entraînèrent dans des dépenses considérables. Frédéric fut enlevé par la même maladie que le comte Uhlfeld: une vio-
L'UNIVERS
lente colique termina ses jours le 9 février 1670. La carrière de ce prince offre un mélange singulier des contrastes les plus frappants ; c'est au point que ses qualités , comme ses défauts, semblent appartenir à une volonté étrangère à la sienne. La reine avait fait de lui un héros au siège de Copenhague, elle le transforma en despote vulgaire lorsque le danger fut passé.
Il est assez étrange que le roi le moins capable d'agir par lui-même ait fondé le despotisme en Danemark. La reine Sophie-Amélie lui avait donnésix enfants :
Christian, dont le règne va suivre; Anne-Sophie, qui épousa en 1666 le prince électoral de Saxe, Jean-George, et fut mère d'Auguste , roi de Pologne; Frédérique-Amélie, mariée en 1667 au duc de Holstein-Gottorp, dont les descendants , depuis Pierre III , occupent le trône de Russie; Wilhelmine-Ernestine, qui épousa en 1671 l'électeur palatin ; George, né en 1653, marié en 1683 à la princesse Anne, fille du roi d'Angleterre Jacques II ; enfin IIIrique-Éléonore, qui épousa en 1674 Charles XI, roi de Suède, et fut mère de Charles XII.
CHBISTIAN V.
Dans les États despotiques, les vertus des princes sont la seule garantie du bonheur des peuples. Plus le monarque a de puissance , plus il est expose à se faire illusion sur les sentiments qui éclatent à son avènement au trône , et à prendre pour du dévouement et de l'amour ce qui n'est que la manifestation de l'espoir. Quand les sujets n'ont pas même le droit de juger le règne qui vient de tinir , leur joie est une condamnation du passé ; c'est le seul avertissement qu'ils puissent donner à celui qui va disposer de leur sort.
La solennité du couronnement fit éclater le nouveau crédit de Schumacker; il remit au nouveau souverain la couronne, le sceptre, la loi royale, et un paquet scellé par le feu roi. A la suite d un entretien particulier, Christian lui demanda des mémoires sur les
diverses branches de l'administration, et prit dès lors une haute idée des talents de cet homme extraordinaire. Le prince , déjà marié à Charlotte- A méfie, fille du landgrave de Hesse-Cassel, aimait la distraction et les plaisirs. Sa maîtresse, Amélie JNoth , exerçait sur lui un grand empire. Sans prévoir qu'en donnaut toute sa confiance à Schumacker, il l'autorisait, pour ainsi dire, à prendre cet ascendant qui est à la fois la récompense et le péril du ministre ambitieux , il se trouva heureux de pouvoir confier ses affaires à un homme de cette expérience. Par une coïncidence assez rare, les autres favoris du roi, tels que Lavin Knud, et Gyldenlô , fils naturel de Frédéric III , se contentaient pour le moment de partager les amusements du jeune monarque, et laissaient volontiers à d'autres l'honneur et les fatigues des soins sérieux. Schumacker s'empara bientôt de la haute direction des affaires , et , non moins pour asseoir son crédit que pour le bien de l'État, il constitua de nouvelles charges ; il fit dresser de nouvelles instructions pour le conseil d'État et le conseil de guerre, ouvrit lui-même le conseil de justice des deux royaumes , introduisit quelques réformes dans l'armée et la marine , et donna une nouvelle activité à la compagnie des Indes et aux établissements coloniaux. La pauvreté du clergé nuisait à la considération de cet ordre : il en augmenta les revenus ; enfin , jugeant qu'une noblesse sans privilèges politiques devait au moins être dédommagée par des titres honorifiques, il créa une noblesse titrée. Le roi, dit-oa. ne se prêta qu'avec peine à cette nouveauté ; cependant il anoblit son favori , qui reçut le titre de comte dr Griffenleld. Plusieurs terres furent érigées en comtés et en baronnies. Ces formes, dont les esprits superficiels ne comprenaient pas l'influence, achevaient de modifier l'ordre de la noblesse , et constituaient un parti de la cour.
Tels sont les privilèges attachés à cette faveur :
« Les titres et les prérogatives se transmettent avec la terre aux aînés seulement. Les comtes et barons ont le droit de patronage et celui de haute et basse justice. Ils ne peuvent être arrêtés pour dettes; dans les causes criminelles , leur terre est un asile inviolable jusqu'à la décision du tribunal compétent ; mais on ne peut invoquer ce privilège lorsqu'il s'agit du crime de lèse-majesté. La terre est inaliénable, même dans le cas de haute trahison , le seul qui puisse entraîner la dépossession ; elle passe à l'héritier légal. Les causes des nobles titrés sont portées immédiatement au tribunal suprême du royaume , le seul où l'on puisse en appeler des sentences rendues en leur nom. Ils jouissent d'une exemption d'impôt pour une certaine étendue de terre ; leurs testaments , pour être valides, n'ont pas besoin de la confirmation royale. Quant à leurs droits sur les paysans, ils rappellent l'époque la plus dure du servage féodal.
« Les comtes ont en outre le droit de dais; leurs fils cadets sont barons, mais sansbaronnies. Le titre de comte attaché à un comté est le plus éminent que la naissance puisse donner en Danemark. » Pour satisfaire des ambitions moins élevées, on créa ou plutôt l'on rétablit l'ordre du Danebrog, mais les statuts n'en furent publiés qu'en 1693.
Depuis le traité de VVestphalie , la France entraînait dans sa sphère d'activité politique la Suède , qui sans cet appui , n'aurait pu conserver ses possessions en Allemagne. D'un autre coté , et par une conséquence nécessaire, toutes les démarches de la Suède étaient surveillées avec un soin jaloux par l'électeur de Brandebourg et le roi de Danemark. La Poméranie et le Holstein étaient les points les plus menacés; le duché surtout, par la forme de son gouvernement, était même en temps de paix le foyer des principales intrigues du Nord. La succession du duc d'Oldenbourg, que revendiquait le duc de Plôn-Holstein , fut un sujet d'inquiétude pour le Danemark ; l'empereur soutenait le duc, et Christian paraissait disposé à re-
connaître la légitimité de ses prétentions , lorsque l'opposition du duc de Gottorp, soutenu par les Suédois, fut sur le point d'allumer dans le Nord une guerre dont des intérêts plus importants étaient le motif réel. Ces dispositions hostiles trouvèrent bientôt une voie plus large; Louis XIV menaçait la Hollande d'une ruine prochaine: Amsterdam avait à ses portes l'ennemi victorieux ; l'Angleterre , la Suède, deux électeurs et l'évéque de Munster, étaient gagnés par le cabinet de Versailles: l'empereur, le roi d'Espagne , l'électeur de Brandebourg , le landgrave de Hesse-Cassel et le duc de Brunswick-Lunébourg s'étaient hâtés de former une alliance pour sauver les Hollandais; le roi de Danemark se joignit à ces souverains, moins pour le salut de la république que pour s'opposer aux projets ultérieurs des Suédois. Mais plusieurs obstacles retardèrent le secours des alliés, et l'électeur de Brandebourg fut seul en mesure de soutenir eflicacement les Hollandais. Cependant, les Français n'avaient pas su tirer avantage de leurs premiers succès; ils durent évacuer une à une les forteresses qu'ils avaient prises; les Pays-Bas espagnols et les bords du Rhin devinrent le théâtre de la guerre.
La Suède, liée par les traités et influencée d'ailleurs par l'argent de la France , attaqua l'électeur du côté de la Poméranie. Cette diversion , qui pouvait devenir fatale pour la cause des Hollandais , détermina Christian à prendre une part active dans cette lutte (1673). Cependant les troupes danoises se bornèrent d'abord à observer les mouvements des Suédois.
Griffenfeld cachait d'autres projets ; le trône de Pologne était vacant ; le ministre, prévoyant que la guerre ruinerait son crédit , voulait faire monter sur le trône de Pologne le prince George, frère de Christian. Entre autres difficultés, celle qu'offrait la question de religion paralysa les démarches du parti danois, et Sobieski l'emporta sur ses compétiteurs.
Le duc de Holstein-Gottorp voyait avec inquiétude les armements de ses
L'UNIVERS
voisins; mais, comptant sur l'appui de la Suède, il crut se mettre à l'abri de tout danger en renouvelant avec cette puissance le traité de 1661. Il s'engageait à fournir à sou allié un contingent d'hommes de guerre , a recevoir garnison suédoise dans la forteresse deTonningen, et à céder à Charles XI la part à laquelle il prétendait dans l'héritage contesté du duc d'Oldenbourg. Ce traité, quoique tenu secret, ne put échapper à (a vigilance de Griffenfeld. La faveur dont jouissait ce ministre était telle, qu'il semblait n'avoir plus rien à espérer. Le roi lui avait donné la terre de Tousberg en Norvège , et l'avait érigée en comté.
La reme, qui avait contribué à lui faire obtenir la charge de grand chancelier , voulut mettre le comble à sa fortune en lui faisant épouser la princesse Louise-Charlotte, (il le du duc de llolstein-Augustenbourg. Louise était déjà sur le chemin de Copenhague , lorsqu'elle retourna brusquement à la cour de son père, sans que le motif de cette rupture ait jamais été connu.
Ou l'attribua généralement à Griffenfeld lui-même, qui avait conçu un vif attachement pour la princesse de Tarante, Charlotte- Amélie de la ïréi non il le , parente de la reine, et qui se trouvait alors a Copenhague , mais il est probable que cette conjecture aura été répandue dans le public par les ennemis du miuistre , pour achever de le rendre odieux ; Grilienfeld avait assez de crédit pour s'opposer aux premières ouvertures de ce mariage, mais il était trop habile pour refuser d une manière si injurieuse une princesse du sang royal. Il est plus vraisemblable que les envieux du tavori trouvèrent moyen d'informer la princesse de certaines particularités sur la famille du chancelier , et que l'orgueil de Louise recula devant le scandale d'une telle mésalliance. Quoi qu'il en soit, le crédit de Griffenfeld , loin d'en être ébranlé , sembla grandir encore. 11 reçut de l'empereur Léopold le titre de comte de l'Empire ; l'électeur de Brandebourg voulait lui donner en fief l'île de Rugen avec je titre de principauté;
nous ne parlerons pas de l'offre prétendue du chapeau de cardinal , que Louis XIV se serait engagé à lui faire obtenir ; ni la dignité de Louis XIV, ni l'habileté du ministre danois, ne permettent de prendre au sérieux cette anecdote.
L'invasion desSuédois dans le Brandebourg força l'électeur de demander des secours à Christian. En même temps les ministres de Charles XI sollicitaient ce monarque de former avec leur souverain une alliance. Ils demandaient en même temps pour leur roi la main d'Ulrique-Éleonore , du monarque danois. Griffenfeld se flattait que ce marjage préviendrait la guerre, qu'il redoutait comme pouvant renverser sou crédit; il triompha des dispositions contraires du roi, qui n'en continua pas moins ses préparatifs que les circonstances rendaient plus que jamais nécessaires.
En effet, tandis que sa soeur se rendait en Suède, les hostilités dont le Brandebourg était le théâtre prenaient un caractère plus menaçant. Christian se hâta d'armer ses flottes et porta un corps d'observation du côté de Rensbourg. La Hollande déclara la guerre à la Suède que menaç ut en même temps l'Empire, et Frédéric-Guillaume rétrogradait rapidement pour secourir ses États. Pour être également à portée d'attaquer ou de se défendre, le roi s'était rendu en toute hâte dans le Holstein; il convoqua les états du duché, qui lui refusèrent le subside et quelques régiments qu'il demandait.
