NICOLAS
Nicolas gagna d'abord l'affection de son peuple par sa bonté , son zèle
f)Our la religion , et ses succès contre es Venèdes qui ravageaient les frontières du côté de la Saxe. Il attira dans le royaume plusieurs ecclésiastiques étrangers , notamment des moines de divers ordres ; enfin il s'efforça de réprimer le luxe et de soulager ses sujets du poids des impôts.
Un événement inattendu changea la face des choses. On a vu précédemment que les Venèdes avaient, par haine pour le christianisme, assassiné, en 10G6, Gotschalk, leur prince, gendre de Svend II. Ils avaient pris pour chef Kruko , que signalaient son zèle pour le paganisme et son attachement aux mœurs de sa nation. Sigride, veuve de Gotschalk , se retira en Danemark avec son fils Henri, et vécut dans ses terres. Bientôt Nicolas les envahit.
Henri, arrivé à i'dge viril, employa ses minces ressources à équiper une petite escadre , et entreprit des excursions sur les terres des Venèdes , se fit céder quelques villes , attaqua et tua le vieux Kruko, épousa sa jeune veuve, rétablit le royaume de Slavauic, dont Lubeek était la capitale, y introduisit de nouveau le christianisme , et travailla à civiliser sa nation. Il était soutenu par Magnus, dernier duc de Saxe a> la maison des Billungs.
Alors Henri réclame 1 de Nicolas la restitution de son patrimoine maternel.
N'ayant pu l'obtenir , il entre dans le Holstt in en 1113, ravage le pays jusqu'à Slesvig et cause de grandes pertes au commerce maritime des Danois.
Les armées, les flottes que Nicolas envoie contre lui ne peuvent l'arrêter.
Élif, gouverneur de Slesvig , trahit le roi. Tout menace celui-ci d'une triste catastrophe ; un sauveur se présente , c'est Canut , second fils d'Éric le Bon.
Son extrême jeunesse l'avait fait exclure du trône. Nicolas le nomme duc de Slesvig en 1115. Canut offre d'abord la paix a Henri, qui la refuse; il recouvre bientôt cette province, et porte la guerre dans les Etats 0e son
48 ■ LUNÎ
ennemi. Ce dernier revient à des sentiments plus pacifiques; il conclut une trêve, pendant laquelle il conçoit pour Canut une estime et un attachement qui ne se démentirent jamais.
Canut employa tous ses efforts à faire régner la paix et la justice dans sa province, et sut y réprimer la licence et le brigandnge dont les braves de ce siècle se faisaient en quelque sorte honneur. Henri étant mort en 1116, après avoir perdu son fils et ses deux petits fils à la guerre, tint à Canut la promesse qu'il lui avait faite autrefois de lui léguer ses États, à l'exclusion de son propre frère. Canut avait passé une partie de sa jeunesse à la cour de l'empereur Lothaire II, qui lui donna l'investiture de tous les pays des Venèdes,sons le titre de roi des Obotrites, et le couronna de sa main. Toutefois, dans son pays on continua de lui donner le titre de seigneur (Hlatord, en anglo-saxon, et de ce nom on a fait Lavard ). Canut étendit sa domination sur ce qu'on appelle aujourd'hui le duché de Meckienbourg , le Lauenbourg, la vieille Marche et la Marche de Priegnitz en Brandebourg.
Tandis que Canut agrandissait ses États et se taisait chérir par ses vertus, Harald , son frère aîné, que ses vices avaient éloigne du trône, méprisant le prince qui l'occupait, ravageait impunément les rôtes du royaume. Son frère Éric, au contraire, s'opposait à ses brigandages. Nicolas, trop faible et trop indolent pour mettre un terme à ces désordres, laissait à Canut le soin de protéger ses peuples contre les violences de ses frères.
Cette marque de confiance ayant augmenté l'attachement des Danois pour Canut, ses ennemis en profitèrent pour insinuer au roi qu'à sa mort ses sujets ne manqueraient pas de préférer à son fils Magnus, le roi des Obotrites, sur qui tous les regards se fixaient, et qui était trop puissant pour rester fidèle. Un prince faible est aisément crédule, soupçonneux et jaloux.
Nicolas résolut de se défaire de son neveu; mais, craignant le ressentiment des Danois , ïl voulut le noircir
VERS
dans leur esprit. Il lui mande de venir à l'assemblée des états, à Ribe, pour répondre aux charges portées contre lui.
Canut, fort de sa conscience, comparut. Le roi l'ayant lui-même accusé de manœuvres pour s'emparer du trône , Canut se défendit avec tant de clarté, de raison et de fermeté, que les états reconnurent hautement son innocence , et que Nicolas en parut convaincu, ou dissimula sa haine. Marguerite, première épouse de Nicolas, avait toujours été bonne pour Canut; au contraire, Ulfhilde, sa seconde femme, haïssait Canut et entretenait les mauvaises dispositions du roi et de Magnus, qui, à son instigation, jura la mort de ce prince. Il l'invita à venir passer les fêtes de Noël à Rôskild.
Quelques jours après, l'ayant attiré dans un lieu écarté sous prétexte de l'entretenir en particulier sur leurs différends , il le saisit tout à coup par les cheveux et l'assassine, le 7 janvier 1131.
Ce lâche attentat consterna tout le royaume; car la valeur, l'affabilité, l'équité, la prudence de Canut, lui avaient gagné tous les cœurs. De même que son oncle du même nom, et avec qui le martyrologe romain l'a confondu , il fut" canonisé. Ingeburge, son épouse, fille de Vladimir, grand-duc de Russie, qui s'était inutilement opposée à ce qu'il acceptât l'invitation de Magnus, accoucha huit jours après sa mort, d'un fils nommé Valdemar.
Les amis de Canut, revenus de leur première affliction, portèrent ses vêtements ensanglantés à l'assemblée des états, qui forcèrent Nicolas d'exiler son fils. Magnus se retira en Suède; mais son père l'ayant bientôt rappelé , tous deux furent déclarés parjures et indignes du trône. Éric Émund, frère naturel de Canut, est proclamé roi.
La guerre civile éclate. Magnus est soutenu par Lothaire II, dont il se déclare le vassal; Éric par le roi de Norvège. Après divers combats dont les succès alternèrent , ce dernier remporta le 4 juin , près de Fodvig en Sennie, une victoire éclatante; Magnus perdit la vie. Nicolas, qui s'était sauvé en Jutland , y fut tué avec toute
sa suite, le 28 juin 1 134, par les habitants de Slesvig , obligés de venger la mort de Canut par les lois d'une confrérie dont ce prince avait été le chef.
KRIC II ÉMUIfD.
Après la mort de Nicolas et de son fils Magnus, Éric, resté maître du troue , trouva un adversaire dans Harald, son frère, qui avait pris contre lui le parti de Magnus , et ce dernier l'avait associé à la royauté. Harald fut reconnu roi par une partie du Jutland en 1135. Après avoir d'abord cherché un refuge en Norvège, il vint dans cette
f>resqu'!le avec des troupes. Quoique 'on fût au milieu de l'hiver, Éric, qui était alors en Scanie, fit traîner ses vaisseaux sur la glace, depuis le rivage jusqu'à l'endroit où la mer était libre, et arriva inopinément en Jutland , surprit son frère et le lit périr avec sept de ses fils ; un seul se sauva déguisé en femme. Une expédition entreprise contre les Venèdes de l'île de Rùgen pour les ramener au christianisme, produisit plus de ravages que de conversions, et n'eut pas de résultats durables ; une autre en Norvège, où Éric voulut profiter des dissensions intestines pour faire revivre les prétentions des rois de Danemark sur ce pays , ne fut pas plus heureuse.
Magnus l'Aveugle, expulsé de ses États , était venu réclamer l'aide d'Éric, dont il avait été l'ennemi. Il n'eut pas de peine à lui persuader que rien ne lui serait plus aisé que de conquérir la Norvège, déchirée par des troubles CQntinuels, où chaque seigneur faisait le roi , et où les enfants étaient rois. Aucune lance, ajoutait-il, ne se lèvera contre les Danois. Il en arriva tout autrement. Éric s'étant montré sur la côte du royaume, tout le monde courut aux armes. Les exploits d'Éric se bornèrent à brûler Opslo et son église. Son courroux n'égalait pas le mécontentement de son armée, qui frémissait d'indignation d'avoir concouru à une guerre entreprise pour détrôner le fils d'un prince jadis l'ami et le protecteur d'Éric.
Ce monarque semblait avoir perdu
4' Livraison. (Danemark.)
les qualités qui avaient auparavant fixé les yeux sur lui. A son retour en Danemark, il parcourut les provinces afin de réprimer par la rigueur les désordres engendrés par la licence. Ce motif était louable; malheureusement Éric se laissa parfois dominer par la passion ; sa conduite fut • arbitraire. Les petits comme les grands étaient irrités.
Une fois la Seeland entière se souleva.
Ce mouvement n'eut pas de suite, grâce au dévouement de quelques Danois fidèles. Éric mécontenta aussi le clergé en continuant, comme ses prédécesseurs , à vouloir nommer les évêques. Tout annonçait une inquiétude générale , lorsque le roi vint , au mois de septembre 1137, tenir une cour judiciaire. Rib-Plog, seigneur jutlandais dont il avait puni le père de mort, lui présenta une plainte contre un paysan. Suivant la coutume du pays, il était armé; placé devant le roi qui , appuyé sur sa lance , faisait signe de la main pour obtenir le silence, il remarqua que ce prince n'avait pas de cuirasse : aussitôt il le
fierça d'un javelot aux yeux de toute 'ass'emblée , en criant à la multitude :
« J'ai tué le roi, tombez sur ses gens.»
Ceux-ci s'enfuirent; personne ne s'occupa de venger Éric. Un lils de sa sœur eut beaucoup de peine à défendre, avec son épée, le corps inanimé du malheureux monarque.
Les opinions des historiens varient sur la si&nification du surnom û'Émund
donné à Eric IL Les uns pensent qu'il lui fut donné parce qu'il parlait avec éloquence et pureté, d'autres disent que ce mot correspond à victorieux, et qu'Éric reçut ce surnom à cause de sa victoire de*Fodvig.
ÉRIC III LAM (l'aGNEAU).
Après la mort tragique de tant de princes du sang royal, il n'en restait plus que trois ayant le droit de former des prétentions au trône. C'étaient :
Canut, fils de Magnus; Svend, fils naturel d'Éric ; Valdemar, fils de saint Canut. Mais tous étant encore mineurs, les états élurent Éric Lam (l'Agneau), fils d'une sœur d'Éric Émund ; il fut
L'UNIVERS
regardé en quelque sorte comme le tuteur de Va I de ma r , dont le parti était le plus fort.
A cette nouvelle,, Glatis, le seul des fils de Harald quï eût échappé au massacre de sa famille, repassa de Suéde en Danemark pour revendiquer lesceptre dont il se prétendait l'héritier.
N'avant ni troupes ni argent , il recourut à la trahison. Mais" le coup qu'il destinait à Éric manqua ; il retourna en Suède. De nouvelles tentatives pour soulever les Scaniens furent plus heureuses; il se soutint quelquetemps , et enfin fut tué dans une bataille , en
Une expédition malheureuse contre les Venèdës acheva de décréditer Éric dans l'esprit de la nation , déjà mécontente de ce qu'il laissait prendre trop de pouvoir au clergé. Attaqué d'une maladie qui lui sembla dangereuse, il se fit transporter en Fionie, prit l'habit de moine, et mourut à Odensé, dans le couvent de Saint-Canut, le 27 août 1147.
