II. M
de Timagede Gwendolen à côté de celle de Deronda, eut l'effet lancinant d'une voix confirmant la conviction que cette grande et belle femme s'était approprié son lot.
Le soir, la tête appuyée sur l'épaule de son frère, assis dans son lit à cause de sa difficulté à respirer, elle lui dit :
— Ezr«i, ton affection pour M. Deronda a-t-elle jamais été froissée de ce que tant de cheses de sa vie te soient cachées ;quïl vive parmi des personnes, et qu'il s'inquiète de personnes qui nous ressemblent si peu... je veux dire qui te ressemblent si peu?
— Non, assurément non, répondit Mordecai. Cest ? au contraire, une pensée qui m'est douce de savoir qu'il a eu une préparation qui m'a manqué.
Puis, se souvenant que ses paroles se rapportaient à des idées que sa sœur ne pouvait comprendre, il ajouta : >
— J'ai à lui donner davantage, parce que son trésor diffère du mien. C'est une bénédiction dans l'amitié.
Mirah attendit un peu et reprit :
— Ce serait une épreuve bien dure pour l'affection que tu lui portes, si cette autre partie de sa vie devait être emportée loin de toi. Comment supporterais-tu cela? Notre reh'gion nous ordonne de souffrir sans nous plaindre. Comment le supporterais-tu ?
— Mal, ma sœur, très mal ! Mais cela n'arrivera jamais, dit Mordecai en la regardant avec un tendre sourire. Il pensait que son cœur avait besoin de consolation.
Mirah ne dit plus rien. Elle méditait sur la différence entre l'état de son esprit et celui de son frère, et se trouvait comparativement petite.
Elle envisageait son malaise comme une sorte d'ingratititude, comme un manque de sensibilité pour les grands changements que lui avaient apportés sa nouvelle existence, et, chaque fois quelle mettait plus d'énergie dans son
chant, c'était une indignation énergique contre le peu de profondeur de son contentement. C'est dans cette humeur qu'elle dit un jour :
— Sais-tu, Ezra, quelle est la différence entre toi et moi? Tu es une source vive au milieu de la sécheresse, et je ne suis qu'une coupe de la grosseur d'un gland. Les eaux du ciel me remplissent, mais le moindre petit choc me renverse et me vide.
— Pourquoi ? Qu'est-ce qui t'a choquée ? demanda Mordecai .
— Des pensées, reprit Mirah, des pensées qui viennent comme la brise et me blessent... de méchantes gens... de mauvaises choses... la misère... et comment elles peuvent toucher à notre vie.
— Nous devons en prendre notre part, Mirah, elle est là !.. Quelles épaules pourrions-nous en charger, afin de nous en délivrer ?
Cette allusion lointaine lut le seul signe volontaire qu'elle donna du souci de son âme.
Un jour s'était passé avant que Deronda fût appelé à une nouvelle entrevue avec sa mère; elle lui avait seulement envoyé dire qu'elle ne se sentait pas assez bien pour le recevoir; mais, le matin du troisième jour, il reçut un billet qui lui disait:
« Je pars aujourd'hui ; viens me voir tout de suite. »
On l'introduisit dans le salon où déjà il avait été reçu, mais la princesse n'y était pas ; elle entra bientôt, enveloppée d'une longue robe de chambre en soie orange foncé, un voile de dentelle noire sur la tête et les bras nus dans leurs larges manches. Sa figure faisait une impression plus forte encore dans le jour assombri que laissaient entrer parcimonieusement les épais rideaux baissés devant les fenêtres; ses yeux paraissaient plus grands et ses traits plus vigoureux. On l'aurait prise pour une magicienne, qui, dans sa maison enchantée, prépare un breuvage de jeunesse pour d'autres , mais qui le dédaigne pour elle, ayant assez vécu.
Elle posa los mains sur les épaules de son fils et Tem-
brassa; puis elle alla s'asseoir sur le sofa d'un air d'assurance et de dignité bien différent de l'agitation et du malaise qu'elle avait montrés lors de leur première entrevue, et fit ^asseoir Deronda à côté d'elle.
— J'espère que vous êtes tout à fait remise, dit-il.
— Oui, je suis de nouveau bien. As-tu quelque chose à me demander? fit-elle, plutôt comme une reine que comme une mère.
— Pourrais-je retrouver à Gênes la maison que vous habitiez avec mon grand-père?
— Non. elle est démolie; mais, pour ce qui concerne notre famille et les divers pays où a résidé mon père, tu trouveras tout cela dans les papiers du coffre, et plus en détail que je ne pourrais te le dire. Je crois l'avoir appris que mon père était médecin. Ma mère était une Mortcira. J'ai sur toutes ces choses sans les demander; j'étais née au milieu d'elles sans le vouloir: je lésai bannies dès que je l'ai pu.