Christian n'insista point; il voulait se venger d'une injure par une perfidie.
Il invita le ducdeGottorp à venir conférer avec lui à Rendsbourg, sous le prétexte qu'en traitant en personne, ils pourraient éviter bien des lenteurs.
Quelques historiens ont rejeté sur Griffenfeld la responsabilité de la conduite de Christian ; mais Puffendorf prétend que ce prince n'agit qu'a l'instigation de Télecteur de Brandebourg:
dans l'un ou l'autre cas, le manque de foi n'en est pas moins manifeste.
Le duc s'était rendu à l'invitation royale ; pour éloigner tout soupçon ,
on le reçut avec les plus grands honneurs. Une nouvelle inattendue liai a ledénoûment de cette intrigue : Christian apprit que l'électeur venait de battre les Suédois à Fehbellin; le Vainqueur lui communiquait en même temps l'ordre donné au général suédois paria régence de secourir au besoin le duc de Gottorp , et d'empêcher à tout prix la jonction des troupes dauoises ayec celles de l'électorat. Cette pièce avait été trouvée dans le bagage des vaincus. Aussitôt Christian lit fermer les portes de Rendsbourg ; le duc et son conseil turent désarmés, et i on prépara une déclaration de guerre contre la Suède. Le duc ne se tira de ce mauvais pas qu'en signant la convention de Rendsbourg. fclle portait en substance qu'il reconnaissait le droit du roi , comme duc , de lever des taxes dans les duchés ; il lui cédait en outre toutes ses troupes disponibles, qui pouvaient se montera quatre mille hommes, et la forteresse de Tonlungen jusqu'à la fin de la guerre ; Christian obtint aussi que le duc consentirait à tenir sa portion du duciré de Sleswig à titre de fief relevant de la couronne de Danemark, et à ne contracter désormais aucune alliance que de j'aveu du roi. A la suite de cette convention , les Danois occupèr ^mïlitairenient tout le duché (1676).
La diète germanique avait mis la Suède au ban de l'Empire ; tout faisait présager une lutte longue et sanglante. Les pauois attaquèrent la Poméranie ; leurs flottes, qui sillonnaient la Baltique, s l'étaient jointes à uue escadre holandaise , et cherchaient à intercepter tes communications entre la Suède et ses possessions d'Allemagne. Le presj'ge attaché aux armes suédoises semblait détruit. Wismar ouvrit ses portes aux Danois après une vigoureuse résistance ; tandis que les généraux danois triomphaient, Griffenfeld tenait le ûl des intrigues diplomatiques. L'électeur, qui avait besoin de se l'attacher, w» donna en fief l'île de Wollin. Dans cette campagne , la mer fut surtout «taie aux Suédois \ la tempête détrui- W uue, partie de leur flotte à l'instant
où elle s'apprêtait à combattre l'amiral danois Adeler, qui venait de s'emparer de l'île de Hven. Du coté de la Norwége, les succès furent balancés; mais dans les duchés de liréme et de Werden , les troupes danoises obtinrent de grands avantages. Au cœur de l'hiver (1676), ils prirent Carlstadt; ces conquêtes étaient souvent un objet de discorde entre les alliés , qui , réunis pour vaincre, ne s'entendaient plus des qu'il s'agissait de partager les fruits ue la victoire.
Charles XI venait d'atteindre l'âge de majorité; fatigué des intrigues de la cour et des prétentions de sa noblesse, il résolut de s'affranchir d'une ' dépendance dont souffrait le pays , et prit lui-même le commandement de ses armées. Christian redoubla d'activité; il leva de nouvelles troupes, qu'il distribua sur les points les plus vulnérables de ses frontières, et confia le commandement de ses Hottes au célèbre Tromp, qui eut sous ses ordres l'amiral danois Juel. Il fit raser les forteresses de Tonningen, Tonderen et Stapelholm , ce qui était une violation de la convention de Rendsbourg.
Le duc s'en plaignit amèrement, et comme il s'en expliqua sans ménagement, Christian fit saisir le ministre de ce prince , Kielmansegg , dont la mort suivit l'arrestation. Leduc, plus irrité qu'effrayé , écrivit au roi qu'il n'avait jamais regardé la convention de Reudsbourg que comme un aete de violence , et qu'en conséquence il protestait contre son contenu. Il consentait seulement à ta clause qui regardait le Sleswig. Christian répondit a cette protestation en s'emparant du comté d'Oldenbourg, et de la partie du duché de Sleswig qui relevait du duché de Gottorp.
On est fondé à croire que Griffenfeld n'approuvait pas cette conduite du roi , car, à la même époque, ce favori fut arrêté par le général Arensdorff , gui lui dta son épee et le fit conduire à la citadelle. Un fait digne de remarque, c'est qu'à l'instant où le bruit de sa disgrâce se répandit, les ambassadeurs de France et de Suéde se prépa-
L'UNIVERS
rèrent à quitter Copenhague, où ils furent retenus par ordre du roi.
i Le plus grand malheur des peuples régis despotiquement, n'est pas d'obéir à une seule volonté, c'est d'être exposés à tous les caprices des favoris.
Le monarque dont la disgrâce frappe tout à coup l'homme qui a été pendant des années le délégué de son pouvoir, déclare par ce fait même qu'il a été longtemps trompé, c'est-à-dire que la constitution est vicieuse. Le tavori lui-même est toujours tout près de l'abîme. Qu'est-ce donc qu'un gouvernement qui tend à la fois à corrompre le prince, les ministres et les gouvernés? On trouva dans les papiers de Griffenfeld plus d'éléments de condamnation qu il n'en fallait pour convaincre un homme dont la ruine était résolue. Les trésors que le favori avait amassés accusaient également et la prodigalité de Christian et la vénalité des influences à cette époque. Plusieurs dépêches à l'adresse du roi n'étaient pas ouvertes; on pouvait en conclure que Griffenfeld faisait le travail du monarque. Quant aux présents qu'il avait reçus des cours étrangères , ils ne pouvaient constituer un délit politique que dans le cas où le ministre eût sacrifié les intérêts de l'État; d'ailleurs il déclara que le roi rirait souvent avec lui des libéralités intéressées des diplomates, et qu'on ne pouvait lui faire un crime d'une chose qui était passée en usage.
Il en appela au roi lui-même de la vérité de ces assertions ; mais une ligue puissante, formée de Gyldenlô, d'Anfefeld et du duc de Pion , en un mot de tous ceux qui voulaient la guerre , s'était emparée de l'esprit du roi , qui descendit jusqu'à démentir Griffenfeld. On renvoya à l'électeur de Brandebourg les lettres qui conféraient à l'accuse l'investiture de la principauté de "Wollin; enfin son procès fut instruit, et comme on craignait de ne pas le trouver coupable , on fit venir de Hambourg un jurisconsulte célèbre qui fut donné pour assesseur au magistrat danois. Griffenfeld se défendit lui-même avec une éloquence et une
vigueur qui entraînèrent la moitié de ses juges. Malheureusement pour lui, ses justifications ne pouvaient que s'abriter derrière la personne royale.
Lasson , un des juges qui lui étaient favorables, alla trouver Christian, et revint siéger au tribunal avec une opinion contraire. Les remords qu'il laissa éclater plus tard pèseront à jamais sur la mémoire du monarque. La sentence de mort fut prononcée; il est superflu d'ajouter que les immenses richesses de Griffenfeld étaient confisquées, et que les emplois auxquels suffisait sa capacité, devinrent le salaire de ses dénonciateurs. Une des charges les plus singulières de ce procès, c'est le reproche qu'on fait à l'accusé de parler trop souvent et trop longuement au roi des mêmes choses.
Arrivé au lieu du supplice, Griffenfeld rejeta avec fierté le bandeau dont on voulait couvrir ses yeux; il montra plus de faiblesse au moment où l'on brisa ses armoiries ; cependant il prononça d'un ton calme: Le roi me les avait données, il peut me les reprendre, et il s'agenouilla pour recevoir le coup mortel ; déjà le bourreau levait le glaive , lorsque le m grâce!
se lit entendre. Sa peine était commuée en celle d'un emprisonnement à vie.
Lorsqu'il eut appris à quoi se réduisait la clémence du roi , il se contenta de dire: La mort eût été plus douce. 11 passa quatre années à la citadelle, d'où il lut transféré dans le château de Nunckholm , en Norvège. Le roi n'en fut pas moins mené par ses nouveaux favoris; il fut plus mal servi. On assure qu'il s'écria un jour en présence de ses ministres : Griffenfeld , à lui seul , entendait mieux les intérêts de l'État que tous mes conseillers ensemble. Cependant il n'eut pas la force de réparer une injustice, et le laissa languir vingt-trois ans dans une captivité dont I étude adoucit les rigueurs; le prince suivit de près sa victime dans la tombe. Telle tut la fin de l'auteur de la loi royale; par un de ces exemples dont la justice providentielle semble trop avare, l'instrument de servitude qu'il avait si habilement
forgé, le frappa dans son orgueil et son ambition.
Llle de Gothland venait d'être prise par la flotte danoise aux ordres de l'amiral Juel; cependant il évitait les escadres du roi de Suède , qui avaient été mises sur un pied formidable. Les forces navales de la Hollande, que l'amiral Tromp conduisait au secours du Danemark , rétablirent bientôt l'équilibre. Les deux flottes étaient en présence à la hauteur de Tîle d'Estholm , près des côtes de la Scanie, lorsque le vaisseau amiral suédois sauta avec l'amiral Kreutz et tout l'équipage; le vaisseau du contreamiral Ugla eut le même sort; et cette double perte décida de cette journée, où la Suède perdit le tiers de sa marine.
A la suite de cet avantage, les Danois firent une descente en Sc;inie; Helsinborg capitula, et Charles XI, qui s'était avancé jusqu'à Mulmô, se vit contraint de rétrograder.
Les dispositions des Scaniens, en général favorables aux Danois, facilitèrent la prise des villes de Lands- , crona et C.hristianstadt. Les Suédois n'étaient pas plus heureux en Norvège; mi Pomeranie , l'électeur leur enlevait quelques villes et investissait Stettin, tandis que dans le pays de Brème , le général Horn était obligé de rendre la place de Stade aux troupes de l'évêque de Munster et du duc de Zell.
Le roi de Suède ne fut point découragé par cette série de revers ; il se porta rapidement au secours de Helmstadt , dans le Halland , y jeta un renfort considérable, et battit le général danois Duncam, qui fut fait Prisonnier avec trois mille nommes. Gyldenlôw échoua devant Gotheborg, que défendait La Gardie. Ainsi les succès et les revers se balançaient.
La Hollande, que ne'menaçaient plus directement les armes de Louis XIV, n'avait plus le même intérêt à soutenir le Danemark ; bientôt ses escadres s éloignèrent de la Baltique, et les Hottes danoises durent supporter à files seules tout le poids de la guerre maritime; elles n'en soutinrent qu'avec plus d'éclat leur ancienne réputa-
*\ c Livraison. (Danemark.)
tion. Dans le cours de la même année (1676) , elles s'emparèrent de Carlshaven, où elles trouvèrent environ quatre cents bouches à feu. Charles , quoique la saison fût déjà avancée , s'avança en Scanie et envoya un corps de troupes dans le Blekingen sous le commandement de La Gardie.
