FRÉDÉRIC V
Frédéric avait épousé, en 1743, la princesse Louise , fille de George II, roi d'Angleterre : il fut couronné le 4 septembre 1717. Conformément à la politique des rois ses prédécesseurs , il surveilla avec la plus grande attention toutes les démarches des princes de la maison de Holstein-Gottorp. Il renouvela l'alliance conclue entre le Danemark et la Suède, et obtint que le prince héréditaire Adolphe-Frédéric signât l'engagement qui interdisait
aux Suédois toute espèce de participation dans les différends qui pourraient surgir entre les princes de la famille régnante et leurs parents des autres branches. Comme pour donner une nouvelle force à cette convention , ia princesse Sophie-Madeleine, fille aînée du roi de Danemark, fut fiancée à Gustave, fils du duc. Ce mariage, retardé par divers obstacles , n'eut lieu qu'en 1763, pour le malheur des deux époux.
En 1751, le prince Adolphe monta sur le trône de Suède , et Tannée suivante le roi de Danemark, veuf de sa première femme, épousa Julie-Marie de Brunswick - Wolfenbùttel. Cette union , comme on le verra plus tard, devint la source des plus tristes calamités domestiques. Le jeune roi de Suèdeavaitété marié, en 1744, à la princesse Ulrique-Éléonore, sœur du roi de Prusse; le Nord était livré au gouvernement des femmes , c'est-à-dire au caprice ambitieux des favoris. Aussi l'histoire de ce temps , si l'on excepte celle de Russie, dont l'influence pesait de plus en plus sur les destinées de l'Europe, devient-elle pour ainsi dire anecdotique. C'est donc sous le point de vue de ces influences de palais que nous poursuivrons le récit des événements; en voyant ce que deviennent les cours sous les gouvernements arbitraires, on comprendra davantage que la liberté, si précieuse aux nations , est en même temps la sauvegarde la plus sûre de l'honneur des trônes.
Tandis que le Danemark semblait plongé dans une paix profonde, le grand-duc Pierre annonçait tout haut le dessein de venger l'honneur de la maison de Holstein , dès que les circonstances le lui permettraient, in attendant, les troupes d'Élisabeth se formaient à la grande guerre en combattant contre Frédéric, qu'elles eurent plusieurs fois l'honneur de vaincre. Leduc de Holstein ne prenait aucune part à ces succès. Il avait eu une première éducation trop forte pour la trempe de son caractère ; dès son enfance il avait manifesté pour les exercices militaires un goût qui était de*
venu une manie. Marié à Catherine , il avait d'abord inspiré à sa jeune épouse un vif attachement; mais le changement opéré dans ses traits par la petite vérole , et plus que tout le reste la grossièreté de ses mœurs de caserne, éloignèrent bientôt de lui une princesse que les mœurs dissolues de la cour et ses propres inclinations ne portaient que trop facilement à manquer à la foi conjugale. Pierre fit venir des troupes du Holsrtein; son passe -temps favori était de les passer en revue et de leur faire faire l'exercice à la prussienne. La mort d'Élisabeth mit enfin la couronne de Russie sur la tête d'un duc de Holstein. Le Danemark trembla et la Prusse fut sauvée. Le comte de Rantzau se trouvait à Pétersbourg pendant le court règne de ce monarue ; le comte s'est vanté depuis 'avoir pris une part importante à la révolution qui le renversa; tout ce qu'on peut dire, c'est que les intérêts qui portaient Catherine II sur le trône se trouvèrent favorables au Danemark, et qu'il en profita. Tandis que Pierre III organisait une armée pour reconquérir leSleswig et ruiner le Danemark, Catherine profita habilement de ses fautes et se forma un parti puissant.
Avant d'entreprendre cette campagne, Pierre voulut célébrer sa fête, et l'anniversaire de celle de Pierre le Grand dans la résidence de Péterhof.
Catherine se rendit secrètement à Pétersbourg, et souleva les gardes, qui la proclamèrent impératrice. PierrellI, sourd aux conseils de Munich, signa sa renonciation au trône de Russie , et n'obtint pas même la vie sauve. C'est ainsi que le Danemark échappa au plus grand danger qui ait jamais menacé son existence. Catherine adopta une autre politique ; le démembrement de la Pologne et celui de la Turquie étaient plus à sa convenance.
Frédéric V avait montré dans ces circonstances difficiles une dignité et une mesure dont il faut sans doute apporter le mérite à son ministre Bernstorlï ; mais les qualités qui avaient distingué ce monarque firent
place tout à coup à un découragement profond. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir que la plus abjecte des passions, l'ivresse, avait dégradé ses facultés.
Si l'on en croit Brown , la cause de ce changement ne fut connue que d'un petit nombre de personnes, auxquelles la forme despotique du gouvernement danois n'a point permis de la révéler. Frédéric aimait les enfants que lui avait laissés Louise, sa première épouse, avec une tendresse qui excita la jalousie de la nouvelle reine. Artificieuse et profonde, celle-ci avait trouvé, pour seconder ses projets de marâtre, un homme que son ambition rendait capable de tout , le conseiller Guldberg. L'état de santé du roi promettait à Julie une large part d'influence sur les affaires; mais l'intégrité du ministre Bernstorl'f n'était pas le plus grand obstacle à ses desseins ; le jeune Christian, son beau-fils, était appelé par sa naissance à succédera Frédéric, et les qualités du prince royal , le tour vif de son esprit, semblaient ne laisser aux enfants de Julie qu'un rôle dont son orgueil s'indignait d'avance. Un mariage depuis longtemps arrêté devait éloigner de la cour la princesse Sophie-Madeleine , qui , en effet, épousa , en 1766, le prince royal de Suède, depuis Gustave III. Les deux autres tilles de Frédéric et de Louise, les princesses VVilhelmine et Louise, se marièrent vers la même époque , la ( première à l'électeur et la seconde ou > prince de Hesse. Restait Christian :
qu'il fallait perdre à tout prix.
La grossesse de la reine ne fit qu'irriter ses espérances ambitieuses; mais elle mit au jour un fils difforme, plutôt fait pour inspirer la répugnance que l'intérêt. Décidée à commettre un crime , elle ne tarda pas à trouver une occasion qui lui parut favorable. « Le jeune Christian eut une légère indisposition. La reine lui fit de fréquentes visites sous le prétexte de l'amitié qu'elle lui portait. Un jour elle trouva la nourrice du prince préparant une tisane qu'elle faisait bouillir sur la flamme d'une lampe d'argent. Il n'y
L'UMVERS.
Nf
avait pas d'autres domestiques dans la chambre. La reine ordonne à la nourrice d'aller chercher quelque chose qu'elle lui indique , et dès que cette femme est sortie, elle s'approche de la lampe et jette dans le vase un poison minéral des plus actifs. La nourrice jouissait de toute la con-
tidnce de la famille royale Elle
éprouvait réellement pour les enfants de la feue reine toute la tendresse d'une mère. Ayant conçu depuis longtemps des soupçons sur la prétendue affection de Julie, elle surveillait attentivement toutes les démarches de cette reine artificieuse. Au moment où celle-ci entra dans la chambre, le crime dans le cœur et le poison à la main, il y avait sans doute, malgré sa circonspection et le pouvoir qu'elle avait sur elle-même, quelque chose de particulier dans l'expression de ses traits , de son regard et de sa voix , qui alarma la fidélité de la nourrice. Au lieu donc de se rendre à l'appartement de la reine , cette femme , qui était Norvégienne , ne fit que quelques
Sas hors de la chambre, et revint oucement se placer en observation près de la porte. De là elle aperçut distinctement Julie qui vidait un cornet de papier dans la casserole d'argent et qui remuait ensuite la tisane.
La reine replaça la casserole sur le réchaud, qui était en forme de lampe, et tout se retrouva dans la même position où la nourrice Pavait laissé. A cette vue , le sang de la fidèle Norvégienne se glaça d'horreur. Si la reine avait présenté la tisaneau prince, la nourrice se serait précipitée dans la chambre et la lui aurait arrachée des mains; mais Julie se mit à parcourir l'appartement d'un pas pressé et inégal ; ses mains étaient contractées , et ses traits trahissaient une agitation extraordinaire. Dans ce moment, la nourrice pperçut dans la galerie un domestique nommé Wolf ; elle lui lit signe d'approcher, et lui dit à l'oreille d'aller porter sur-le-champ au comte Molekte une bague qu'elle lui remit en le priant de se rendre sans tarder à l'appartement du prince royal Elle rentra
aussitôt après dans la chambre; mais son émotion se peignait sur son visage. La reine , sans remarquer que la nourrice était rentrée plus tôt qu'elle n'aurait dû le faire, si elle avait exécuté sa commission , lui dit de donner au prince la tisane qui avait bouilli assez longtemps , et qui , sans doute , lui ferait du bien. La pauvre femme frémit d'horreur. « Eh bien? » lui dit la reine la voyant immobile. « Pardonnezmoi, répondit la fidèle nourrice, il est de mon devoir de vous désobéir. » A ces mots, Julie lui lançant un regard terrible, s'écria : « Comment osez-vous répliquer à mes ordres? » La nourrice ne répondit rien; mais jetant un regard significatif sur la tisane, elle se* coua tristement la tête. La reine , hors d'elle-même, lui ordonna de quitter la chambre à l'instant; mais la nourrice restait immobile, tenant toujours la casserole à la main. C'est alors que Julie , bouleversée à la fois par la rage et par la crainte, prit la résolution d'accuser la nourrice du crime dont l'exécution venait d'échouer. Son geste fut prompt comme l'éclair... Elle s'élance sur la sonnette qu'elle agite avec violence... « Allez, » dit-elle à un gentilhomme qui était accouru, « allez chez M. de Guldberg, et dites lui de venir à l'instant me trouver. Maintenant, misérable, s'écria la princesse furieuse, tu vas éprouver tout le poids de ma v engeance. Tes membres seront brisés sur la roue : la preuve de ton crime est dans ta main !.. m Au même instant, le comte Molekte entra dans la chambre. « Voyez, lui dit la reine pâlissant de colère , voyez cette malheureuse que je viens de surprendre au moment même où elle allait donner du poison au prince royal. Qu'on appelle les gardes ! Quand le roi reviendra, il la tera mettre à la question la plus horrible pour lui faire avouer quel est le scélérat qui l'a portée à commettre un crime si abominable. » Après un instant de silence respectueux, le comte lui dit : « Je désirerais parler à Votre Majesté en particulier. La suivrai-je dans son appartement, on dirai-je à madame*** de se retirer. «Ne sachant pas
que le ministre avait depuis longtemps l'œil sur sa conduite, et qu'il avait déjà d'autres indices de ses intentions, Julie s'écria : « Eh quoi ! comte, êtesvous aussi un ennemi du prince royal, et le complice de cette femme ? — Comment pourriez-vous le supposer, Madame? répondit froidement le comte; si le prince royal n'existait plus , ce ne serait pas mon fils qui succéderait à la couronne. » La reine poursuivit avec confusion : « Si Votre Excellence le désire, cette femme peut se retirer. » Le comte prit alors la casserole des mains de la nourrice, qui passa dans la chambre à coucher du prince. Ou ne peut que former des conjectures sur l'entretien de la reine avec le comte. Au bout d'une heure, ce dernier se rendit auprès du prince Christian , et lui annonça que sa nourrice devait partir pour la Norwége; le prince pleura beaucoup, et dit au comte qui s efforçait de le calmer : « J'en parlerai à mon père ; je suis sûr qu'il ne permettra pas que cette mère me soit enlevée. »
Le comte embarrassé se retira ; mais il ne tarda pas à revenir; puis, passant avec la nourrice dans une antichambre, il essaya de la convaincre que la reine n'avait fait que remuer la tisane. La nourrice secoua la tête, et demanda au comte s'il lui serait permis de montrer la tisane au pharmacien du prince. Sur sa réponse affirmative, elle courut prendre la casserole qu'elle trouva vide et nettoyée.
Plus alarmée qu'auparavant , et craignant que le comte , d'accord avec la reine, ne partageât les desseins de Julie contre le prince royal , elle résolut d'avertir elle-même le roi du danger que courait son fils bien-aimé.
L'adroit courtisan pénétra son intention ; il commença par applaudir à son courage et à sa fidélité ; puis il lui dit qu'il n'avait voulu la renvoyer en Norvège que pour la mettre à l'abri du pouvoir de la reine, mais qu'il avait changé d'avis , et que si elle voulait s'engager par serment à garder le secret sur tout ce qui s'était passé, elle pourrait être tranquille et rester au service du prince, En même temps il
lui jura lui-même , dans les termes les plus solennels, que le prince ne courait aucun danger. La fidèle Norvégienne consentit à tout, pourvu qu'on ne l'éloignât pas du jeune Christian... Le même jour on fit courir le bruit que la reine était indityosée, et le lendemain elle se rendit au palais de Uirschholm.
« Frédéric V se trouvait alors à un rendez-vous de chasse, nommé Jagerprest, près du palais de Charlotten-' borg. Ce fut là que se rendit le gentilhomme à qui la reine avait dit d'appeler M. Guldberg. Il obtint sur-lechamp une audience, et raconta au roi étonné, non-seulement ce qu'il avait vu et entendu dans l'antichambre du prince , mais plusieurs autres circonstances importantes.
«Il serait impossiblededonner même une légère idée des pénibles sensations que ce récit excita dans l'âme du roi.
Il applaudit au zèle du gentilhomme, et mit une telle précipitation à se rendre au palais de Christianborg, qu'en descendant les degrés, il fit une chute et se cassa la jambe. Il fut saisi d'une fièvre qui mit ses jours en danger...
Aussitôt que la fracture fut céduite, il fit venir en sa présence |a nourrice et le comte Molckte, après avoir pris toutes les précautions convenables pour qu'ils ne pussent se concerter d avance. Il acquit la certitude de la culpabilité de Julie, et récompensa généreusement la Norvégienne ui avait conservé les jours de son ls. A compter de ce moment , Frédéric n'habita plus avec la reine ; mais le souvenir de la méchanceté de cette marâtre, et l'idée du danger que courait son fils et son héritier, remplirent son âme déjà faible de la plus horrible inquiétude. Il chercha une ressource contre le chagrin dans l'intempérance ; et le comte Molckte , étant à la fois maître du secret de la reine et ministre favori du roi , devint le véritable souverain du Danemark, et exerça toute l'autorité au nom de son maître, qui bientôt ne fut plus que l'ombre de lui-même.