Deronda essaya de cacher le sentiment pénible qu'il éprouvait.
— Consen tirez-vous à répondre à tout ce que je vous demanderai? reprit-il.
— Je crois avoir déjà répondu à tout ce que tu pourrais me demander, répondit la princesse d'un ton froid et réfléchi.
On aurait cm que, dans leur précédente rencontre, elle avait épuisé toute son émotion. Elle s'était dit: « J'ai fait ce que je devais ; j'ai tout confessé ; je ne veux pas recommencer; je tiens à rnépargner de nouvelles agitations,» et elle agissait en conséquence.
Ce moment fut cruel pour Deronda. Le but filial de toute sa vie se changeait on un pèlerinage désappointé vers un sanctuaire où n'existaient plus les symboles de la sainteté. 11 comprenait tout ce qui manquait à la mère et à la femmeet il lui dit avec tristesse:
DANIEL DER0NDA
— Ainsi, nous allons nous séparer, et jamais je ne serai plus rien pour vous I
— Il vaut mieux qu'il en soit ainsi, répondit-elle d'une voix douce et moelleuse. Tu aurais un devoir bien dur à remplir, mémo s'il était possible que tu pusses te présenter comme mon iils. Tu ne m'aimerais pas... Ne dis pas le contraire, s'écria-t-elle en levant la main: je connais la vérité. Tu n'approuves pas ce que j'ai fait, tu es fâché contre moi; tu penses que je t'ai dérobé quelque chose. Tu es du côté de ton grand-père, el lu me condamnes dans ton cœur.
Daniel se sentait réduit au silence. Il se leva, préférant tre debout devant celle impérieuse prohibition de toule tendresse. Mats sa mère,qui le considérait avec admiration, reprit
— Tu as tort de m'en vouloir ; tu n'as pu que gagner à ce que j'ai fait ! — Après une légère pause, elle demanda brusquement: — Et maintenant, apprends-moi ce que tu comptes faire.
— Voulez-vous parler de ce que je vais faire, ou de ce que je ferai dans l'avenir?
— Je parle de l'avenir. Quel changement te causera ce que je t'ai dit sur la naissance?
— Un fort grand. Je ne crois pas que rien puisse le faire plus grand.
— Que feras-tu? reprit la princesse avec un peu d'âpreté. Vas-tu devenir semblable à ton grand-père, être ce qu'il voulait que tu fusses... te changer en juif comme lui?
— C'est impossible. Je ne pourrai jamais annuler l'effet de mou éducation première. Les sympathies chrétiennes que j'ai dans le cœur ne peuvent s'éteindre. Mais ce que je considère comme mon devoir, c'est de m'identifier autant i|ue possible avec mon peuple héréditaire, et, s'il y a pour lui une œuvre à tenter à laquelle il faudra vouer mon âme cl mon bras, je la tenterai.
Sa mère avait les yeux fixés sur les siens et paraissait
surprise. 11 soutiut fermement son regard. Tout à coup elle se pencha vers lui et dit à brûle-pourpoint.
— Tu aimes une juive!
Deronda rougit.
— Mes raisons seraient indépendantes d'un tel fait, répondit-il.
— Je sais cela mieux que toi; j'ai vu ce que sont les hommes; dis-moi la vérité. C'est une juive qui n'acceptera qu'un juif, n'est-ce pas? Il y en a comme cela, ajoutat-elle avec un peu de mépris.
Et, comme Daniel gardait le silence elle continua :
— Tu l'aimes comme m'aimait ton père, et elle t'entraînera après elle comme je l'ai entraîné. Mais — ici un sentiment de colère se fit jour — je l'ai conduit dans le chemin qui me convenait et aujourd'hui ton grand-père prend sa revanche !
— Mère, s'écria Deronda avec une nuance de reproche, ne pensons plus à cela, au moins de cette manière. Je reconnais qu'un bien peut surgir de l'éducation que j'ai reçue et que vous avez choisie pour moi. Je préfère chérir les avantages, leur témoigner de la gratitude, que d'avoir du ressentiment contre le préjudice. Je crois qu'il eût été préférable que je fusse élevé avec la conviction que j'étais juif; mais ce sera toujours excellent pour moi d'avoir une instruction et des sympathies aussi larges que possible. Et maintenant que vous m'avez restitué mon héritage, — les événements ont fait cette restitution plus complète que vous n'auriez pu la faire, — le tort vous a été épargné de priver mon peuple de mes services et moi de mon devoir. Votre àme ne peut-elle y consentir ?