Les deux rois rivaux vinrent camper en face l'un de l'autre, près de Lunden. Également impatients de combattre , ils se joignirent le 3 décembre. Des deux côtés, l'aile droite, commandée par les monarques en personne, culbuta l'ennemi; les deux corps qui avaient eu l'avantage, se rencontrèrent; il s'ensuivit un engagement des plus meurtriers, et que la nuit seule vint interrompre. Sans avoir été vaincus , les Danois furent si maltraités , qu'ils battirent en retraite et se réfugièrent sous le canon de Landscrona. Christian repassa en Séland,et rentra dans sa capitale pour y étaler les trophées qu'il avait si chèrement achetés ; en elfet, plus de quatre mille hommes et un grand nombre d'officiers distingués avaient péri dans l'action. Le roi de Suède n'en restait pas moins maître de la Scanie et du Blekingen ; ce qui le mit en état de s'emparer de Helsingborg, de Carlshaven et de Christianople. Sans perdre de temps, ce prince alla investir Christianstadt, place d'une grande importance.
A l'instant même où s'ouvraient les conférences de Nimègue , sous la médiation du roi d'Angleterre, Louis XIV déclarait la guerre au Danemark. Les ministres de Christian refusaient de reconnaître les bases du traité de Roschild, et demandaient Wismar et Rùgen. La France , au contraire , s'op-
{>uyait sur ce même traité et exigeait e rétablissement du duc de Holstein- Gottorp. Dans cette lutte inégale , le Danemark s'épuisait en préparatifs et sollicitait des secours de ses alliés; mais l'Empire, la Hollande et l'Espagne étaient peu disposés à faire les sacrifices nécessaires ; l'évêque de Munster et l'électeur de Brandebourg, dont les intérêts étaient plus intiment
L'UNIVERS
ment liés à la politique du nord de l'Europe, furent les seuls dans lesquels Christian trouva une coopération ef|icace.
Les Suédois , malgré l'hiver, continuaient la guerre en Scanie. Les places de cette malheureuse province semblaient destinées à changer de maître, non-seulement en raison des chances de la guerre , mais selon les vicissitudes des saisons ; en effet, les avantages que les Danois devaient à la supériorité de leurs flottes, se changeaient ordinairement en revers dès que la mer n'était plus ouverte, et dans Tincertitude de conserver leurs conquêtes, les deux nations rivales en tiraient successivement tout ce qu'elles pouvaient, autant pour augmenter leurs ressources que pour en laisser le moins possible à 1 ennemi.
Alarmé des progrès de Charles XI, Christian repassa le Sund et reprit Helsingborg ; il aurait pu écraser l'armée suédoise occupée a faire le siège de Christianstadt, sans les conseils de son favori de Hahn , grand veneur de la couronne. Les historiens danois attribuent cette conduite à une basse envie de ce seigneur, qui ne voulait
f>as laisser au baron de Goltz, auquel e roi avait confié le commandement de ses troupes , la gloire de terminer la campagne. Quoi qu'il en soit , l'armée suédoise, que son infériorité numérique semblait menacer d'une défaite inévitable , eut le temps de se retirer dans les forêts du Smaland , de sorte que les succès des Danois se bornèrent à la délivrance de Christianstadt et à la reprise d* Ystadt.
L'amiral Juel gagna peu de temps après une bataille navale, où les Suédois perdirent cinq vaisseaux de ligne et environ a ,500 hommes (1677). Christian résolut de s'emparer de la ville de Malmô. La place courut les plus grands dangers; mais la rupture d'un pont arrêta les efforts des assiégeants, et Feraen, qui commandait les Suédois , fit une sortie si à propos, que les Danois furent contraints de s éloigner avec une perte de trois à quatre mille hommes. Un combat naval des plus hono-
rables pour l'amiral Juel porta un
coup funeste à la marine suédoise.
La flotte de Charles XI, commandée par Horn, et composée de trente- sept vaisseaux de haut bord, sans compter quelques frégates et brûlot* , croisait dans le canal et manœuvrait pour attaquer l'escadre danoise avant qu'elle fût renforcée par les Hollandais.
Les deux flottes se rencontrèrent à la hauteur du cap de Falsterbo. Les Suédois, bien supérieurs en nombre, avaient d'abord l'avantage du vent, qui bientôt favorisa l'ennemi. Juel, homme de mer consommé, n'avait que vingt-quatre vaisseaux de ligne et Quelques vaisseaux d'un rang inférieur.
L'action fut des plus vives ; l'amiral danois changea trois fois de vaisseau, car tous les efforts de l'ennemi étaient dirigés contre lui ; enfin, dégagé par deux de ses capitaines, il rompit la ligne des Suédois , leur prit ou coula à fond vingt-deux vaisseaux , et leur fit essuyer une perte de plus de trois mille matelots. Les restes de la flotte vaincue se réfugièrent dans les ports voisins , et entre autres à Malmô, où les Danois, que les Hollandais avaient rejointe après la bataille, prirent deux vaisseaux et en brûlèrent un troisième.
La perte des Suédois fut compensée par la victoire que leur armée remporta à Landskrona; Christian, qui commandait l'aile droite, croyait déjà tenir la victoire, lorsque son aile gauche, formée de recrues, se débanda et l'obligea à céder le champ de bataille.
Charles XI se vit bientôt dans la nécessité d'envoyer des renforts dans les provinces qui confinent à la Norvège, où Gyldenlôw venait d'obtenir quelques avantages , en mime temps qu'il leur fallait disséminer ses forces sur les côtes que ravageaient les escadres danoises.
L'île de Rùgen était toujours occupée par les Suédois; l'électeur de Brandebourg avait surtout intérêt à les en chasser. Il s'entendit à cet effet avec Christian, et mit à sa disposition quelques milliers de soldats. Le roi, jugeant que celte attaque or '
diversion favorable , passa dans Pile à la téte d'un corps d'armée, qui, réuni aux Brandebourgeois, présentait un effectif d'environ huit mille hommes.
Le général Kônigsmarck, trop faible pour s'opposer aux Danois , se retira précipitamment à Stralsund, en se contentant d'occuper deux forts ; l'un fut pris , mais l'autre résista, et Christian, ennuyé des lenteurs d'un blocus, s'embarqua pour Copenhague, laissant au baron de Goltz le soin de continuer les opérations. Dans ce trajet, le roi courut les plus grands dangers; une tempête furieuse dispersa sa flotte et désempara le vaisseau qu'il montait; après avoir erré pendant deux jours , ce bâtiment vint échouera quelque distance de Bornholm, où le roi fut transporté sain et sauf avec sa suite.
Nous venons de voir que les Danois et les Suédois se disputaient Rùgen ; Christian regardait déjà cette île importante comme une proie assurée , lorsque la bravoure et l'habileté de Komgsmark détruisirent tout à coup cette espérance. Avec une poignée de Suédois , ce vieux général sortit de Stralsund, se mit en communication avec le château de Fôhr, et attendit û dans une position avanta-
geuse. Rumor , qui devait à la faveur de Christian plutôt qu'à son mérite, le commandement du corps d'armée opposé à Kônigsmarck , risqua l'attaque et fut complètement défait; les débris de ses troupes se réfugièrent à Bergen, où ils se virent forcés de capituler. A U suite de cette brillante affaire , l'île rentra pour quelque temps sous la domination des Suédois.
Ces alternatives de succès et de revers ne permettaient, ni à Christian ni à Charles, de dicter ou d'accepter la paix. La Suède était plus épuisée encore que le Danemark. Les états que le roi avait convoqués à Halmstadt , paraissaient disposes à refuser les subsides de guerre , lorsque la victoire de Kônigsmark vint ranimer les espérances et le courage des députés. On combla les vides de l'armée, dont les efforts ^dirigèrent sur Christianstadt ; mais
Place , défendue par Von Asten, fit
une défense si vigoureuse que l'ennemi se vit forcé de changer le siège en blocus.
Le vice-roi de Norvège remporta d'abord quelques avantages dans le Bohusland, et força les Suédois à brûler Konghell ; mais bientôt après il se vit hors d'état de lutter contre des forces supérieures. Les Danois, après avoir brûlé Carlshaven, tentèrent de secourir Christianstadt; mais les dispositions des généraux de Christian lurent mal prises , et la ville dut capituler. Cet échec fut balancé par la conquête de l'île de Rùgen. Cette fois, les mesures furent si bien concertées entre les Brandebourgeois et les Dan ois , et les flottes de Juel et de Tromp, dont une partie bloquait l'escadre suédoise dans le port de Calmar, contribuèrent si à propos au succès de ces mouvements, que les Suédois, surpris et repoussés, n'eurent bientôt d'autre asile que les deux forts de Fôhr, qui ne tardèrent pas à se rendre. Christian , maître de l'île, en confia le commandement à Juel. Les Suédois n'étaient pas plus heureux dans la Poméranie. où l'électeur leur enlevait Stralsund et Gripswald (1678). Par un concours de circonstances fatales , la garnison de ces villes n'eut pas moins à souffrir après la capitulation que si elle eût voulu s'exposer aux dernières chances de la guerre. En effet, embarquée sur des vaisseaux suédois ou sur des bâtiments de Lubeck et du Brandebourg, elle échoua en grande partie sur les côtes de l'île de Bornholm. où, malgré les sauf-conduits du gouvernement danois , elle fut traitée comme prisonnière de guerre et transportée en Séland. Ce manque de foi, qu'on regarda généralement comme un acte de piraterie, ne fut pas sans influence sur les déterminations ultérieures du cabinet français.
La fortune de Louis XIV triomphait de la jalouse obstination de ses ennemis. La Hollande , plus menacée que les autres puissances , déposa les armes la première; l'Espagne, après avoir hautement blâmé cette défection, suivit cet exemple et se résigna
plus durs sacrifices ; l'empereur hésita plus longtemps , mais la diète de Ratisbonne, dont les membres avaient été habilement pratiqués parles agents français , se déclara pour la paix , et épargna ainsi à Léopold l'humiliation de céder autrement que par nécessité.
Cette pacification imposée par l'influence française entraînait nécessairement la restitution de tout le territoire que l'électeur avait conquis sur la Suède , et la réintégration du duc de Holstein -Gottorp dans tous ses droits de souveraineté. Malgré les vives représentations de Christian et de la cour de Berlin, l'empereur ratifia les traités de Nimègue (1679).
Abandonnés de leurs alliés, le roi de Danemark et l'électeur ne pouvaient se résoudre à sacrifier à de nouvelles combinaisons politiques tout le fruit d'une guerre longue et onéreuse; ils osèrent rejeter l'ultimatum de Louis XIV, dont la teneur n'admettait ni délai ni modifications. Il portait que si , après un terme fixé, le Danemark et le Brandebourg n'avaient pas accepté les conditions proposées , ces conditions changeraient de nature , que les frais de la guerre tomberaient à leur charge, mais qu'avant tout, Christian remettrait en liberté les troupes suédoises détenues en Danemark contre la foi des capitulations. Ces exigences irritèrent le roi; mais il avait à lutter contre un monarque non moins absolu que lui et bien autrement puissant ; cependant il se flatta qu'en pressant vivement le roi de Suède, dont la santé donnait alors de sérieuses inquiétudes , il pourrait lui dicter la paix , et échapper ainsi à l'obligation de recevoir la loi d'une puissance étrangère. Louis XIV, sur de vaincre la résistance du roi de Danemark , fît occuper le duché de Clèves , et menaça Minden. L'évéque de Munster se hâta de renoncer à son alliance avec Christian , et cet exemple fut suivi par les électeurs de Bavière et de Saxe.