SVEHD «f (oRATKk) «T CA1T0T V.
Comme Valdemar, un des prétendants à l«1 couronne, était encore trop jeune , Canut et Svend, ses deux concurrents * le firent exclure, mais ne purent s'accorder entre eux. Svend fut élu par les Scaniens et les insulaires, Canut par les Jutlandais. Aussitôt tous deux prirent les armes, et se firent une guerre presque continuelle jusqùà leur mort. En 1148, ils conclurent une espèce de trêve pour marcher ensemble contre les Venedes , qui , après la mort de saint Canut, étaient retournés au paganisme. En 1 148, le pape Eugène IV avait prêché une croisade contre eux. Svend, qui avaitappris l'artde laguerre en Allcmague , conduisit l'armée danoise; cette expédition ne produisit )as un résultat satisfaisant. Et quand es deux rois revinrent en Danemark après avoir perdu beaucoup d'hommes et de Vaisseaux, ils recommencèrent à se faire la guerre.
Canut n'était ni aussi brave ni aussi habile que son adversaire; il perdit,
en 1150, l'île de Seeland, dont ses officiers s'étaient empdrés, et ne se montra pias même sur le champ dé bataille. Le jeune Valdemar , àrof s âgé de dix-neuf ans , prit part à la guerre.
Naturellement il se déclara pour son cousin Svend, contre Canut, fils du meurtrierdesoh père. Svend lui conféra le duché de Slesvig ; et, à l'aide de cfe* nouvel allié, s'avança Contre Canut, oui , battu pour la deuxième fois près de Viborg , fut obligé de s'enfuir én Suède, d'où il passa en Italie, ptlh en.
Saxe , où l'archevêque de fcrême lui fournit des secours ; il put alôrs , à l'aide de menées secrètes, ranirrtèr ses partisans; et à peine se fut il montré en Jutland , qu'avec une armée il surprit son ennemi et le força dé s'enfermer dans. Viborg. Canut en forma le siège, et la disette allait le rendre inaftre de la place, quand Svend, plus actif
Sue lui, ou du moins secondé par Vaîemar, fit unesortiesur les assiégeants, qu'il mit dans une déroute complète.
Canut alla réclamer la protection de l'empereur Frédéric fenrlv rousse. Ce monarque lui offrit sa médiation entre lui et son rival, et invita celui-ci à venir le trouvera Mersebourg en SaxC.
Svend s'y rendit, accompagné de Valdemar et d'une partie de sa cour. Quand on fit entendre à Svend qu'il devait, à l'exemple de Canut, reconnaître la suzeraineté de l'Empereur, il Comprit trop tard qu'il s'était abusé en comptant sur l'équité de ce prince. Frédéric décida que Canut devait renoncer à la couronne, et recevoir la Seelande en fief de Svend, et Valdemar conserver le Jutland méridional comme fief du Danemark.
A peine de retour dans ses 1 États, Svend protesta contre tout ce qui S'était fait à Mersebourg de préjudiciable à l'indépendance de si couronrte. 11 avait conservé, en Seelande, tous ses biens héréditaires, qui étaient considérables; il s'empara de tous les châteaux royaux. Valdemar, qui était devenu, malgré lui, garant de l'engagement déterminé précédemment , vit que la mésintelligence ne tarderait pas à éclater de nouveau entre les deux
rivaux; il s'occupa donc sérieusement de faire disparaître tous les motifs de jalousie qui le* divisaient; Canut obtint en Seelande, en Jutland et en Scanie, des domaines aussi considérables que ceux de Svend.
Celui-ci s'aliénait chaque jour davantage l'affection des Danois ; ils lui reprochaient de se livrer à la mollesse et au luxé, de marquer du dédain pour ses compatriotes, d'attirer dans ses États Un trop grand nombre d'Allemands, et de ne pas se montrer aux assemblées des états. Svend rétablit les combats judiciaires ; il surchargea le peuple d'impôts et épuisa les ressources des paysans, obligés d'entretenir la suite nombreuse de ses serviteurs qui l'accomp;ignaient dans ses voyages. Il fit une guerre malheureuse aux Suédois. A son retour, les Scariiens exaspérés se révoltèrent; ils l'auraient massacré s'il n'eût pas été secouru à temps par Tycho Sygresen, seigneur généralement chéri et respecté. Svend, échappé à ce péril, rassemble ce qui lui reste de soldats, dévaste la Scanie et fait punir de mort les chefs des séditieux. Il comprit même dans leur nombre son libérateur Tvcho Sygresen; le crédit dont ce brave jouissait dans la province inquiétait le soupçonneux monarque.
La mauvaise conduite de Svend avait éloigné de lui Valdemar Canut, profitant de cette disposition, Gt faire des avances au jeuneprince; elle furentbien accueillies, ils se rapprochèrent. Valdemar épousa Sophie, sœur utérine de Canut, qui lui donna en dot la moitié de ses biens héréditaires. Depuis ce moment, les deux princes oublièrent leur ancienne haine et furent franchement réconciliés ; ils conclurent, sans le cacher à Svend, un traité d'amitié avec Sverker, roi de Suède, et agirent constamment d'accord.
Cette union inattendue causait de vives inquiétudes à Svend ; il résolut donc de prévenir le danger dont il se croyait menacé, en se défaisant de ses deux ennemis par la trahison. Il essavad'abord d'engager Valdemar à faire un voyage en Allemagne, où il comp-
tait que Conrad, duc de Saxe, s'emparerait de 5a personne ; ce projet échoua.
Conrad, beau-père de Svend, répondit au messager de celui-ci : « j'aimerais « mieux voir mon gendre, ma fille et « mon petit-fils attachés au gibet, plu- « tôt que de déshonorer mes cheveux « blancs par une trahison. S'il s'agis- « sait de l'aider en combattant, je se- « rais tout prêt.» Svend songea ensuite à surprendre les deux beaux - frères dansSIesvig. Aussitôt que ce pian, déjà à moitié abandonné, eut été ébruité, Canut et Valdemar furent proclamés rois par les Jutlandais. Svend, se voyant délaissé par une partie des Danois, qui passèrent du côté de Valdemar, voulait gagner la Scanie; les nouvelles qu'il reçut le décidèrent à diriger sa flotte vers l'île de Falster :
il ne restait auprès de lui que les compagnons de ses anciens exploits, troupe peu nombreuse, mais composée d'hommes d'élite; ils s'efforcèrent de lui rendre le courage; il ne. voyait qu'un moyen de salut, la fuite dans les pays étrangers.
Il débarqua dans un port de la Vagrie et fut accueilli amicalement par Adolphe, comte de ce pays, et y resta plus de trois ans; il recevait des secours de son beau-père, qui abdiqua la souveraineté en 1156. Son successeur, Henri, cédant aux instances de plusieurs princes de Saxe, et surtout de l'archevêque de Brème, entreprit de rétablir Svend sur le trône. Ce prélat promit au duc des sommes considérables, lui en garantit le payement, et lui assura qu'à sa première'apparition en Danemark, tout le inonde se déclarerait pour lui. Il n'en fut pas ainsi.
A la vérité, la corruption lit ouvrir la porte du Danevirk au duc, qui se remboursa aussitôt par une taxe frappée sur la ville de Slesvig. Elle souffrit un bien plus grand dommage par la saisie arbitraire d'un navire marchand russe que Svend se permit ; la vente de la cargaison l'aida à payer ses soldats; alors les commerçants cessèrent de fréquenter ce port. Svend s'avança , malgré la rigueur de la saison, et ravagea le pays jusqu'à Ribe; mais les habitants, mê-
L'UNIVERS
me ceux qui auparavant s'étaient engagés a aider le roi, ne se montrèrent pas disposés à se réunir aux étrangers ; ils allèrent dans le Jutland septentrional, où Valdemar rassemblait une armée. Svend conseilla lui-même la retraite, et se contenta de prendre des otages à Ribe et à Slesvig.
Au retour du printemps, il obtint du duc de Saxe et- du comte de Holstein un ordre adressé aux Vagriens de le transporter sur leurs vaisseaux vers les rivages qu'il leur indiquerait.
Auparavant, l'apparition d'une flotte venède sur les côtes de Fionie annonçait la guerre et les calamités qui la suivent: maintenant les insulaires en voyaient une aborder amicalement leurs côtes; Svend débarqua suivi de peu de monde; les habitants se pressèrent autour de lui en lui promettant de le soutenir.
Valdemar et Canut auraient pu aisément l'attaquer et le chasser de l'île, car ils étaient les plus forts ; mais c'eût été rallumer la guerre civile, on ne . pouvait prévoir sa durée, et les Venèdes ne manqueraient pas de se mêler de la querelle, au détriment de tous les partis. Valdemar proposa donc une conférence; il fut convenu que Svend, avec sa petite troupe, irait d'abord, sur la flotte venède, dans l'île de Laaland, et y resterait jusqu'à ce que l'on eût conclu la paix. Le lendemain, Valdemar vint à Odensé; Canut, qui craignait une perlidie, avait refuse de l'accompagner, Svend reçut Valdemar avec les plus grands honneurs; ils eurent ensemble un entretien secret, et fixèrent le jour de leur réunion ultérieure.
Au jour marqué, qui était le 7 août 1157, les trois princes se trouvèrent, chacun avec leur suite, dans l'île de Laaland ; ils furent bientôt d'accord.
Svend déclara qu'il s'en rapportait au sentiment de Valdemar. Alors celui-ci partagea le Danemark en trois royaumes, en déclarant qu'il prenait pour lui le Jutland avec les îles qui en dépendent, et Svend, dont c'était le tour de choisir, demanda la Scanie avec le Halland, la Blekingie et Bornholin;
ainsi, Canut eut la Seelande, la Fionie et les autres fies. Ce traité, juré par les trois monarques , fut garanti par la noblesse du pays, appelée à cet effet.
Il fut ensuite confirmé à la face des autels, après une messe solennelle. Les évêques prononcèrent l'anatheme contre quiconque l'enfreindrait. On s'engagea même de part et d'autre à se communiquer réciproquement les causes de dissensions qui pourraient troubler la bonne intelligence, si heureusement rétablie.
Malgré toutes ces précautions , le traité ne dura pas trois jours. Svend, toujours occupé de son dessein de se défaire de ses deux rivaux quand il pourrait les trouver réunis, profita de l'occasion qui s'offrit bientôt de l'exécuter.
Aussitôt le traité conclu, Canut partit pour Rôskild, qui allait devenir sa résidence ; Valdemar l'accompagna. Le lendemain, Svend, invité par Canut à un banquet, arriva aussi, mais suivi d'une troupe nombreuse d'hommes armés, comme s'il fût entré surunetèrre ennemie. Valdemar vint seul à sa rencontre; Canut, instruit de l'apparition de Svend avec cette escorte, avait rebroussé chemin. Svend s'excusa de se présenter avec cet appareil belliqueux, en disant qu'on lui avait annoncé l'approche de Canut, amenant avec lui beaucoup de militaires sous 1 s armes.