Il s'arrêta. Sa mère l'écoutait avec une attention profonde; elle semblait entendre avec plaisir la cadence de ccii voix harmonieuse; mais elle remua lentement la tête. 11 reprit avec plus d'insistance :
— Vous m'avez dit que vous aviez cherché ce que vous croyiez le meilleur pour moi. Ouvrez votre cœur à l'attendrissement et à l'amour envers mon grand-père, qui chercha ce qu'il regardait comme le meilleur pour vous.
— Nou; pas pour moi! non! s'écria-t-elle avec des gestes d'une négative énergique. — Je te l'ai dit : jamais il n'a pensé à sa fille que pour en faire un instrument; et parce que j'avais des besoins opposés à ses vues, je fus mise en cage et torturée. Si le monde considère comme juste une telle loi, je ne dirai pas que je l'aime. Si mes actes furent injustes, si c'est Dieu quia exigé que je révélasse ce que j'avais résolu de tenir caché; si c'est lui qui me punit d'avoir trompé mon père et de ne pas l'avoir prévenu que je m'opposerais à sa volonté, eh bien, j'ai tout dit! J'ai fait ce que je pouvais. Ton Ame consent et m'absout : c'est assez. Après tout, j'ai été l'instrument que voulait mon père, quand il disait : « Je désire un petit-fils, qui ait le cœur vraiment juif. Tout juif doit élever sa famille comme s'il devait en sortir un libérateur. »
— Étaient-ce bien les paroles de mon grand-père? demanda Deronda.
— Oui, oui ! et tu les trouveras écrites. J'ai voulu les contrecarrer, s'écria-t-elle dans un élan subit de colère, comme elle en avait montré dans la précédente entrevue. Mais elle se calma bientôt et reprit plus doucement: Auraistu voulu que j'aimasse ce que j'ai haï depuis que je me connais? Cela ne pouvait être. Mais qu'est-ce que cela fait? Son joug a pesé sur moi, que je l'eusse aimé ou non. Tu es bien le petit-fils qu'il demandait. Tu parles comme si tu te croyais sage! Qu'est-ce que tout cela signifie?..
Son ton était devenu rauque et méprisant. Dans l'impression pénible qu'il éprouvait, et comprenant la solennité du moment, Deronda dut se souvenir qu'elle était sa
mère, pour ne pas faire une réponse cruelle. Il dit d'un ton grave et d'une voix suppliante :
— Mère, ne dites pas que je me crois sage. Nous sommes au milieu de difficultés immenses. Je ne vois d'autre moyen d'arriver à la clarté qu'en étant vrai, qu'en ne mettant pas à l'écart des faits qui portent en eux une obligation, qui sont des guides vers le devoir. Rien d'étonnant si ces faits viennent se révéler d'eux-mêmes, en dépit du secret dans lequel on a voulu les tenir. Votre volonté était forte ; mais le dépôt que vous avez accepté sans réaliser ses vœux, — ce que vous appelez son joug, — a été plus fort encore, car ses racines étaient profondes et s'étendaient au loin. Vous avez renoncé à moi; vous me bannissez encore quoique votre fils, — le timbre de sa voix laissait percer une nuance d'irritation ; — mais ce quelque chose de plus fort a décidé que je serais d'autant plus le petit-fils que vous avez voulu annihiler!
Après un moment de silence, elle lui dit d'une voix basse et persuasive:
— Rassieds-toi.
Quand il eut obéi et qu'il se trouva près d'elle, la prh> cesse, appuyant son bras sur l'épaulede son fils, continua :
— Tu me blâmes et tu es fâché parce que je te bannis! Mais que pourrais-tu faire pour moi? Je lasserais ta patience. Ta mère est une femme finie et brisée! Tu me reproches de m'être séparée de toi et d'avoir eu assez de joies sans loi? Maintenant que te voilà près de moi, je ne puis te donner de joie. As-tu en toi l'esprit de malédiction du juif? Ne peux-tu me pardonner? Seras-tu heureux de te dire que je suis punie parce que je n'ai pas été pour toi une mère juive?
— Comment pouvez-vous me demander cela? s'écria Deronda avec douleur. Ne vous ai-je pas supplié de me laisser être au moins un fils pour vous? Mon plus
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grand chagrin est de vous avoir entendu dire que je suis incapable de vous consoler. Je donnerais tout ce qui m'est cher pour adoucir vos angoisses.