Julie avait eu l'intention d'élever au ministère M. de Guldberg , qui était
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un homme d'une grande capacité et sa constitution. Tel était l'aspect de d'un jugement froid; mais la décou- la cour de Danemark, lorsque Fréverte de son crime entraîna la ruine de déric termina sa carrière, après un ses autres projets, et lui imposa la règne de vingt années (1766), dont nécessité de se soumettre à l'homme les dernières ne furent qu'une longue qui lui inspirait le plus de haine et de enfance, qui n'avait pour elle ni l'excuse
crainte. Ce fut par ce moyen que le de l'âge ni celle des infirmités. (Brown, comte Molckte obtint et conserva, pen- Cours du Nord.) dant les dernières années du règne de
Frédéric V, ce pouvoir illimité qu'il chbistiàn vu.
exerça d'une manière si despotique,
(ju'onluidonnaitcommunémentlenom A peine Christian VII fut-il monté
.de Konung Molckte ( roi Molckte).... sur le trône, que, cédant aux conseils
« L'âme de Frédéric, bien qu'obscur- de ses favoris , et peut-être pour con-
cie par le vice auquel il se livrait, avait trarier les desseins de la reine Julie,
conservé dans toute leur vivacité ses il demanda et obtint la main de sa
affections paternelles; i! n'était heu- cousine Caroline-Mathilde, sœur du
reux qu'en la présence de son fils, roi d'Angleterre. Elle était fille du
Christian, en avançant en âge, devint prince de Galles, et, ainsi que son
de plus en plus cher au roi et au peu- mari, elle avait George II pour aïeul,
pie. Dans les excès par lesquels son Sa grande jeunesse , l'éclat de sa
père se déshonorait, ce prince conser- beauté , qui était plutôt piquante que
vait seul quelque pouvoir sur lui. Son régulière, ses manières pleines d'ana-
influence alla souvent jusqu'à empé- bilité toutes les fois qu'elle ne se
cher que le roi , dans des moments croyait pas obligée de commander, le
d'ivresse, ne passât les bornes delà respect dû à son rang, la rendirent
générosité. C'est ainsi qu'ayant appris bientôt l'idole du peuple; sa taille éle-
un jour que le monarque, dans un de vée, et qui indiquait déjà une certaine
ses accès, avait fait don au comte propension à l'embonpoint, contrastait
Molckte du palais de Hirschholm avec avec celle du roi , dont l'aspect n'a»-
tout son précieux ameublement, il nonçait rien de viril. On a dît aue dès
courut chez le ministre favori , et lui cette époque, et bien qu'il fût à la fleur
présentant un plan de cette résidence : de l'âge, ses excès de débauche avaient
Je prie Votre Excellence, lui dit-il . de tellement ruiné son tempérament, que
se contenter de ceci. Elle peut être le mariage de la reine pouvait être
sûre, d'ailleurs , qu'à moins de possé- considéré comme un veuvage de fait,
der la couronne, elle ne sera jamais L'indifférence que le roi lui témoigua,
maîtresse du palais de Hirschholm. « sans renoncer à ses habitudes et a
L'exemple que Christian avait sous ses liaisons , produisit sur l'imagma-
les yeux exerça une funeste influence tion de Mathilde une impression qui
sur son caractère naturellement porté eut sur sa conduite la plus désastreuse
à la distraction et au plaisir. Le comte influence. Julie observait tout avec
Molckte ne demandait pas mieux que l'œil d'une marâtre ; elle espérai
de l'écarter des occupations sérieuses, que la haine naîtrait du dégoût, e
et la reine Julie ne négligea aucun qu'il arriverait tôt ou tard queiq» e
moyen pour consommer la dégradation éclat dont elle pourrait tirer avantage,
morale de l'héritier de la couronne. Les Cependant, contre son espoir, la g 1 * 1 **
f>ortes du palais furent ouvertes, et sessede la jeune reine fut officielle!^ 1
e prince put s'abandonner sans con- annoncée, et la joie publique sem
trainte à ses goûts dépravés. Guldberg, prêter une nouvelle force au ressen-
au lieu de donner une direction utile timent de Julie. La naissance fl "«
à la vivacité de ses goûts, l'entoura prince vint combler les ; vœux des v
déjeunes gens voluptueux dont la so- nois; mais il était faible et c net •
ciété corrompit ses principes et ruina Julie ne renonça pas à l'espoir de go •
verner un jour le Danemark sous le nom de son fils. « Les mœurs corrompues du jeune monarque, son aversion pour sa femme, furent les véritables motifs du voyage coûteux qu'il entreprit peu de mois après la naissance de son fils. Il visita successivement la Hollande, l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Le prétexte qu'on donna à ce voyage fut le désir du jeune roi de perfectionner les institutions du Danemark par un examen attentif de celles nui régissaient les principaux États de l'Europe. Mais tandis que le comte de Bernstorff s'occupait des affaires sérieuses, le monarque donnait tout son temps aux fêtes et à des plaisirs d'un genre plus abject qu'il allait chercher dans les maisons les plus infâmes. Toute espèce de contrainte était antipathique au jeune Christian. A son arrivée en Angleterre, on lui annonça que le clergé et les corporations de* Cantorbéry et de Rochester s'apprêtaient à lui faire une réception solennelle. « Le dernier roi de Danemark, qui entra à Cantorbéry, dit le prince à M. de Bernstorff, mit la ville en cendres , et massacra ses habitants. Plût à Dieu qu'ils se le rappelassent, et qu'ils me laissassent passer tranquillement dans leur cité vénérable , où nos ancêtres ont commis tant de crimes. L'étiquette permettrait-elle que je parusse par procuration? Dans ce cas je vous prierais de me permettre de vous devancer. J'annoncerais notre arrivée et vous me représenteriez. A dire vrai, la pompe gothique et les discours pédants des prêtres et des bourgeois me causent un effroi insurmontable. Cependant , s'il ne m'était pas permis d'esquiver décemment cette visite , on pourrait peut-être la remettre jusqu'à mon second passage par Cantorbéry, quand je quitterai l'Angleterre. Je vous assure que cela me serait extrêmement agréable, et d'autant plus qu'une seule cérémonie servirait pour les deux. »
Le comte de Bernstorff fut impitoyable; mais il fut chargé d'annoncer que Sa Majesté avait une antipathie mortelle pour les longs discours.
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Nous ne parlerons ici ni des fêtes qui furent données à la cour à l'occasion de son séjour, ni des anecdotes scandaleuses dont il fut le héros, et qu'on croirait empruntées aux mémoires de la régence. Nous nous contenterons de dire qu'une vie si licencieuse et si fatigante affaiblit sensiblement les organes de Christian , qui tenait à honneur de tenir tête aux jeunes débauchés de sa suite, et dont quelquesuns, comme le comte Holcke, étaient doués d'une vigueur athlétique. Ce seigneur était dans la confidence du comte de Rantzau , qui , éloigné des affaires , et jaloux de l'influence de Molette, avait néanmoins conservé assez de crédit pour faire entrer dans la maison du roi quelques-unes de ses créatures. Holcke était l'âme de toutes les parties Unes de Christian. Un jour que Je prince et son favori se trouvaient incognito dans un lieu public, où la conversation roulait sur les fêtes que l'on donnait à Londres pour célébrer la présence de Christian, le comte demanda à un capitaine de navire danois , s'il n'était pas fier des honneurs que les Anglais rendaient à son souverain. « Je pense, repondit le marin, que ce sera un miracle s'il revient sain et sauf d'entre les mains du comte Holcke ; au reste, je ne le connais que de nom, mais je sais que tout Copenhague plaint la jeune reine, car on attribue généralement la froideur que le roi lui témoignait, avant son départ, à l'influence de ce favori. » Cette réponse franche parut faire une grande impression sur le prince , et en rentrant il en fit part à Struensée, son médecin. Cet homme, profitant de la liberté qu'autorise .son ministère, lit au roi des représentations pleines de sagesse , non sur l'immoralité de ses déportements, mais sur les conséquences politiques qu'elles pourraient avoir, et sur l'intérêt de ses ennemis à le présenter comme incapable de se livrer aux soins du gouvernement. Depuis ce moment , la faveur du comte Holcke diminua sensiblement; Struensée fut élevé au rang de conseiller, et, moins désireux de reformer les mœurs
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de son maître , que de faire sa propre tona en Danemark, où il arma au
fortune, il ménagea si bien son crédit, de janvier 1769. La dépense de ce
que bientôt il s'empara complètement voyage a été évaluée à environ cinq
de l'esprit du monarque. millions de francs. Le commerce de
Struensée était Ûls d'un pasteur al- Copenhague a calculé que pour dé-
lemand qui avait professé la théologie frayer cette fantaisie, le trésor devait
à l'université de Halle. Après des étu- sacrifier 27 mois de l'impôt d'Oresund
des sérieuses, il s'était livré à la mé- pour le passage de quinze mille na«-
decine , et avait exercé cet art à Al- res de commerce, tona. Il avait, au commencement de sa Struensée voyait chaque jour sa
faveur, une trentaine d'années. Ses faveur s'accroître; il s'était lié à Paris
principes en morale étaient fort relâ- avec un gentilhomme danois nommé
chés; ses opinions religieuses étaient Brandt, homme d'un mérite supérieur,
celles de l'époque , c'est-à-dire voltai- grand épicurien, et qui avait été oblige
riennes ; du reste, il avait une instruc- de s'expatrier à la suite d'une de ces
tion variée, et était doué d'une prodi- intrigues de cour où les partis domi-
gieuse aptitude pour les affaires , que naient et s'effaçaient tour à tour. Le
la force de sa constitution lui permet- médecin favori* sentait la nécessité
tait de mener de front avec les plaisirs, d'un appui au milieu de toutes les in-
Au mois d'octobre (1768) le roi de fluences dont il était environné; il ob-
Danemark quitta Londres , et ayant tint le rappel de Brandy qu'il associa
débarqué à Calais, il poursuivit "son à sa bonne fortune, et qu'il enveloppa
voyage jusqu'à Paris. Il fut reçu dans sa ruine, lorsqu'il dut échanger les
avec magnificence et éclat pour faire faveurs de la jeune reine contre le billot
honneur au prince qui venait visi- fatal.
ter la cour la plus polie de l'Europe. Le comte Holcke était de tous les Les trésors de la France ne furent favoris de Christian celui que Mapas épargnés; le roi se plongea de thilde détestait le plus. La faction du nouveau dans la dissipation , et le comte de Rantzau , gouverneur de duc d'Orléans , dit-on, se chargea de Glùckstadt, n'avait rien laissé ignorer l'initier dans les voluptés parisien- à la reine de la conduite du roi à relies. Pour échapper aux obligations de franger; et comme le comte Holcke l'étiquette, il avait pris en Hollande le jouait le principal rôle dans ces orgies nom de comte de Travendahl ; il prit royales, c'était sur lui que retombaient en France celui de comte d'OIrîen- les reproches de ceux qui aspiraient a bourg. En Angleterre, les liens de fa- le remplacer. Le comte de Rantzau, mille ne lui avaient pas permis de homme déplaisir, mais ambitieux et garder l'incognito. résolu , avait servi dans sa jeunesse
A un grand dîner qu'il fit à Versait- dans les armées impériales. Nous
les avec Louis XV, monarque non avons dit qu'il se trouvait à Péters-
moins sensuel que lui , on tira un ri- bourg à l'époque où Pierre ni pro-
deau derrière lequel était représentée jetait d'attaquer le Danemark pojr
une vue du palais de Christiansborg à recouvrer la portion des duchés de
Copenhague. Le prince de Condé lui Holstein et de Sleswig qui avait été
donna une chasse aux flambeaux dans cédée en 1737. Dans cette crise,
une forêt illuminée. Ces prodigalités, le comte sut gagner la confiance du
si ruineuses pour le peuple, n'étaient comte Orlof, en lui communiquant
point de nature à guérir Christian de les desseins encore secrets de l'empe-
■00 goût pour les folles dissipations, reur, qui fut en outre accusé par ie
Sa santé, déjà si altérée, en reçut une Danois d'avoir voulu faire mourir ta-
atteinte si grave, qu'il se trouva bien- therine. Si l'issue de cette révolu-
tôt dans un état presque désespéré. tion s'explique surabondamment m
Vers la fin de l'année, il quitta Pa- 5 ris et se rendit par Strasbourg et Ai-
des intérêts purement russes, « comte ne s'en attribuait pas moins w
mérite au point de vue de h politique danoise. Le Holstein fut délivré oSne invasion , dit Brown, auquel nous empruntons 1 en les abrégeant une partie de ces détails, et les Hambourgeois fnrent obligés de payer à Frédéric un million d'écus, parce que l'autocrate de toutes les Russies avait menacé d'attaquer le Danemark.
Struensée était une créature du comte de R mtzau ; du moins sa conduite à l'égard du comte Holcke rend cette hypothèse extrêmement probable.
Les comtes Bernstorfr et Molckte, entièrement livrés à la politique, voyaient sans en prendre ombrage rattachement du roi pour Struensée : ils lui laissaient volontiers les. agréments et les avantages de l'intimité , et le considéraient plutôt comme un ministre aimable et compétent des plaisirs de Christian , que comme un favori ambitieux qui tramait en secret leur ruine. Rantznu était le conseil de la jeune reine; il saisissait toutes les occasions pour lui représenter que les deux partis dominants, celui de Molckte et de Bernstorff, [quoique rivaux, se rapprochaient cependant dans le but ae la tenir à l'écart et de ne lui laisser aucune influence politique.
Le roi, à son retour à Copenhague, parut frappé du changement avantageux qui s'était opéré dans la personne de Mathilde. Il se rapprocha d'elle, et ne craignit pas, dit-on, démettre en péril la santé de la jeune reine. Peutêtre Struensée avait-il calculé toutes les suites de cette criminelle réconciliation. Quoi qu'il en soit, ses liaisons intimes avec une des dames de la reine amenèrent bientôt une conlidence également périlleuse pour Mathilde et pour Struensée. A compter de ce moment , leur liaison devint plus intime. Le premier mouvement de Mathilde avait été de se séparer de son indigne époux, et de se retirer en Angleterre; mais l'adroit courtisan lui démontra qu'elle laissait le champ libre a ses ennemis , et qu'il lui faudrait se séparer de son entant. Elle eut l'imprudence de céder et d'accepter l'appui d'toï homme qui était déjà maître
d'un de ces secrets dont il eût été
difficile au moins ambitieux de ne point abuser. Mathilde se monta faible par reconnaissance et pour se venger de son époux. La situation où elle se trouvait explique sa conduite sans toutefois l'excuser. Le médecin favori eut bientôt fait taire les derniers scrupules d'une reine offensée. Au point où ils en étaient, il ne s'agissait plus seulement d'assurer l'impunité d'une liaison coupable , il leur fallait assez de pouvoir pour imposer aux divers partis, et pour contenir par la crainte ceux qui auraient osé en faire un sujet d'accusation.
Cependant Christian était dans un état voisin de l'imbécillité; tel était même son abrutissement , qu'il se livrait à ses vices en présence de ses domestiques. Struensée conserva jusqu'à sa chute un grand ascendant sur I esprit de ce monarque dégradé , dont il reçut successivement les plus hautes marques de faveur. Il était déjà Conseiller d'État et maître des requêtes , lorsque, en 1771, il fut nommé premier ministre, avec la dignité de comte, qu'il fit accorder en même temps à son ami Brandt.
Peu de temps après le retour du roi , la cour Ht une excursion dans les duchés, et passa quelque temps à la terr^ d'Asehberg , résidence du comte de Rantzau. Ce fut là que ce seigneur eut l'occasion de remarquer la familiarité qui régnait entre Mathilde et Struensée. Il avait trop l'habitude des mœurs de la cour pour ne pas prévoir que l'homme qu'il avait regardé jusqu'alors comme sa créature, disposerait bientôt en maître de tous les emplois et de toutes les faveurs.
Sa fierté s'en irrita , et il résolut de perdre l'imprudent favori , dût- il entraîner la reine dans sa ruine. Peutêtre cut-il surtout en vue l'intérêt du monarque; mais comme il devait profiter de la disgrâce de son ennemi , il est permis de supposer qu'il se serait montré également hostile à toute espèce de combinaison qui l'aurait exclu des affaires. Il trouva moyen de tromper la surveillance de Struensée et de
L'UNIVERS
Brandt pour se ménager une conversation avec le roi. Le vieux courtisan parut frappé de l'état où se trouvait le prince , et laissa échapper quel-
Îjues larmes. Le roi lui-même maniesta de l'émotion. Pour un moment ses yeux éteints se ranimèrent. « Vous avez été l'ami véritable de mon père, dit-il au comte en lui prenant la main; vous ne serez jamais mon ennemi. — Jamais, sire, reprit Rantzau, je n'hésiterai à sacrilier ma vie pour vous défendre » Tombant ensuite à genoux et tirant de son doigt un camée qu'il mit à celui du roi , il ajouta : « Cette bague, sire, me fut donnée par votre auguste père, lors de mon retour de Russie, où, par des efforts heureux , j'avais trouvé moyen d'éloigner une grande calamité qui menaçait son trône. Daignez la porter comme un souvenir de mes services et de votre père; et si jamais Votre Majesté se trouvait en danger, et avait besoin de l'assistance de Hantzau, qu'elle m'envoie cette bague, et je volerai à son secours. » A peine le comte avait-il fini de parler, que le monarque, entendant quelqu'un approcher, parut retomber dans son apathie' habituelle.
Le comte de Rantzau suivit la cour pendant le reste de son voyage : son expérience eut bientôt pénétré tous les secrets que l'imprudence si ordinaire à la passion eût révélés à^les regards moins exercés. Toutes les prévisions de Rantzau n'avaient pas tardé à se réaliser : en 1771 , Struensëe touchait au faîte du pouvoir : déjà, il avait fait reléguer dans leurs terres Bernstorff et Molckte. La reine Mathildeoublia non-seulement ses devoirs comme épouse et comme reine, mais elle blessa toutes les convenances avec une sorte d'affectation. Elle aimait passionnément la chasse, et se livrait a cet exercice, bottée et en costume d'homme. De décidé qu'il était, son caractère devint despotique. Il était expressément défendu aux domestiques de parler au roi et au prince royal ; un d'eux fut même emprisonné pouf avoir relevé l'enfant qui s-'était laissé tomber. Le prince royal,
malgré sa grande jeunesse, éprouvait déjà une aversion insurmontable pour Struensée, qu'il n'appelait jamais autrement que le docteur* Il fut élevé avec dureté sous la direction de ce ministre, et peut-être est-ce à cette circonstance qu'il dut la vigueur de son tempérament. On lui donna pour compagnon un enfant de son âge, fils d'un soldat. Cet enfant, nommé Edouard, portait dans le palais le titre de prince, pour qu'on ne put faire aucune différence entre lui et son royal camarade. Tous deux portaient un vêtement simple: on eût dit que Struensée voulait faire l'essai du système de Rousseau sur l'héritier de la couronne de Danemark. Quoi qu'il en soit, Frédéric, qui , en venant au monde, était un entant faible et chétif, se rétablit promptement sous l'influence de ce nouveau régime, et plus tard il montra une grande fermeté et une présence d'esprit remarquable, lorsqu'il arracha le pouvoir des mains de Julie.