Valdemar désapprouva cette conduite, et on s'achemina paisiblement vers Roskild. Canut y traita somptueusement les deux rois, ses parents et ses confrères. On passa toute la nuit à se divertir. Au point du jour, Svend sortit avec queluues-uns de ses affidés, sous prétexte d'aller voir sa petite fille, qui était élevée dans une métairie voisine.
Il disposa tout pour effectuer le coup qu'il méditait. Sa longue absence fut attribuée, par un de ses confidents , à un mal de tête qu'il avait ressenti en sortant d'un bain chaud. Svend parut enfin et allégua qu'il n'avait pu résister au plaisir de prolonger sa visite à une fille chérie. Cette contradiction entre les explications aurait dû éveiller les soupçons; on ne s'en aperçut que lorsqu'il était trop tard.
Au festin, Svend prend la pince bord cru que c'était son bien-nlmc d'honneur entre les deux autres rois, Valdemar. Apprenant alors que celuiplus jeunes que lui. Le repas fini, les ci s'est sauvé, il profite de la considétables sont enlevées, on boit gaiement, ration que son caractère ecclésiastique sans rester à sa place. Vers le soir, inspirait, pour quitter la scène du cardivers indices causent des inquiétudes nage, et, la même nuit, arrive chez sa à Canut. On apporte des flambeaux, mère, qui demeurait à la campagne Un offlcier de Svend fait un signe à Valdemar en est bientôt instruit par son maître, qui lui parle à l'oreille, hasard ; aussitôt, montant avec peine Bientôt les hommes de la suite de à cheval, et suivi de deux hommes, il Svend entrent dans la salle. Canut se prend le chemin d'une maison qui lui lève et embrasse Valdemar, qui lui de- est bien connue. Sa blessure est panmande la cause de son émotion. Dans sée; il repose tranquillement le reste cet instant, Svend quitte son siège et de la nuit. Mais il y allait de sa vie va, par une porte de derrière, dans un qu'il ne restât pas en Seelande; car, appartement voisin. Aussitôt des gens au point du jour, Svend assembla les armés se précipitent dans la salle et habitants de Rôskiid, leur raconta fondent l'epée nue sur Canut et sur qu'il s'était heureusement dérobé aux Valdemar ; celui-ci, jeune et leste, saute embûches que deux traîtres lui avaient de sa place, renverse et éteint les flam- dressées, et, pour preuve de son disbeaux, étend avec le bras son man- cours, leur montra ses vêtements per teau sur sa tête pour la préserver des cés de trous faits par lui-même. Il coups, renverse un homme qui veut ajouta que l'un des coupables avait l'arrêter, mais tombe et reçoit une reçu le juste châtiment de sa perblessure à la cuisse; il se relève, perce fîdle, que l'autre avait pris la fuite;
la foule qui s'oppose à sa fuite et dé- il finit par inviter les Rôskildiens à chire ses vêtements; enfln, à la fa- lui prêter main-forte pour arrêter eevetir de l'obscurité, il parvient à s'é- lui-ci. Aussitôt on publia l'ordre de chapper. Les meurtriers firent ouvrir percer tous les vaisseaux de l'Ile, et de les volets afin d'être éclairés par le faire partout chercher le fugitif; Valjour qui, da ns ces climats, à cette épo- demar, aidé par Absalon etAsbern, que de l'année, commence de très- autre ami fidèle, atteignit, par de3 bonne heure. Canut se défendait de la chemins de traverse , le rivage de la main droite ; un officier de Svend le mer. Un charpentier dévoué contue d'un coup d'épée à la tête. sentit à radouber tout de suite un Ce prince avait régné neuf ans en navire, tout en ayant l'air de céder à Jutland. Il laissa plusieurs enfants, la violence, afin d'échapper à la puni- Nicolas, l'aîné de ses fils, vécut dans tion. Asbern équipe le navire, y place la retraite, mourut vers 1180, et fut un équipage et meta la voile avec Valcanonisé en 1260 : il est honoré sous demar. Une tempête affreuse jette le le nom de saint Nicolas de Viborg; bâtiment sur une petite île voisine de Harald, second fils de Canut, devint la côte de Jutland, où Valdemar dépar la suite chef d'un parti de re- barque heureusement le lendemain belles; Valdemar, son fils naturel, matin. A l'instant il s'achemine vers causa de grands troubles dans le Viborg, y convoque les états, leur raroyaume. conte l'atroce perfidie dont il a manqué Absalon ou Axel, jeune ecclésiasti- d'être la victime; la vue de la bles-
3ue, frère de lait du roi Valdemar, et sure qu'il avait reçue et qui saignait
escendant au quatrième degré de Ha- encore, ajoute à l'émotion que son
raid Heim , était un des convives du récit a produite : on s'écrie qu'il faut
banquet fatal où Canut perdit la vie. prendre les armes pour le défendre.
Quand ce prince fut frappé à mort, Pendant que l'on se préparait à la
Absalon le reçut dans ses bras et re- guerre, il célébra la fête de son ma-
cueillit son dernier soupir. Il avait d'à- riage, ce qui lui amena beaucoup de
L'UNIVERS
partisans de Canut. Plusieurs de ceux de Svend, cédant à leur indignation, vinrent grossir la petite armée.
Valdemar voulait aller chercher sou ennemi en Seelande, lorsqu'il apprit qu'il venait de débarquer, et, avec sa cavalerie, marchait sur Viborg. Après plusieurs combats sans résultat remarquable, les deux ennemis se rencontrèrent le 23 octobre 11 57, sur la bruyère de Grathe, entre Randers et Viborg.
Svend , dont les troupes furent mises en déroute, voulut, dans sa fuite, traverser un marais où le poids de ses armes le fit enfoncer. Des soldats qui le poursuivaient lui tranchèrent la tête. Le surnom de Grathe lui a été donné d'après celui de la plaine où il périt. Il ne laissa qu'une tille, qui fut .mariée vers 1176 a Berthold II, duc d'Istrie.
VALDEMAR I« Ut GRAWD.
Après les troubles intestins qui l'avaient si longtemps déchiré, le Danemark, avili au dehors, affaibli au dedans, avait besoin d'un prince habile et ferme qui sût conserver et venger la dignité de sa couronne, maintenir l'ordre et l'obéissance parmi ses sujets , ramener dans ses États la sûreté, le calme et l'abondance. On espérait de la sagesse de Valdemar ces heureux résultats : l'attente des peuples ne fut pas trompée.
Né le 15 janvier 1131 , huit jours après la mort de son ncre, comme on l'a vu plus haut , Valdemar fut soustrait aux dangers qui le menaçaient par Ingeborge sa mere ; elle l'emmena en Russie, où il passa ses plus jeunes années. Revenu plus tard en Danemark, il ne put faire valoir réellement ses droits qu'à la mort d'Éric III.
Les vœux du peuple l'appelaient également au trône; il s'en montra digne. Il pardonna d'abord a tous ses ennemis, à l'exception de ceux qui avaient trempé dans le meurtre de Canut, et loin de se venger du prince IHagnus, fils naturel du roi Éric, qui avait suivi le parti de Svend, et qui, ayant été pris les armes à la main, s attendait a un traitement cruel, il lui
accorda sa grâce, et le combla de biens et d'honneurs.
La tranquillité rétablie dans l'intérieur et assurée par cette conduite généreuse, Valdemar s'occupa de rendre au Danemark la sûreté et la gloire dont, auparavant, il avait joui au dehors. Les Venèdes ne cessaient de nuire par leurs incursions, et lais* saient partout d'horribles traces de leurs fureurs. Au désir de les ranger de nouveau sous son obéissance, puisque son père avait régné sur eux , Valdemar unissait celui de les ramener au christianisme. Ce motif, qui rendait son entreprise agréable au clergé, inspirait une ardeur singulière à tous les guerriers destinés à y prendre part.
Parmi les chefs en qui Valdemar avait le plus de confiance, on distinguait Absalon, son ami d'enfance, qui joignait la bravoure à la prudence, la sagesse et la fidélité à la passion de$ armes et à l'ambition. Le siège épiscopal de Rôskild ayant vaqué dans ce moment , Absalon y fut élevé par les suffrages réunis du elergé et du peuple.
La guerre ne commença pas heureusement : la flotte de Valdemar fut deux fois dispersée par la tempête; en 1158, les habitants de l'île de Rugen opposèrent au Danois une résistance inattendue. Revenu avec des forces plus considérables, Valdemar ravagea les environs d'Arcona, en Poméranie, défit les Rugéniens, et reassa en Danemark avec un riche utin.
Ses immenses préparatifs effrayèrent les Venèdes qui lui demandèrent vainement la paix, parce qu'il savait bien qu'elle n'aurait pas plus duré que leur crainte. Afin de s'assurer des chances certaines de succès, il ne négligea rien pour former une ligue avec Henri le Lion, duc de Saxe, dont l'intérêt était de voir les Venèdes humi* liés ; toutefois, ce ne fut qu'à force de promesses et d'argent qu'il y parvint.
L'armée de Henri mit, dès les premiers
1>as, les Venèdes en déroute; ftielot , eur prince le plus puissant, périt dans
cette journée. De son côté, Valdemar, débarqué près de Rostock , força cette yjjle de sp rendre à discrétion ; elle fut brûlée; p'était ainsi que l'on se, faisait la guerre dans ce temps-lq. J,es Venèdes eurent recours à la démence des vainqueurs, jji paix leur fut accordes par le conseil û"Ab$aion.
On commençait en Danemark à en goûter 1rs fruits, lorsqu'elle fut troublée, dans l'intérieur, par les menées d'EskiJd, archevêque de Lund, que le roi avait irrité en ne se montrant pas assez empressé de lui faire rendre un trésor que des voleurs de grand chemin lui avaient enlevé. Eskild fit menacer Valdemar d'une guerre ouverte :
ce prince répondit au messager : « V otre « maître a pu boire longtemps le sang « des rois mes prédécesseurs : je vois «qu'il est aussi altéré du mien. Dites- « lui que j'ai reçu de Dieu une épiée « pour faire rentrer les rebelles dans ° le devoir : voilà toute ma réponse... f»
Elle fut suivie de démarches si vigoureuses que le prélat déconcerté se retira en Suède. Une forteresse que son assiette rendait imprenable, et où il avait mis une garnison nombreuse, fut prise par un stratagème ; les autres villes du diocèse de Lund furent bientôt forcées, et Tarcheyêque, réduit à demander grâce, ne l'obtint qu'en rendant à l'État des terres considérables données avec profusion à l'église de Lund par les rois de Danemark.
Un schisme divisait la chrétienté.
Alexandre, élu pape, avait pour compétiteur Victor. L'empereur Frédéric Barberousse soutenait celui-ci, qui envoya sans succès un légat en Danemark. Comme les sollicitations de Victor ne discontinuaient pas , Valdemar, qui ne se croyait pas assez instruit du fond de la difficulté, chargea Radulphe, son principal secrétaire, homme plus éloquent que judicieux, d'aller demander à Frédéric des éclaircissements et des conseils sur cette affaire. Frédéric , qui eut bientôt démêlé le caractère vain et ardent de Radulphe, Je combla de marques de distinction , et lui dit que le seul moyen de rétablir l'uoioa dans l'Église était de convoquer
un concile auquel assisteraient les princes les plus illustres de la chrétienté, et qu'il ne doutait pas que l'exemple d'un aussi grand roi que Valdemar ne déterminât les autres a s'y rendre , ajoutant qu'il tiendrait dans cette assemblée un rang dont il serait satisfait. Enfin, il fit entendre qu'il lui céderait quelque province en Italie, avec la souveraineté de toute la Venédie.