L'électeur de Saxe avait fait pressentir le roi sur ses résolutions définitives, et le trouvant disposé à transiger, pourvu que la France n'eût pas
Pair de l'y contraindre, il offrit sa médiation", qui fut acceptée.
Les préliminaires de la paix furent posés à Lunden.
Tandis que la France triomphait par les armes et par les négociations, l'électeur de Brandebourg cherchait luimême à tirer le meilleur parti possible d'une situation que son isolement rendait si précaire; il fit des ouvertures à la JSuède, après s'être engagé avec les ministres de Louis à rappeler ses troupes et à séparer ses intérêts de ceux du Danemark. Christian, soit qu'il se fît illusion sur ses ressources, soit qu'il espérât que quelque avantage signalé lui permettrait d'exiger des conditions plus favorables, semblait redoubler d'activité. Les Suédois essuyèrent quelques défaites en Norvège , et ils furent repoussés avec perte de l'île de Gothland.
Louis XIV eut alors recours à des moyens plus efficaces que les négociations : il ordonna au maréchal de Créqui d'entrer dans les comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst , en faisant déclarer à Christian que si la paix n'était pas signée au mois d'août (1679), il donnerait le premier de ces fiefs au roi de Suède , et l'autre à l'évéque de Munster. Ce qui coûtait le plus au roi, c'était de remettre le duc de Holstein- Gottorp en possession de ses États.
Il essaya en vain d'obteuir qu'on écarterait des négociations cette question délicate comme ne touchant qu'à des intérêts de famille. Enfin il fallut céder à la nécessité. Les ministres de France dictèrent le traité, qui fut signé à Fontainebleau et à Lunden dans les premiers jours de septembre. Il y était stipulé que le roi de Danemark rendrait à la Suède toutes ses conquêtes, soit dans la Scandinavie, soit en Allemagne, et que le duc de Holstein- Gottorp recouvrerait tout ce qu'il avait perdu , sans préjudice de ses droits de souveraineté sur une partie du duché de Sleswig , tels qu'ils avaient été définis dans les traités de Roschild et de Copenhague.
D'un autre côté, on restitua au Danemark le comté d'Oldenbourg , et Je
DAJNKMARK
roi conserva Wismar jusqu'à l'entier acquittement des contributions arriérées.
C'est ainsi que la Suède sortit d'une guerre qui lui avait coûté cinquante millions et plus de cent mille soldats.
Charles XI y avait fait preuve d'un rare courage ; mais sa jeunesse et son inexpérience auraient peut-être succombé dans cette lutte, et la Suède, sans l'appui de Louis XIV, se serait vue dépouillée de toutes ses possessions transbaltiques.
Pour consolider cette paix récente, Charles épousa la princesse Ulrique- Éléonore, avec laquelle il était déjà fiancé. Elle porta dignement le poids de cette couronne , et trouva dans l'exercice de ses devoirs comme reine et comme mère , un dédommagement aux chagrins que lui causèrent la froideur dédaigneuse de son époux et la malveillance de sa belle- mère.
La révolution qui eut lieu en Suède peu de temps après le mariage de Charles XI, se lie d'une manière trop intime à l'histoire du Danemark pour que nous n'en donnions pas ici un aperçu succinct.
Les résistances et les intrigues de la noblesse suédoise avaient entravé plus d'une fois les opérations de la dernière guerre, surtout en ce qui concernait les subsides. Les impôts retombaient presque entièrement sur les états roturiers , dont ils consommaient la ruine. La couronne ne tirait presque rien des grands domaines , dont les seigneurs, d'usufruitiers qu'ils avaient été dans le principe, avaient fini, du moins pour la plupart, par se regarder comme propriétaires. Les conseillers intimes du roi , d'abord le sénateur Jean Gyllenstierna, et plus tard le grand maréchal de la diète Clas Fleming, voulaient que la restitution des domaines de la couronne de Suède, en affaiblissant l'élément aristocratique, rendît au roi toute sa liberté d'action. Dans le nouveau plan des réformateurs , la Suède devait établir sa prépondérance comme puissance maritime , et maintenir son alliance avec le Danemark , jusqu'à ce qu'il se pré-
sentât une occasion favorable de s'emparer de la Norvège. Forte de cet accroissement, la Suéde devait entraîner le Danemark dans sa sphère d'action , de manière à ne former qu'un faisceau de toutes les forces des trois royaumes.
La constitution suédoise était un obstacle à ces changements ; il s'agissait de rendre l'autorité du monarque indépendante, en un mot, de se rapprocher de la forme du gouvernement établi par le roi de Danemark Frédéric III.
De même que dans ce dernier pays , les états roturiers haïssaient la noblesse, et pour se donner la satisfaction de l'humilier, ils résolurent de délier de toute obligation et de toute responsabilité le pouvoir royal. Les grands, voyant le dançer qui les menaçait, essayèrent en vain de le détourner. Gyllenstierna mourut subitement avant l'ouverture de la diète; le bruit courut qu'il avaitété empoisonné. Dans les crises politiques, les partis opposés sont toujours prompts à s'accuser mutuellement, et les événements les plus naturels ne manquent guère d'être attribués à ceux auxquels ils profitent Quoi qu'il en soit, les membres les plus influents de l'aristocratie furent éloignés à dessein de la diète, de sorte que les états roturiers, soutenus par les favoris du roi , purent faire prévaloir sans difficulté les questions qu'il importait d'admettre dans l'intérêt de l'absolutisme. C'est ainsi que les états déclarèrent que le roi n'était pas lié par la constitution. La réduction ou restitution des domaines, dont les autres réformes étaient une conséquence nécessaire, fut discutée et résolue.
Dans la diète de 1682, on consomma ce qui n'avait été pour ainsi dire qu'ébauché dans celle de 1680. La noblesse fut énergiquement accusée par les ordres de la bourgeoisie, du clergé et des paysans ; ils lui reprochèrent de s'opposer à l'établissement d'une flotte et d'une armée permanente, et d'avoir violé l'esprit et la lettre du testament de Charles X Gustave. Tous ceux qui avaient participé à cette mesure furent déclarés criminels et parjures ; de cette manière, le roi tenait suspendu sur
Î/LMVKRS
leurs têtes le glaive de la loi. Comme dans la loi royale de Danemark , on décida qu'à défaut d'héritier mâle, les princesses pourraient monter sur le trône. C'est ainsi que Charles XI s'avançait graduellement vers son but , et qu'il obtint enfin, quoique vers la fin de son règne , la déclaration des états qu'il n'était responsable de ses actes que devant Dieu.
Les nobles furent écartés des grands emplois, qui restèrent vacants, et l'institution du sénat fut frappée au coeur.
Presque toujours les hommes vont au delà du but ; il était sage et utile de mettre un frein à l'orgueil et à la cupidité de l'oligarchie , mais, comme le règne suivant ne l'a que trop prouvé, il était imprudent et dangereux de conGer à un monarque absolu toutes les ressourcés avec tout l'avenir du pays.
Pendant que la Suède, oublieuse des institutions qui avaient fait sa gloire pendant tant de siècles, adoptait presque servilement celles du.Danemark , Christian menaçait la ville de Hambourg avec une* armée de vingt mille hommes; mais, trouvant Louis XIV et l'électeur disposés à prendre la défense de cette ville, il confirma ses privilèges, et se contenta d'une contribution d'environ deux cent mille écus.
Quelques règlements de commerce et de police signalèrent l'année 1681.
Ce fut à la même époque que Christian construisit dans le duché d'Oldenbourc la ville et la forteresse de Christiansbourg, et qu'il acquit la seigneurie de Jevern , qui faisait partie de la succession du prince d'Anhalt.
Depuis le changement de constitution en Suède, la conduite de Charles XI annonçait une tendance nouvelle et un désir d'échapper aux conséquences du traité de JNimègue.
L'électeur de Brandebourg qui s'était réconcilié avec Louis XIV, et dont les vues étaient constamment dirigées sur la Poméranie, travailla désormais à rapprocher les intérêts danois de ceux de la cour de France. Un traité d'alliance fut l'expression de ces nouveaux rapports politiques (avril 1C82).
Le Danemark s'engageait à tenir à la disposition de Louis une force militaire navale , et de son côté le monarque français, outre un subside annuel de huit cent mille livres, donnait à Christian l'assurance de le défendre, le cas échéant , contre toutes les attaques de la Suède.
Les petits souverains sont ordinairement à la merci des changements de politique des États plus puissants : le duc de Holstein-Gottorp ne tarda pas à en faire l'expérience : ses États furent séquestrés, on lui contesta le droit de relever le fort de Tônningen , et il se vit réduit à vivre à Hambourg dans un état qui rappelait plutôt l'inconstance des cours que la splendeur de son rang.
Christian, désespérant de vaincre la constance du duc, décréta la réunion du duché de Sleswig à la couronne de Danemark , et cet état de violence se prolongea jusqu'en 1689 , époque à laquelle le traité d'Altona, formulé sous 1 influence de l'Angleterre et de la Hollande, rétablit le prince dépossédé dans tous ses droits.
JNous ne nous arrêterons point aux différends qui surgirent entre le gouvernement danois et les régences de Hambourg et de Lubeck. Des deux côtés c'étaient toujours les mêmes prétentions, c'est-à-dire, de la part des villes, le désir d'ajouter à leur indépendance, tandis que le roi , comme duc de Holstein , ne négligeait aucune occasion de leur faire sentir le poids de son autorité; ce qui ne l'empêchait pas d'abandonner quelques points contestés, dès qu'il avait obtenu une satisfaction pécuniaire.
La mort du duc de Holstein-Gottorp (1694) fut sur le point de raviver d'anciennes querelles. Le jeune successeur, qui avait épousé H edwi ce -Sophie, fille de Charles fcl, et qui avait été élevé à Stockholm avec le prince royal , depuis Charles XII , paraissait disposé à soutenir les droits de sa maison par la force des armes. Christian voulait que le testament du dernier duc lui fut communiqué , et le duc ne négligea aucune mesure pour se mettre
en état de repousser cette prétention.
Il se sentait soutenu par le roi de Suède et par le duc de Hanovre. Enfin les conférences; de Pinneberg, où triompha la politique de l'Angleterre et de la Hollande, suspendirent les effets d'une rivalité qui était malheureusement inhérente à la nature même des droits des parties.
Sur ces entrefaites, la couronne de Suède passait à un prince de quinze ans, qui devait être non moins illustre par les malheurs qu'il attira sur son pays, que par sa constance chevaleresque et son courage (1G97). Charles XII trouvait le trésor rempli par la prévoyance et la sagesse de son père ; l'esprit factieux de la noblesse s était assoupli au contact des institutions nouvelles; Tannée et la flotte étaient dans le meilleur état; les puissances de l'Occident, engagées dans de graves querelles, ne pouvaient donner aux affaires du Nord qu'une attention secondaire, et les traités gu'elles concluaient étaient plutôt un etfet de la lassitude, qu'ils n'annonçaient une réconciliation sincère et durable.
L'équilibre des traités de Westphalie périclitait au nord de l'Allemagne par l'agrandissementduBrandebourgjdont l'électeur allait bientôt prendre le titre de roi; la Pologne, gouvernée par Frédéric Auguste , voulait reconquérir les provinces que la Suède lui avait enlevées ; enfin Pierre I er , écartant les obstacles dont la régence de sa sœur l'avait entouré l aspirait à prendre rang parmi les puissances européennes , et cherchait des ports sur la Baltique et sur la mer Noire, avant même d avoir un seul vaisseau. Les populations russo-slaves repoussaientencore toutes les réformes avec l'instinct des nations asiatiques, mais, domptées par une volonté irrésistible , elles suivaient impulsion du génie qui allait bientôt leur révéler leur force.