On ne peut rien imaginer de plus voluptueux que les mœurs de la cour du Danemark à cette époque. Les femmes que Struensée choisissait à dessein parmi les plus belles et les moins rigides, pour former la suite de sa royale maîtresse , avaient leurs fêtes et leurs réunions particulières, où la licence se montrait avec d'autant moins de retenue, que l'exemple venait de plus haut. C'était la corruption de la cour de Catherine II, moins la grandeur. Une personne qui eût conservé les principes d'une morale modérée se serait trouvée comme étrangère au milieu de cette foule frivole qui, par inclination ou par calcul, semblait n'avoird'autres occupations que les jouissances sensuelles. Même dans unegrossesse avancée, la reine se livrait à son goût pour la chasse. Trois jours avant la naissance de la princesse Louise (1771), elle dompta uncheval fougueux.
La reine Julie dissimulait avec un soin perfide son ressentiment et ses espérances; ce fut elle qui tint avec son fils, le prince Frédéric, l'enfant nouveauné sur les fonts de baptême ; mais ,
tandis que Struensée et Brandt la croyaient résignée par découragement et par impuissance, elle faisait publier par ses agents les anecdotes scandaleuses de la cour , qu'elle chargeait encore de toutes les couleurs de sa malignité.
Une table de quatre-vingts couverts était dressée tous les jours pour les grands ofGciers de l'État. C'était là que dînaient Struensée, Brandt, ainsi que leurs amis et favoris des deux sexes. Les courtisans rendaient au premier ministre les mêmes hommages qu'ils naient rendus au souverain.
Les manières du favori changèrent insensiblement; il devint hautain et impérieux, et il étala dans sa toilette et ses équipages une magnificence vraiment royale.
Longtemps avant la catastrophe à laquelle Rantzau prit une si grande part, il s'efforça, dit-on, d'éclairer Struensée sur f inconséquent v et le danger de sa conduite ; mais les conseils de ce seigneur étaient trop intéressés pour être accueillis avec I attention qu'ils méritaient. Il paraît probable que Rantzau , dont le caractère avait un tour chevaleresque , voulait ajouter ses griefs personnels à tous les autres, pour jusliOer en quelque sorte le rôle plus qu'équivoque qu'il joua dans cette circonstance. La reine Julie lui faisait tenir des avis fréquents sur les traitements dont le roi était l'objet , et qui étaient de nature à abréger les jours de l'infortuné monarque. Les domestiques, lorsqu'on les interrogeait sur ce point, donnaient à entendre qu'ils en savaient beaucoup plus qu'ils n'osaient dire. On répandit dans le palais que Brandt devait faire mourir le roi , atin que Mathilde pût être régente pendant la minorité de son (ils. Si ces accusations eussent été fondées, les juges, qui étaient vendus aux eunemis de Struensée , n'auraient pas manqué plus tard de les faire valoir. Un seul point justifiait la condamnation du favori, c'était la flétrissure qu'imprimait à la majesté royale l'adultère qui avait souillé la couche de Mathilde; mais pour dé*
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guiser ce délit , qui n'était pas spécifié dans la loi royale, on fut obligé d'insister sur des circonstances dont la haine même ne* put fournir la preuve légale: ainsi la condamnation de Struensée, telle qu'elle a été motivée, ne peut être considérée que comme un assassinat juridique.
Le comte de Rantzau n'aimait pas la reine Julie, qui accordait toute sa conûouce à Guluberg : il eût préféré voir li régence entre les mains de Mathilde; mais il lui importait avant tout d'écarter Struensée, dont la jeunesse et le crédit auprès de la reine semblaient exclure pour longtemps toute rivalité politique.
Julie, tout en se tenant à l'écart, excitait habilement l'ambition de Rantzau; elle se plaignait devant ses aflidés qui le répétaient au comte, que l'homme le plus distingué du royaume fût négligé par suite de la jalousie d'un parvenu ; et elle affectait d'ajouter qu'il était impossible de prévoir le terme d'un état de choses si préjudiciable aux intérêts du royaume, puisque la reine Mathilde tenait encore plus à son favori qu'à la dignité de la couronne. Ces insinuations étaient appuyées de craintes hypocrites sur la santé du roi , dont le délabrement était 9 attribué au docteur et à sa cabale , intéressés à faire regarder sa mort comme une catastrophe naturelle. Lorsque Struensée, libre de toute appréhension, ne dépendrait plus que de la femme qu'il gouvernait despotiquement . quel serait le sort du prince royal ? Pouvaiton raisonnablement espérer que la couronne passerait à cet enfant qu'on nourrissait des aliments les plus grossiers, et auquel, sur la foi d'un système absurde, ou refusait jusqu'à du feu et des chaussures pendant les rigueurs de l'hiver?
Si Julie n'eût pas eu elle-même à détruire de fâcheuses impressions, il n'est pas douteux qu'elle n'eût précipité le dénoûment de toutes ces intrigues; mais l'âpreté de son ambition était contenue par Guldberg, dont la froide politique savait attendre.
Il lui représenta que dans une affaire aussi délicate , et dont le résultat serait une révolution , il ne fallait rien donner au hasard ; que In prison , ou peut-être un traitement plus rigoureux encore était réservé, en cas d'échec, à elle et à ses amis, tandis qu'une conduite mesurée , en lui conciliant les sympathies de la nation , la mènerait probablement à la régence. « Votre Uls, ajoutait-il, n'est séparé du trône de Danemark que par un être faible; car le roi , dans l'état de nullité où il se trouve, ne peut être un obstacle pour le parti dominant. L'opinion publique sera bientôt préparée de telle sorte , que , s'il arrive malheur au prince royal avant la chute de Struensee, cet accident vous donnera des armes contre la reine et le favori ; si leur imprudence précipite une catastrophe, il faut que la mort du prince royal paraisse une suite naturelle des traitements auxquels Votre Majesté sera restée étrangère. 11 importe surtout d'associer le comte de Rantzau à votre projet et de lui en laisser la responsabilité morale; plus tard, nousaviserons s'il ne sera pas utile d'écarter un homme auquel les seconds rôles ne sauraient convenir. »
En 1711 , le parti de Julie fomenta une révolte parmi les marins norvégiens ; le peuple s'émut et la cour trembla. On assure que Struensée ne montra dans cette occasion ni fermeté ni résolution. Il fut si alarmé, dit-on, ue sa pusillanimité fit rougir Mathilde.
I supplia la reine de lui permettre de quitter le royaume, ce qui était le seul moyen de les sauver tous deux. À cette proposition, la fierté de Mathilde se révolta : rieji n'est plus humiliant pour une femme que d'avoir sacrifié sa réputation à un homme qu'elle trouve méprisable.
Julie et son conseil jugèrent qu'il était temps de se rapprocher de Rantzau. Guldberg eut la mission délicate de sonder ce seigneur : il lui protesta que la reine n'avait d'autre désir que de sauver la vie du roi; et que son intention, si l'on parvenait à perdre Struensée , était de faire établir pour
gouverner l'État, un conseil formé
des principaux membres de la noblesse et dont Rantzau serait le chef. Il ne fut pas alors question d'intenter un procès criminel à Mathilde; mais le comte ne
FK)uvait ignorer ce qu'on affectait de ui cacher ; il se flatta sans doute que son influence suffirait pour empêcher que les choses n'allassent trop loin; son ambition satisfaite l'aveugla sur les conséquences d'une détermination si hasardée.
L'intimité de la reine et de Struensée n'était un secret pour personne; il ne s'agissait plus que de gagner des témoins parmi les domestiques. Un soir, Julie, sans se faire annoncer, fit une visjte à la reine au château de Hirschholm ; dans la confusion qui suivit son arrivée, ses gens prirent adroitement les renseignements nécessaires à l'instant même où les deux reines échangeaient les protestations les plus amicales.
Cependant la cour n'était pas sans inquiétude; les mesures nécessaires à la réussite d'une révolution sont si multiples, et touchent à tant de rapports, qu'il est presque impossible d'en dérober tous les indices à ceux que ruinerait la chute du gouvernement existant.
Struensée et Mathilde prolongèrent leur séjour à Frédérieksborg, jusqu'à ce que le régiment de Falkenskîold, dont le chef leur était dévoué, allât prendre garnison à Copenhague. Ce retard leur fut fatal. Julie et Rantzau les précédèrent dans la capitale; à leur première entrevue, elle dit au comte : « Struensée ne sait prendre que des demi-mesures; il est inévitablement perdu; il devait réordonner de rester à Frédérirksborg x et reléguer Votre Excellence à Aschberg. » Cette femme artificieuse donna sa parole qu'on n'attenterait point à la sûreté personnelle de Mathilde. Le comte était un homme d'exécution ; la reine et Guldberg avaient au plus haut degré le génie de l'intrigue; leur accord était un gage certain du succès.
A peine Rantzau eut-il quitté l'appartement de la reine, que le prince
Frédéric demanda à sa mère comment elle pouvait témoigner tant d'amitié à un nomme qu'elle détestait. C'est que j'ai besoin de toute sa confiance , répondit-elle, pour consommer sa ruine.
Il est probable que Rantzau , dont l'ambition se cachait sous le voile d'un dévouement sans bornes à la personne de Christian , n'avait pas laissé ignorer à Julie la scène de la bague. Le colonel Kohler Banner rapporta bientôt ce camée au comte, en lui disant :
Le roi réclame l'exécution de votre promesse. A cette époque rien n'était changé dans la situation du pauvre monarque , si ce n'est que ses facultés intellectuelles étaient encore plus voisines d'une totale imbécil lité.II est donc probable que Julie, connaissant cette particularité, trouva moyen de s'emparer de la bague, et que Rantzau se mit peu en peine d'approfondir une chose qui semblait légitimer son intervention.
A mesure qu'approchait le moment décisif, les bruits les plus sinistres étaient répandus à dessein contre Mathilde et ses ministres. On accusait le comte Brandt d'avoir battu et fouetté le souverain. Le peuple, au lieu de voir dans des abus si honteux, ceux d'une constitution stupide,, s'emportait en invectives contre Mathilde et son favori : on ne l'appelait que la grande prostituée, la prostituée vêtue d'écarlate. La pruderie du clergé luthérien alla plus loin même que la rudesse populaire, il vendit bassement son influence à Julie, et se montra partisan d'un pouvoir non moins immoral, mais qui du moins savait sauver les apparences.
On assure que les résidents étrangers donnèrent avis à Struensée de ce qui se passait; mais que le comte , qui connaissait l'antipathie de Julie pour Rantzau, et sa confiance pour Guldberg, s'obstina à regarder leuracconl comme impossible. En effet, ce.fut l'influence de Rantzau qui détermina les officiers et les soldats à prêter leur concours à une entreprise qui leur était présentée comme uniquement conçue dans Tintérêtde Christian.
Le comte leur montra la bague dont
il a été question , en leur racontant dans quelles circonstances il l'avait remise au monarque, et comment elle venait de lui être renvoyée.
« Rantzau les voyant disposés à agir, envoya un messager à Julie, pour lui dire de se tenir prête pour deux heures du matin. » En suivant ces détails, on croit lire une scène de l'histoire de Russie , tant il est vrai ue le despotisme est partout la source es mêmes abus , et qu'il est dans sa nature d'engendrer des catastrophes qui menacent également les gouvernants et les gouvernés.
« Dans la nuit du 16 janvier (1772), il y eut bal à la cour. Mathilde avait dansé avec Struensée et avec le prince Frédéric. Les deux reines paraissaient dans la meilleure intelligence. Dès que Rantzau eut paru, Julie et son fils épièrent avec inquiétude tous ses mouvements et jusqu'à ses regards. En passant devant le roi, Rantzau s'inclina avec respect , mais sans l'aborder. Christian seprit à rêver, et courant à son chien favori , il le flatta de la main, en disant : Min fortrortigste ven, mon plus fidèle ami. »
L'auteur de la relation qui nous sert de guide, suppose que le roi prononça ces paroles avec intention , et que le comte l'interpréta dans un sens favorable à son entreprise. Les circonstances les plus fortuites, par cela seul qu'elles touchent à des événements importants , empruntent souvent de la gravité des faits une signification spécieuse. L'état d'imbécillité où se trouvait le roi, pouvait sans doute lui laisser quelques moments lucides; mais lorsqu'il avait la conscience de sa situation , il ne pouvait se dissimuler que la crise qui allait éclater ne pourrait que le placer sous une autre tutelle, et peut-être, malgré toute la confiance que lui inspirait Rantzau , eût-il préféré de rester sous la dépendance de Mathilde et de Struensée que de voir le gouvernement passer aux mains de Julie.
Quoiqu'il en soit, Rantzau s'affermit dans sa résolution. La reine termina le bal en dansant avec le
prince Frédéric, et se retira, suivie de Struensée, dans son appartement, où elle entra pour la dernière fois. Il est certain que Struensée avait accompagné la reine jusque chez elle, puisque ce fut là que Ton trouva son manteau. La reine descendit ensuite par un escalier dérobé dans la chambre du favori....
La reine venait de le quitter, lorsque Struensée appela son valet de chambre pour le déshabiller ; ce jeune homme, en attendantson maître, S'était assoupi; mais les rêves les plus étranges avaient troublé son sommeil. Il avait vu eu songe l'exécuteur embrassant son maître, dont les traits exprimaient l'horreur et la souffrance. La reine Mathilde lui était ensuite apparue magnifiquement habillée, assise à côté de Struensée sous un dais ; puis, son imagination le transportant au port de la douane, il avait vu la reine Mathilde, Struensée, Brandt, et les personnes les plus considérables de la cour, s'approcher du rivage dans une barque richement décorée. Tout à coup la barque s'était brisée en mille pièces, submergeant tous les passagers. La reine s'écriait : Sauvez-moi ; Struensée m'entraîne après lui!
Quelques personnes ont considéré cette vision comme un de ces avertissements mystérieux dont l'histoire offre plus d'un exemple; d'autres, ne pouvait admettre l'intervention providentielle dans le cas où l'événement la rend inutile , ont pensé que le valet de chambre du comte était d'accord avec les conjurés, et que sa fidélité avait cédé a la double influence des menaces et des promesses. Celte conjecture, qui n'offre rien que de vraisemblable, acquiert encore une nouvelle force lorsqu'on se rappelle que ce jeune homme entra plus tard au service de Rantzau.
Comme le valet de chambre entrait dans la chambre de Struensée, il entendit fermer la porte de l'escalier secret par lequel communiquaient les appartements de la reine et du comte; il distingua même le pas de Mathilde qui se retirait chez elle.... Struensée se coucha , et, selon son habitude , il
VERS
prit un livre : c'était Tépître d'Héloïse a Abailard , de Pope.
Le valet de chambre, qui avait un
Kasse- partout, ferma la porte en deors et se mit au lit; mais son sommeil fut léger et interrompu ; il crut entendre des voix étrangères et le pas de personnes qui allaient et venaient.
A la 'fin, il s'aperçut, à ne pouvoir s'y méprendre, que l'on s'efforçait d'ouvrir extérieurement la porte de 'sa chambre avec un instrument de fer.... Il sauta à bas de son lit, et s'approcha de la porte pour écouter ce qui se passait; mais quelques précautions qu'il prit pour marcher doucement, on l'entendit, et on lui ordonna à voix basse d'ouvrir à l'instant , de par le roi et sous peine de mort. Il obéit, et aussitôt le colonel Kohler Banner, suivi de plusieurs officiers, pénétrèrent sans bruit dans l'appartement. Deux soldats s'assurèrent du valet de chambre, en lui appuyant un pistolet sur le front, tandis qu'un troisième le menaçait de son épée. Pendant ce temps , le colonel, qui tenait un flambeau , lui demanda avec une inquiétude visible s'il avait réveillé le comte. Sur la réponse négative du jeune homme , il ajouta :
Rappelez -vous que vous êtes prisonnier d'État, et que si vous manquez à la vérité, vous en répondez sur votre vie.
Le colonel s'avança ensuite vers la porte de Struensée, et la trouvant fermée, il demanda au domestique s'il en avait la clef; et celui-ci ayant répondu qu'il avait un passe-partout, il reçut l'ordre d'ouvrir le plus doucement qu'il lui serait possible. Ernest, (c'était le nom du valet de chambre), obéit, et suivit le colonel , qui entra le premier.
Trois officiers subalternes entrèrent avec eux , tenant une épée nue d'une main et une bougie de l'autre.
Le comte dormait si profondément, que ni le bruit ni l'éclat des lumières ne purent le réveiller. Il était couché sur le côté droit, la tête appuyée sur le bras. Son livre était à terre près du lit.
Après une courte pause, pendant laquelle le colonel contemplait sa victime endormie, il s'approcha, et tou*
chant légèrement l'épaule de Struensée, il le réveilla....
Il est plus facile de se figurer la consternation de Struensée que de la décrire. Il se mit sur son séant, et, la terreur dans les regards, il s'écria :
Au nom de Dieu , qu'est-ce que tout ceci ? Le colonel Banner, d'une voix haute et sévère, lui dit : Vous êtes le prisonnier du roi. Voici l'ordre de votre arrestation; habillez-vous surle-champ et suivez-moi.