Valdemar, persuadé de l'avantage que cette démarche de sa part procurerait à la religion, résolut , en 1 162 , de partir, malgré l'avis contraire d'Absalon et de ses autres ministres, «auxquels il ordonna de le suivre. Dès la première entrevue, qui eut lieu à Besançon selon les uns , à Metz selon d'autres, Frédéric parla d'un ton menaçant de l'hommage qu'il prétendait lui être dû pour le royaume de Danemark. Alors , mais trop tard , Valdemar ouvrit les yeux : Absalon allégua vainement les promesses faites par Frédéric à Radulphe; l'Empereur nia avec une feinte surprise qu il eût rien promis. Valdemar essaya de, s'échapper en France. Frédéric, qui le faisait surveiller, et qui avait la force en main, l'ep empêcha, et |e somma une seconde fois au nom de l'Empire de prêter le même serment que son prédécesseur. Valdemar voyant, suivant l'expression d'un historien du temps, que l'Empereur tenait une épée suspendue sur sa tête, déclara qu'il aimerait mieux en être frappé mortellement que de consentir à l'asservissement ne sa patrie.
L'Empereur jugea qu'il serait trop dangereux de vaincre cette résistance par la menace; il eut donc recours à un subterfuge, et finit par dire qu'il ne demandait l'hommage que pour les provinces à conquérir sur les Venèdes; il fît même prêter aux princes de l'Empire le serment d'aider Valdemar dans son entreprise : enfin il promit de s'y employer lui-même de toutes ses forces dès qu'il serait de retour d'Italie, et il ajouta que cet hommage simple n emporterait nulle obligation d'assister aux diètes, ni de fournir un
L'UNIVERS
contingent en temps de guerre. Le monarque danois ayant ainsi atténué par sa fermeté les funestes suites de son imprudence, refusa, par les conseils d'Absalon, de prendre part à la querelle des compétiteurs de la chaire de Saint-Pierre , et retourna dans ses États. Son voyage fut long et pénible; partout il donna des preuves de douceur, de modération et de générosité, qui lui gagnèrent l'affection générale.
Son premier soin fut de faire revêtir le Danevirk d'une forte muraille.
Bientôt les troubles de Norvège attirèrent son attention, et il causa tant d'inquiéiudes à Erling, roi de ce pays, pour lui faire tenir ses engagements , qu'il le contraignit, en 1169, à venir lui-même demander la paix, qui fut très-avantageuse pour le Danemark.
Sur ces entrefaites , les Venèdes , conduits par Pribizlas, fils de Niclot, avaient recommencé les hostilités contre les Danois et les Saxons. Valdemar conclut une nouvelle ligue avec Henri le Lion; Albert, margrave de Brandebourg, et Adolphe, comte de Holstein, y entrèrent. Pendant que ces princes s'avançaient par terre, Valdemar conduisit sa nombreuse flotte contre Rugen, et exigea des habitants les secours en hommes, en vaisseaux, qu'ils s'étaient engagés de fournir par le dernier traité.
Malgré la perte d'une bataille dans laquelle le comte de Holstein fut tué, les Saxons délirent ensuite les Venèdes ; puis Henri et Valdemar réunis les poursuivirent jusqu'en Poméranie.
Ces victoires furent suivies d'une nouvelle convention : le roi et le duc devaient partager également les tributs auxquels les vaincus seraient assujettis; Valdemar accordait un subside considérable à Henri, qui promettait de garantir les États de ce prince des incursions des Venèdes. L'embouchure de la Peene, rendez-vous ordinaire des pirates, devait être tenue soigneusement fermée. Les forteresses que Henri avait possédées en Venédie devaient lui être restituées.
Qui aurait cru* que cette union ferait bientôt place à une brouillerie ? Les
Venèdes recommencèrent leurs courses aussitôt que Valdemar se fut éloigné: les Rugéniens étaient à leur tête.
Quoique privé de son allié, Valdemar, dès que la saison le permit , mit en mer une flotte formidable. Absalon prit les devants avec quelques vaisseaux, tomba brusquement sur l'ennemi, brûla quelques-unes de ses places, et ravagea les bords de la Swine, l'une des trois bouches par lesquelles l'Oder se décharge dans la Baltique , et qui alors était plus profonde qu'aujourd'hui. De là, il alla au-devant de la flotte de Valdemar, qui l'accueillit affectueusement et lui donna, devant toute l'armée, les éloges qu'il méritait.
Comme il n'avait pu prendre Arcona , il ordonna que l'on en ravageât les environs, jusqu'à ce que les habitants vinssent demander grâce; ce qui ne tarda pas.
Quand Valdemar revint en Danemark , le peuple et les grands, pour lui donner une preuve éclatante de leur reconnaissance, lui manifestèrent le désir de proclamer Canut, son fils aîné, successeur à la couronne, et de lui déférer solennellement le titre et les honneurs de roi. Ces propositions furent accueillies avec joie et gratitude, mais Canut ne fut couronné que quatre ans après.
Quoique les Rugéniens eussent été soumis, cependant Valdemar faisait presque tous les ans une expédition chez eux, ou bien y envoyait des corps de troupes, soît qu'il* craignît des révoltes, soit qu'il y eût des pirateries à punir , soit enfin qu'il eût résolu d'affermir, dans ce pays, sa domination et le culte du vrai Dieu. Il renoua même ses liaisons avec le duc de Saxe, dans une entrevue qu'il eut avec lui en Holstein.
C'est à l'occasion d'une des petites expéditions dont nous venons de parler, qu'il est, pour la première fois, question de Copenhague. C'était un endroit peu remarquable, mais qui, par sa position commode, fournissait un abri aux navires, ce qui l'avait fait nommer Kiôbenhaqn, abréviation de Kiôbendshavn (port des mar-
chands). Absalon y fit bâtir une forteresse pour tenir les pirates en respect, et dresser des gibets, où restaient exposés les corps de ces brigands qui avaient été punis. Bientôt le grand nombre des pêcheurs et des marchands ui vinrent s'établir sous la protection u fort, donna naissance à une ville considérable.
Quoique les peuples des environs de Wolgast, à l'embouchure de l'Oder, eussent été soumis par les armées réunies de Valdemar et de Henri le Lion , et forcés de payer de grosses sommes d'argent, d'autres cantons recommencèrent leurs brigandages , toujours assurés de trouver dans Arcona une retraite où leurs personnes et leur butin étaient en srtreté. Ils abandonnaient sans regret des terres mal cultivées, espérant avec fondement de plus riches moissons sur celles de leurs ennemis. Valdemar, résolu d'anéantir ce repaire de forbans , fit des préparatifs immenses : Henri le Lion, Pribizlas, prince des Obotrites, devenu son vassal, Casimir et Rogislas, ducs de Poméranie, lui amenèrent des corps de troupes. Aussitôt il fait une descente sur la côte de Rugen, et investit Arcona, située sur un cap de l'extrémité septentrionale de cette île, et défendue au nord , à l'est et au sud , par des rochers très-hauts et très-escarpés , et à l'ouest par un rempart très élevé et très-solide.
Après un siège très-long, les habitants demandèrent à capituler, ce qui fut accepté par les conseils d'Absalon et d'Asbern. 11 fut convenu qu'ils livreraient leur principale idole, avec tous les trésors amassés dans son temple; qu'ils mettraient en liberté, sans rançon, tous leurs esclaves chrétiens; qu'ils embrasseraient tous le christianisme, et donneraient aux églises toutes les terres assignées pour l'entretien des prêtres idolâtres; qu'ils serviraient dans les armées danoises quand ils en recevraient l'ordre, et qu'enfin ils payeraient un tribut annuel.
Le temple fut brûlé, avec l'idole abattue; toutes les conditions du traité furent fidèlement exécutées, et
Valdemar repassa la mer, en 1170, avec son armée victorieuse. Absalon envoya des prêtres chrétiens chez les Venèdes ; leurs princes secondèrent les travaux de ces missionnaires. Le pape Alexandre III combla Valdemar d'eloges , et deux ans après, d'autres lettres accordèrent, aux instances de ce prince, la canonisation de son père Canut qu'il sollicitait depuis longtemps , et qui fut célébrée a Ringsted avec une grande pompe.
Cependant la paix et la sûreté n'étaient pas encore rétablies sur la Baltique; les Esthoniens et les Courlan-j dais continuaient à l'infester par leur.J déprédations ; Valdemar expédia contre eux une flotte sous les ordres de Christophe, son fils naturel, accompagné du fidèle et brave Absalon. Us attaquèrent les barbares sur la côte de l'île d'OIiland, en Suède, et rapportèrent un riche butin.
Une autre guerre ramena les Danois en Venédie. Casimir et Bogislas n'avaient pu voir, sans regret, le fief de Rugen passer en des mains étrangères; ils quittèrent le camp de Valdemar. De son côté, Henri le Lion prétendait que ce prince ne remplissait pas exactement les conditions du traité. Pour se venger, il fit lever la défense intimée à tous ses Vassaux de Venédie d'attaquer les côtes du Danemark : aussitôt les Venèdes fondirent sur ce pays, le saccagèrent, en enlevèrent les habitants; l'île d'Alsen surtout fut entièrement dévastée. Mais bientôt Valdemar et Absalon vi tirent ravager les terres des Venèdes le long de la Peene, prirent Stettin; toutefois le moyen le plus efficace qu'employa Valdemar pour faire cesser les hostilités fut de se réconcilier avec Henri, qui, par la situation de ses États autant que par sa grande puissance, était le seul prince qui pût mettre vn frein et une bride à cette nation féroce, et la fléchir à ses volontés. Valdemar satisfit Henri, qui renouvela les défenses d'inquiéter les Danois.