— Tu n'as rien à donner, reprit-elle avec animation. Tu seras heureux. Laisse-moi croire que tu es heureux... Je ne t'aurai point fait de mal. Tu n'as point de raison pour me maudire. Tu sentiras pour moi ce qu'ils sentent envers leurs morts, pour lesquels ils disent des prières ; tu voudras que je sois délivrée de toute souffrance, de tout châtiment, et je te verrai au lieu de toujours voir ton grand-père... A-t- il souffert de ce que onze années se sont passées sans qu'un misérable kaddisch ait été dit pour lui?... Je ne sais... Si tu crois qu 'un kaddisch puisse m'être utile, dis-le, dis-le! Tu viendras te placer entre moi et le mort. Si je suis dans ton esprit, tu réapparaîtras comme tu es maintenant;., comme si tu avais été toujours un tendre fils.., comme si j'avais été toujours une tendre mère...
Elle paraissait décidée à dominer son agitation, mais il sentit que sa main tremblait sur son épaule.. Dans un élan de compassion, il entoura sa mère de ses bras et appuya tendrement sa tête sous la sienne. Ils demeurèrent ainsi quelque temps. Elle se leva enfin et soupira longuement, comme si, avec ce souffle, elle chassait un tumulte de pensées; Deronda, debout devant elle, crut que le moment de la séparation était venu; mais elle reprit tout à coup :
— Est-elle belle?
— Qui? demanda Deronda en changeant de couleur.
— Celle que tu aimes.
Ce n'était pas le moment de feindre. 11 répondit:
— Oui.
— Est-elle ambitieuse?
^ Je ne pense pas.
DANIEL DKRONDA 251
— Ne voudra-t-elle pas suivie la route qu'elle aura choisie ?
— Je ne crois pas que sa nature la porte aux grandes prétentions.
— Alors elle n'est pas comme celle-ci? Et la princesse tira de sa poche une miniature entourée de diamants, qu'elle tendit à son fils. C'était son portrait; c'était elle dans tout l'éclat de la beauté et de la jeunesse; et, comme Deronda la regardait avec une admiration attristée, elle ajouta : — N'avais-je pas le droit de prétendre à être quelque chose de plus qu'une fille et qu'une mère? La voix et le génie rivalisaient avec la figure. Avoue que j'avais le droit d'être artiste malgré la volonté de mon père!
— Je l'avoue, répondit Deronda, dont les yeux se portèrent de la miniature au visage de sa mère, qui, dans sa pâleur fanée, avait une expression de vitalité que le pinceau ne pouvait rendre.
— Veux -tu garder ce portrait? lui demanda sa mère d'une voix attendrie. Si c'est une bonne femme, apprends-lui à n'avoir pour moi que de la bienveillance.
— Je vous remercie dn portrait, dit Daniel; mais... je dois dire que rien ne m'assure que celle que j'aime ait de l'amour pour moi. Je ne lui ai jamais fait connaître mes sentiments.
— Qui est-elle et qu'est-elle?
Cette question ressemblait à un ordre.
— Elle a été élevée pour le théâtre, pour être cantatrice, répondit Deronda avec une répugnance interne. Son père l'enleva tout enfant à sa mère et son existence n'a pas été heureuse. Elle est très jeune, à peine vingt ans. Son père voulait qu'elle dédaignât et même quelle reniât son origine juive; mais elle s'y est cramponnée de toute la force de son affection à la mémoire de sa mère et à la communion de son peuple.
— Ahl comme toi.... clic est attachée au judaïsme dont elle ne connaît rien, dit la princesse d'un ton tranchant. C'est de la poésie... Aime-t-elle la vie d'artiste? Chante-l-elle bien?
— Son chant est exquis, mais sa yoîx n'est pas l'aile pour le théâtre. Je crois qu'on lui a rendu la vie d'artiste répugnante.
• — Alors elle est faite pour loi. Sir Hugo m'a dit que lu t'élais prononcé résolûment contre la carrière de chanteur, et je vois que tu ne te serais jamais laissé annuler par une femme, comme ton père.
— Je répète, dit énergiquement Deronda, que je ne suis pas plus assuré de son amour que de la possibilité d'être un jour son mari. D'autres choses, de pénibles conséquences peuvent me contrarier. J'ai toujours eu le pressentiment que je devais me préparer au renoncement ; que je ne devais pas chérir cette perspective. Je suis prêt à tout supporter...
— En est-il vraiment ainsi?., lui demanda sa mère en s'appuyant de nouveau sur son épaule et en examinant son visage, tout en parlant d'une voix grave et entrecoupée. Pauvre garçon! Je me demande ce qui serait arrivé si je t'avais gardé avec moi... Si ton cœur s'était tourné vers anciennes choses... contre moi... nous nous serions querellés... ton grand-père aurait été en toi... et la jeune croissance sur le vieux tronc aurait embarrassé ma vie.