. On ignorait encore de quel côté le jpune roi de Suède dirigerait ses premiers efforts ; on avait cru que, jaloux Je soutenir les droits de son beaufrère, il attaquerait d'abord le Danemark. Ses projets étaient plus vastes;
il se borna à soutenir indirectement le duc de Holstein-Gottorp, qui, trop peu appuyé pour être en état de commencer la guerre, l'était cependant assez pour neutraliser l'effet des conférences de Pinneberg.
Christian était dans sa cinquantequatrième année, lorsqu'en chassant il tut grièvement blessé par un cerf. Depuis ce moment il ne fit que languir , et termina enfin sa carrière le 26 août
Ce prince, doué d'ailleurs d'un courage brillant, consulta plutôt ses convenances particulières que l'intérêt de l'État dans le choix de ses favoris.
En ce qui regardait les affaires du Holstein, il montra souvent de la mauvaise foi et de la duplicité.
« 11 renouvela les ordres de l'Éléphant et du Dannebrog, établit un tribunal suprême pour les deux royaumes, lui donna la forme actuelle en 1688 ; en6n, en 1693, il publia le code nui porte son nom , et qui dès lors a été la loi du Danemark. H faut citer encore l'ordonnance qu'il fit pour la guerre et pour la marine; le rituel qu'il prescrivit aux églises de Danemark et de Norvège en 1688 ; le code civil pour la Norvège, publié la même année ; il accorda le culte public aux réformés , et fonda une académie à Copenhague pour l'éducation de la jeune noblesse. En 1683, il établit dans tous ses États un même poids et une même mesure , et presque chaque année fut marquée par quelques règlements de police.
Il favorisa les manufactures et le commerce , et accorda de grands privilèges à tous ceux qui voulurent s'établir dans ses États; il ouvrit à ses sujets le commerce de l'île de Saint- Thomas dans les Indes occidentales ; protégea la compagnie des Indes occidentales et de Guinée ; il lui accorda de grands privilèges, et fit bâtir le fort de Frédériksbourg sur ta côte de Guinée, en 1685. Il forma, vers l'année 1680, une autre compagnie pour le commerce d'Islande, et en 1697 une troisième pour le commerce du Groenland, qu'il eût voulu assurer
L'UNIVERS
exclusivement à ses sujets. La flotte et l'armée furent mises sur un meilleur pied sous le règne de ce prince qu'elles n'avaient jamais été. Il y fît plusieurs changements t rès-avantâgeux. Jamais la marine danoise ne s'acquit autant de gloire, et n'eut des succès plus brillants et plus soutenus. Ses troupes de terre se firent aussi beaucoup d'honneur dans des services étrangers. Sept mille Danois, commandés par le duc Ferdinand de Wurtemberg, rendirent en Irlande des services signalés au roi Guillaume, surtout à la bataille de la Boyne.
De là, ils passèrent en Flandre, où ils soutinrent leur réputation jusqu'à la On de la guerre, en 1698. Deux mille cinq cents Danois servaient en même temps en Hongrie dans la guerre contre les Turcs.
Christian V orna sa capitale par la construction d'un nouveau port, et d'une place où l'on voit sa statue équestre. Il fit bâtir la citadelle de Drontheim en Norvège, nommée Christianstein , le port et la forteresse de Christiansô dans l'île d'Estholm jusqu'alors inhabitée, près de rentrée méridionale du canal du Sund. Il Gt aussi fortifier Oldenbourg et bâtir la ville et le fort de Christiansbourg dans ses nouveaux États d'Oldenbourg.
Les sciences ne furent que faiblement encouragées sous ce règne. Cependant on compta encore en Danemark quelques savants distingués, tels que les Bartholin Rœmer, Weigel, né en Allemagne , mais que le roi appela pour l'employer à la construction d'un grand globe, qui fît l'admiration de son temps , et a la réforme du calendrier, beaucoup plus utile que ce globe.
Ce prince fit faire aussi par Holger Jacobseu un catalogue des curiosités naturelles , des médailles et des tableaux du cabinet qui s'était formé et accru par ses ordres. Il ordonna que sa bibliothèque fût augmentée, et lui fit don d'une quantité de livres et de manuscrits précieux, la plupart relatifs à l'histoire du Nord.
Christian V laissait de Charlotte- Amélie, fille de Guillaume IV, landgrave de Hesse-Cassel :
1° Frédéric, qui régna après lui sous le nom de Frédéric IV, né le il octobre 1671.
2° Sophie-Hedwige, née en 1677, morte sans être mariée.
3° Charles, né en 1680, mort sans postérité.
4° Guillaume, né en !687,mortsans postérité.
Christian eut aussi plusieurs enfants naturels de Sophie-Amélie, fille de son médecin Paul Moth , connue sous le nom de comtesse Samsô, et entre autres: Christian, surnommé Gyldenlôw, qui fit ses premières armes en Hollande et en France , se distingua dans la défense de la Norvège durant la guerre contre les Suédois , et fut fait vice-roi en 1700. Il mourut en 1703 ; c'est de lui que descendent les comtes de Danneskiold. Son frère Ulric Gyldenlôw fut amiral du royaume et mourut en 1709 sans postérité. Le roi eut .aussi de cette comtesse plusieurs filles » (Voyez Mallet, cnap XIII.)
FRRDÉBEC IV.
L'éducation de Frédéric IV avait été ; superficielle : la flatterie qui environne les princes semble ne pas admettre que la fortune puisse leur faire regretter un jour d'être condamnés à ne jih ger des périls qui les menacent et à n'apprécier leurs ressources qu'en recourant à l'expérience d'hommes souvent intéressés à les tromper. Il s'était acquis dans ses voyages une certaine facilité à parler l'allemand et le français , et il montra du goût pour les armes dans la campagne que Christian avait entreprise contre le duc de Lunehourg. Il venait d'atteindre sa vingtquatrième année , lorsqu'il épousa la princesse Louise de Mecklembourg.
La première année de son règne l'avait à peine initié aux soins de son gouvernement , qu'il se jeta dans une guerre injuste contre le duc de Holstein. Il entra brusquement dans !
le Sleswig , s'empara de quelques places fortes, et mit le siège devant Tônningen. Les alliés du duc pn-
rent l'alarme, et lui envoyèrent de prompts secours, tandis qu'une flotte composée de vaisseaux anglais , hollandais et suédois, s'approchait de Copenhague et bombardait cette capitale. La terreur que répandit cette attaque combinée, s'accrut encore lorsqu'on apprit que Charles XII, après avoir opère une descente dans l'île de Séland , marchait rapidement sur Copenhague, culbutant tout ce qui s'opposait à son passage. Les meilleures troupes danoises étaient dispersées dans le Sleswig , où elles avaient en tête une armée aguerrie et supérieure en nombre ; on se hâta de lever des milices; mais ces mesures entraînaient des lenteurs , et les mercenaires qu'on aurait pu emprunter à l'Allemagne, se trouvaient , par l'infériorité de la flotte, dans l'impossibilité de secourir à temps la capitale du Danemark. Charles XII avait reçu des renforts considérables ; ce jeune roi s'établit à quelques milles de Copenhague, dans le château de Christiansborg.
Peu de temps avant de mourir, Christian s'était lié par un traité secret avec la Pologne et la Russie. Il s'agissait pour cette dernière puissance de se procurer un port sur la Baltique; Auguste espérait reprendre la Livonie, épuisée par les exactions des commandants suédois. Frédéric, à son avènement au trône, avait renouvelé cette alliance , dans l'espoir que les Suédois, affaiblis en Allemagne, lui laisseraient accomplir le projet constant de sa maison , celui de réunir définitivement à la couronne de Danemark les duchés de Holstein et de Sleswig. Mais Pierre I er était trop occupé des réformes qui devaient changer la face de son empire, pour prendre part à cette querelle : quant aux secours qu'envoya Auguste, ils furent dispersés par les troupes hanovriennes. La France, qui faisait tous ses efforts pour ressaisir en Suède son ancienne influence, se borna à offrir sa médiation, mais Frédéric la refusa.
On s'est étonne que Charles XII n'ait pas poussé plus loin ses avantages; mais il ne faut pas juger les prin-
ces , au début de leur carrière, surla renommée qu'ils ont acquise plus tard.
Le jeune monarque avait juré qu'il ne tirerait jamais l'épée que pour une cause juste, et qu'il ne la remettrait dans le fourreau qu'après avoir forcé ses ennemis à demander merci. Ses alliés demandaient l'exécution du traité d'Altona , il n'entrait pas dans leurs vues de ruiner le Danemark ; aussi , dès que Frédéric , cédant à la nécessité , eut signé le traité de Travendal , l'Angleterre et la Hollande séparèrent leurs flottes de la flotte suédoise; si Charles XII eût plus exigé, l'objet de la guerre n'étant plus le même, les puissances qui avaient garanti la paix d'Altona se seraient probablement réunies contre la Suède.
D'ailleurs, il pressentait que le danger venait de la Russie, et c était par la Pologne qu'il voulait arrêter l'essor du génie ambitieux du tsar.
Le traité d'Altona fut donc renouvelé par celui de ïravendal , ce qui laissait au duc, avec ses droits intacts de co-souveraineté, celui d'avoir des troupes permanentes, d'élever des forteresses et de conclure des alliances , selon qu'il le jugerait avantageux. Le roi de Danemark dut payer en outre, comme agresseur, une somme de deux cent soixante mille thalers, et s'engager à rester étranger aux différends qu'avait suscités la succession du duché de Lauenbourg, à ceux qui divisaient la maison de Brunswick, et nommément à la guerre de la Suède contre la Pologne et la Russie.
Dans le système de pondération vers lequel tendait la politique européenne, il était difficile aux puissances de second ordre de faire prévaloir leurs intérêts particuliers; de plus en plus, elles se voyaient réduites à un rôle de coopération, endehorsduquel leurs efforts ne pouvaient réaliser que des avantages peu durables. Le génie de Charles XII plia lui-même sous l'empire de cette nécessité, et plus les succès de ses armes furent rapides , plus aussi fut brusque et complète la ruine de sa fortune , dont la base manquait de puissance et de largeur.
L'UNIVERS
Frédéric , nui avait vu de près le danger d'une lutte inégale, s'empressa de mettre ses forces de terre et de mer sur un pied respectable; il eut d'abord la velléité de détruire la servitude dans ses États ; mais la noblesse , déjà dépouillée de ses privilèges politiques par la loi royale, enlaça tellement le droit seigneurial avec celui dé la propriété foncière, que, sans être révoqué,, le décret d'affranchissement resta nul de fait. ,
A cette époque , où Ton faisait de grandes choses avec de petites armées, les contingents danois lirent pencher plus d'une fois la balance en faveur de là maison d'Autriche, qui disputait aux Bourbons lë trône d'Espagne. Un corps auxiliaire de cavalerie danoise , sous les ordres du général Rantzow, se disti ngua particulièrement aux journées de Hochstedt et de Ramillies.
Tandis que les capitaines de l'armée de Frédéric se formaient à l'école du prince Eugène, des levées, qUe les subsides de l'Angleterre et de la Saxe lui permettaient d'entretenir, portaient à environ quarante mille nommes les forces destinées à la défense du pays.