Mais d'autres hordes slaves répandues le long des côtes de la Baltique, depuis la Poméranie jusqu'en Russie,
68 L'UNIVERS
et adonnées, eomme les Venèdes, à la griefs conjointement avec leurs dépu-
piraterie, occupèrent encore Valdemar tés : ceux-ci ayant souscrit à toutes
et Absalon pendant longtemps. Enfin, les propositions du roi , furent dér
en 1175, ils détruisirent entièrement mentis à leur retour en Scanie. La
Julin,que ses habitants abandonné- révolte s'y ralluma plus violemment,
rent : on ne voit aujourd'hui à sa place Valdemar y passa avec une armée, et
que Wollin, vjlle pauvre et obscure, néanmoins sa répugnance à verser le
occupant seulement une petite partie sang de ses sujets lui faisait éviter
du sol que couvrait le repaire des for- d'en vmir aux dernières extrémités.
pans. Les rebelles l'y forcèrent : le combat
A peu près vers le même temps, Es- fut long et sanglant; enfin, l'avantage
kild, décidé depuis longtemps à finir resta au roi et à Absalon, qui avait
ses jours dans la retraite, se démit de préludé, sans succès, par lancer sur
l'archevêché de Lund. Absalon, nommé ses diocésains les foudres ecclésiasti-
pour lui succéder, ne voulait pas ac- ques. Les révoltés, dispersés ou dé-
cepter : le pape Alexandre III l'auto- truits, finirent par faire leur soumis-
risa à accepter , tout en conservant sion en donnant des otages : toutefois,
l'évéché de Rôskild. ils se montrèrent si obstinés sur l'ar-
De nouveaux ravages commis par ticle de la dîme , que Valdemar, dans
les Venèdes furent réprimés par ce la crainte de renouveler les scènes
f>rélat et par Canut, fils du roi : un sanglantes arrivées sous Canut IV,
listorien ait que les barbares acheté- décida, non sans peine, Absalon à se
rent la paix au prix de deux mille marcs désister de ses prétentions sur ce
d'or. Une révolte des Scaniens, qui point, au moins pendant quelque
éclata peu de temps après , avait un temps.
singulier motif : ils voulaient que l'on Vers cette époque , l'Empereur ,
rendît aux prêtres la faculté de se ma- brouillé avec Henri le Lion, invita
rier , et prétendaient que leur minis- Valdemar à l'aider de ses forces ma-
tère suffisait , sans qu'il fût besoin de ritimes pour réduire les Lubecfcois, qui
celui des évéques, pour tout ce qui tenaient opiniatrément pour leur duc.
concernait la religion; ils demandaient Valdemar mena une Hotte magnifique
aussi à ne pas payer la dime, et à n'é- à l'embouchure de la Traye. Sa haute
tre gouvernés que par des hommes stature et son port majestueux firent
nés dans leur pays. Malgré son élo- l'admiration des Allemands ; les sol-
quence,sa bravoure et son pouvoir, dats s'écrièrent : « Voilà un prince
Absalon, bien loin de pouvoir apaiser vraiment digne de porter la couronne
ces mouvements , fut contraint de se impériale. » L'Empereur, dans cette
réfugier en Seelande. Valdemar vint seconde entrevue, n'affecta pas un air
lui-même en Scanie avec une petite de supériorité envers le roi de Dane-
armée et le prélat fugitif. Les habi- mark, et il ne fut nullement quesjtipn
tants lui promirent de rentrer dans le d'hommage.
devoir, s'il voulait rappeler auprès de De retour dans ses États, Valdemar
lui les officiers étrangers , et surtout se disposait à réprimer de nouvelles in-
Absalon : il leur était devenu si odieux, cursions des Venèdes, lorsqu'une-rna-
qu'à l'instant où il descendait à terre, ladie le retint à Vordingborg, petite
des pécheurs l'eussent assommé à ville située sur le détroit qui sépare
coups de pierres , si Valdemar ne fût Seelande de Ealster. Il fut ramené à
venu à son secours. Cependant, comme Ringsted , dans l'intérieur. Un certain
ce prince inclinait toujours pour le abbé Jean de Scanie, qui se vantait
parti le plus modéré, il engagea Ab- de posséder de grands secrets dans
salon à se retirer en Seelande, et i ? y l'art de guérir, lui donna un breuvage
suivit. Il espérait que cette condes- pour le faire transpirer. Le jendenaain,
cendance satisferait les mécontents, V2 mai 1182, Vademar fut trouvé
auxquels il promit d'examiner leurs mort dans son lit. Son tombeau se
voit à Ringsted, à côté de celui de son père. Il fut regretté ; il possédait toutes les qualités qui conviennent à un roi. Il lit rédiger les codes appelés la hideScanie et loi de Seelande, qui sont encore en vigueur, et se l'ont remarquer par leur sagesse et leur clarté.
Les historiens danois modernes lui reprochent d'avoir accable le peuple d'impots, augmenté la puissance du clergé, et préparé les voies aux empiétements de la noblesse et des grands, qui finirent par s'emparer du gouvernement.
Valdemar laissa deux fils, Canut et Valdeinar, quj montèrent successivement sur le trône, et plusieurs filles.
Jngeborge, l'une d'elles, mariée à Pui- , lippe Auguste, roi de France, ne put gagner l'affection de ce prince.
CAirtrr tt.
Canut était couronné depuis douze ans, lorsque son père mourut. Bientôt les Scaniens se révoltèrent de nouveau, sous les mêmes prétextes qu'ils avaient précédemment allégués. Ils choisirent pour chef Harald, qui n'avait d'autre mérite que celui d'être fils naturel de Canut V. Ils recurent aussi quelques secours de la Suède. Le petit nombre de Scaniens restés fidèles à leur roi suffit pour dissiper les factieux. Absalon fit le reste avec un bon corps de troupes qu'il amena de Seelande , et qui fut renforcé par les habitants de Lund. Les révoltés , obligés de mettre bas les armes, abandonnèrent leur chef, qui s'enfuit eu Scanie,où il mourut Tannée suivante.
Dès 1182, Frédéric Barberousse fit inviter Canut à venir à sa cour, afin, disait-il, de resserrer les liens de l'amitié qui avait subsisté entre Valdemar et lui ; mais personne , en Allemagne même, ne doutait que ce ne fût dans le dessein d'extorquer un nouvel hommage. Cette fois, Absalon et les conseillers du roi eurent plus de succès qu'auprès de son père. Canut fit répondre que l'état où se trouvait le Danemark ne permettait pas que le roi s'éloignât. De nouvelles instances de Prédéric , qui , cette fois, osa parler d'hommage et de serment, lui valurent
une réponse négative exprimée d'un ton si positif, qu'il menaça Canut de donner son royaume à un autre : Canut répliqua qu'avant de donner une chose il fallait la prendre. Alors Frédéric espéra d'amener le roi de Danemark à ses fins par les insinuations que lui firent de sa part l'archevêque de Brème et Sigefroi , comte d'Orlemunde et beau-frère du monarque danois.
L'Empereur, après avoir dissimulé quelque temps son ressentiment, excita Bogislas, duc de Poméranie, à attaquer le Danemark. Bogislas avait déjà commencé à inquiéter Jarimar, prince de Rugen et vassal de Canut, quand Absalon, instruit de ses desseins, arriva tout à coup avec une flotte, et remporta sur les Poméraniens une victoire si complète, que depuis ce moment ils n'osèrent plus tenir la mer contre les Danois, ni exercer leurs pirateries ordinaires: un butin immense fut le résultat de ce premier avantage.
Une seconde flotte, commandée par le roi, vint joindre celle d'Absalon. Asbern, son frère, s'empara des châteaux qui défendaient l'entrée de la Swine ; ae riches dépouilles furent encore apportées en Danemark.
La guerre continua, l'année suivante, par des ravages qui réduisirent les habitants des campagnes de la Poméranie à demander quartier. Bogislas, enfermé dans Camin, vint se jeter aux pieds de Canut avec sa femme, fille de ce prince, ses enfants et les principaux de la noblesse. Le roi lui rendit sa principauté, à condition qu'il la tiendrait en fief du Danemark, et retint la seigneurie de Barth, dont ii disposa en faveur de Jarimar, sou fidèle vassal.
Canut soumit ensuite le Meklenbourg, dont les deux princes, ennemis l'un de l'autre, avaient été faits prisonniers. Ils ne furent remis en liberté qu'à condition de se reconnaître vassaux du Danemark; et Canut prit le titre de roi des Slaves ou Vendes (Venèdes), que ses successeurs ont conservé. La Venédie comprenait le pays situé entre l'extrémité orientale de la
L'UNIVERS
Poméranie et l'Elbe inférieur, commençant à Hambourg.
En apprenant la prompte soumission de cette contrée, Frédéric nu put, à cause des circonstances, songer à se venger. Il manifesta son dépit en invitant, pour la troisième fois, Canut à venir en Allemagne; et sur son refus, sans doute prévu, il lui renvoya la princesse Hélène, sa sœur, fiancée dès j'àge de sept ans à son propre (ils, Frédéric, duc de Souabe.
En 1186, Canut créa son frère Valdemar duc de Slesvig , et lui accorda en même temps la jouissance du territoire de ce nom, mais pour sa vie seulement : pendant sa minorité , le pays devait être gouverné par l'évêque Valdemar, fils naturel de Canut V.
La même année, le roi présidait aux états assemblés à Odensé, lorsque des messagers lui remirent des lettres du pape Clément III, cjui exhortait les Danois à se croiser, a l'imitation des autres fidèles de l'Europe. L'Empereur, qui avait pris la croix, employa le, crédit du pape pour porter Canut à conclure une convention par laquelle ce roi s'engagerait à respecter la paix de l'Empire pendant l'absence de son chef, et pour lui ôter tout prétexte de mécontentement, il révoqua le décret de proscription lancé contre Henri le Lion, beau-père de Canut. La noblesse danoise fut vivement émue à la lecture des lettres du souverain pontife, qu'Estern appuya de toute son éloquence.
Quinze des principaux seigneurs danois se croisèrent; mais cinq seulement persistèrent dans leur résolution. Le roi fut assez sage pour ne prendre aucune part à cette expédition.
Il préféra d'aller ayec sa flotte contre les peuples des côtes méridionales de la Baltique les plus reculées vers l'est. Il s'empara de la Livonie, y établit le christianisme, et y lit rentrer dans l'obéissance les villes de la Venédie qui s'en étaient écartées.
Pendant que Canut s'appliquait à faire jouir ses États de la paix et des bienfaits d'une administration sage, l'évêque Valdemar, piqué de ce que le
gouvernement du duché de Slesvig lui avait été été pour en investir le frère du roi , parvenu à l'âge de le gérer, voulut s'en venger. Depuis longtemps il ourdissait des trames dans le royaume : il avait formé des alliances avec ses ennemis secrets ou déclarés, notamment avec Adolphe de Schawenbourg, comte de Holstein. Enfin il leva le masque , passa en Norvège, en revint avec une flotte de trente-cinq vaisseaux , fit une descente en Danemark, et prit le titre de roi , pendant que ses alliés marchaient vers l'Eider pour le soutenir. Canut se contenta défaire bien garder le Danevirk, et recommanda d'éviter tout engagement.
L'évêque épuisa ses trésors, fut obligé de remercier ses alliés et' de se mettre en chemin pour demander grâce. Il n'avait pris aucune sûreté préalable; il fut arrêté en route, chargé de chaînes , et conduit au château de Sôborg en Seelande.
Ensuite Canut marcha contre le comte de Holstein , qui lui envoya une ambassade pour acheter la paix au prix d'une somme très-considerable. Elle ne pouvait être durable : Canut prétendait traiter Adolphe en vassal; celui-ci ne voulait reconnaître d'autre suzerain que l'Empereur. Il unit ses intérêts à ceux d'Otton, margrave de Brandebourg. Alors Canut expédia en Venédie une flotte qui entra dans l'Oder, et fut renforcée des vaisseaux de plusieurs princes venèdes , vassaux du Danemark. D'autres, au contraire, prirent parti pour Otton. Les deux armées étaient égales en force; le choc fut terrible : les Danois eurent le désavantage. Torbern , leur général , fut tué. Son frère, l'évêque de Rôskild, fait prisonnier, et dont Otton espérait tirer une grosse rançon, réussit bientôt à s'échapper. Pendant l'hiver, les confédérés ravagèrent la Venédie, à la réserve de Ilugen ; et au printemps, leur armée, renforcée par les troupes de l'archevêque de Brème et de divers seigneurs, fut en état de tenir tête à Canut, qui ne put s'avancer plus loin que Rendsbourg.