— Je crois que mon affection aurait persisté malgré nos querelles, répondit Deronda, qui s'attristait déplus en plus; elle n'aurait pas embarrassé votre vie... elle l'aurait embellie.
— Pas alors, pas alors!.. Je n'en avais pas besoin alors!.. Peut-être en serais-je heureuse maintenant, ajouta-t-elle avec mélancolie; si je pouvais être heureuse de quelque chose!
— Mais vous aimez vos autres enfants, et ils vous aiment? reprit Deronda anxieusement.
— Oh! oui, répondit-elle assez indifféremment; mais, — ceci fut dit d'un ton plus grave, •— mais je ne suis pas une femme aimante. Voilà la vérité. C'est un talent que d'aimer... et j'en ai manqué... D'autres m'ont aimée, et je me suis servie de leur amour. Ah! je sais ce que l'amour fait des hommes et des femmes! C'est une sujétion. Jamais je ne me suis volontairement soumise à un homme... Les hommes ont été mes sujets...
— Peut-être le sujet fut-il le plus heureux des deux ! répliqua gravement et tristement Daniel.
— Peut-être!., mais j'étais heureuse. Pendant quelques années, j'ai été heureuse... Si je n'avais pas craintla défaite et la chute, j'aurais pu continuer. J'ai mal calculé. Que faire?... Tout est fini... Une autre vie!... Les hommes parlant d'une autre vie comme si elle ne commençait que de l'autre côté de la tombe. Ilya longtemps que je suis entrée dans une autre vie !
En prononçant ces derniers mots, elle leva les bras ; son front se contracta et creusa un pli profond ; ses yeux se fermèrent et sa voix s'éteignit. Dans sa robe couleur de feu, elle ressemblait à un être fantastique revenant des régions surnaturelles.
La douleur ressentie par Deronda devint si aiguë, qu'il ne put retenir un sanglot. Sa mère alors, laissant retomber ses mains sur ses épaules, lui dit:
— Adieu, mon fils... adieu! Nous ne saurons jamais plus rien l'un de l'autre... Embrasse-moi!..
Il lui jeta les bras au cou et ils se tinrent longtemps embrassés. Daniel ne sut pas comment il sortit du salon. Il se sentait vieilli. Il venait de traverser une expérience tragique qui devait pour toujours solenniser sa vie et approfondir la signification des actes par lesquels il allait se lier à d'autres. H. 16
ni
Madonna Pia, dont le mari, se croyant outragé par elle, Tenferma dans son château, au milieu des plaines marécageuses de la Maremme, où elle mourut, est une des figures les plus pathétiques de Dante dans son Purgatoire, parmi les pécheurs qui se sont repentis et qui désirent que leurs compatriotes se souviennent d'eux et en prennent pitié. Nous connaissons fort peu les motifs de mécontentement mutuel du couple siennois, mais nous pouvons presque affirmer que le mari ne fut jamais un charmant compagnon, et que dans les plaines de la Maremme ses manières bourrues devinrent plus désagréables encore; c'est pourquoi, dans son envie de punir sa femme le plus sévèrement possible, la nature des choses fut tellement contre lui, qu'en se débarrassant d'elle, il ne put que rendre le soulagement mutuel. Ainsi, sans vouloir nous montrer dur pour la pauvre Toscane qui trouva, il y a longtemps, sa délivrance dans la mort, on peut penser à elle avec un intérêt moins sympathique qu'a Gwcndolcn, que nous connaissons mieux, et qui, au lieu d'être délivrée de ses erreurs terrestres et
corrigée de leurs effets dans le purgatoire, est arrivée au pinacle de la confusion, dont les mailles fatales l'enveloppent plus étroitement encore intérieurement qu'extérieurement.
En emmenant sa femme avec lui dans son excursion nautique, Grandcourt n'avait nullement l'intention de se débarrasser d'elle. Au contraire: il voulait lui faire sentir avec plus de certitude qu'elle était à lui et qu'elle devait agir selon la volonté de son mari. En outre, il aimait beaucoup naviguer. Son absolutisme rêveur et oisif, que les exigences sociales ne pouvaient plus contrarier, trouvait son compte à cette disposition, et il ne la considérait aucunement comme un équivalent de la tristesse de la Maremme. 11 avait eu ses raisons pour se faire acecompagner par sa femme; il soupçonnait en son esprit un accroissement d'opposition, et ce qu'il éprouvait au sujet de l'inclination sentimentale qu'elle avait manifestée pour Deronda était ce que, chez un autre homme, il aurait appelé de la jalousie. De sa part, cela n'avait l'air que d'une simple résolution à mettre fin à la folie qui aurait sans doute suivi la visite de Deronda, qu'il avait devinée et par suite interrompue.