Comme, au milieu de cette confusion , Ernest ne pouvait trouver des vêtements chauds pour son maître, il demanda et obtint la permission d'aller, accompagné d'une escorte , dans la chambre de la reine, pour y prendre le manteau fourré du comte. Le capitaine Dessentin , de la garde norwégienne, l'y suivit. En arrivant chez Mathilde, ils trouvèrent Rantzau et le général Eichstedt, créature de Julie, et plusieurs autres officiers de tout grade, portant chacun une épée et un flambeau. Rantzau et tous les officiers avaient la téte découverte. Une grande agitation se peignait sur les traits du comte. La reine lui tournait le dos; une de ses femmes était occupée à la lacer.
Mathilde reconnut la voix d'Ernest, et se tournant de son côté : Dites à votre maître, lui dit-elle , d'imiter sa souveraine, et de repousser l'outrage par le mépris et par la fermeté. Le domestique, ému jusqu'aux larmes, allait répondre,
Sjuand Rantzau lui cria d'une voix orte : Silence! si vous parlez vous êtes mort !.... Deux voitures escortées par des hommes armés reçurent Struensée et Brandt, et les conduisirent à la cita
montré, lorsque ses prétendus libérateurs entrèrent chez lui, une surprise que l'ignorance seule peut expliquer.
L'auteur de la relation et ceux qui l'ont citée ont évidemment voulu justifier Rantzau, et selon nous, les faits rendent cette tâche bien difficile. En voyant Julie et son fils agenouillés près de son lit, le monarque ne parut se souvenir que de son aversion ; il se détourna avec des signes de colère ; Rantzau et ses complices tremblèrent:
c'était le cas ou jamais d'avoir recours à la bague mystérieuse dont il n'est plus question. Le comte resta quelques moments comme pétrifié ; mais bientôt rappelant sa présence d'esprit , il fit signe à Julie et à son fils de s'éloigner/et après avoir longtemps représenté au monarque que son indécision . qui perdrait ses amis , lui serait fatale a lui-même, il lui arracha plutôt qu'il n'obtint la signature des papiers préparés par Guldberg , concernant l'arrestation immédiate de Struensée et de Brandt.
Le parti que l'on prendrait à l'égard de Mathilde avait soulevé des discussions très- vives entre Julie et le comte.
La reine douairière voulait qu'on la traitât avec la dernière rigueur, tandis que Rantzau , soit compassion, soit plutôt qu'il voulût se faire un mérite auprès de la reine régnante d'avoir soutenu sa cause , pour gouverner ensuite sous son nom , avait déclaré qu'il abandonnerait l'entreprise si elle n'avait pour résultat que de rendre la reine douairière, c'est-àdire, son conseiller Guidbprg, maître des affaires. Cependant, comme on lui
délie. Là, les deux prisonniers furent fit observer q.ue si Mathilde n'était pas renfermés dans des chambres séparées, réduite à l'impuissance de nuire, sa
et soumis à la plus rigide surveillance.
Pendant le trajet, Struensée versait des larmes et s abandonnait à la douleur et au désespoir, bien différent du comte Brandt, qui montrait cette constance virile qu'il conserva jusqu'à l'éehafaud.
Si le roi Christian avait été réellement initié, ainsi qu'on l'a prétendu, dans ce complot, dont sa délivrance n'était que le prétexte, il n'aurait pas
vengeance les atteindrait tous, il consentit à ce qu'elle fût arrêtée , et retenue pendant quelque temps en prison. Il ne restait plus qu'à faire signer à Christian l'ordre d'arrêter la reine. Le prince redoutait Mathilde; mais c'était la mère du prince royal , et cette mesure était à la fois uù affront pour le tronc et pour la cour d'Angleterre. Peut-être ces mot ils se présentèrent-ils à l'esprit trou!>h: do
L'UNIVERS
Christian, lorsqu'il rejeta loin de lui le papier qu'on lui présentait. Il fallut employer toutes sortes de raisonnements et de subterfuges pour vaincre sa résistance. Un ordre extorqué à un monarque imbécile était non-seulement d une nullité manifeste ; mais si les juges n'eussent été sous l'influence d'un parti qui allait disposer de toutes les faveurs , les fauteurs de cette intrigue audacieuse auraient été poursuivis comme coupables de lèse-majesté.
Rantzau ne l'ignorait pas ; aussi , dans son impatience, il dit à Eichstedt, assez haut pour que Mathilde l'entendit : Il n'y a pas de temps à perdre, il va faire jour. — Misérable ! s'écria la reine, vous avez raison de redouter la lumière ; votre conduite de cette nuit ternira à jamais votre renommée; mais votre chute suivra de près la mienne.
Mes erreurs seront effacées par mes souffrances, tandis que vous périrez sans qu'on vous plaigne, et l'exécration vous suivra dans la tombe.
Achève, poursuivit-elle en l'animant, traître à cheveux blancs , conduis-moi dans mon cachot ; je serai bien partout, pourvu que je sois loin de ton odieuse présence. »
Le comte balbutia quelques mots d'excuse que la reine dédaigna d'entendre. A demi habillée, elle s'enveloppa de sa pelisse, et, laissant tomber un regard de mépris sur les officiers qui l'entouraient, elle descendit et trouva à la porte la voiture qui devait la transporter au château de Cronenborg. Au moment où elle montait le marche-pied , elle se tourna vers le comte et lui donna un soufflet, en lui disant : Voilà le salaire de tes services; mais rappelle- toi que cette trahison retombera sur ta tête. Quand l'escorte sortit des portes de Copenhague, la reine sentit ses forces défaillir. Son sort et sa réputation étaient à la merci de ses ennemis ; elle quittait ce qu'elle avait de plus cher au monde, ses enfants et Struensée; mais sa passion pour ce dernier lui faisait espérer qu'il ne lui échapperait aucun aveu qui pût établir juridiquement leur culpabilité.
Pour Rantzau, il ne tarda pas à reconnaître que Julie briserait sans scrupule l'instrument dont s'était servie son ambition. Cette femme artificieuse voulut que le roi se montrât au peuple, comme pour constater son imbécillité encore plus que sa honte, et le fit promener en cérémonie dans les rues de la ville, raccompagnant, ainsi que le prince Frédéric, pour qu'il ne fût douteux aux yeux de personne à qui la révolution récente allait profiter.
Pendant qu'on donnait aux Danois ce spectacle indécent, Guldberg faisait répandre, sur le compte de Mathilde, de Struensée, et de Christian lui-même, des bruits si injurieux, qu'ils dépassaient de beaucoup la vérité. Brandt, disait-on , s'était fait le pourvoyeur des infâmes plaisirs du monarque, pour que Mathilde et Struensée pussent se livrer sans contrainte à leur passion.
Dès le matin qui suivit l'arrestation de la reine , la foule furieuse se porta en vociférant vers le palais. Les mêmes agents qui l'avaient excitée, dirigeaient ses mouvements. Elle pilla toutes les maisons de débauche de Copenhague, en mettant toutefois dans ses exécutions un ordre et un discernement qui prouvaientqu'elle était mue par un principe moral, et que les écarts du peuple doivent surtout être attribués à ceux qui ont intérêt à le faire agir. Les meneurs vendirent à l'encan une partie du butin , et brûlèrent le reste sur les places publiques. Ils se
Sortèrent ensuite sur la citadelle et emandèrent qu'on leur livrât les prisonniers; on eût sans doute cédé à leurs menaces sans la fermeté de Rantzau.
La haine de Julie n'était pas encore satisfaite : il fallait, pour justifier*»
conduite, lorsque la colère du peuple aurait fait place à la réflexion, qu'un jugement solennel la délivrât de toute responsabilité. Elle comptait sur la faiblesse de Struensée, et tout fut mis en usage pour que les aveux du prisonnier établissent d'une manière irrécusable la culpabilité de MathMe.
Pendant la première journée de »
détention, Struensée parut abattu; l'arrivée de son valet de chambre, Ernest , lui causa une vive émotion.
Ce jeune homme lui dit en allemand qu'il avait mis en sûreté quelques bijoux pour les lui remettre; il ajouta que le comte de Brandt était dans la chambre voisine; que la reine avait été envoyée à Cronenborg; que les frères et les amis du comte étaient tous arrêtés; que ses papiers et ses biens étaient sous le séquestre ; enfin il lui donna quelques détails sur les émeutes dont la ville avait été le théâtre.
ment gardé, ou plutôt par un raffinement de cruauté, on le transféra dans une autre chambre , petite , basse et située derrière l'église; les murs en étaient nus ; un bois de lit grossièrement garni, une table, une garderobe , un poêle , et deux chaises pour les officiers, composaient tout l'ameublement; tandis que, par un contraste calculé , on y avait transporté sa cuvette et son pot de nuit , qui étaient en vermeil.
La chaîne fut encore raccourcie par ordre de Julie, qui, lorsque Ernest eut
Comme Ernest glissait dans la main été renvoyé, vint plusieurs fois, sous de son maître une bourse pleine de divers déguisements , jouir des torducats, quelques nièces tombèrent, et » tures de sa victime.
le commandant ton Hoben, créature de Julie, s'empara de l'argent, et fit fouiller le domestique , sur lequel on trouva une montre, une riche épingle et une bague de prix.
Quand les procédures furent commencées, Struensée et Brandt n'eurent plus la consolation d'être servis par leurs domestiques ; les seules personnes qu'ils pussent voir étaient les soldats chargés de les surveiller, et les prêtres , instruments de Julie , qui avaient accepté la mission de les réconcilier avec le ciel en les rendant infâmes aux yeux des hommes.
Cependant Ernest , qui logeait dans une chambre au-dessous de celle de son maître, obtint la permission de le revoir. La seconde nuit, vers minuit, il entendit des pas sur l'escalier, et, bientôt après, un bruit de chaînes retentit au-dessus de sa tête; au bout de quelques instants , des coups de marteau se firent entendre : il comprit
Ïiu'on rivait les fers du prisonnier. Le endemain, on lui permit d'entrer dans la chambre de Struensée, qu'il trouva enchaîné à un énorme crochet de fer double , fixé dans le mur. La chaîne passait par des anneaux, dont l'un était attaché au-dessus de la cheville de la jambe droite, et l'autre au poignet gauche; elle était si courte qu'il pouvait à peine atteindre à une table de nuit, voisine de son lit, ni même s'asseoir sur le bord.
Afin que le comte fût plus étroite-
.Nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs de trouver ici le récit succinct de ce qui se passa entre Struensée et le docteur M unther, auteur du livre intitulé : Exposé de la conversion et de la mort de Struen* see*
Première conférence. « Lorsqu'on informa le comte que je demandais à le voir , il demanda d'abord si j'étais venu par ordre ; sur ma réponse affirmative, il pria de me faire entrer. Son abord n'était rien moins qu'engageant.
Pendant quelque temps, il se renferma dans un silence qui tenait du mépris.
La vue de cet homme, si puissant naguère, me causa une émotion que je n'essayai point de cacher. Après quelques paroles , qui montraient l'intérêt que devaient m'inspirer^sa situation et mon ministère , j'ajoutai que j'espérais que mes visites ne seraient pas pour lui sans intérêt et sans utilité.
Là-dessus il me tendit la main et me remercia ; mais lorsque je lui eus déclaré que si les vérités dont j'avais à l'entretenir pouvaient lui paraître blessantes, il ne devait pas moins être persuadé que je n'avais en vue que son intérêt, il reprit d'un air brusque:
Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira. » Notre intention n'est pas de^ suivre le pasteur M unther dans ses digressions théologiques; il nous suffira d'indiquer quelques points principaux pour montrer comment les motifs les plus saints furent adroitement mis en
L'UNIVERS
avant pour servir la politique de Julie.
Une des principales craintes de Munther, c'était gue Struensée , voyant sa perte inévitable, ne prît la résolution de nier tout ce qui aurait pu compromettre Mathilde et de confondre ses ennemis par une mort courageuse.
«Écartez, lui dit- il, la pensée de mourir en héros philosophe ; ce rôle, d'ailleurs, est difficile à soutenir jusqu'au bout; la fermeté et la tranquillité d'esprit, en face de la dernière heure, ne peuvent être l'effet que d'une bonne conscience.— Dans tous mes malheurs, répondit Strùensée, j'ai fait preuve de courage, et j'espère bien ne pas mourir en hypocrite.— Peut-être, poursuivit le prêtre, vous flattez-vous de sauver vos jours, ou du moins d'obtenir un long délai ? Mais je suppose que je sois venu vous annoncer que votre arrêt est Oxé pour aujourd'hui ou pour demain , ne sentinez-vous pas votre résolution faiblir? Ne serait- il pas trop tard alors pour penser à la seule chose qui puisse vous donner de l'espérance et des consolations ? Ma mission est de vous préparer pour l'éternité : il dépend de vous qu'elle soit heureuse ou malheureuse. Il est probable que nous différons d'opinion sur la destinée de l'homme après la mort; quoique vous n'admettiez point la certitude d'une vie à venir, non plus que celle des peines et des récompenses qui nous attendent, j'ai la conviction que ce n'est de*votre part qu'un doute, et que vos idées à cet égard ne reposent point sur des preuves sérieuses.
Votre conscience protestait secrètement contre vos principes : pour échapper à la crainte de l'éternité, votre faiblesse a trouvé plus commode de supprimer l'éternité elle-même.»
Struensée répondit qu'il ne se rappelait point avoir été intérieurement affecte par la pensée de l'éternité; il convint gue l'idée d'une destruction totale lui répugnait; qu'il préférerait la vie, même dans une situation peu brillante; mais qu'au reste l'idée du néant ne lui paraissait pas si terr.ble. Il ne fut pas difficile à Munther d'amener le comte à avouer qu'il avait
jusque-là vécu avec légèreté, et sans donner à sa conduite la garantie d'une base religieuse. En fait de croyance, ses principes se réduisaient à ce qui suit : il reconnaissait et adorait un Être suprême, créateur du monde et de l'homme. Jamais il n'avait pu se figurer que l'homme fût un composé de deux substances ; c'était Dieu qui animait dans le principe l'être humain ; dès que l'action de cette machine cessait, c'est-à-dire à la mort, il n'y avait plus pour l'individu rien à craindre ni rien a espérer. Il ne niait point (a liberté de détermination ; mais il l'attribuait à la nature des organes et aux sensations qu'ils produisent. En conséquence , les actions de l'homme ne pouvaient être considérées comme morales que relativement à la société : Dieu ne s'inquiète point de nos actions: si les conséquences en étaient au pouvoir de l'homme , et qu'il dépendît de lui de les empêcher d'être nuisibles à la société, personne ne serait fondé à lui en faire des reproches.
Il ajouta qu'il regrettait d'avoir fait certaines choses, et surtout d'avoir entraîné dans ses malheurs d'autres personnes; mais qu'il ne redoutait aucunes fâcheuses conséquences, aucunes punitions après sa mort. Il ne pouvait comprendre pourquoi ces châtiments étaient nécessaires à la justice de Dieu. Selon lui , l'homme trouvait dès ce monde la peine de ses transgressions. Quant a lui , il n'avait pas été heureux dans la période de sa plus grande prospérité. Une de ses principales objections contre le christianisme, était que cette croyance n'était pas universelle. Si c'était réellement la religion révélée, disait-il, elle eût été admise par tous les peuples. Le prêtre, après avoir sondé les principes du prisonnier, lui recommanda certaines lectures, et l'informa de la mort du comte de Bernstorlf, qu'il eut soin d'attribuer aux persécutions de Struensée.
Dans la seconde conférence, le prêtre mêla adroitement à ses exhortations tout ce qui pouvait rappeler à Struensée les souvenirs de son enfance
et les affections de sa famille. Cette marche était habilement calculée. Sans doute , la conduite du comte était répréhensible aux veux de la morale et de la religion; mais les dépositaires du pouvoir I étaient encore plus que lui : leur plan était d'amollir lame du prisonnier par la crainte des vengeances célestes, et de le rendre indiffèrent à sa justification devant le monde.
La troisième conférence eut pour objet une discussion dont l'immortalité fut le thème. Soit que Struensée fût réellement convaincu des arguments de Munther (et quel est Thomme assez endurci pour rejeter, en face des abus de la justice humaine, cette pensée consolante?), soit qu'il jugeât également imprudent et inutile de discuter sur ces questions avec un prêtre dont la mission ostensible était toute de zèle et de charité, il admit Ifs prémisses dont les conséquences devaient "nécessairement l'amener aux fins de l'Église, c'est-à-dire aux aveux que désiraient ses ennemis.