Les années suivantes, la face des af-
dam:mark.
fjires changea. Canut se montra sur les bords de l'Eider avec une année redoutable. En 1200, Adolphe, réduit à solliciter la paix, ne l'obtint que par la cession de la Ditmarsie et de l'importante place de Rendsbourg. Canut la fortifia, y mit une garnison nombreuse, construisit un pont sur l'Eider, et par là tint Adolphe en échec. Celuici, trop turbulent pour rester en repos, assiégea Lauenbourg, oui appartenait au duc de Saxe. Les habitants, vivement pressés, avaient fait secrètement avertir Canut qu'ils étaient disposés à lui remettre la ville. Il leur avait fait promettre un prompt secours, en leur recommandant d'arborer en attendant l'étendard du Danemark sur leurs remparts. Adolphe n'en poussa le siège que plus vigoureusement, et prit Lauenbourg avant l'arrivée des Danois.
Canut était entré dans le Holstein pour la troisième fois ; les sujets d'Adolphe et ceux du comte de Katzebourg, son voisin, qui l'avait vaillamment secouru, exaspérés de se voir sacrifiés à des guerres absolument étrangères à leurs intérêts, murmurèrent hautement. Une partie de la noblesse alla même se rendre au roi ou à Valdemar, son frère, qui avait été chargé du commandement de l'armée.
Tout le Holstein fut soumis, et Valdemar reçut l'hommage des sujets des deux comtes. Il prit ensuite Lubeck, qui reconnaissait, à divers égards, le comte de Holstein pour souverain ; accepta des otages, distribua les fiefs et les gouvernements de la province aux seigneurs qui s'étaient rangés sous ses drapeaux, et retourna en Danemark jouir de ses succès, et prendre de nouvelles mesures pour les assurer.
Aussitôt qu'il fut éloigné, Adolphe sortit de Stade, où il s'était retiré, s'empara de Hambourg, et chercha à soulever le Holstein contre ses nouveaux maîtres. Canut le surprit par une marche forcée, et l'enferma dans Hambourg. On était au cœur de l'hiver. Adolphe ne pouvait se sauver, ni en passant l'Elbe, pris par les glaces, ni tenir dans Hambourg , ni se faire
jour au travers d'une armée nombreuse ; il fut donc contraint de traiter de sa liberté. Valdemar consentit à la lui laisser, à condition qu'il livrerait Lauenbourg : le commandant de cette place refusa de la remettre. Adolphe fut conduit prisonnier en Danemark.
Ce succès et l'avènement à la couronne impériale, en 1202, d'Otton, fils de Henri le Lion, beau-père de Canut, ayant affermi les conquêtes de ce monarque en Allemagne, il se hata de se montrer à ses nouveaux sujets. Les Lubeckois lui firent une réception magnifique; il convoqua dans leur ville les députés du Holstein et de ses autres provinces, et reçut leur serment de fidélité.
Toute cette gloire et cette pompe se changèrent bientôt en appareil de deuil. Canut, de retour en Danemark, fut atteint d'une maladie qui l'emporta le 12 novembre 1202, dans la quarantième année de son âge. Il n'avait peutêtre pas autant de talent pour la guerre que son père Valdemar ou l'archevêque Absalon, mais sa piété, sa modération, la pureté de ses mœurs, lui ont assuré un renom qui vaut bien la gloire militaire. Jamais le Danemark n'avait été aussi florissant et aussi puissant que sous son règne, ainsi qu'on le voit par le récit naïf qu'en fait Arnold, moine bénédictin de Lubeck, dont la chronique s'arrête en 1209.
Absalon, ce prélat valeureux dont il a été si souvent parlé, était mort le 21 mai 1201, à l'âge de soixante-treize ans, laissant un nom cher à sa patrie.
Nous avons dit plus haut que la princesse Ingeborge, sœur de Canut, mariée à Philippe- Auguste , roi de France, n'avait pu gagner l'affection de son époux. Entièrement délaissée, elle s'enferma dans un couvent, où elle fut réduite à ne pouvoir subsister qu'en vendant ses vêtements et sa vaisselle. Canut, instruit du traitement indigne que sa sœur avait éprouvé, envoya son chancelier et un abbé au pape pour lui demander justice. Après divers délais , Célestin III chargea deux légats d'assembler en France un concile, où l'on devait examiner la va-
62 L'UNIVERS
lidité du mariage : Philippê la* niait. Le me nt préparé pendant trois ans. Valconcile ne décida rien ; l'affaire traîna demar avait fait bâtir un fort dans l'île» en longueur. Ingeborge renouvela ses d'OEsel ; il Ait obligé de le faire brûler, plaintes. Innocent III* successeur de parce que personne ne consentit à y Célestin, fit déclarer nul tin autre ma- passer l'hiver : laissant donc là quelriage que Philippe avait contracté, et (Jues vaisseau* et des troupes, il revint mit le royaume de France en interdit, en Danemark.
Enfin Philippe, las du trouble qui ré- On n'a pas oublié l'évéque Valde-
sultait de cet état de choses, convoqua, mar, ce brouillon qui avait causé tant
en 1201, un concile à Soissons. Inge- de troubles Sous le règne de Canut,
borge y parut, accompagnée d'évéques Aux instances du pape et de la reine»
et de docteurs venus de Danemark par il fut tiré de sa prison en 1206, et ju-
l'ordre de son frère. Philippe la rap- ra de ne jamais demeurer en Dane-
pela en 1209, après seize ans de sépa- mark, ni dans aucun lieu où il pût
ration; elle lui survécut, n'étant morte donner de l'ombrage au roi. 9on sé-
qu'en 1236, sous le règne de saint jour avait été fixé à Cologne; il en sor-
Louis. Elle n'eut pas de postérité. tit bientôt, et intrigua pour se faire
, . nommer archevêque de Brème. L'em-
VA.LDh.MAR II (LE VICTORIfcCX). r»U'l' À i O U • J
v ' pereur Philippe de Souabe, ennemi du
Canut n'ayant pas laissé d'enfants, roi de Danemark, favorisa son élec-
son frère Valdernar, que le droit de sa tion, que le pape désapprouva. Valde-
naissance, ses qualités personnelles et mar, qui redoutait les entreprises du
ses grandes actions recommandaient prélat turbulent, fournit des troupes à
également , fut unanimement élu pour son compétiteur. Le diocèse de Brème
lui succéder. Après avoir été couronné était envahi presque entièrement, lors-
à Lund, le jour de Noël, il s'embar- que la mort de Philippe et l'élection
qua pour Lubeck, où il fut reconnu roi d'Otton de Brunswick, ami du roi Val-
des Venèdes et seigneur de Nordal- demar, ruinèrent complètement les
bingie. A cette occasion, Albert d'Or- espérances de l'archevêque factieux ; il
lemunde, son neveu, fut créé comte fut réduit à aller implorer la clémence
de cette province, et les privilèges des du pape.
marchands de Lubeck, qui trafiquaient Quelques désavantages que les ar-
en Scanie, furent confirmés et aug- mes danoises éprouvèrent en Suède
mentes. furent bien compensés par les succès
Ensuite il marcha contre Lauen- qu'elles obtinrent dans la Porhéranie
bourg , dont il ne se rendit maître orientale, aujourd'hui Prusse propre,
qu'avec beaucoup de peine. Adolphe, Valdernar reçut l'hommage du duc, et
comte de Holstem, recouvra la liberté, reconquit Dantzick, que son père avait
à condition de renoncer à tout ce qu'il possédé.
avait possédé au nord de l'Elbe; il II profita de la paix qui suivit pour
donna des otages, et alla finir, dans former ou perfectionner divers éta-
son comté de Schauenbourg, une vie blissements utiles que la guerre avait
tristement agitée. suspendus; il publia des ordonnances
En 1204, Valdernar envoya des se- qui se trouvent encore dans le Code de
cours à Erh'ng, roi de Norvège, qui Scanie, rebâtit Lubeck détruit par un
alors l'emporta sur Guthorm, son corn- incendie, et, par les soins de Jaromar,
pétiteur, et s'engagea de payer un tri- fonda Stralsund. but annuel au Danemark. Cependant Otton, devenu jaloux de
L'année suivante, les sollicitations là grandeur de Valdernar, s'allia con-
de l'évêque de Livonie, et les indu!- tre !ui, en 1212, avec Albert, mar-
gences promises à quiconque combat- grave de Brandebourg, qui cherchait
trait les païens, entraînèrent Valde- sans cesse à s'arrondir aux dépens du
mar dans ce pays. Mais le succès ne Danemark , du côté de la Venédie. répondit pas a la grandeur de l'arme- Alors Valdernar
prit le parti de Fré.
déric H, conctlrréht iTOttOn à F Empire , et pour prit dé cette démarche, obtint de lui la cession absolue de toutes les provinces que le Danemark possédait en Allemagne; de sorte qu'elles furent unies à la ronronne de ce pays, et démembrées de l'Empire.
Les fettres patentes de Frédérie, datées dë Metz (1214), établissent dofiCf Si l*6n pèut parler ainsi, le titre de roi des Venèdes, dont les rois de Danemark font usage.
Otton irrité flt , arec le secours de ses alliés , une invasion en Holstein , prit Hambourg, et soutint ouvertement le prélat Valdemar, què Bernard, duc de Saxe, avait remis en possession du sié^e de Brème. Mais, à la nouvelle de l'approche du foi de Danemark , la ligue se dissipa. Otton repassa précipitamment l'Elbe; Hambourg se rendit; Otton, excommunié par le pape, ne lit plus que des excursions inutiles dans le diocèse de Brème, et Parchevéoue Valdemar, frappé des mêmes foudres, alla pour toujours s'ensevelir dans un cloître, où il prolongea, dix-huit ans encore, une vie continuellement employée au malheur de ses voisins et au sien propre.
Ayant ainsi assuré ses frontières du côté de l'Allemagne, Valdemar, à la tête de la flotte la plus formidable que l'on eût encore vue dans la Baltique , débarqua, en 1218, en Estonie, dont les habitants , joints aux Russes, menaçaient et inquiétaient sans cesse les chrétiens de Livonie. Quoique puissants, les Estoniens furent hors d'état de prévenir la descente des Danois, et de les empêcher de détruire des forteresses et d'en élever d'autres , notam* ment celle de Revel, qui est devenue une ville. Feignant même de n'avoir plus de ressource que dans la clémence de Valdemar, leurs chefs lui demandèrent la paix et le baptême, tandis qu'ils rassemblaient toutes leurs forces. Le roi, trop peu déliant, s'em- )ressa de se rendre à leurs vœux , et es renvoya comblés de présents. Trois , ours apf ès , ils fondirent à l'improviste sur les Danois épars, presque tous désarmés, et qui eussent été vain*
eus si les Allemands, leurs auxiliaires, et Venceslas, fils de Jaroraar* avec ses Venèdes, n'eussent arrêté l'impétuosité des Esthoniens; ceux-ci, peu accoutumés à combattre des troupes régulières, se débandèrent après avoir laissé un millier de morts sur le champ de bataille.