Ces mesures étaient rendues nécessaires par les succès de Charles XII qui, à la téte de huit mille hommes, avait battu quatre -vingt mille Russes à Narva. Il était à craindre que le héros suédois, après avoir assuré la couronne de Pologne sur la téte de Stanislas Leczinski , et neutralisé par ce moyen les influences de la Prusse et du Hanovre , ne se tournât contre le Danemark, et ne réduisît cette puissance à la possession des îles , en lui enlevant la Norvège, et en assurant à son beaufrère le Holstein et le Sleswig dans leur intégrité. La mort du jeune duc, tombé à Clissow en combattant dans les rangs suédois, délivra Frédéric d'un rival d'autant ! plus redoutable, que Charles XII le destinait au trône de Suède. Les hostilités entre les deux couronnes du Nord commençaient ordinairement par la Norvège, ou par une descente, soit en Scanie, soit dans l'île de Séland , selon que l'agression venait du Danemark ou de la Suède.
Frédéric, qui suivait avec itiauiétude tous les progrès de son rival , visita en 1704 les places fortes de Norvège, et signala ce voyagé par dés améliorations commerciales et administratives, qu'on est en droit d'attribuer à ses appréhensions non moins tju'à une sollicitude purement bienveillante.
Les affaires d'Auguste paraissaient désespérées ; dépossédé par la diète de Varsovie, il venâit de voir couronner Stanislas, et la paix d'Altranstadt semblait avoir enlevé à ce prince ses dernières espérances; mais la fortune, en lui donnant Pierre pour allié, lui réservait une partie des avantages qui sont le prix de la persévérance et du génie.
Frédéric était toujours en bonne intelligence avec le tsar, qui fondait une nouvelle capitale à l'instant même où Charles XII s'appauvrissait par ses victoires.
La cour de Louis XIV, qui donnait alors le ton à l'Europe, même lorsque la guerre protestait contre la suprématie de la France, avait répandu jusque dans le Nord le gout d'un luxe ruineux et frivole. Frédéric aimait /a magnificence et les plaisirs. En 1708, il entreprit un voyage en Italie, prit part aux divertissements du carnaval a Venise, visita la Toscane; mais il n'alla point jusqu'à Rome, dans la crainte d'accréditer le bruit répandu par les agents suédois, que depuis ses liaisons avec la Pologne, 11 penchait pour le catholicisme. A son retour il passa par la Saxe, où le roi Auguste lui fit un accueil splendide.
C'est au milieu des fêtes que ces deux princes préparèrent un traité d'alliante défensive et offensive avec le tsar, et qui, par une coïncidence remarquable, rut signé le lendemain de la bataille de Pôltawa.
Le roi de Prusse décima l'offre qui lui fut faite de prendre part à ce traité, donnant pour motif que n'ayant point de marine , il lui serait impossible de prendre l'offensive contre la Suède; que d'ailleurs il se réservait d'agir de concert avec ses alliés dans les affaires du Nord, lorsque la guerre
de succession serait heureusement terminée.
Nous avons vu que le duc de Holstein-Gottorp était mort à ia fleur de l'âge , en combattant pour son braufrère ; il n'avait laissé pour héritier qu'un (ils mineur sous la tutelle du cpadjuteur de Lubeck. La duchesse régente s'était retirée à la cour dé Stockholm, de sorte que le sort du duché semblait dépendre de la fortune de Charles XII. La catastrophe de Poltawa venait d'ouvrir en Europe une nouvelle ère politique: l'empire du Nord passait à la Russie ; mais la haine et les rivalités qui depuis si longtemps avaient ensanglanté le nord de l'Allemagne et la presqu'île Scandinave, ne permettaient pas encore de prévoir toute la portée de ce grand changement. D'ailleurs, Charles était vaincu, mais encore formidable, et si son obstination n'eût pas détruit comme à plaisir toutes les chances de succès qui lui restaient, peut-être aurait-il réparé cet échec.
Frédéric , retenu par de graves considérations, n'osait encore attaquer la Suède. Il se trouvait à Stockholm même un parti qui , las des sacrifices qu'imposait une guerre sans issue, et croyant le roi perdu sans ressources, voulait assurer une paix avantageuse avec le Danemark par le mariage d'Llrique-fcléonore avec le prince Charles , frère du roi Frédéric. L'alliance de la Russie n'offrait pas les mêmes garanties pour le Danemark que lorsque la Suède était puissante, et le caractère de Pierre I rr , éprouvé déjà dans cette longue lutte , ne permettait pas de douter qu'il porterait ses efforts sur la Finlande et sur la Livonie, dont la possession devait sauve-
farder Pétersbourg. D'un autre côté, occasion était attrayante : tous les avantages qui pouvaient résulter d'une brusque attaque en Scanie furent présentes en termes si spécieux par le comte de Reventlow, que le parti de la guerre l'emporta.
Malheureusement la corruption nui régnait à la cour, et l'incapacité .des ministres, ne permettaient de tirer un
bon parti ul de la baix ni de la guerre.
Les insinuations de la cour de Saxe hâtèrent la décision du roi ; il ne fallait plus qu'un prétexte: on reprit les anciens ; mais le motif était facile à discerner : c'était le désir de consommer la rtilrië de la Suède, au moment où son épuisement la fendait probable.
Vers la lin de l'automne, seize mille t)anois débarquèrent en Scanie et s'emparèrent, sans coup férir, d'EIsingborg. ChHstianstadt eut le même „ sort; mais bientôt les affaires Changèrent de face : le général Stenbock accourut à la téte d'un corps de trou-
5 es considérable , et battit Rantzow, ont la valeur ne put que retarder la défaite. Frédéric essaya de réparer cet échec en levant des milices qui portèrent son armée à trente-six mille hommes. Les gros temps contrarièrent la flotte, et tous ces préparatifs restèrent sans effet.
La peste ajoutait encore aux calamités de la guerre; elle se déclara à Stockholm . où elle avait été apportée, dit-on, de Pologne. L'année suivante, 171 1, elle passa de la Scanië à Copenhague , où elle moissonna vingtdeux mille victimes.
Pendant que la Suède était dans cette situation difficile , Charles XII , abusant de l'hospitalité, rejetait toutes les avances qui avaient pour but un dénoùment pacifique ; il menaça même de traiter en ennemfe l'armée* à l'aide de laquelle les alliés lui offraient de défendre ses possessions en Allemagne.
A cette nouvelle , Frédéric, encouragé par l'électeur de Hanovre, et par l'issue prochaine de la question espagnole , résolut d'attaquer la Poméranie suédoise, projet dans lequel entraient Auguste et le tsar. Pour faire face aux trais de cette expédition, il engagea le comté de Delmenhorst à l'électeur de Hanovre , contre une "somme de huit cent mille écus.
Les troupes danoises, au nombre d'environ trente mille hommes de pied et de cavalerie, se portèrent sur Hambourg, et obtinrent du duc de Mecklembourg la permission de s'établir dans la ville de Rostock.
L'UNIVERS
Pour diviser les forces de l'ennemi, une année norvégienne venait mettre le siège devant Gotheborg; mais l'habileté et la présence d'esprit de Stenbock eurent bientôt changé en revers les premiers succès des Norvégiens.
Le siège de Stralsund occupa longtemps les forces des alliés. Auguste et Frédéric se partageaient déjà les dépouilles de la Suède, avec le roi de Prusse, le tsar, l'électeur de Hanovre et le duc de Mecklembourg ; ces mesures prématurées n'étaient pas de nature à les maintenir en bonne intelligence; des motifs particuliers tendaient en outre à désunir les rois de Pologne et de Danemark. Auguste, entièrement livré à l'influence des jésuites , voulait faire épouser à son fils une grande-duchesse d'Autriche.
Frédéric essaya en vain de le détourner de ce projet, <jui reçut son exécution quelques années plus tard ; et comme ce mariage annonçait assez clairement que le jeune prince était entré dans le giron de l'Église romaine, le roi le Ut déclarer déchu de son droit de succession, qu'il tenaitd'Anne- Sophie, fille de Frédéric III, épouse de Jean-George , son aïeul.
Wismar et Stralsund avaient reçu de puissants renforts des Suédois , de sorte qu'il n'y avait plus de succès à espérer en Poméranie; Frédéric laissa quelques troupes devant ces places, et résolut de faire une invasion dans le duché de Bremen , où les paysans venaient de se révolter. La ville de Stade, capitale du duché, se rendit après quelque résistance, et tout le territoit e de Brème et de Verden reconnut la loi du vainqueur. Stenbock maintenait l'honneur des armes suédoises.
Au lieu d'aller joindre Charles XII à Bender , comme ce prince lui en avait envoyé l'ordre, il nénétra dans le duché de Holstein, ou il attendit près de Godebusch l'armée combinée des Danois et des Saxons, bien qu'elle fût trois fois plus nombreuse que la sienne. En quelques heures les vieilles bandes suédoises eurent décidé la victoire; leur général mit à rançon les villes du Holstein danois, mais il flé-
trit sa gloire par l'incendie d'Altona.
La plupart des habitant*- dit Voltaire, expirèrent sous les murs de Hambourg, en prenant le ciel à témoin de la barbarie des Suédois et de celle des Hambourgeois. Toute l'Allemagne (on pouvait dire toute l'Europe) cria contre cette violence. Les ministres de Danemark et de Pologne écrivirent à Stenbock pour lui reprocher une cruauté si grande qui, « faite sans nécessité et demeurant sans excuse, soulevait contre lui le ciel et la terre. «»
Dans ces circonstances, la coopération de la régence du duché de Holstein-Gottorp était de la plus haute importance. Le baron de Gôrtz , un des membres du conseil, sentant le danger de se déclarer nettement pour ou contre les Suédois , essaya de ménager les deux partis en promettant, d'une part, au roi de Danemark de
Sarder exactement la neutralité , tanis que, de l'autre, il faisait passer de grosses sommes d'argent à Stenbock, et lui offrait, en cas de revers, un refuge dans la forteresse de Tônningen.
Stenbock, pressé par la nécessité, et se conformant d'ailleurs à la politique de sa cour, ne fit aucune difficulté de promettre, au nom de la Suède, tous les dédommagements éventuels pour les pertes et les dommages que le duché pourrait avoir à souffrir de la part du Danemark. Il se flattait de conserver ses avantages et de gagner quelque port du Jutland , d v ou la flotte suédoise pourrait le transporter en Scanie avant que l'armée danoise fût en état de l'accabler. Ce fut alors que, manquant de munitions, obligé souvent de camper dans des marais, et voyant ses troupes décimées par la contagion , il chercha un refuge dans la forteresse de Tônningen. Cette complaisance de la régence du duché de Holstein équivalait à un acte d'hostilité envers le Danemark ; le roi se crut autorisé à agir en conséquence (1713).
Si Charles XII eût daigné mettre à profit les dispositions favorables de ses alliés , il aurait pu arriver assez à temps pour dégager les douze mille
hommes de Stenbock ; mais il s'obstinait à faire déclarer le Divan contre les Russes : cette pensée était d'un profond politique, seulement les hauteurs
Îju'il affectait dans l'état présent de sa ortune, étaient précisément le moyen le moins propre à en accélérer l'e'xécution. La conduite de ce prince à Demotica excite une surprise pénible; plus on se sent disposé a sympathiser avec lez nobles infortunes, moins on pardonne aux grandes renommées de descendre du piédestal où les avait élevées notre admiration.
Frédéric, malgré les protestations de la régence , s'empara du territoire
3ui constituait le diocèse de l'évéque e Lubeck, ainsi que de toutes les possessions de la mai -on de Holstein-Gottorp dans le Sleswig. Bientôt Stenbock dut capituler ; il expia sa gloire dans une longue captivité, dont la mort seule le délivra.