Fort de ces concessions , Munther n'eut pas de peine à lui prouver que sa vie passée n'était qu'un enchaînement d'actions plus ou moins condamnables. Une fois maître de sa conscience, il ne lui fut pas difficile de mêler au contrôle de ses actes privés celui de son administration comme ministre et favori. Le chef-d'œuvre de ce rigoriste luthérien fut de le porter à déposer juridiquement contre lui-même, et de livrer à des juges prévenus, comme éléments d'accusation , ce qui ne pouvait être confié à un directeur spirituel que sous le sceau du secret. Toute cette relation de Munther porte le cachet de l'hypocrisie et d'un orgueil de théologien , qui se déguise sous les formes Tes plus austères du ministère religieux. Cependant, tout en reconnaissant ses fautes, le plus grand regret de Struensée était d'avoir enveloppé dans sa ruine Brandt et ses autres partisans.
Quand le prêtre l'eut amené à confesser les vérités fondamentales du christianisme, il craignit que le prisonnier ne s'abandonnât avec trop de
sécurité à la miséricorde de Dieu. Il s'efforça d'entourer de terreurs sa foi naissante. « Dieu , lui dit-il, est juste par cela même qu'il est miséricordieux; sa bonté ne peut dégénérer en faiblesse; sa justice se montrera terrible envers celui qui l'a offensé. — Votre humanité doit être grande, lui dit Struensée , puisque votre patience n'est pas encore découragée; vous vous mettez en peine de ce qui me regarde. Que feriez-vous si j'avais le malheur de m? pas être convaincu ? — J'en aurais un regret infini, répondit le prêtre. Cependant, j'espere que Dieu bénira vos efforts. — Certes , continua Struensée, je voudrais pour beaucoup être un bon chrétien: mais comment le christianisme serait-il notre unique voie de salut , quand il est si peu répandu sur la terre, et quand , parmi ceux qui le reconnaissent , il en est si peu qui suivent ses
firéceptes? Il y a plus : les chrétiens es plus fervents commettent des fautes; l'homme ne peut atteindre à la perfection. Le christianisme peut-il vouloir une chose impossible? » Munther réfuta ces objections avec l'avantage d'un homme (jui les a prévues, et objecta que le christianisme s'adresse plutôt au cœur qu'à l'intelligence.
La quatrième conférence roula sur la moralité des actes, indépendamment de leurs effets dans l'ordre établi par la société. Munther établit que le sens moral est inné dans I homme, et de principe divin. Lorsque le comte se fut rendu à cette vérité, Munther lui fit comprendre que pour se mettre en état d'implorer la miséricorde de Dieu, il lui fallait faire un retour sincère sur sa vie passée , et confesser toutes ses fautes et tous ses crimes. Ce ne fut pas sans résistance que Struensée se rendit à cette exhortation. Je crains, dit-il au prêtre, qu'il soit trop tard; peut-être qu'en le faisant, je ne céderaisqu'a la nécessité, ou bien ma complaisance pour vous me déterminerait. Mais bientôt il se rétracta et il ajouta : Dans les instructions chrétiennes que j'ai reçues dans ma jeunesse, on m'a dit qu'un chre-
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tien doit mourir avec confiance et sécurité. Mais je ne puis me défendre de certains doutes, ils reviennent toujours, quoi que je fasse pour les écarter. Le prêtre lui dit que les meilleurs chrétiens mouraient avec la crainte du Seigneur, et qu'il n'était pas nécessaire pour mourir chrétiennement d'avoir le sentiment intérieur qu'on serait sauvé. Ce que je vous souhaite, mon cher comte, ajouta-t-il , lorsque vous marcherez à la mort, ce n'est pas de manifester de la joie , mais d'avoir la conscience que vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir, pour que Dieu vous accorde votre pardon. Munther voulait que Struensée se montrât humble et craintif /levant les arrêts de l'Être suprême, pour que les témoins de son supplice attribuassent son repentir à une expiation tardive des crimes que ses ennemis lui attribuaient.
A la cinquième conférence, les questions de dogme paraissant suffisamment éclaircies, Struensée fit quelques lectures que lui avait indiquées le prêtre pour le convaincrede li divinité du Christ et de l'excellence de sa morale , transmise au monde par les quatre évangélistes. Le comte fut de nouveau invité à faire un examen consciencieux de sa conduite passée, et à rechercher en quoi ses erreurs blessaient la morale du chrétien. « Je sais fort bien, dit-il, que je ne saurais justifier mes actions : mais c'est pour cette raison même que j'espère dans l'éternité ; Dieu qui connaît et pèse les circonstances où je me suis trouvé, déterminera mieux qu'il n'est donné à un homme de le faire, la moralité ou l'immoralité de mes œuvres. — Dieu, poursuivit Munther, vous avait doué d'une intelligence peu commune; et si je ne me trompe, vous n'étiez pas né pour le vice; mais vous vous êtes laissé corrompre par les voluptés, l'ambition, et une grande légèreté de principes. » Struensée avoua que l'attrait du plaisir avait surtout contribué à la dépravation de ses mœurs, qu'il avait cru que le but de la vie était de se procurer le plus possible de sensa-
tions agréables. J'ai tout ramené à ce but, ajouta-t-ii, et quand il m'est arrivé de faire le bien , c'était uniquement à cause du plaisir que i'y trouvais, et nullement par charité et pour remplir un devoir. Dans ma jeunesse, je me suis abandonné en aveugle à toutes sortes d'extravagances. Lorsque cette vie irrégulière a attaqué ma santé, j'ai essayé de la rétablir par la continence, mais dans le but de me ménager de nouvelles jouissances. Ce qu'il y a de plus humiliant pour moi, c'est que personne n'a usé de séduction à mon égard , et que je me suis égaré sciemment, sur la foi de certaines lectures.
Les demandes et les réponses suivantes, même en supposant que le prêtre les ait conservées fidèlement, suffiraient pour donner une idée exacte de cette singulière confession, o Jusqu'à quel point la poursuite de vos plaisirs vous a-t-elle fait perdre un temps qui aurait du être mieux employé ? — Je me suis toujours fait illusion , parce que j'avais le travail facile, et que j'ai pu expédier plus d'affaires dans les différents postes où je me suis trouvé que la plupart des autres hommes; j'ai donc cru pouvoir disposer du reste de mon temps en faveur de mes plaisirs. — Combien de bonnes actions avez-vous négligé de faire? Ne vous étes-vous pas montré insatiable de jouissances, et ne vous étes-vous pas souvent occupé à vous en procurer de nouvelles ? — L'excès des plaisirs appelle après lui le vide, et l'on tâche de le remplir en variant ses délassements.— N'avez-vous point négligé de former votre âme et votre cœur par cette conduite ?
Rappelez-vous les années que vous avez passées aux écoles et aux universités. — Ce serait reprendre les choses d'un peu loin : à l'université, il m'est arrivé de passer des mois entiers dans les plus folles dissipations, après quoi je reprenais mes études. Quant aux règles morales de ma conduite, je n'y avais jamais songé avant d'être parvenu à l'âge de vingt-deux ou vingttrois ans. Alors j'ai adopté les principes que vous savez. — Jusqu'à quel point votre sensualité vous a-t-elle fait
négliger Dieu et le prochain, même en ce qui regardait les devoirs de votre position ? — J'ai rarement dirigé mes pensées sur la Divinité, dans la persuasion où j'étais que je ne lui devais rien qu'un sentiment général de gratitude pour mon existence. Peut-être dans mes diverses fonctions, ai-je négligé mes devoirs pour mes plaisirs, mais comme médecin j'ai toujours donné des soins consciencieux à mes malades.
— nAu milieu de ces excitations continuelles, vous avezsansdoute enflammé votre imagination en la remplissant de vaines images , qui peut-être vous troublent encore, et éloignent de vous des réflexions sérieuses. Dans quel tourbillon de fausses jouissances n'avez-vous pas rêvé ou plutôt sommeillé! — En revenant sur ma vie passée, je serais tenté de croire qu'elle n'est
S l'un songe, si le peu de bien que j'ai it ne me donnait la conscience de sa réalité. — Cette soif de jouissances n'at-elle pas dégradé votre dignité en vous assimilant aux animaux privés de raison, qui ne recherchent que les appétits sensuels?— Je me suis considéré en effet comme un animal , n'admettant d'autre différence entre l'homme et la brute qu'un degré supérieur de perfection dans le premier — Une telle manière de voir n'a-t-elle pas porté une atteinte fâcheuse à votre réputation?— J'ai toujours cru que je ne devais pas m'inquiéter de l'opinion du monde , et je me suis borné à plaire à quelques personnes. — Avec de tels principes vous n'avez pu qu'être indifférent aux jouissances morales, les seules qui portent à la vertu, et qui forment une partie si essentielle du bonheur réel. — Dans mes jeunes années, je me suis peu inquiète des bons sentiments et des actions ; plus tard, quoique je trouvasse quelque plaisir à laire le bien, je n'ai cependant fait aucune distinction entre le plaisir que j'y trouvais, et la satisfaction de mes désirs sensuels.— De combien de personnes votre sensualité n'a-t-elle pas causé la ruine ! Votre mauvais exemple a entraîné des jeunes gens dans le vice ; plusieurs se sont perdus de
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réputation, ont ruiné leur santé, peutêtre trouvé la mortau bout de la carrière où vous les aviez engagés. Peut-être de pauvres veuves et des orphelins , dont les époux et les pères ont été victimes des égarements où vous les avez plongés, élèvent la voix devant Dieu, et demandent vengeance. (Ici le prisonnier garda le silence, et parut en proie à un vif repentir. ) N'avezvous pas séduit d'innocentes jeunes femmes, et sacrifié à votre impudicité la religion, l'honneur et la vertu?— Je dois avouer que j'ai été un dangereux séducteur ; souvent, j'ai perverti l'innocence par mes principes; j'ai même triomphé de plusieurs femmes que leur raison semblait mettre en garde contre mes attaques, et je leur ai rendu le vice facile. Le seul moyen de me résister était de me fuir,; cependant je n'ai jamais rien promis de ce que je n'avais pas l'intention de tenir....— 11 est probable que vous avez peu respecté les liens du mariage, que toutes les nations regardent comme sacrés?— J'ai toujours sauvé les apparences et prévenu l'éclat en cachant soigneusement tout commerce illicite.— Peut-être de respectables pères de famille sont obligés d élever des enfants qu'ils savent ne pas leur appartenir? Combien de troubles , d'inimitiés et de procès dans ces familles, qui fussent restées heureuses si elles ne vous eussent pas connu!.» Quant à ce dernier point, Struensée protesta de son innocence.
Il est inutile de faire remarquer au lecteur que la relation de Munther a été calculée avec l'art le plus perfide, et qu'en la publiant il avait l'intention manifeste de montrer Struensée ca-
f)able de tous les faits qui , d'après la oi royale, suffisaient pour motiver sa condamnation. Le dernier paragraphe de sa confession semble destiné à écarter l'idée, très-plausible d'ailleurs, qu'il était père du dernier enfant de Mathilde.
Dans la sixième conférence, l'enquête du confesseur roula plus particulièrement sur l'ambition de Struensée; il lui reprocha l'opinion exagérée qu'il avait de ses talents ; toutes les me»
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sures tyranniquesqu'il avait employées pour se satisfaire; son obstination à écarter de>affaires des hommes plus capables que lui ; sa facilité à disposer des revenus de l'État, son faste, et son administration inconstitutionnelle. Entre autres questions , Muntber demanda comment il avait été assez présomp»
tueuv pour prendre en main le gouvernement, quoiqu'il ne connût ni les lois ni la langue, du pays ; il lui reprocha d'avoir mis inconsidérément en vigueur
3uelques lois inconstitutionnelles , et 'en avoir abrogé d'anciennes. N'avaitil pas destitue des ministres d'État pleins d'expérience, pour élever à leur place des jeunes gens dont il ne connaissait suffisamment ni les talents ni la probité? Il l'accusa en outre d'avoir contribué autant qu'il était en lui à démoraliser le peuple, et à entraver l'activité du commerce. Les réponses du comte à toutes ces inculpations sentent trop la facture du prêtre pour que nous nous arrêtions a les reproduire. En fait d'administration, le prisonnier en savait plus
3ue le confesseur, et s'il avait eu le essous en théologie , il est probable qu'il aura pris sa revanche sur des matières qui lui étaient familières.
Pour rentrer dans son rôle, Munther l'amen;» à confesser la divinité de J. C.
et la réalité des miracles.
Septième conférence. Le gouverneur de la citadelle informa l'ecclésiastique que Struensée, depuis qu'il l'avait quitté, paraissait en proie a une vive agitation. Lorsqu'il entra dans sa chambre, Munther letrou\a sensiblement abattu et très en peine de l'inquiétude que son procès devait causer à sa famille.
Munther avait sur lui depuis plusieurs jours une lettre du père de Struensée.
L'humanité la plus vulgaire aurait dû lui faire une loi de la remettre immédiatement au prisonnier; mais la considérant comme un moyen de faire sur l'esprit du comte une impression décisive, il avait différé jusqu'à ce moment de lui donner cette consolation. Elle était ainsi conçue : « Je désire que cette lettre vous parvienne, et que son contenu appelle vos réflexions. Je ne puis
vous exprimer toute la tristesse et l'anxiété de vos parents sur le sort de leur fils; nous pleurons nuit et jour; sans cesse nous crions merci devant le Seigneur. Mais ne parlons plus de cela. Il y a une chose qui pèsesur mon cœur et sur celui de votre mère. Vous connaissez nos sentiments, voussavez dans i quels principes nous vous avons élevé; vous ne pouvez avoir oubié avec quel soin nous vous avons inculqué cette grande vérité, que la piété est le premier des devoirs dans toutes les circonstances. Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de vous parler, même lorsque Vous étiez revêtu d'un caractère public, je vous ai rappelé la présence de Dieu , en vous exhortant à conserver une conscience pure. Votre propre cœur vous dira jusqu'à quel point vous avez suivi les exhortations de votre père.
«Voilà déjà longtemps que vous êtes un sujet d inquiétude pour vos parents. INous menons une vie retiré?, et ne voyons que peu de monde; vousmême vous ne nous avez rien écrit au sujet de ce qui vous regarde ; nous avons donc été réduits dans notre anxiété à élever en secret vers le ciel nos prières et nos soupirs; nous avons crié vers lui dans l'espoir qu'il sauverait votre âme. A trois époques différentes, à Halle, à Gedern et à Allons, ceux qui vous ont vu souffrant ont désespéré de vos jours. Dieu vous a sauvé et a conservé \otre existence:
c'était sans doute pour vous laisser le temps de vous préparer, dans un état de grâce, à une éternité bienheureuse; c'est encore l'intention de votre rédempteur dans la prison où vous êtes détenu. Vous êtes sa créature, il vous aime, c'est par son sang que vous avez été racheté. Dieu est' pour nous un père réconcilié. C'est au nom de la Trinité que vous avez reçu le baptême. Dieu a fait avec vous une alliance éternelle, et jamais il ne cessera de vous protéger. Retournez à lui, mon (ils , et les grâces de sa miséricorde s'ouvriront pour vous. Interrogez la voix de votre conscience, écoutez l'esprit de Dieu présent dans votre âme.
Priez le Seigneur de vous, découvrir l'état réel et intime de votre conscience, afin que, éclairé de sa lumière, vous puissiez voir combien vous êtes corrompu. Mettez à profit la solitude où vous vous trouvez . pour faire un retour sur votre vie passée, pour détester les péchés où vous êtes tombé.
Mais loin de vous flatter, soyez rigoureux envers vous-même, soyez votre accusateur et votre juge devant le tribunal de votre Dieu , tandis que sa grâce vous le permet encore. Quand vous sentirez le péché peser sur vous comme un fardeau, votre cœur s'humiliera devant Dieu, vous implorerez sa miséricorde et vous détesterez vos iniquités. C'est alors que vous reconnaîtrez l'importance et la nécessité de la rédemption; c'est alors que vous vous réfugierez dans le sein de celui qui accueille les pécheurs , qui a payé la dette des hommes , et souffert à leur place, alin que la justice de Dieu s'exerçât sur lui , que notre rédemption devint le prix de son sang, et que le pardon fût proportionné à l'étendue de sa grâce. Le sang du Christ intercède encore-pour vous; dans sa miséricorde il vous tend les bras: sans Jésus- Christ point de salut... Puisse-t-il être glorifié dans votre cœur, lui qui est la source unique de tout bien pendant la vie, au milieu de nos souffrances, à notre heure suprême et dans l'éternité !
« Votre mère vous dit mille choses tendres ; elle pleure et elle prie avec moi pour notre malheureux fils. Mon fils, mon (ils, combien l'affliction que vous nous causez est profonde! Oh! si nous avions du moins cette seule consolation , r]ue nos enfants sont entrés avec conviction dans la voie du Seigneur, et que nous pourrons nous rencontrer avec joie dans un monde meilleur devant le trône de l'agneau !