Grandcourt pouvait se prétendre pleinement justifie en exigeant que sa femme remplît les obligations qu'elle avait acceptées. Son mariage était un contrat par lequel tous les avantages ostensibles étaient du côté féminin, il savait parfaitement qu'elle ne l'avait pas épousé, qu'elle n'avait pas surmonté son horreur pour certains faits, par amour pour sa personne; il l'avait obtenue grâce au prestige du rang et du luxe qu'il pouvait lui donner et qu'en effet il lui avait départis. Il avait donc rempli, quant à lui, toutes les obligations du contrat.
Gwendolcn, nous le savons, était au fait de la situation. Elle ne pouvait s'excuser en disant que, de son côté, il y avait eu dans le contrat une clause tacite; à savoir, qu'elle entendait gouverner et faire ce qu'elle voudrait. Malgré ses
dispositions à dominer, elle n'était pas une de ces femmes à l'esprit étroit qui considèrent leurs demandes égoïstes comme des droits, et toute prétention sur elles-mêmes comme une injure. Elle avait de la conscience et le purgatoire avait commencé pour elle sur la terre; elle savait qu'elle avait eu tort. De quoi, du reste, se serait-elle plainte? Le yacht était un des plus beaux que Ton pût voir; la cabine, disposée dans la perfection, était toute lambrissée de cèdre; on n'y voyait que coussins moelleux, tentures de soie et glaces magnifiques de Venise. L'équipage avait été choisi comme celui qui convenait le mieux à cet élégant joujou, et M. Lush ne s'y trouvait pas, étant reparti pour l'Angleterre aussitôt qu'il avait vu que tout était en ordre à bord. 11 y a plus: Gwendolen aimait la mer qui ne la rendait jamais malade ; et puis, observer les manœuvres du navire, concerter les agencements nécessaires, était une sorte d'amusement qui pouvait plaire à son activité et à sa jouissance de gouvernement imaginaire. Le temps était beau, et ils se dirigeaient vers l'Orient, où l'on vogue au milieu du bleu, dans un rêve éveillé que la terre fait souvent si triste.
Grandcourt ne concevait pas, ne pouvait pas concevoir ce qui se passait dans le cœur de sa femme. Il s'imaginait bien qu'elle ne l'aimait pas; mais cela était-il nécessaire? Elle lui appartenait et il n'avait pas, comme certaines personnes, l'habitude de se flatter avec conviction qu'il était justement chéri. Par exemple, il n'aurait pas compris qu'elle eût de la répulsion pour lui. Qu'elle en eût pour Lush, à la bonne heure ; mais pour Henleigh Grandcourt ! Il n'aurait pas cru, si même on le lui avait dit, qu'il pût exister des ressentiments et des dégoûts qui rendent peu à peu la beauté plus détestable que la laideur. Du reste, leur tenue vis-à-vis l'un de l'autre n'aurait scandalisé aucun observateur, —pas même la femme de chambre étran-
DANIEL DER0NDA
gère, garantie contre le mal de mer, — pas même le valet expérimenté de Grandcourt, — encore moins l'équipage, qui les regardait comme un couple modèle de la vie élégante. Leur camaraderie consistait principalement en un silence comme il faut. Grandcourt ne faisait pas d'observations humoristiques auquelles sa femme aurait pu refuser de sourire; il n'avait pas de goût non plus pour une causerie qui est quelquefois la source d'une petite dispute. Il affectait la politesse la plus exquise lorsqu'il lui apportait un vêtement supplémentaire pour la garantir de la fraîcheur; lorsqu'il lui tendait les objets dont il s'apercevait qu'elle pouvait avoir besoin, et elle n'était pas assez vulgaire pour accepter ou rejeter avec maussaderie une telle politesse. Quand il regardait dans son télescope et disait : « 11 y a une plantation de cannes à sucre, au pied de ce rocher; voulez-vous la voir? » elle répondait: « Oui, s'il vous plaît, » se souvenant qu'elle était obligée de faire croire qu'elle s'intéressait aux cannes à sucre comme à quelque chose en dehors de ses affaires personnelles. Grandcourt se promenait de -long en large sur le pont, fumait, et s'arrêtait de temps à autre pour signaler au loin une voile; enfin il s'asseyait et regardait Gwendolen, qui faisait tout son possible pour ne pas rencontrer ses yeux. Il éprouvait une vive satisfaction à conduire sa femme captive à sa manière; cela donnait à leur vie, sur une petite échelle, une représentation royale et une publicité dont toute familiarité était bannie ; elle devait faire ce qu'il attendait d'elle, quelle que fût sa protestation intérieure, qui ajoutait du piquant au despotisme.