Tandis que le roi de Suède semblait conspirer contre lui-même, un homme dont le caractère a été diversement jugé, semblait s'être proposé la tâche de sauver le duché de Holstein d une ruine imminente , en relevant la fortune de la Suède. Cette puissance pouvait seule prêter au jeune duc un appui sincère ; les mêmes intérêts , c'est-àdire la même politique, unissaient Charles et son neveu contre le Danemark, et les liens du sang, qui rendent les haines plus vives , donnaient encore plus de force à cette union.
Comme l'histoire du duché de Holstein est inséparable de celle du Danemark , de même aussi la singulière destinée du baron de Gôrtz se lie intimement à notre sujet. Mous saisissons cette occasion de réhabiliter, autant qu'il est en nous, la mémoire de cet nomme extraordinaire, dans lequel des esprits superficiels ou prévenus n'ont vu qu'un intrigant, parce que la fortune fut plus forte que son génie.
Gôrtz paraît sur la scène politique comme ministre de l'administrateur du Holstein ducal ; il était trop éclairé
Jour ne pas comprendre que le sort u duché dépendait de la Suède; d'ail-
leurs, son emploi l'avait mis à même de connaître les rapports secrets qui unissaient sa cour à celle de Stockholm. Il ne pouvait se dissimuler que si , d'un côté, le courage et les talents militaires de Charles XII permettaient de concevoir des espérances brillantes, de l'autre, l'obstination et les bizarreries de ce prince pouvaient l'entraîner avec ses alliés à une ruine complète. Son esprit, non moins délié que hardi , en suivant les vicissitudes qui marquèrent la carrière aventureuse du héros suédois, fut naturellement conduit à des conceptions qui ne paraissent chimériques et bizarres que parce qu'elles devaient remédier aux embarras d'une situation politique si étrangement exceptionnelle. GÔrtz avait déjà rendu dans la campagne de Saxe des services qui avaient attiré sur lui l'attention de Charles ; le baron était à la fois bon politique, administrateur expérimenté et financier habile : ces qualités lui donnaient un avantage marqué sur les favoris de Charles , dès que les affaires s'embrouillaient : mais depuis la bataille de Poltawa il devint nécessaire. Pendant le séjour du roi en Turquie, il fut l'âme des conseils de la régence du duché, et surveilla , avec cette sagacité qui le rendait pro-
{>re à tout, les intrigues qui agitaient a Suède et qui menaçaient d'écarter du trône le jeune duc son maître. Plus on scrute tous les actes de Gôrtz , plus on les trouve empreints de loyauté et de fidélité envers son prince : son dévouement à Charles ne fut même qu'une forme de cet inébranlable attachement.
Après la capitulation de Stenbock, Gôrtz appela l'attention de tous les cabinets sur l'usurpation des duchés par le roi de Danemark. C'est à cette époque, non moins menaçante pour la Suède que pour les duchés, que Charles rentra dans la Poméranie , où son absence avait tout compromis. Gôrtz avait la conviction que , pour sauver la Suède, il fallait imprimer à la politique une nouvelle et forte direction.
A force d'or et de promesses, il tenta la cupidité de Mentchikof , et lui per-
L'UMVERS.
suada de représenter au tsar qu'il était désormais de son intérêt d'empêcher que la Suède ne fût accablée ; il lit valoir avec habileté les différends qui s'étaient élevés entre les Russes et leurs alliés , dès qu'il s'était agi de partage. Pierre V- étudiait froidement toutes les combinaisons qu'on lui présentait , se réservant de les admettre ou de les modifier selon les circonstances.
Gôrtz courut à Stralsund, où le roi de Suède venait d'arriver. Ce ne fut
Eas là , comme l'a cru Voltaire, que le aron parvint à s'emparer de la conr fiance du monarque ; elle lui était acquise depuis longtemps, mais, secrète jusqu'alors , elle se manifesta par des marques éclatantes. Plus que jamais les conseils d'un homme tel que Gôrtz, i connaissait tous les ressorts de la litique étrangère , étaient précieux pour le roi. Les états, las dune absence dont on ne pouvait prévoir le terme, avaient désigné régente la princesse Ulrique-Éiédnore , mesure qui contrariait les projets de l'impérieux monarque, et qui écartait du trône le duc de Holstein.
Cette conduite des états , et le retour de Charles immédiatement après l'invasion des duchés, autorisent à croire que ce prince, dédaignant de correspondre avec le sénat de Stockholm , était tenu au courant des affaires par le canal de Gôrtz, dont il n'eut pas si subitement adopté les plans, s'il ne les eût connus d'avance, et si l'événement n'en eût justifié les prévisions.
Tandis que la guerre se rallumait dans le Nord avec un acharnement qui amenait les changements préparés par la politique de Gôrtz , George I er montait sur le trône d'Angleterre et poursuivait, comme électeur de Hanovre , les hostilités contre la Suède.
Gôrtz, de son côté, obtenait pour Charles l'alliance officielle de l'administrateur de Lubeck. Les troupes suédoises eurent quelque avantage ; elles chassèrent de Wolgast et d'Usedom les Prussiens et les Danois ; et le roi de Prusse, agissant pour son
compte , occupa Stettin. finit mille Saxons et vingt mille Danois assie-
Seaient Stralsund, que Charles de Tenait en personne.
Une flotte anglaise et hollandaise parut dans la Baltique pour protéger le commerce, tandis que George, qui garantissait à Frédéric la possession du duché de Sleswig, lui envoyait en outre huit vaisseaux anglais sous le nom d'escadre électorale.Cessecours étaient loin d'être désintéressés : le Danemark cédait en retour au roi électeur les duchés de Brème et de Wcrden. Gôrtz résolut dès lors de donner de l'occupation au roi d'Angleterre; il connaissait les plans d'Albéroni, et ne recula point devant le projet de faire transporter en Écosse le prétendant, et de changer en France la régence, dont la politique contrariait ses vues.
La prise de l'île de Rûgen par les Danois et les Prussiens entraîna bientôt la perte de Stralsund. Charles se montrait d'autant plus obstiné que le sort dès armes lui devenait plus contraire. Gortz négociait toujours avec la Russie, et le roi, qui était parvenu à rentrer en Suède, créait une nouvelle armée avec plus de facilité que l'état d'épuisement du royaume n'aurait semblé le lui permettre. Les finances étaient dans le délabrement ie plus complet. Le baron de Gortz entreprit de créer de nouvelles ressources , mais de graves difficultés l'attendaient. Il n'avait consenti à se charger des affaires que pour une année, et à la condition que Charles XII se prêterait à la paix , but de toutes ses négociations. La confiance dont cet étranger fut investi , lui attira la haine et la jalousie des Suédois. Les grands et le sénat, dit Lundblad, s'irritèrent de 6a manière d'agir tout indépendante , et les fonctionnaires subal ternes trouvaient mauvais qu'il attaquât tous les abus. Il était évident qu'il fallait chercher à sortir des embarras du moment. Un plan de financeSjSagement combiné, mais dont le peuple n'apercevrait les résultats avantageux qu'au bout de quelques années, ne pouvait convenir au moment
actuel, et si Gortz ne vit pas ses efforts couronnés de succès , c'est que son plan ne fut pas suivi, que la haine des grands et du peuple lui suscita des obstacles insurmontables, et qu'on donna des interprétations perfides à ses opérations.
Dans la répartition des impôts, Gôrtz épargna les paysans autant qu'il était en son pouvoir. Mais tous les moyens pour se procurer de l'argent ayant échoué, il fallut recourir à des emprunts forcés. Les riches devaient y contribuer ou facultativement ou par taxations. Gortz ne put même se procurer des renseignements exacts sur l'état de la banque; ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'il se résigna à frapper une monnaie de détresse.
Cette mesure eut d'abord une heureuse influence sur les affaires; la flotte fut équipée et l'armée habillée.
Malheureusement il fut obligé d'à* bandonner les affaires de l'intérieur à l'instant même où les avantages de son système avaient besoin de toute son expérience pour se produire. Les affaires extérieures réclamaient ses soins, l'administration des finances passa en d'autres mains; les changements qu'il avait introduits furent ou abandonnés ou détournes du but que m tait proposé le réformateur. Charles XII lui-même contribua à augmenter le mal en décrétant que la monnaie de cuivre représentait réellement sa valeur fictive, ce qui détruisit la confiance et jeta le désordre dans toutes Jes transactions. Au retour de Gôrtz , les finances étaient dans l'état le plus déplorable; il ne trouva d'autre remède a cette situation que de suspendre le cours du numéraire en argent, pour y substituer une monnaie d'un titre inférieur. Toutes ces mesures ne devaient être que temporaires , mais elles excitèrent tin mécontentement général.
Cependant la Suède avait une armée et une flotte; on croyait généralement que ces armements étaient destinés à reprendre la Livonie sur le tsar, mais Gortz avait d'autres projets, et le roi, qui lui accordait une confiance entière,
lARJv. 335
se flattait de tirer vengeance du roi de Danemark et de faciliter, par ses victoires, les négociations de son ministre. En effet , Gortz s'était embarqué pour les Pays-Bas, où il correspondait activement avec les agents d'Albéroni. Charles parut hésiter quelque temps sur son plan d'attaque ; on crut d'abord qu'il passerait dans file de Séland, la rigueur de l'hiver paraissant favoriser celte entreprise , mais un dégel subit le força de renoncer à ce projet, et il tourna toutes ses forces vers la Norvège. Apres quelques engagements meurtriers , il investit les villes de Fredérickstadt et de Frédérjckshall ; il s'empara de Christiana, ville ouverte qui ne pouvait faire aucune résistance. Le roi manquait d'artillerie de siège; le fort d'Aggeshus ne put être emporté. Les populations norvégiennes interceptaient ses convois et lui faisaient une guerre d'escarmouches qui l 'épuisait ; enfin il prit le parti d'abandonner Christian;!, s'arrêta à Spaneuiek, dont il fit le centre de ses opérations , et poussa avec activité l'investissement de Frédérickshall.
Cette ville était protégée par la forteresse de Frédérickstein, mais surtout par le courage de ses habitants , qui , après avoir défendu leurs demeures pied à pied, se retirèrent dans le fort.
Le roi attendait de l'artillerie de siège, mais l'escadre cjui la transportait fut attaquée et défaite par le capitaine danois Tordenskiôld. Ce contre-temps força Charles à se replier jusque dans la Scanie. Là il apprit que la ville de Wismar avait capitulé, et que les avantages de celte victoire avaient été partagés entre Jes rois de Danemark et de Prusse, et l'électeur de Hanovre, à l'exclusion du tsar, qui convoitait ce port important. Pierre en conçut , dit-on, un vif ressentiment, qu'il 'dissimula toutefois, dans la crainte de manquer un double but. Il devait opérer, de concert avec le Danemark, une descente en Scanie; il envoya même vingt mille hommes à Copenhague, où il arriva bientôt après avec une flotte considérable; Frédéric,
L'UNIVERS
voyant que le tsar différait de jour enjour, sous différents prétextes, de commencer l'expédition projetée , en conçut de l'ombrage, et les rapports des deux monarques furent sur le
f joint de devenir ouvertement hosties. Enfin Pierre dut faire éloigner sa flotte et son armée. Gôrtz prolita de cette mésintelligence, et l'on commença à concevoir de sérieuses inquiétudes, quoique ses projets n'eussent pas encore transpiré. Un accident fortuit les révéla tout à coup. Un armateur danois trouva , sur un paquebot qu'il avait capturé , des lettres
?|u'il envoya à Copenhague, où elles urent sur-le-champ publiées. On les envoya à Londres , et leur teneur parut assez grave au parlement pour motiver l'arrestation du comte Gyllenborg , envoyé de Suède, dont on saisit tous les pa'piers. Le baron de Gôrtz ,
Î|ui se trouvait alors en Hollande, eut e même sort.