« Les crimes qui ont motive votre arrestation ne nous sont pas suffisamment connus. Ce qu'on oit publiquement sur votre compte, est d'une telle nature, que vos parents le condamnent et le détestent. Oh ! pourquoi n'été* • vous pas resté médecin ! Nous avons
été informés de votre élévation par les journaux : celte nouvelle, loin de nous satisfaire, nous a fait la plus grande peine. Pourquoi n'avez-vous pas eu en vue le bonheur du Danemark ? pour-
3uoi n'avez-vous pas obéi avec une éférence respectueuse aux ordres de votre souverain ? Pour bien juger votre conduite, il nous faudrait des détails qui nous manquent. Sachez pourtant que, malgré toute notre tendresse pour nos enfants, nous sommes loin d'approuver leurs crimes, et que nous ne voulons ni les pallier, ni les justifier. Kt nous louons Dieu lorsqu'il frappe le méchant, ne réservant sa miséricorde qu'aux pécheurs sincèrement repentants. Puisse le Seigneur notre Dieu sonder et guérir les blessures de votre âme! »
Nous avons cru devoir citer cette lettre, où, à l'exception de quelques phrases, le père est effacé par le théologien. Il paraît probable qu'elle a été écrite sous l'inspiration de Munther, à moins qu'on ne suppose que les mêmes circonstances aient inspiré les mêmes arguments au confesseur et au père de Struensée ; dans cette dernière hypothèse, la sécheresse de cœur qui domine toute cette admonition suprême explique , si elle ne les excuse, les égorements d'une jeunesse fougueuse.
Munther, voyant la vive impression qu'avait produite cette lettre sur le prisonnier, lui recommanda de la lire et de la méditer souvent. Struensée le chargea d'écrire à ses parents et de les informer qu'il avait la ferme résolution de mourir en chrétien. 11 est aisé de voir que cet homme , ébloui par la prospérité, avait conservé un cœur droit; plus affecté du malheur de ses amis que du sien propre , on sent qu'il fait à cette idée qui le poursuit, jusqu'au sacrifice desa renommée.
C'est sur ce côté faible que le prêtre dirigea ses attaques, et il tourna perfidement contre l'accusé jusqu'à sa sincéiité, jusqu'aux mouvements les plus honorables.
Huitième conférence. Dans l'entretien de cette journée, Muuther sonda
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avec adresse la fermeté du prisonnier:
celui-ci avoua qu'il avait toujours cru que la conscience suffirait à l'expiation du péché , et qu'un châtiment éternel lui semblait disproportionné avec la la fragilité de notre nature et les perfections de Dieu. Il ajouta mie s'il n'eût pas connu Munther, ni tait les lectures qui lui avaient ouvert les yeux sur les vérités chrétiennes, il eût envisagé la mort sinon avec indifférence, du moins avec une résignation sereine.
Le prêtre, après avoir combattu toutes ces objections, lui parlades preuves de la résurrection de Jésus-Christ , l'exhorta à s'affermir dans ces bonnes dispositions par la prière, et à révéler à ses juges toute la vérité. C'est ainsi qu on l'amena à examiner sa conduite comme ministre , avec tout le rigorisme que comporte le point de vue chrétien, à mêler sans cesse les lois de l'Église avec celles qui régissent la société, et à sacrifier, dans l'intérêt de ton salut, ses amis politiques, le comte Brandi, qui resta jusqu au bout plus grand que sa disgrâce , et une jeune reine, que les viles intrigues d'une cour corrompue et 1rs vît es infâmes de son époux avaient jetée dans les bras d'un homme maître de ses secrets, et qui ajoutait à toutes ses autres séductions, le droit dangereux de la plaindre.
Neuvième conférence. Munther tira de la concordance entre l'Ancien et le Nouveau Testament, la preuve de la divinité de l'Évangile et du sacrifice du rédempteur; il conclut que Struensée devait ; bjurer ses anciens principes, et expier ainsi, autant qu'il était en lui, le scandale de sa vie. Struensée promit d'écrire cette rétractation; c'était pour ainsi dire une confession autographe, un mémoireà consultera l'usage de ses juges ou plutôt de ses ennemis.
Dans la dixième conférence , Munther obtient de Struensée l'assurance qu'il croit au Christ et à la rédemption, quoique de temps à autre ses anciens doutes reviennent involontairement a son esprit : il s'accuse surtout d'avoir trop de confiance dans la miséricorde infinie. Le prêtre s'at-
tache à démontrer que l'espérance d'un pécheur tel que lui ne pouvait naître que de l'excès même de ses craintes. L'orgueil de Struensée était déjà assoupli par les souffrances niorales et physiques ; les hommes avaient intérêt à couvrir d'un voile saint l'iniquité de son supplice; pressé par l'horreur de sa situation , il ne comprit sans doute pas que la haine hypocrite de ses ennemis était son plus grand titre à la miséricorde de Dieu. Les interrogatoires des gens de loi se réglaient sur la marche du confesseur ; le prêtre se faisait l'aide du bourreau.
Les conférences suivantes roulèrent sur l'authenticité du Nouveau Testament, sur la différence de la vertu, selon Dieu et selon le monde, -sur l'état de grâce, l'extase, les prophéties, et sur la vanité des objections de quelques déistes, tels que Boulanger, Voltaire, etc.
II est aisé de voir à travers les artifici s du prêtre que Struensée désirait d'avoir une entrevue avec Brandt ; mais il lui lut insinué qu'on lui permettrait seulement de voir le doyen Lee , qui avait la tâche bien autrementdifficfîede convertir ce dernier, et qui fut chargé par Struensée de dire au comte que son ancien ami n'était plus qu'un chrétien repentant.
Dans la seizième conférence, Struensée reçut encore une lettre de sa mère ; comme elle n'est que la répétition de ' celle que nous avons citée, nous nous abstiendrons de la reproduire.
La dix-huitième conférence fut emplovée*à démontrer que les mystères de la religion révélée étaient "nécessaires à l'établissement et à la propagation de la nouvelle croyance, qui devait différer par ce caractère de la religion naturelle. La raison , dit le prêtre, en considérant les mystères, ne doit s'appuyer sur elle-même que pour admettre qu'ils dépassent la fa i blesse humaine de toute la hauteur du principe divin.
Struensée convint que même, dans l'ordre des choses sensibles, tout est mystère pour la raison de l'homme Ce que voulait surtout le prêtre, c'était
de le tenir en garde contre les ressources que cette raison pourrait lui fournir pour prouver l'illégalité de sa condamnation.
Dans la vingt et unième conférence , Struensée dit au prêtre que son acte d'accusation était prêt, et qu'il devait comparaître sous peu de jours pour l'entendre et pour présenter sa défense.
Il me demanda si je lui conseillais de laisser l'affaire suivre son cours, ou s'il était de son devoir de ne rien négliger pour sa justilication.— Le christianisme, lui répondis- je , n'a jamais proscrit les moyens d'une défense légitime.— Au nombredes cjiarges, continua le comte, il en est une qui n'admet point d'excuse; il est donc trèsprobable que je ne pourrai échapper au supplice; et quand même cela aurait lieu , la vie n'aurait plus rien d'attrayant pour moi ; un emprisonnement perpétuel est une idée que je ne saurais supporter. Cependant j'avoue que je ne puis penser à l'heure du supplice sans sentir ma résolution faiblir.
8»ue dois-je faire ?— Je ne veux pas vous atter d'une vaine espérance, continua le confesseur. Le gouvernement vous a assigné un conseil dont les lumières sur ce point dépassent les miennes ; vous avez pour juges des hommes de conscience et d'habiles légistes. » C'est ainsi qu'après avoir humilié sa raison par l'exposé des mystères de la religion , Munther sut préparer Struensée à accepter comme une nécessité les conséquences terribles de la position qu'on lui avait faite.
La vingt-deuxième conférence n'est que la récapitulation des précédentes; elle consiste en demandes et en réponses, où l'on peut suivre tous les progrès de la conversion de Struensée , et où le triomphe du prêtre indique clairement celui des ennemis du ministre. Parmi ces questions, nous ne citerons que les suivantes comme les plus caractéristiques. « Vous repentez - vous de la présomption qui vous a aveuglé jusqu'au point de prendre en main le timon de l*État , de donner des lois, et de vous faire un jeu du bonheur de la
nation ?— Je pourrais peut-être, répondit le comte, trouver quelques motifs d'excuse dans la force des circonstances , mais je ne m'en accuse pas moins de n'avoir pas résisté autant que j'aurais dû le faire , et de m'étre laissé conduire par des intérêts purement humains. — Êtes-vous sûr de ne garder aucune haine contre ceux que vous regardez comme vos ennemis ? — Je ne suis point vindicatif ; je veux croire que les personnes qui ont causé ma perte, ne l'ont fait -que dans l'intérêt du roi et du royaume; mais, s'il en est que la haine ait dé terminées, je leur pardonne. — Supposons que votre mort soit inévitable et prochaine, êtes-vous résolu à la supporter avec humilité èt avec une confiance chrétienne, sous quelque forme terrible qu'elle se présente à vous ?
Êtes-vous fermement décidé à ne placer votre confiance que dans la religion, et à écarter tout ce qui ressemblerait à un mouvement ambitieux , ou à une affectation de courage ? — J'ai renoncé à tout ce qui peut s'appeler ambition, et l'on m'a forcé de le faire. Cette passion ne pein> donc avoir aucune influence sur les derniers moments de ma vie. Il ne me reste plus d'autres consolations que celles de la religion; l'ambition qui me guidait autrefois ne m'aurait jamais porté à feindre. Si j'étais mort sans religion, je me serais montré tel que j'aurais été intérieurement.» Avant le départ du prêtre, il lui dit : Il y a une chose qui me tourmente. Vous connaissez mon crime principal; vous savez qu'en l'avouant, d'autres personnes auxquelles je dois beaucoup, seront inévitablement compromises. Je me suis demandé si je n'aurais pas dû à leur considération nier le tout , comme la reconnaissance et l'amitié semblaient l'exiger. Dans cette perplexité, j'ai eu .
recours à la prière; Vai donc compris j plus tard que j'aurais été un obstacle ; a la vérité dont les conséquences ne m'appartiennent pas ; j'ai vu que j'aurais déguisé un crime par un autre crime, et que je me serais montré indigne du pardon de Dietu Et en effet,
L'UNIVERS
ne serait-il pas injuste que , pour sauver à quelques personnes une condamnation temporaire , je dusse renoncer moi-même à mon salut dans l'éternité? Eussé-je tout caché à mes juges, je vous prierais à présent de tout leur révéler. C'est ainsi que je suis parvenu à me mettre en repos avec ma conscience. Peu m'importe si des gens qui ignorent ce que c'est que de trembler pour leur salut, me regardent comme un homme faible et comme un traître.
Ma confession sera approuvée par tous les véritables chrétiens; et cependant le mal qui résultera pour mes amis de mes aveux, me peine plus que je ne peux dire. Je prie Dieu de leur envoyer les consolations de 1a religion et de la vertu; puisse-t-il leur accorder cette grâce, et leur perte sera peu de chose à ce prix !
Dans la vingt- troisième conférence, le comte dit au prêtre : J'ai pris une résolution relativement à ma défense:
quoiqu'il soit évident pour moi que je ne peux ni sauver ma vie , ni justifier mes actions, j'espère cependant être en état de prouver qu'il en est quelqu^-unes qui sont moins coupables qu'elles ne le paraissent. Vous savez, en effet, que c'est une chose bien différente de considérer les actions sous le point de vue moral ou dans leur valeur politique. Dans le premier cas, les miennes sont mauvaises sans doute, mais beaucoup moins, si on les juge dans le milieu politique qui leur appartient. H me suffira de montrer (et je ne saurais faire davantage) que les fautes de mon administration doivent être attribuées à l'erreur, à la précipitation et à la passion, mais nullement à un dessein prémédité de mal faire. Je crois devoir cette protestation à la vérité, à la religion même, en tant que ma conversion peut l'intéresser. Si, en gardant le silence, j'avais eu l'air de reconnaître que mes intentions étaient coupables (et en interrogeant mes souvenirs, je ne me rappelle rien de semblable) , peut-être alors on aurait regardé ma conversion comme le résultat de la faiblesse dans un esprit troublé. Le monde aurait pu dire
qu'il est facile à un homme de faire le sacrifice de ses principes religieux, quand il n'a plus aucun intérêt à les conserver ni à les renier , fût-il le dernier des coupables, ou n'eût-il failli que par une erreur de son jugement.
Dans la vingt-quatrième conférence, le comte, qui avait obtenu la permission d'écrire, dit à Munther qu'il avait l'intention de retracer tous les détails de sa conversion. On pense bien que le prêtre l'encouragea dans cette idée, et que, tout en lui laissant une entière liberté, il ne laissa pas néanmoins que de lui donner des instructions, dont le prisonnier, dans la ferveur de son zele, ne pouvait s'écarter.
La résurrection du corps et le jugement dernier, les peines et les récompenses dans la vie à venir, l'éternité, tels furent les sujets des conférences suivantes. D'Alembert, dit le comte à Munther," m'a assuré qu'il avait soigneusement examiné le christianisme, et qu'il n'avait pu rien y découvrir de déraisonnable; s'il ne l'avait pas adopté, c'était uniquement parce qu'il ne sentait en lui aucun mouvement qui le portât à le faire : or, comme ee mouvement ne pouvait venir que de Dieu, il espérait qu'il ne serait point jugé coupable de ne pas l'avoir fait, et conséquemment de ne pas être chrétien.
A la trente - deuxième conférence, Munther annonça au comte que la présente semaine serait probablement la dernière de sa vie, et que sa sentence serait prononcée le samedi suivant ; entre la sentence et l'exécution, on ne lui accordait que quelques jours. Il reçut cette nouvelle d'un air calme et serein.
Le vingt -quatre avril, jour de la trente-troisième conférence, le comte remit à son confesseur sa confession écrite. Le lundi qui suivit, il reçut les sacrements en présence du commandant de la citadelle. Ce jour-là il parut plus troublé qu'à l'ordinaire. Le lendemain, il dit à Munther : Mon penchant pour la volupté a été la source de tous mes malheurs; l'ambition n'a ' fait que combler la mesure. Je crois vous avoir dit qu'à mon arrivée en
Danemark, j'avais l'intention de me lancer dans le monde, autant que ma
Erofession lé permettrait. J'étais alors ien éloigné ae prévoir ma future élévation. Plus tard , j'avais résolu de quitter Altona, pour aller m'établir à Malaga ou aux Indes orientales, dans l'espérance de rétablir ma santé. Les plaisirs plus vifs sous un beau climat, et ce que mes lectures m'avaient appris sur l'Orient , échauffèrent mon imagination, et me déterminèrent pour les Indes orientales. J'avais en outre un grand désir de faire fortune ; mais, j'ai honte de le dire , une intrigue de femme rompit ce projet.
Quelques instants après, son avocat entra. Mon cher comte, lui dit-il, je vous apporte de mauvaises nouvelles; et il tira de sa poche une copie de la sentence. — Je m'y attendais, dit Struensée, permettez que 1 je voie. Pendant qu'il lisait, je l'observais attentivement, mais je ne pus découvrir sur son visage ni émotion ni altération. Après avoir pris connaissance de ce papier, il me le remit. La sentence était de la teneur suivante :
« Conformément à la loi danoise , il est déclaré, juste et de droit que le comte Jean-Frédéric Struensée, ayant forfait à l'honneur et à ses devoirs, soit privé de sa vie et de ses biens. Il sera dégradé de sa dignité de comte et de toutes celles qui lui ont été conférées. Son écusson de comte sera brisé par le bourreau. Sa main droite et sa tête seront coupées ; son corps, mis eif quartiers , sera exposé sur la roue; sa tête et sa main seront attachées à un poteau. »
Tandis que je lisais en tremblant, il demanda à son avocat si tous les points de l'accusation avaient motivé cette sentence. Sur la réponse affirmative , il ajouta : Et quelle sera la sentence de firandt ? — Sa sentence est exactement la même que la vôtre.
Cette nouvelle lui parut plus sensible que tout le reste. Il écrivit tranquillement quelques notes, qu'il remit à son avocat, et reprit sa conversation avec moi. J'avoue , me dit-il entre autres
24 e livraison. (Danemark.)
choses, que mon crime est grand : j'ai violé la majesté royale. Dans bien des cas, je n'eusse point agi comme je l'ai fait, si j'avais mieux connu la loi ; mais j'ai eu tort d'en avoir négligé l'étude.
Ici le prêtre, oubliant son rôle de consolateur, n'eut pas honte de s'associer aux vengeances de la justice. « Certes, lui dit-il, vous êtes seul à blâmer. Un de vos crimes , celui qui n'admet pas même l'ombre d'un doute, est nonseulement un attentat contre la majesté royale , mais contre la nation tout entière , et partout on le regarderait comme tel. Le pouvoir que vous avez exercé blesse également la constitution dauoise; et bien que peutêtre vous ayez cru ne pas vous rendre coupabledehaute trahison sur ce point, le fait est constant, et la loi est claire.»