Suivant une tradition longtemps en vogue, les Danois ayant perdu leur bannière au fort de la mêlée, coin menaient à plier, lorsqu'il leur en tomba u ciel une adtre de couleur rouge à la croix blanche. Ranimes à la vue dd ce prodige, ils obtinrent la victoire.
C'est cet étendard, nommé Dannebrog, qui figure encore au milieu de l'écu du Danemark qu'il partage en quatre, et qui a donné lieu à l'ordre de Dannebrog.
Après cette victoire, toute la profincede Revel fut soumise; Valdeinary établit un évéque, laissa une forte garnison dans la ville, et regagna le Danemark. L'année suivante, il revint en Estonie pour apaiser les différends qui s'étaient élevés entre les évéques de Revel et de Riga, et avaient occasionné des événements très-fâcheux. Il fit un partage équitable des territoires, se réserva l'Estonie avec l'île d'OEsel , reconnut les droits de l'évêque de Riga sur la Livonie, et démembra de la portion qu'il gardait , des terres considérables qu'il céda en fief au grand maître des chevaliers porte-glaive, milice religieuse fondée en 1201.
Valdemar avait poité le Danemark au plus haut degré de gloire et de puissance ; son règne avait été jusqu'alors constamment heureux ; cette prospérité va disparaître; des revers* des disgrâces, des malheurs la remplaceront.
Ce fut le plus faible des ennemis du royaume qui lui porta les premiers coups.
Valdemar avait un fils naturel qui , par la suite, fut créé comte de Halland.
Gtmzelin, comte de Schwerin, lui donna sa fille en mariage, et la déclara en même temps héritière de la moitié du comté, laquelle lui appartenait.
Henri, frère de Gunzelin , et qui lui survécut, refusa de se dessaisir de l'hé-
L'UNIVERS
ritnge. Valdemar chargea le comte d'Orlamùnde de prendre possession , par la force, de toute la moitié des biens de Henri , et même de la moitié du château de résidence. Henri nourrissait contre Valdemar une haine implacable. Habile a feindre, il vint à la cour de ce prince , sous prétexte de solliciter la restitution de ce qu'il regardait comme sa propriété, et, par ses démonstrations d'attachement , réussit à gagner sa confiance. Il l'accompagnait dans ses chasses , épiant l'occasion de s'emparer de sa personne.
Un jour du mois de mai 1223, on avait pris ce divertissement dans la petite île de Lyde, au sud-ouest de Fionie, près de Faaborg. Le soir, chacun s'en alla de son côté, parce qu'il n'y avait pas de maison de chasse.
Valdemar se retira dans une tente, où il devait passer la nuit avec son fils aîné. Sa suite était très-peu nombreuse. Il invita Henri à souper avec lui.
Les vapeurs du vin et les fatigues de la journée avaient plongé le roi dans un profond sommeil. Tout à coup des hommes apostés entrent dans la tente, se saisissent de lui et de son fils, les garrottent, bâillonnent le roi ,
3 ni avait été blessé en essayant de se éfendre, et, guidés par Henri, les transportent à travers une forêt voisine de la mer, sur unvaisseauqui aussitôt fait voile pour le Mecklenbourg.
Henri mène d'abord ses prisonniers au château du comte de Danneberg , son allié, puis dans celui de Schwerin.
L'Europe fut saisie de surprise à la nouvelle d'un attentat commis avec tant d'audace sur la personne d'un grand roi par un de ses plus faibles vassaux -, le Danemark fut plongé dans la consternation ; ses ennemis , que la crainte seule retenait dans l'obéissance, reprirent les armes. Le premier soin du sénat danois fut de recourir aux bons offices de l'empereur Frédéric II ; mais ce prince voyait avec une joie secrète la captivité de Valdemar : on a même des preuves qu'il mit tout en œuvre pour que les deux prisonniers lui fussent livrés. Le comte de Schwe-
rin, trop éclairé sur ses intérêts, refusa de se dessaisir de sa proie.
Honoré III, qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre , se montra vraiment le père commun des fidèles; il fit sommer le comte de Schwerin , sous peine d'excommunication , de rendre la liberté à ses prisonniers, et adressa des représentations touchantes à l'Empereur. Ses honorables efforts furent inutiles, mais, du moins, grâce à ses sommations, son légat en Allemagne assembla à Northausen , et ensuite à Bardewick en Saxe, un congrès des princes de l'Empire. Les ennemis de Valdemar y dominaient; on exigea de lui des conditions si dures qu'il refusa d'y souscrire.
Albert d'Orlamùnde, son neveu, leva des troupes pour marcher à son secours; trop faible pour résister à ses ennemis, il fut battu près de Mœllen, et envoyé prisonnier dans le château de Schwerin , où il partagea le sort des deux princes. Le sénat de Danemark , peu disposé à tenter de nouveau le sort des armes . noua des négociations qu'il appuya de sommes d'argent répandues en Allemagne. Albert, duc de Saxe, interposa ses bons offices pour modérer les prétentions des ennemis de Valdemar ; la jalousie fut plus efficace pour désunir leur ligue. Le comte de Schwerin, indigné des projets de l'Empereur, qui voulait profiter seul du démembrement de la monarchie danoise, se hâta de conclure pour lui-même et pour quelquesuns de ses alliés, une convention avantageuse.
Valdemar sortit enfin de prison , s'engageant à payer une rançon énor- • me, à céder à l'Empire toute la Nordalbingie et la Venédie, à l'exception de l'île de Kugen, à donner des otages pour garantie de ses promesses , et à ne jamais aider son neveu , Albert d'Orlamùnde , à recouvrer les pays dont il lui avait donné l'investiture.
Le traité fut signé le 12 novembre
Henri n'en ayant pas exécuté toutes les conditions, Valdemar entra en campagne en 1227. conquit la partie
orientale de la Nordalbingie, surprit Rendsbourg. Malgré les secours que lui fournit Otton, duc de Lunebourg, le seul allié qui lui fût resté fidèle, il assiégea inutilement Segeberg et Itzehoe. Bientôt , Ilenri et ses confédérés vinrent le combattre à Bornhoved, près de Segeberg. Au milieu de l'action, les Ditmarses, qui composaient une partie de l'armée de Valdemar, le trahirent au moment où sa bravoure lui assurait la victoire; ils tournèrent leurs armes contre les Danois, qui, après une longue résistance, furent obligés de lâcher pied. Le roi perdit un œil, fut renverse, de cheval , et n'échappa qu'avec peiue à ses ennemis.
Les Lubeckois en faisaient partie ; ils avaient profité de l'abaissement de Valdemar pour se soustraire à son autorité, acheté secrètement la faveur et la protection de l'Kmpereur, et surpris la citadelle bâtie pour les contenir.
Dès ce moment, soutenus par les antagonistes du Danemark , favorisés par leur situation, ils affermirent leur indépend. • nce , étendirent leur commerce, et leur ville devint la plus puissante et la première de celles de la fameuse Hanse teutonique; enfin ils furent pendant quelque temps en état de dominer arbitrairement, par leurs nombreuses escadres, sur les mers du Nord.
Le comte d'Orlamùnde, que le comte de Schwerin n'avait pas remis en liberté, perdant l'espoir de voir briser ses fers, fut réduit à lui céder pour sa rançon l'importante place de Lauenbourg. Cette forteresse passa aussitôt dans les mains d'Albert, duc de Saxe.
La dernière guerre, si malheureuse pour le Danemark, avait fait naître dans le cœur de Valdemar le désir d'une réconciliation avec ses ennemis- La paix fut conclue en 1229; elle lui coût a le Holstein et le Mecktenbourg; les précédentes cessions furentconlirmées.
En 1238, Reval et une partie de la Livonie retournèrent sous l'obéissance du Danemark. Quatre ans auparavant, une entreprise infructueuse, tentée de concert avec Adolphe de Holstein,
5 e Livraison. (Danemark.)
avait été suivie de grands désastres pour la flotte danoise, et Valdemar avait même couru risque d'être pris.
Convaincu, par une funeste expérience, des maux qu'entraîne la guerre, ce prince y renonça. Vainement le pape Grégoire IX lui proposa de placer son second fils Abel sur le trône impérial, devenu vacant par la déposition de Frédéric II , Valdemar ne se laissa pas éblouir par de si belles promesses, que devaient soutenir plusieurs princes.
Il ne s'occupa plus que de réformes utiles à son royaume, et une assemblée, convoquée à Vordingborg, rédigea le Code de Jutland. Quoiqu'il ait été abrogé en partie, on le consulte encore avec intérêt, parce qu'il contient des détails précieux sur l'état du Danemark durant ce règne , et quelques-uns des précédents.
Valdemar perdit, en 1231, son fils aîné, portant le même nom que lui; il l'avait fait couronner en 1218; ce jeune prince, appelé dans plusieurs tables généalogiques Valdemar III, donnait les plus grandes espérances; il fut tué par accident à lâchasse, peu de temps après avoir épousé Éléonore, fille d'Alphonse II, roi de Portugal.
Comme il ne laissait pas d'enfants, Valdemar invita les étais à nommer roi son second fils Éric, déjà duc de Slesvig. Afin de prévenir des mésintelligences que le caractère de ses fils ne rendait que trop vraisemblables, Abel, le troisième, devint alors duc de Slesvig; Christophe, le quatrième, obtint les îles de Laaland et de Falster; Canut, son fils naturel, eut laiBiekingie; et Nicolas, fils d'un autre enfant naturel, obtint, comme lui, le Halland septentrional. Ces arrangements ne pouvaient qu'affaiblir le royaume sans empêcher les maux que l'on redoutait.
Valdemar mourut le 28 mars 1241, à l'âge de soixante et onze ans. On ne lui a reproché qu'un goût trop vif pour les femmes, et trop d'indulgence pour ses enfants.
Valdemar avait été marié trois fois :
1° à Ingcboi ge, fille d'Otton, duc de Brunswick , et ensuite élu empereur ;
L'UNIVERS
2* à Marguerite Dagmar, appelée ordinairement Damar, fille de Jean, roi de Bohême; elle mourut en 1212; fut mère de Valdemar et chérie pour •sa bouté et son affabilité; ces vertus sont souvent louées dans les chansons composées de son temps et après elle; 3° à Bérangaire, sœur de Férand, comte de Flandre ; ses trois flls régnèrent successivement après lèur père.
Elle ne fut pas aimée des Danois. Son nom abrégé , par la prononciation , était dans leur langue Beengierd. Ils l'emploient encore pour désigner une méchante femme.
CRIC TI (PLOCrENIUNG).
Trop d'éléments de discorde existaient en Danemark pour que la guerre n'éclatât pas bientôt entre les fils de Valdemar II. Abel était trop puissant pour vivre en paix avec Éric ; car, indépendamment de son duché, il possédait des châteaux et des domaines en Fionie, en Jutland et en Seeland. Les deux frères eurent d'abord des démêlés au sujet de la régence du Holstein, qui avait été exercée par Abcl, comme beau-frère du jeune duc. Éric la réclama comme seigneur suzerain ; déjà les armées des deux adversaires étaîëné en marche; les princes allemands du voisinage arrangèrent le différend. Ce ne fut pas pour longtemps , parce que le roi prétendit avec raison que son frère lui devait l'hommage pour le Slesvig ; Abel le nia. Éric entra dans le pays à main armée; cette invasion fut repoussée ; une trêve suspendit les hostilités sans apaiser les ressentiments.