Ainsi se passèrent leurs jours pendant que de douces brises les portaient vers les îles Baléares, puis en Sardaigne et enfin plus au nord vers la Corse. Mais cette existence flottante, avec ses influences paisibles en apparence, était devenue pour Gwendolen aussi insipide qu'un cauchemar.
— Combien de temps naviguerons-nous encore? s'aventura-t-elle de demander un jour, après qu'ils eurent touché à Ajaccio, et que le simple fait d'un débarquement avait donné un peu de répit aux pensées qui semblaient attachées au yacht et lui rendaient la mer odieuse.
— Que ferions-nous ? répondit Grandcourt. Je n'en suis pas encore las. Je ne vois pas pourquoi nous ne continuerions pas. On s'ennuie moins à bord qu'à terre. Où voudriez-vous aller? Je suis dégoûté des villes et de l'étranger, et nous aurons assez de temps à rester à Reylands. Préféreriez-vous être à Reylands?
— Oh non! répondit Gwendolen, qui trouvait tous les endroits détestables dès qu'elle s'imaginait y être avec son mari. Je voulais seulement savoir combien de temps vous aimerez encore cette existence aquatique.
— Je préfère la navigation en yacht à toute autre chose; et j'en ai été sevré l'année dernière. En seriez-vous déjà fatiguée ? Les femmes sont si diablement capricieuses! Elles s'attendent toujours à ce qu'on leur cède.
— Oh 1 Dieu, non ! dit Gwendolen d'un ton de langueur méprisante. Je ne m'attends jamais à ce que vous cédiez.
— Pourquoi le ferais-je ? repartit Grandcourt de son ton traînard et en pelant une orange. (Cela se passait à table.)
Elle avait pris son parti de cette navigation dont elle ne prévoyait pas la fin. Mais, le jour suivant, après un grain assez violent qui l'avait rendue malade pour la première fois, Gwendolen vit entrer dans sa cabine son mari qui lui dit:
— Le diable a fait des siennes cette nuit. Le patron dit qu'il nous faudra demeurer à Gênes au moins une semaine pour réparer nos avaries et remettre tout en ordre.
— Le regrettez-vous ? demanda Gwendolen, qui dans son lit paraissait encore plus blanche que les draps blancs dans lesquels elle était couchée.
— Je le crois bien ! qui donc aimerait à griller à Gênes?
— Ce sera un changement, répondit Gwendolen, que son état do malaise rendit un peu imprévoyante.
— Je n'ai pas besoin de changement. D'ailleurs la ville est intolérable, et Ton ne peut se promener dans ses rues poudreuses. Je louerai un bateau et je ramerai moimême. On peut passer ainsi quelques heures tous les jours, au lieu de se démettre la mâchoire à bâiller dans une damnable chambre d'hôtel.
Cette perspective apporta un peu d'espoir au cœur de Gwendolen, qui pensa pouvoir demeurer seule de longues heures, puisque son mari ne parlait pas de la prendre avec lui en bateau; dans la joie que lui fit éprouver cette idée de soulagement inattendu, elle eut de bizarres fantaisies sur la manière dont elle userait de sa liberté. Elle retrouva son énergie et prit tout avec un air de vivacité qui frappa son mari. Elle assista au lever de la lune avec moins de mélancolie .que d'habitude ; elle eut même une vague impression que dans cette planète se préparait du secourt pour elle. Pourquoi pas? Le temps ne venait-il pas de so mettre de son côté? Cette possibilité, après sa longue fluctuation au milieu de ses craintes, ressemblait au premier retour de l'appétit chez un malade depuis longtemps languissant.
Elle se réveilla le lendemain matin en entendant jeter l'ancre dans le port de Gênes. Elle avait rêvé qu'elle s'était échappée par le mont Cenis, bétonnant de trouver qu'il y faisait chaud malgré la neige et le clair de lune, lorsque soudain s'offrit à elle Deronda, qui lui ordonna de retourner sur ses pas.