On apprit alors, non sans étonneraient , que Charles XII devait faire une descente en Écosse , avec douze mille Suédois, et que les partisans de la maison de Stuart devaient aider , de leur influence et de leur argent, cette hasardeuse entreprise. A la faveur de cette révolution, Brème et Verden devaient retourner à la Suède, qui recevait de nouvelles provinces dans le Danemark et dans la Norvège. Le tsar conservait toutes ses conquêtes , à la réserve de la Finlande.
On a prétendu , dans un ouvrage moderne {Histoire de la Régence^ par Lemontey, pièces justificatives) , que le désaveu de Charles prouve suffisamment qu'il était resté étranger aux plans de Gôrtz, et Ton ne craint pas d'avancer que Voltaire a été mal informé à cet égard. Un désaveu, en politique, ne prouve que l'insuccès d'une mesure ; la conduite du roi, qui nomma secrétaire d'État le comte de Gyllenborg , à son retour en Suède , dénote assez clairement qu'il s'agissait d'un résultat plus sérieux que celui de soutirer quelque argent aux partisans de la maison de Stuart. Lorsque Gôrtz et Gyllenborg furent remis en liberté,
ils furent chargés de négocier à Lofôn avec les agents du tsar. La simple appréciation des intérêts de l'époque suffirait pour révéler la nature et le but de ces conférences, et la double expédition de Charles dans la Norvège se lie d'une manière trop frappante aux projets de Gôrtz pour que , sur des documents sans portée , on se croie autorisé à renverser un système de mesures, dont l'invraisemblance apparente tient intimement à la situation.
Pierre avait trop de prudence pour entrer sans réserve dans les plans de Gôrtz ; il observait et cherchait à profiter des circonstances : d'ailleurs , la guerre que se faisaient le Danemark et la Suède , qui avait encore à lutter contre George , ne pouvait qu'affaiblir ces princes, auxquels ses nouvelles conquêtes inspiraient des inquiétudes sérieuses.
Charles s'avançait vers la Norvège par le Bonus et le Vermland , ta nais qu'un corps d'année franchissait au nord les Alpes norvégiennes, sous les ordres d'Armfeld , dont l'expédition n'eut qu'un résultat sans importance.
Il avait fallu les plus grands sacrifices et une année d'efforts pour mettre cette armée en état de tenir la campagne. Après quelques avantages chèrement achetés, le héros suédois investit le fort de Frédérickshall. Ce fut là qu'une balle suédoise termina cette carrière si stérilement active. Le complot qui l'avait designé pour victime, se déroula bientôt après. Ulrique Éléonore fut nommée reine , et le jeune duc de Holstein, menacé parle parti triomphant , eut la lâcheté de livrer Gôrtz à ces mêmes hommes qui venaient de faire assassiner son oncle.
Devant un tribunal moins prévenu, l'acquittement de Gôrtz n'eût pas été douteux, mais la Suède n'avait qu'une voix pour demander sa tête; la chaire retentissait d'anathèmes contre lui; c'est un impie, disaient les prêtres, puisqu'en détruisant Kantienne monnaie, il a mis sur la nouvelle l'empreinte des dieux mythologiques. Le peuple l'accusait de tous les désastres
qu'il n'aurait dû attribuer qu'aux fautes du feu roi ; les sénateurs ne pouvaient lui pardonner d'avoir été l'instrument intelligent d'un despotisme qui les humiliait. Le parti d'Ulrique , qui ne lui avait donné le trône que pour rétablir les anciens privilèges de la noblesse . ne se serait pas cru en sûreté si Gôrtz eût survécu à son procès ; on savait d'ailleurs que le duc de Holstein devait épouser une nièce du tsar, et l'on eût craint que le génie de Gôrtz, qui avait trouvé tant de ressources dans une situation
Fresque désespérée, ne remuât toute Europe dans l'intérêt du duc de Holstein , dès qu'il aurait la confiance de Pierre I er . Il serait inutile de rappeler ici sur quels chefs la sentence du baron fut prononcée; nous nous bornerons à dire qu'on ne lui permit pas même de produire les pièces comptables qui auraient prouvé son innocence , quant aux malversations et au péculat.
Quand le baron vit que ceux qu'il avait servis avec tant de zèle, l'abandonnaient, il reçut la mort avec sérénité, comme "il convenait à un homme qui avait eu les sympathies de Charles XII. Son épitaphe, écrite par lui-même, résume en peu de mots toute sa carrière politique : Fides erga regem et ducem , mors régis , mors mea. Ma fidélité envers le roi et Je duc a causé la mort du roi et la mienne (1719).
Les changements qui s'étaient opérés en Suède ne pouvaient que réagir sur les intérêts et la politique du Danemark. La Russie , qui n'avait pins rien à ménager, continua la guerre et ravagea les côtes , tandis que Frédéric inquiétait les provinces voisines de la Norvège. Les avantages des Danois ne se bornèrent pas à la prise de Stromstedt, où les Suédois détruisirent eux-mêmes leurs magasins et se retirèrent sur Uddewalla ; ils ruinèrent le fort de Sundborg; un de leurs plus habiles généraux, Tordenskiôld, emporta la ville et le château de Marstrand , ce qui le rendit maître d'une flottille ennemie. Les Suédois avaient eu le temps de porter du secours dans
22 e Livraison. (Danemabk.)
les places importantes de Gotheborg et d Elfsborg; les troupes de Frédéric ne purent donc rien entreprendre de ce côté.
Depuis que la Suède n'était plus à craindre, les alliés de Frédéric lui laissaient entrevoir que leur coopération active cesserait bientôt, les causes qui l'avaient déterminée n'existant plus. ISon-seuiement l'Angleterre et la Hollande ne pouvaient voir avec indifférence le Danemark disposer exclusivement de la navigation de la Baltique; mais ces mêmes puissances, secondées par la politique du régent, croyaient qu'il était temps d'op|>oser une barrière à l'ambition de la Russie.
En effet, cette puissance devenait tout à coup menaçante par ses alliances non moins que par ses conquêtes.
Il était à craindre qu'après avoir triomphé des troupes suédoises commandées par un capitaine tel que Charles XII , ce nouvel empire ne triomphât plus facilement encore de la Turquie et de la Perse, et qu'après avoir établi son influence dans l'Orient, et resserré la Pologne en lui fermant la Baltique et la mer Noire , il ne pesât de tout son poids sur les provinces slaves, qui forment comme une vaste ceinture au nord et à l'est de l'Europe centrale. Les duchés de Mecklenbourg et de Holstein se trouvaient déjà engagés dans les plans de cette politique envahissante , et le triomphe de la maison de Saxe, du* à l'intervention de Pierre le Grand , en accoutumant les Polonais à chercher un appui de ce côté , préparait, au sein de leur anarchie, la catastrophe où devait expirer leur liberté.
Le Danemark prévoyait que l'activité de la Suède serait forcée de se tourner désormais vers la défense de la Finlande; et comme il entrait dans les éventualités possibles que la couronne de Russie passât à la maison de Holstein , Frédéric crut devoir répondre aux avances d'Ulrique Éléonore qui avait fait signifier à la cour de Copenhague son avènement au trône. Le général danois Lôwenôrn fut chargé d'aller complimenter la
LT3NIVKRS.
reine de Suède, et de s'assurer si le frarti qui voulait la paix avait assez de Consistance pour qu'on pût se promettre de n'avoir point à reculer dans la voie des négociations. Cet envoyé, qui devait son élévation à son mérite, avait été précepteur des enfants de Mentchikof. Il avait coutume de dire :
« Quand on a bu avec les Russes, on les connaît mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. » Rebuté par les hauteurs de Mentehihof, il avait pris du service en Danemark. Là, après un avancement rapide, il brigua et obtint la mission pacifique dont nous venons de parler, et il y déplova d'autant plus de zèle, que Pierre qui voulait l'affaiblissement des pays baltiques, voyait avec satisfaction la guerre consumer leurs dernières ressources. Le tsar n'ignorait pas que les puissances signataires du traite de la quadruple alliance (1718) avaient des intérêts tout opposés aux siens. Il était question de laisser à la Prusse , au Danemark et à la Pologne les provinces conduises sur la Suède, et de restituer à celle-ci tout ce que la Russie avait acquis , à l'exception de Pétersbourg , Cronstadt et Narva. L'Angleterre et l'Autriche avaient surtout manifesté des intentions hostiles, la première par l'envoi d'une Hotte à Ulrique Éiéonore, la seconde , en renvoyant de Vienne le résident russe. L'apparition dans la Baltique de l'amiral anglais Norris n'empêcha pas le tsar d'ordonner des préparatifs formidables; certain que l'Angleterre ne voulait faire qu'une démonstration, il se hâta de frapper les derniers coups; et ses flottes ravagèrent les cotes de la Suède proprement dite et celles de la Bothnie occidentale.
Le cabinet de Stockholm était pressé d'obtenir la paix. Jamais les finances de la Suède n'avaient été dans un état si déplorable ; Frédéric de Hesse, à qui Ulrique venait de transmettre la couronne , espérait d'ailleurs obtenir des conditions plus favorables, en entrant sincèrement dans les vues de ses alliés. La situation du nouveau roi de Suède était rendue ptus* précaire en-
core par le changement de la constitution, oui avait suivi la mort de Charles XII. Après avoir fait un essai si malheureux du despotisme, les états se jetèrent dans les embarras non moins graves d'une liberté sans contre-poids. Les conditions imposées à Ulrique et que dut accepter sonépoui, rappelaient les capitulations des rois de Danemark, dans les règnes qui précédèrent l'établissement de la loi royale : il était aisé de prévoir qu'une réaction monarchique ne se ferait pas longtemps attendre.
Le roi de Pologne conclut le premier la paix avec les Suédois; il abandonna ses prétentions sur la Livonie, pour ne pas remettre en question les conquêtes du tsar. Le roi de Prusse conserva Stettin et quelques places de moindre importance, moyennant une indemnité de deux millions d'écus.
Après ces arrangements, la conduite du Danemark était toute tracée; cependant le cabinet de Copenhague temporisa quelque temps encore, dans l'espoir de diminuer les sacrifices que lui imposaient l'Angleterre et la France, dont l'influence dominait les négociations de Neustadt. Frédéric IV signa enfin le traité (23 juillet 1720).
Nous n'en rapporterons que les dis-
Editions les plus remarquables : « Le anemark renonce à son alliance offensive avec le tsar , et confirme les traités préexistants avec la couronne de Suède.
« Comme compensation de l'abandon de nie de Rugen, deStralsundet autres villes de la Poméranie royale, le roi de France garantit au roi de Danemark la possession indivise du duché de Sleswig, stipulation déjà consentie par le roi d'Angleterre. « Le Danemark renonce à toutes les
Prétentions qu'il pourrait avoir sur Vismar. Cette ville ne sera jamais rétablie , et ses fortifications resteront dans l'état où elles se trouvaient au moment de la signature du preseni traité.
« Les Suédois et tous ceux qui navigueront sous le pavillon suédois , acquitteront les droits du Belt etuu