Éric songea ensuite à faire une expédition en Estonie. Comme c'était une entreprise qui intéressait la reli-
tion, le pape Innocent IV s'empressa 'accorder un tiers des dîmes. Éric reçut l'argent et différa son départ, parce qu'il préféra d'attaquer les Lubeckois,qui avaient été les ennemis de son père ; en même temps il demandait de gros subsides au clergé. Le
Pape lui adressa des remontrances, en invitant à cesser d'exiger des évêques les revenus des églises pour entrete-
nir ses armées de terre et de mer. Une assemblée du clergé, ténue à Odensé, en 1245, prononça la peine de l'excommunication contre quiconque toucherait aux biens de l'Église. D'un autre côté, le roi se plaignit au pape de l'évéque de Rôskild, qui avait abusé de sa confiance, dilapidé les revenus de l'État, tramé, avec àa famille, des complots contre le roi, et, au lieu de répondre aux charges portées contre lui, abandonné le royaume. Ce démêlé fournit une triste preuve de l'abaissement de la puissance royale, puisque l'évéque était de la famille d'Absalon, auparavant si dévouée à la cause des rois. On voit en même temps que l'avidité d'Éric était insatiable. Le légat du pape décida contre lui en faveur de l'évéque, qui mourut, en 1249, à Clairvaux, où il avait pris l'habit monastique.
Les hostilités contre les Lubeckois étaient déjà commencées. Ceux - ci comptant peu, dans ces temps de confusion, sur l'aide de l'Empereur etdel'Em pire, avaient choisi pour leurs avoyers et défenseurs les comtes de Holstein, que, de leur côté, ils s'engageaient à secourir , toutefois pas au delà des frontières du comté, et ils promettaient de leur payer annuellement cent inarcs d'argent. Les comtes, encore mineurs, résidaient à Paris pour y recevoir leur éducation. Il résulta donc de cette circonstance une nouvelle guerre d'Éric contre Abel. Le roi n'eut pour alliés que les princes de Mecklenbourg; tous ses frères se déclarèrent contre lui.
D'abord la fortune se déclara pour Éric : il chassa Christophe de ses domaines et fit Canut prisonnier. Mais, d'un autre côté, Abel envahit le Jutland septentrional, prit Ribé, où se trouvaient deux filles du roi, qu'il envoya prisonnières à Segeberg, en Vagrie, brûla Méclen et Randers, passa en Fionie, réduisit Odensé en cendres, n'épargnant pas même les couvents.
Toutefois, Éric s' étant montre, Abel fut obligé d'évacuer la Fionie, le Jutland et tout ce dont il s'était emparé.
Les principales villes du Slesvig furent brûlées; les Mecklenbourgeois firent
èf
incursion dans le Holstein, et remportèrent une victoire à Oldesloe. Une trêve fut conclue sous la médiation de Pafchevëque de Brème, oncle du comte de Holstein, parvenu à $à majorité.
Tous les prisonniers furent mis en liberté. Les Lubeckois Pavaient déjà rendue au duc Canut, enfermé dans le château de l'île de Môen ; leUr flotte dirait ravagé les côtes du Danemark.
En 1248, Abel, aidé de Jean, comté de Holstein, expulsa les MeeklenbOurgeois. Eri revanche, Christophe, resté pour défendre le Slesvig, fut surpris par Éric, qui, par la promesse de Plie, île Femern et d'un mariage avantageux, le fit consentir à lui prêter hommagë. Cependant la guerre contre Abel continuait ; le roi se mit a la téte d'une division de son armée et confia l'autre à un de ses généraux qui se rendit maître de Slesviç et y fit un butin considérable. Une fille d'Abel qui se trouvait dans cette ville, s'enfuit précipitamment du château, et se tint cachée assez longtemps , sous des habits bourgeois, jusqu'au moment où elle découvrit Une occasion de s'échapper.
Cés succès forcèrent Abel à chercher un refuge près de l'archevêque de Brème, et a implorer son secours ainsi que ceux de plusieurs princes allemands. Quand il eut réuni ces troupes étrangères , il marcha contre le roi qui, à l'approche de forces supérieures, fut obligé de se retirer. La paix fut conclue en 1248. Abel et Canot se soumirent à l'hommage. La bonne intelligence fut aussi rétablie avec les voisins.
Une diète fut convoquée à Rôskild.
Éric y parla de l'expédition contre l'Estonie , que les circonstances commandaient de ne pas négliger , et il ajouta que toutes ses ressources étant épuisées, il proposait un impôt sar chaque charrtie du royaume; l'assemblée y donna son consentement.
Cest à cette contribution qu'Éric doit son surnom de Ploypenning (denier de charrue). Ce droit mécontenta le peuple, notamment en Scanie, où des troublés très-sérieux éclatèrent. Éric,
contraint de s'évader pendant la nuit, revint deux jours après, à la téte d'une armée. Les paysans furent obligés de payer l'impôt et, de plus, une amende de 15, 000 marcs.
Au mois de mal 1249, il fit voile vers l'Estonie, conféra des fiefs, dota richement Pévéché de Retal, et pourvut aux besoins du clergé; accorda aux Revaliens les mêmes droits qu'aux Lubeckois, et conclut des arrangements à l'amiable avec l'ordre Teuton ; que. Au mois de juillet il revint en Danemark.
Ce fut le principal exploit d'Éric.
L'année suivante, apprenant que les comtes de Holstein, à la tête d'une grosse armée, menaçaientRendsbourg, il se mit en marche' pour aller à leur rencontre. Arrivé au Danevirke, le 10 août 1250, il lui prit fantaisie d'aller loger à Slesvig chez son frère Abel, dont il ne se méfiait pas depuis que les hostilités avaient été terminées par un traité. Il fut accueilli amicalement. Les deux frères eurent ensemble un long entretien qui roula principalement sur les troubles qui avaient déchiré le royaume. Knsuite le roi invita son frère à vouloir bien être médiateur entre lui et les comtes, parce qu'il était las de la guerre et désirait de passer le reste de ses jours en paix. On alla se mettre à table.
Un vieille chronique de Seeland raconte ce qui se passa ensuite, d'après le témoignage d'un chevalier qui avait été présent.
Après le repas , le roi joua aux échecs avec Henri Karkvider ; bientôt ils se disputèrent. Abel avait commencé la querelle, et On pouvait remarquer qu'il avait de mauvais desseins en la continuant. Il en revint aux anciennes dissensions, et aux dommages qu'ils s'étaient causés réciproquement. « Tu te souviens qu'il n y a pas « longtemps , tu pi I tas la ville de Sles- « vig, et que ma fille fut obligée de « courir à pied à* l'école se mêler à « des femmes et des filles pauvres.
« Ne te tracasse pas de cela, cher «frère, répondit le roi; j'ai encore,
L'UNIVERS
« grâce à Dieu, assez pour lui donner « des souliers. » — « Non, reprit Abel, « tu ne les feras pas nettoyer »
Ce dialogue montre bien la simplicité de ces temps-là. Les dernières paroles d'Abel ne durent faire présager rien de bon au roi. Un instant après, il fut empoigné et placé dans un bateau avec Tyge Post, chambellan du duc , charge de converser avec Éric pour qu'il ne conçût pas de soupçons.
Cependant Abeî Ut venir un certain Lauge Gudmunsen , qui était un ennemi déclaré du roi , et lui dit de s'embarquer dans un bateau et de poursuivre le roi. « Qu'en ferai -je? demanda « Gudmunsen. — Fais-en ce que tu « voudras ; » fut la réponse du roi.
Gudmensen embarqué ordonna aux bateliers de faire force de rames. Éric, apercevant ce bateau qui s'avançait rapidement vers le sien, conçut des inquiétudes sérieuses, et interrogea ses gens pour savoir quel était l'homme (jui faisait tant de diligence pour le joindre : « Il nous semble à sa voix , « répondirent - ils , que c'est Lange « Gudmunsen. » — « Ah ! s'écria Éric, u que l'on aille chercher un prêtre , « pour que je puisse confesser mes pé- « chés avant que de mourir. « Il ne prévoyait que trop le sort qui l'attendait, car cet homme lui avait tou jours voulu du mal et n'avait pas cessé de fomenter les dissensions entre lui et ses frères.
Arrivé près d'Éric, Lauge Gudmunsen lui crie : « Apprends, ô roi , qu'à « cet instant tu mourras. » « Je savais, « répliqua Éric avec un sang-froid fm- « perturhable , puisque je suis tombé « entre- tes mains, que je devais mou- « rir; mais procure-moi un prêtre qui « puisse prendre soin de ma pauvre « aine. »
Sa demande lui fut accordée, on fît venir un prêtre de la chapelle la plus proche, du Mosund ou Slie. Éric fit sa confession : * Je m'étais bien douté, « dit-il, que je serais trahi par mon « frère ; mais je ne pensais pas que ce « serait sitôt. Je youft're pour mes « péchés. Mon frère ne tirera pas un « grand avantage de ma mort, et il
« ne se convertira pas non plus. »
Quand ce bon roi eut, avec une contrition parfaite, fini sa confession, le prêtre lui donna l'absolution. Aussitôt l'exécuteur impitoyable des ordres d'Abel lui fit trancher la tête d'un coup de hache. Son corps fut jeté dans les eaux du Slie, avec de gosses pierres fixées par des chaînes de fer. Au bout de quelques jours, Abel annonça que le roi s'était noyé par accident, le bateau ayant chaviré. Mais deux mois après, le corps d'Éric surnageant, vint à la surface de la rivière. L'aspect de ce cadavre mutilé révéla le crime qui avait fait périr Éric : il fut enterré dans l'éçlise des dominicains de Slesvig.
Éric fut regardé comme un martyr.
On parla de miracles opérés par son intercession ; cependant il ne fut pas canonisé.
On a raconté que, lorsque le roi était sur le point de recevoir le coup mortel, il fut sommé, au nom d'Abel, de déclarer en quel endroit il avait caché son trésor; il répondit que c'était dans un coffre de fer qui était dans le couvent des cordeliers de Rôskild. Abel fit ouvrir le coffre , qui ne contenait
3u'un habit de moine, et un écrit 'Éric exprimant le vœu d'être enterré, revêtu de ce costume, dans l'église des frères mineurs de Rôskild.
Les historiens modernes disent qu'Éric mérite de tenir une place parmi les bons rois de Danemark , et qu'il fut bon, religieux, équitable, bienfaisant et brave. Il ne fut pas asservi au clergé, bannit l'évêque de Rôskild qui s'était mal conduit, et confisqua, au profit de la couronne, une partie de ses biens.
On a remarqué que tous les complices de son assassinat périrent de mort violente; nous verrons bientôt la triste fin d'Abel; Lauge Gudmunsen fut tué dans le Holstein par des paysans; Henri Karkvider, qui avait participé au complot, fut égorgé par un paysan.
Éric avait épousé Jutha (Judith), fille d'Albert, ducdeSaxe-Lauenbourg; il en eut quatre filles, savoir : Sophie, épouse de Valdemar Birgersen, roi de
Suède; Ingeborge, épouse de Magnus Litgbâter, roi de Norvège; Agnès et Jutha , qui prirent le voile.