Il en convint, et pria Munther de faire parvenir à ses parents la lettre suivante:
« Vos lettres ont ajouté à mes angoisses; j'y ai ai trouvé de nouvelles preuves de l'affèction que vous m'avez toujours portée. Le souvenir des chagrins que je vous ai causés en me détournant de la voie que me traçaient vos exemples, l'affliction profonde que vous aurez dû ressentir en apprenant mon emprisonnement, me sont d'autant plus pénibles, qu'éclairé aujourd'hui par la vérité, je vois trop tard combien j'ai été coupable. C'est avec le plus sincère repentir que j'implore votre pardon. Je suis redevable de la situation d'esprit où je me trouve à la doctrine et à la rédemption du Christ. Vos prières et votre exemple ont grandement contribué à ce résultat. Soyez assurés que votre Ois est en possession d'un bien inappréciable, du bien que vous regarde/, comme le seul réel. Ne considérez sa disgrâce que comme le moyen qui devait le sauver. Cette idée adoucira vos regrets, comme elle a effacé les miens.
Je me recommande à vos prières ; je prie moi-même le Rédempteur de vous donner la force de supporter ce coup :
c'est de lui que je tiens la mienne.
Parlez de moi à mes sœurs et à mes frères, etc. »
Le jour suivant , je lui appris que
no
L'UNIVERS
sa sentence avait étéconGrmée, et qu'il serait exécuté le surlendemain. Quant aux circonstances infamantes, qui devaient accompagner le supplice, il me dit i Je suis au-dessus de toutes ces choses, et. je Souhaite que mon ami Bra mit n'en prenne pas plus de souci que moi-même. J'aurais cru, ajoutat-il, que l'exécution n'aurait lieu que le vendredi ; cependant ce délai ne m'aurait pas avancé de beaucoup:
c'est comme si, ayant à subir une opération, j'avais souhaité qu'on la différât à l'instant même où elle devrait avoir lieu : \\ faudrait toujours en passer par là, et je n'aurais fait que retarder ma guérison.
Le lendemain vingt-six avril, il communia en présence du commandant de la forteresse; ensuite il lui demanda la permission de disposer de ce qui lui restait, c'est-à-dire, de son lit, de son linge , et de quelque argent qu'il avait économisé sur sa dépense. C'est tout ce que je possède, ajouta-t-il. Il répéta ensuite avec fermeté, mais sans affectation, à son confesseur, qu'après un mûr examen de son administration et en face de l'éternité, il affirmait sur sa conscience, qu'il n'avait jamais eu l'intention de faire le malheur du roi, ni celui de la nation. Il est vrai, aîouta-t-il, que j'avais amassé en peu de temps des richesses considérables, et tiré parti de la faveur du monarque ; mais jamais je n'ai falsifié les comptes, quoique les apparences puissent être contre moi ; ce qui fait que je ne puis blâmer personne de me trouver coupable.
Il ne cessait de s'occuper de son ami Brandt. La veille de l'exécution il écrivit au chambellan, frère du malheureux comte , la lettre suivante :
« Permettez-moi de déplorer avec vous et avec madame votre mère le sort de notre cher Enevald ; ne me jugez pas indigne de m'associer à vos regrets, bien que je sois la cause accidentelle de son malheur. Vous connaissez l'affection que je lui porte :
c'était de tous les hommes celui qui eut la plus grande part dans mon amitié.
Il a partagé ma prospérité, et j'ai l'es-
poir que nous nous reverrons dans un monde plus heureux. Je voudrais vous consoler, et cette tâche m'est impossible. Vous avez de la religion : c'est elle, c'est elle seule qui m a consolé dans mon malheur. Croyez que je conserve un vif sentiment de gratitude pour tous mes amis de Rantzau.
«P. S. Je me flatte toujours de l'espoir que ia sentence de mon ami sera adoucie. »
Il pria aussi Munther de faire ses adieux à son frère.
Trente -huitième et dernière conférence, vingMiuit avril. Le comte avait beaucoup lu la veille, et il s'était mis au lit de bonne heure. Après un sommeil profond, il se leva et s'habilla. Quand j'entrai dans sa chambre, où il était étendu sur son lit, et tout prêt à se rendre à la place de l'exécution, il tenait un livre en main : c'étaient les sermons de Schlegel sur les souffrances du Christ. Quand je me suis éveillé ce matin, me dit-il, et que j'ai vu le jour, tout mon corps a été saisi d'un violent tremblement; alors j'ai prié pour le roi, et j'ai demandé à Dieu de bénir son règne. Maintenant je suis calme.
Son zèle religieux allait jusqu'au scrupule; il craignait de montrer un abattement qu'on aurait pu interpréter comme un manque de coufiance en Dieu, et en même temps il redoutait que les témoins de sa mort n'attribuassent la fermeté qui lui était naturelle, aux principes d'une philosophie mondaine.
Si l'on écarte un instant l'influence du prêtre sur un homme habitué à une vie molle et sensuelle, jeté tout à coup dans un cachot, et ne sortant des mains des hommes de loi que pour passer entre celles d'un confesseur suborné, il est aisé de se convaincre que Struensée n'eut que des torts excusables , et qu'au fond il valait mieux que ses juges. Munther semble se faire un point d'honneur de le maintenir dans ses perplexités de conscience. Puisque Dieu, lui disait-il, vous a donné une certaine force d'âme, sa volonté est sans doute
que vous la mettiez en usage; mais Çardez-vous de tout orgueil intérieur, et de vous complaire en cette fermeté.
Vous ne devez rien faire en vue de stériles applaudissements. Dieu aime cette sincérité qui fait que nous nous montrons sans affectation, tels que nous sommes, pleurons, si les larmes nous viennent. Vous ne pouvez vous dissimuler, même à votre dernière neure, pourquoi la justice vous frappe.
Vous seriez à blâmer, et vous offenseriez les vrais chrétiens, si vous mouriez avec une joie qui ne peut être le partage que de ceux qui meurent pour là justice et la vérité. Je voudrais vous voir monter à l'échafaud avec les marques visibles d'une douleur et d'un repentir sincères, niais en même temps avec la résignationd'un pécheur qui a obtenu son pardon devant Dieu.
Jen'approuve point que vous déguisiez t effroi naturel que doit vous causer une telle mort.
Enfin les portes de la prison s'ouvrirent; un officier entra, et pria Munther de monter dans la voiture qui devait précéder le comte, et le cortège s'ache mina vers la place de l'exécution.
Struensée montra jusqu'au dernier moment une constance admirable ; mais elle lui manqua lorsqu'il vit le sang de Brandt ruisseler sous la hache du bourreau.
Ici nous abandonnons, et non sans un sentiment de satisfaction, la relation qui nous a servi de guide pour tout ce qui regarde la conversion de Struensée. Plus d'une fois cette scène d'inquisition protestante nous a fait balancer entre la crainte de blesser les vérités de la religion, et celle de paraître approuver les manœuvres hypocrites de quelques-uns de ses ministres; nous avons pris le parti, tout en respectant les faits, de les montrer au point de vue de notre conscience ; et c'est pour cette raison que nous avons rarement admis les interprétations de l'auteur.
M. Coxe rend compte de la manière suivante, de la scène qui a terminé cette condamnation inique :
« J'ai visité l'endroit où Struensée et Brandt furent exécutés, le vingt-huit mars (avril) 1772; l'échafaud avait été construit près de la partie orientale de la ville; ils furent conduits au lieu de l'exécution, dans deux voitures différentes , à travers un concours innombrable de peuple; ce fut vers onze heures qu'ils arrivèrent. Brandt descendit le premier, et monta sur l'é* chaland d un pas lent et d'un air assuré ; il entendit la lecture de son arrêt, et vit briser l'écusson de ses armes sans témoigner aucune émotion; il pria ensuite pendant plusieurs minutes, et dit quelques mots au peuple.
Quand l'exécuteur s'approcha pour l'aider à se déshabiller, il dit avec fermeté, mais avec douceur : Éloignezvous ! Ne vous permettez pas de me toucher ! Il ôta sa pelisse, sans que personne l'assistât, et se prépara à subir son sort. Il étendit d'abord la main, et dit à l'exécuteur de faire son devoir.
La main fut coupée, et la tête séparée du corps presque au même instant.
On coupa ensuite le corps en quatre quartiers.
Pendant cette scène affreuse, Struensée était resté au bas de l'échafaud; il était si agité, qu'il ne put monter sans secours ; il ne dit rien , et permit à l'exécuteur de l'aider à ôter son manteau. Au lieu d'imiter la tranquillité de son compagnon d'infortune, il leva plusieurs fois la tête, à l'instant de donner le signal , et retira sa main, qui fut horriblement mutilée avant qu'on pût parvenir à la couper ; enfin, on fut obligé de le tenir, pendant que l'exécuteur le décapitait. »
Cette relation de M. Coxe, contient quelques erreurs, très-excusables d'ailleurs, quand on décrit un événement passé depuis plusieurs années. Godsckau, l'exécuteur, avait étudié la chirurgie ; il portait une épée, et n'était pas regardé comme infâme. Les haches dont il se servait étaient massives et tranchantes; il en avait deux à côté de lui, renfermées flans des sacs. Struensée avait réellement des convulsions, de sorte qu'il ne pouvait se tenir tranquille ; son visage et son bras droit
è72 L'UNIVERS.
furent nécessairement "placés dans les rendit sur le lieu de ce supplice atroce,
entailles faites dans le billot pour les pour assouvir sa haine de femme et de
recevoir. L'aide de l'exécuteur tenait marâtre; on ajoute, et nous ne parta-
Ia main par les doigts et la téte par geons point sur ce point les doutes de
les cheveux. Il ne faudrait pas s'éton- l'auteur que nous citons, qu'elle dit à
ner si les nerfs du chef étaient un peu Guldberg : « Ce spectacle n'est pas
agités; mais cela n'empêcha pas que encore tout à fait complet. Il faudrait
la main nef ilt enlevée d un seul coup; pour cela que la tête de la y fût
la hache resta attachée dans le billot, aussi. » L'endroit où les corps furent
Il prit alors l'autre instrument , et exposés était celui où l'on déposait les
Struensée ayant le cou un peu court, immondices de Copenhague (Cours du
il lui coupa une partie du menton; Nord).
mais il est probable qu'il avait déjà La cour de Danemark avait entièperdu tout sentiment avant que de re- rement changé d'aspect; l'étiquette alcevoir le coup fatal. Les deux comtes lemande remplaça le luxe qu'avaient furent conduits à l'échafaud avec leurs étalé Mathilde et ses ministres ; mais fers ; et tous deux ayant été exécutés les économies de cette réforme étaient sur le même billot, Struensée eut à loin de pouvoir réparer le désordre subir Phorrible épreuve de poser son qui régnait dans les finances de l'État, visage et sa main dans des mares en-. Il était important de motiver par des core fumantes du sang de son meilleur améliorations la déchéance de Maami, dont les restes mutilés étaient thilde et le supplice atroce de ses m idispersés autour de lui. Une âme plus nistres. La reine douairière ne pouforte que la sienne aurait pu facile- vait ignorer d'ailleurs que le 'procès ment être troublée par un spectacle qu'elle avait provoqué était de nature aussi horrible. à amener une rupture entre l'Angle- L'exécuteur ayant ôté les entrailles terre et le Danemark. Le matin même îs deux corps, les partagea en qua- de l'arrestation de Mathilde, elle fit
tre quartiers. Ces entrailles furent remettre aux ambassadeurs étrangers
jetées dans des baquets, préparés une note confidentielle, tendante àjus-
sur l'échafaud pour les recevoir; tifler les auteurs de cette révolution,
les têtes , les mains droites et les Après les aveux de Struensée, et
quartiers sanglants furent exposés à quand la sentence de divorce, fondée
la vue du public, pendant qu'on leur sur cette confession,' fut rédigée, les
faisait traverser la ville, pour les trans- ministres des cours étrangères se ren-
porter dans un champ situé à Pextré- dirent en grand deuil au palais de
mité opposée, où ils devaient être Christiansborg pour y recevoir la co-
abandonnés à la putréfaction et aux pie officielle des dépositions, et de
oiseaux de proie. On planta en terre l'arrêt prononcé contre la reine. Le
quatre poteaux pour chaque corps; nom de Mathilde fut dès lors effacé
un cinquième poteau plus élevé était des prières publiques; elle avait cessé
placé au milieu. Les entrailles furent d'être reine. Le roi George III, son
enterrées dans un trou creusé au pied frère, montra dans toute cette affaire
du grand poteau ; sur la pointe on at- une indifférence qui tenait de la froi-
tacha la tète, en enfonçant ie bois jus- deur ; son intervention se borna à ob-
qu'au cerveau, par lequel on fit passer tenir du gouvernement danois, que sa
un clou pour l'attacher. La main fut sœur conserverait le titre de reine,
clouée à une planche placée transversa- que la sentence ne serait point promu 1-
lement au-dessous de la téte; sur cha- guée, et qu'elle échangerait la prison
cun des quatre autres poteaux, on de Croncnborg contre une retraite à
attacha horizontalement une roue de Zell.
charrette, et chaque roue reçut un des ApeinelareineMathildeétaitarrivée
quartiers du corps , qui y furent liés au lieu de son exil, que la nouvelle de la
par deschaînes. On assure que Julie se disgrâce de Rantzau vint la consoler
dans son infortune. La reine douairière s'était déjà assurée d'une majorité suffisante dans le conseil, pour faire déclarer son fils régent du royaume , pendant la minorité du prince royal Frédéric } mais, sans le concours de Rantzau, elle n'osait risquer une démarche dont le but était visiblement d'augmenter sa propre puissance ; en attendant , elle jugeait que Rantzau s'était tellement compromis par l'arrestation de Mathilde, qu'il fallait nécessairement qu'il succombât, ou qu'il entrât dans ses vues , quelles qu'elles fussent.
Au commencement de l'été, la cour de Danemark, qui était devenue austère, cérémonieuse et triste, quitta le palais d'hiver, pour la résidence de Frédéricksborg. Là, Julie s'installa dans les grands appartements de Mathilde, et établit son favori Guldberg dans ceux qu'avait occupés Struensée.
Elle chargea son chambellan de porter au comte de Rantzau une invitation pour le prier de venir passer le jour et la nuit du lendemain au palais. Le comte ne se fit pas attendre.
Aussitôt qu'on l'eut annoncé, le prince Frédéric vint le recevoir au haut du grand escalier, et lui dit à l'oreille que sa mère voulait lui parler en particulier, avant l'heure de la réception. Il passa en conséquence par la chambre du prince, pour se rendre à celle de la reine douairière, où il trouva le général Eicbstedt, le général Kohler Banner, et Guldberg. La reine ainsi que ces personnages recurent le comte ovtc les plus grands témoignages de respect. Bientôt le prince se retira, en lui disant qu'il espérait apprendre à son retour qu'il pouvait compter Son Excellence au nombre de ses amis particuliers. Guldberg fut chargé de dire à Rantzau, qu'atin de conserver la tranquillité intérieure du royaume, et de forcer les puissances étrangères à respecter le Danemark, les gentilsnommés présents, et d'autres que l'on avait consultés, considérant la faible santé du roi et la grande jeunesse du prince royal, avaient résolu de s'adresser à la reine douairière, et de la sup-
plier de vouloir bien engager son fils
a accepter les fonctions de régent; que cependant avant d'aller plus loin , ils désiraient être assurés de l'approbation de Son Excellence.
A ce discours, une vive rougeur colora les joues du vieux comte ; ses yeux parurent lancer la foudre, et regardant l'orateur avec dédain et fierté, il s'écria : » Jamais tant que Rantzau portera une épée. Vous êtes tous plus coupables de trahison envers le roi !
que ce scélérat de Struensée lui-même!
Que désormais mon nom soit effacé de cette cabale; et si vous osez poursuivre, cette épée châtiera votre déloyauté et votre présomption » Eichstedt et Banner s'étaient levés en même temps que le comte, en portant comme par instinct la main à leur épée. La reine pâlit de colère et de frayeur. Guldberg s'élanca au milieu des nobles irrités , et leur dit :
« Arrêtez, Messieurs ! Songez à la présence de la reine douairière; vous lui manquez de respect. » A sa prière, Eichstedt et Banner, après avoir demandé humblement pardon à Julie, reprirent leurs sièges. Rantzau fut aussi obligé de faire des excuses à cette femme cruelle et rusée. Mais si le comte était vif et emporté, Julie savait gatder sa réserve et son sang-froid; elle affecta donc de reprocher à Guldberg sa présomption; elle affirma avec une impudence sans pareille, qu'elle n'avait pas eu avis de ce projet ; elle ajouta qu'elle serait au désespoir si le gouvernement, dans l'état de faiblesse où il se trouvait, perdait un de ses plus fermes soutiens. Ce discours satirique et plein d'ironie fit entendre au comts de Rantzau qu'on acceptait sa démis sion de membre du conseil d'État. Le comte se retira dans une agitation visible. Ce fut la dernière fois que Rantzau parut à la cour de Danemark.
Le lendemain le major Harboë vint le voir, sous prétexte de lui proposer un accommodement , mais dans le but réel de sonder ses sentiments et de découvrir ses projets ultérieurs; ils eurent une longue conférence. Le comte de Rantzau se laissait
L'UNIVERS
facilement emporter par son orgueil, mais il avait trop d'expérience pour se laisser surprendre par le major Harboë.
Bientôt dans la ville, on ne parla que de la disgrâce du comte; elle y causa une satisfaction générale. Ce seigneur avait eu la singulière maladresse d'offenser tous les partis, sans savoir en former un.
Après sa visite à Frédéricksborg, il ne resta que quinze jours à Copenhague, et il employa ce temps à réçler ses affaires. Naturellement léger, il tâcha de s'étourdir sur cette disgrâce , en se livrant à des plaisirs d'autant moins excusables, qu'il avait à cette époque plus de soixante ans. En se rendant à Warenboorg, petite ville située sur le rivage de la Baltique , il aperçut le château de Cronenborg, où était encore enfermée la reine Mathilde. Le capitaine ayant couru sous le vent en se rapprochant de Copenhague, se trouva précisément en face du lieu où étaient exposés les restes de Brandt et de Struensée; frappé d'horreur à ce spectacle, il ordonna de virer de bord ; il se rendit ensuite à Odensée, et vécut quelque temps dans les environs de cette ville , cachant dans une retraite profonde les mécomptes d'une ambition trompée.
Un jour, vers les cinq heures tiu matin, un courrier royal se présenta à la porte du comte, et annonça l'arrivée d'un seigneur de la cour. Le comte, réveillé ensursaut, vit entrer le major Harboë, qui commença par s'excuser de la commission désagréable dont il était chargé.— Bah ! dit le comte, parlez sans tant de façon; suis-je votre prisonnier , ou son Altesse Royale le prince régent a-t-elle envoyé demander ma tête? Alors le major lui présenta ses dépêches. Le comte, après en avoir pris lecture, sonna son valet de chambre, et ordonna une voiture et des chevaux. La cour exigeait de lui qu'il reconnût la régence du prince Frédéric; mais il refusa de se prêter à cette nouvelle intrigue. 11 partit avec le major pour sa terre d'Aschberg, où il se plut à étaler une magnificence royale. Bientôt après, il convertit en
argent tout ce qu'il avait de plus précieux, et quitta sa terre, pour n'y plus revenir. Ârrivéà Hambourg, il fut publiquement insulté par un officier danois. Il obtint, dit-on, le pardon de la reine Mathilde; et après plusieurs aventures, il périt à Avignon, de la main d'un capitaine anglais qui avait juré de venger la disgrâce de la reine sur l'homme qui l'avait provoquée.
Quant à Mathilde, elle expia dans la retraite les fautes où la corruption de la cour et l'inexpérience l'avaient entraînée. Elle expira à la fleur de l'âge. L'opinion la plus commune est qu'elle succomba à une fièvre conta-
§ieuse; les médecins l'avaient prévenue e ne point approcher de la chambre d'un de ses domestiques qui était dangereusement malade ; elle négligea leurs avis, et bientôt atteinte ellemême , elle succomba , victime de la bonté de son cœur. D'autres prétendent que le poison termina ses jours.
Un des premiers soins de Julie fut d'appeler au ministère le comte André Bernstorff, neveu de l'homme d'État du même nom, dont Struensée avait causé la disgrâce. Les circonstances politiques étaient difficiles. Le jugement de Mathilde avait profondément irrité la nation anglaise, et quoique le caractère froid et prudent de G eorge III eût empêché la guerre d'éclater, tous les rapports nationaux annonçaient une animosité qui sans doute ne fut pas sans influence sur les alliances et les guerres du Danemark, au commencement du siècle suivant.
La même année (1772) qui avait vu la répudiation d'une reine de Danemark , signala une autre révolution en Suède , révolution pacifique , préparée et accomplie par Gustave III, et qui mettait entre ses mains un pouvoir presque illimité. La Norvège était mécontente de l'opération du cadastre, et n'y voyait qu'un prétexte pour augmenter l'impôt foncier. La Prusse méditait déjà le premier partage de la Pologne; partout, en Hollande, en Amérique, et en France, se manifestaient des tendances inquiétantes, surtout pour les gouvernements absolus.
. r -Bernstorff jugea prudent d'assurer au Danemark un point d'appui, en terminant en même temps d'une manière définitive l'ancienne question du Holstein avec le grand-duc Paul Petroviteh. qui aurait pu, en montant sur le trône, revendiquer les droits de sa famille. Cette négociation eut un plein succès; les conventions suivantes en sont l'expression officielle. Pour ne point nous écarter de l'ordre chronologique nous y joignons les déclarations du Danemark et de la Suède pour le maintien de la paix :
Déclarations réciproques des Cours de Suède et de Danemark touchant le maintien de la paix et de l'amitié. 177a.
Depuis l'avènement du roi au trône, il s'est efforcé de donner à toute l'Europe, et nommément aux puissances voisines, les assurances les plus positives de son amour pour la paix et du désir qu'il avait de vivre avec elles' dans une étroite amitié et une union parfaite. Le roi a saisi toutes les occasions qui pouvaient faire éclater ses vues pacifiques; et si, dans une crise qui n'a* ait rapport qu'à l'intérêt de son propre pays,
veau , et de la manière la plus formelle , que son intention est et sera de maintenir , en tant qu'il est en elle, la paix, l'union et l'amitié les plus parfaites avec Sa Majesté Danoise ; et si le roi de Danemark se trouve animé du même désir , il sera sans doute également disposé à donner des éclaircissements sur ce sujet, propres à convaincre le roi de Suède de la sincérité de son amitié, en éloignant tous les soupçons et toutes les méfiances, que Sa Majesté cherche soigneusement de son côlé à écarter.
C'est dans des vues si salutaires que le soussigné , envoyé extraordinaire de Sa Majesté Suédoise, a ordre de remettre la présente déclaration à Son Excellence le comte d'Osten^ ministre et secrétaire d'État de Sa Majesté Danoise , dans la persuasion que ce ministre voudra bien s'employer auprès du roi son maître , afin d'entretenir des dispositions si heureuses et si utiles pour lei deux cours.
Déclaration que le comte d"Osten, ministre de Sa Majesté Danoise, a remise au baron de Sprenstporten , en réponse à la précédente déclaration, le 9 novembre 177a.
Le roi a reçu avec une satisfaction extrême les assurances de l'amitié sincère et
on a vu quelques mouvements, ils ont cessé constante de Sa Majesté Suédoise, contenues
à l'instant , et les choses sout restées dans dans la déclaration que le baron de Sprengt-
l'ordreet la tranquillité ordinaires. Tout le porten , envoyé extraordinaire de la cour
monde en a été témoin, et Sa Majesté le roi de Suède , a donnée par écrit au soussigné
de Danemark ne saurait l ignorer. Depuis ministre d'État de Sa Majesté Danoise le .... a :i i. » • .__ .1.. .
cette époque , il n'a été pris aucune mesure , pas même la plus légère, qui pût donner le moindre ombrage à Sa Majesté Danoise ou à ses sujets.
Nonobstant cette conduite, qui a été scrupuleusement observée, Sa Majesté est
7 du courant.
Comme Sa Majesté n'a rien plus à cœur que de perpétuer l'beureuse union quia toujours subsisté entre elle et le roi de Suède, qu'elle se plaît à considérer comme son parent et ami particulier, et d'écarter tout ce
informée , par des avis certains et réitérés , qui pourrait occasionner le moindre doute
que les armements en tout genre qui avaient d'abord commencé dans la Norvège , continuent à se faire avec, une progression redoutable, au point même que Sa Majesté, ne sachant contre qui on les destine, se trouve dans la nécessité de songer à sa propre sûreté et à la défense de ses frontières. Elle
sur ses sentiments et altérer l'intimité qu'elle désire toujours voir étroitement et sincèrement établie entre les deux cours, elle n'hésite pas un instant à déclarer, de la manière la plus solennelle et la plus sincère, que tous les arrangements militaires , et ceux faits eu Norvège, dont il est fait mention
a pourtant de la peine à croire que Sa Ma- dans la susdite déclaration de Sa Majesté jesté Danoise veuille , sans aucune cause , Suédoise , n'ont et n'ont jamais eu d'autre attaquer les États du roi et commencer une but et objet que la sûreté de ses propres guerre qui entraînerait des suites funestes États , et que Sa Majesté n'a et n'a jamais pour le repose! la tranquillité de l'Europe, eu le moindre dessein d'attaquer ou d'of- Mais, comme il est essentiel de s'en assurer fenser ceux de Sa Majesté Suédoise, ni d'aupar des explications sincèrement amiables cune manière troubler le repos ou interentre deux princes voisins et parents, Sa rompre la paix et la bonne harmonie qui Majesté ne balance pas de déclarer de nou- subsistent si heureusement entre les deux
L'UNIVERS
i, et dont elle désire sincèrement la perpétuité. Sa Majesté, très-résolue de prouver en toute rencontre la vérité de ses sentiments, qu'en sou nom et par son consentement exprès le soussigné vient d'exprimer , se flatte que Sa Majesté Suédoise y répondra avec la même sincérité, et qu'ainsi il ne sera plus question entre elles de doutes ni de méfiances , mais qu'elles vivront dorénavant comme par le passé , dans la parfaite union et la bonne intelligence qui doivent régner entre deux monarques voisins , unis par les liens du sang , de l'intérêt et d'une
Le soussigné a l'honneur de remettre la présente déclaration au baron de Sprengtporten, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Suédoise. le priant de la faire parvenir promptement à la connaissance du roi son maître, aûn que l'heureuse confiance entre les deux cours puisse être parfaitement rétablie.
A Copenhague, le 9 novembre 177a.
Lettres patentes du roi de Danemark, relatives à l'échange de la part que la Russie a possédée du duché de Hofstein contre les deux comtés a* Oldenbourg et de Delmenhorst. Du lù novembre 177^.
(Maser, Versuch , t.V, p. 428.)
Nous, Chrétien VII, par la grâce de Dieu, roi du Danemark, de Norvège, dos Vandales et des Goths ; duc de Sleswig , de Holstein , de Stormarn et de Ditmarsen ; comte d'Oldenbourg et de Delmenhorst , etc. etc. A tous les habitants de la partie que le grand-duc de Russie a possédée dans le duché de Holstein , soit en commun avec nous , soit séparément, salut ; savoir faisons :
Il a plu à la divine Providence de bénir d'un heureux succès les efforts que nous avons faits pour terminera l'amiable tous les différends qui subsistaient depuis de longues années entre les rois , nos prédécesseurs , et la sérénissirne maison de Sleswig-Holstein-Gottorp , et pour affermir et assurer la tranquillité générale du Nord , de façon qu'avec l'aide et sous la médiation de la sérénissirne et très-puissante princesse , notre très-chère et très~amée dame sœur, notre amie et voisine madame Catherine II, impératrice et autocratrice de toutes les Russies, non-seulement il a été heureusement rétabli une bonne intelligence durable et une étroite amitié entre nous et le sérénissirne prince et seigneur Paul Petrowitch, prince impérial, successeur héréditaire et grand-duc de toutes les Russies ,
notre très- cher et très-amé cousin et frère , mais aussi que , pour éloigner tout ce qui pourrait à l'avenir causer de nouvelle* mésintelligences dans la sérénissirne mai sou d'Oldenbourg, il a été convenu et arrêté d'échanger nos deux comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst contre la portion grand- ducale possédée, tant en commun que séparément , dans le duché de Holsteiu. Vu donc qu'en conséquence de celte union toute la portion que Son Altesse Impériale le grandduc de toutes les Russies avait possédée jusqu'ici, tant seul qu'en commun avec nous, au duché de Holstein et aux pays qui en dépendent ou qui sont censés y appartenir, a déjà été formellement cédée de sa part, avec le droit de souveraineté et tous les autres droits de propriété et de seigneurie, prérogatives et privilèges qui avaient appar tenu jusqu'ici à Son Altesse Impériale , et a été transportée de sa part tant à nous qu'à mis descendants mâles , et à toute notre maison royale en ligne masculine; et comme tous les prélats, vassaux, et habitants possessionnés , de même tous les officiers ecclésiastiques et séculiers, civils et militaires , et en général tous les sujets et habitants des villes, bourgs, et du plat pays, ont reçu ordre, par les lettres patentes'de Son Altesse Impériale expédiées expressément à cet effet , de nous regarder à J'ave- . nir comme leur unique seigneur et souverain , nous nous attendons gracieusement en conséquence et nous nous assurons que, tous en général et chacun en particulier, ils nous reconnaîtront , en conformité de leur devoir, pour leur légitime et seul seigneur héréditaire et souverain, et nous témoigneront tonte l'obéissance due et une fidélité inviolable , en nous prêtant, à notre réquisition , le serment usité de foi et d hommage ; en un mot, qu'ils se conduiront envers nous à tous égards , comme il appartient à des sujets loyaux et chrétiens envers le seigneur et souverain que Dieu leur a donné.
En revanche nous, de notre côté, nous leur promettons cl leur assurons, parles présentes lettres patentes, pour nous et pour nos successeurs au tronc , que nous accorderons notre bonté et grâce spéciale à tous les habitants des districts possédés cidevant en commun ou séparément par le grand-duc, et qui sont entrés à présent sous notre souveraineté exclusive, à tous les prélats , à la noblesse, aux possesseurs des biens nobles ou de chancellerie, ainsi
qu'à tous les autres , communes et sujets , de quelque rane ou condition qu'ils soient , dans les villes,, bourgs et le plat pays ; que nous les ferons jouir de notre protection et de nos soins paternels ; que nous les maintiendrons dans leurs droits bien acquis , et les libertés légitimes qui leur ont été accordées par leurs anciens souverains; que nous confirmerons tous les privilèges, exemptions et grâces dont ils jouissent ; enfui , que nous aurons constamment pour but d'avancer de - toute manière leur bien-être , leurs avantages et leur prospérité.
En foi de quoi nous avons signé les présentes de notre main , et y avons fait apposer notre sceau.
Donné en notre résidence royale, de Christiansborg à Copenhague, le '16 novembre 1773.
(L. S. R.) Signé Christian.
Et plus bas : J. H. von Bernstorff.
Acte de cession du comté d'Oldenbourg et Delmenhorst par la Russie au duc de Uolstein. (Maser, Versuch , t. V, p. 437.)
Nous Paul, par la grâce de Dieu prince' impérial , successeur et grand-duc de toutes les Russies, etc. etc. etc. A la noblesse, aux officiers respectifs ecclésiastiques et séculiers, civils et militaires, à tous les sujets des villes , bourgs et du plat pays de Hols tein possédé jusqu'ici par nous , tant par indivis que séparément, salut : savoir faisons pour nous , nos descendants , héritiers et successeurs, etc. etc.
Porté par des considérations graves , et particulièrement par le dessein de procurer à la ligne cadette de notre maison ducale de Holstein-Gottorp un établissement suffisant et convenable , el pour assurer à l'avenir son bonheur, nous avons pris la gracieuse résolution de ne pas conserver
{>our nous-mêmes el pour nos descendants es deux comtés d'Oldenbourg et Delmenhorst , que nous venons d'acquérir , niais de les transporter de nouveau et de les céder à la branche cadette de Holstein-Gottorp , et par conséquent d'abord à notre très-cher oncle , le duc Frédéric Auguste , évéquu de Lubeek , comme premier possesseur, el à ses descendants mâles.
Vu donc qu'à cet effet nous avons déjà expédié un acte formel de cession des deux d ils comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst avec tous leurs droits et dépendances, à Son Altesse ledit prince évèque, à ses descendants mâles , et en général à toute la
ligne cadette de Holstein-Gottorp , qui n'avait pas encore été apanagée; qu'en conséquence la possession de ces pays lui sera incessa m ment remise, et que nous n'avons point Voulu manquer de vous faire connaître, par les présentes lettres patentes, notre intention à cet égard : à ces causes , nous vous mandons et ordonnons à tous et à chacun en particulier que dès à présent vous regardiez ledit SérénLssime duc Frédéric Auguste, évéque de Lubeck , et ses- descendants mâles, comme vos seuls seigneurs souverains; qu'en conséquence vous leur prêtiez le serment de fidélité et d'hommage, et que vous leur rendiez tous les devoirs auxquels vous étiez obligés envers nous, en vertu de l'obéissance et de la soumission que vous nous avez promises, et à cet effet, nous vous affranchissons et délivrons entièrement tous et chacun des devoirs et de l'obéissance auxquels vous vous étiez engagés envers nous et nos descendants mâles.
Eu ce faisant vous ferez ce qui vous appartient , et vous remplirez nos sérieuses intentions, pendant que nous vous restons gracieusement affectionné. En foi de quoi nous avons signé les présentes et y avons fait apposer notre sceau.
Donné à Péterhoff, le 19-30 juillet I7?3 t et publié à Oldenbourg le 14 décembre 1773.
(L. S. M. D.) Signé Paul.
Plus bas : N. Pan in.