Une heure à peine après ce rêve, elle rencontrait en effet Deronda sur l'escalier monumental de VItalia, au moment où, dans sa légère robe de laine blanche et son
chapeau de paille sur la tête, elle respirait, à côté de son mari, la brise de la mer. Deronda eut un tressaillement de surprise avant de pouvoir saluer et passer outre. Le moment ne lui sembla pas propice pour de plus longues civilités et les circonstances dans lesquelles ils s'étaient quittés le faisaient douter que Grandcourt l'accueillît poliment. Ce doute se serait changé en certitude s'il avait su que Grandcourt, à son apparition inattendue à Gênes, s'était demandé sur-lechamp comment une entente préalable avait pu se faire entre Gwendolen et lui? il est vrai qu'avant d'être rentrés dans leur appartement, il avait vu combien sa supposition était peu probable ; néanmoins, Deronda était à Gênes, et il ne pouvait admettre sa présence en cette ville comme un pur effet du hasard. Son dépit fut visible. En tout cas, il tint pour avéré, et il ne se trompait pas, que Gwendolen comptait bien avoir une entrevue avec Deronda dès que son mari aurait le dos tourné.
En prenant son café, assis à un coin de la table d'où il pouvait voir sa femme en plein visage, il discerna chez elle comme une joie secrète, une nouvelle disposition à se mouvoir, à parler, et un éclat particulier des yeux. Certes, ses ennuis n'avaient pas altéré sa beauté ; madame Grandcourt était plus attrayante que miss Harleth; — sa grâce et l'expression de sa physionomie s'étaient perfectionnées, et toute sa personne exhalait ce charme indéfinissable qui rend une femme ' bien plus désirable après qu'avant son mariage. Dans tous ces signes, Grandcourt lut clairement ce qu'était l'attente de Gwendolen.
— Veuillez sonner, je vous prie, et donner vos ordres à Gibbs, pour que le dîner soit prêt à trois heures, dit Grandcourt en se levant et en prenant son chapeau. Je vais envoyer Angus louer un bateau à voile dans lequel nous sortirons ; un bateau que je puisse manœuvrer pendant que vous tiendrez le gouvernail. Ces belles soirées sont fort agréa-
bles, et c'est ce que nous pouvons faire ici de moins ennuyeux.
Gwendolen sentit son sang se glacer. Ce n'était pas seuementun désappointement cruel; c'était aussi la conviction que son mari remmenait avec lui parce qu'il ne voulait pas la perdre de vue. Cette solitude à deux dans un bateau avait, sans doute, d'autant plus d'attraits pour lui, qu'il serait plus obsédant pour elle. Sa lueur de satisfaction s'éteignit aussitôt.
— Je voudrais bien ne pas aller en bateau, dit-elle, prenez quelque autre personne à ma place.
— Fort bien; puisque vous ne voulez pas venir, n'en parlons plus, objecta Grandcourt. Si vous tenez à étouffer ici, soit.
— Je déteste les bateaux, reprit Gwendolen avec colère.
— C'est un changement de goût étrange, dit sarcastiquement Grandcourt; mais, puisque cela vous déplaît, restons ici.
Il ôta son chapeau, alluma un cigare et se promena dans la chambre, en s'arrêtant parfois à la fenêtre. Gwendolen voulut persister dans sa résolution. Elle savait que Grandcourt ne sortirait pas sans elle; mais s'il pouvait la tyranniser, il ne le ferait pas précisément de la manière qu'il avait choisie. 11 resterait à l'hôtel. Elle passa dans la chambre voisine et se jeta tout en colère dans un iauteuil. Peu après Grandcourt entra, s'assit en face d'elle et dit de son ton traînard :
— Avez-vous fini maintenant, ou bien trouvez-vous amusant d'être en colère? Vous faites des choses qui me sont très désagréables.
— Quelle nécessité y a-t-il pour vous de me les rendre désagréables? dit Gwendolen qui sentait les larmes lui venir aux yeux.
— Voulez-vous être assez bonne pour me dire de quoi vous avez à vous plaindre? demanda Grandcourt en la regardant bien en face. Est-ce parce que je reste avec vous entre quatre murs?
Elle ne put rien répondre ; elle ne trouvait pas un mot pour excuser sa colère. Dans le conflit que se livraient son désespoir et son humiliation, elle ne put retenir ses larmes, qui coulèrent sur ses joues. Jamais encore elle n'avait été dans une telle agitation en présence de son mari.
Après un moment de silence, il lui dit:
— J'espère que cela vous aura fait du bien. En tout cas, c'est diablement désagréable !.. Je ne sais ce que les femmes trouvent de bon à cela. Vous voyez sans doute quelque chose à y gagner. Quant à moi, la seule que j'y voie, c'est que nous sommes enfermés ici quand nous pourrions avoir une délicieuse promenade en mer.
— Eh bien, allons-y donc 1 s'écria-t-elle impétueuse- ' ment. Peut-être nous noierons-nous !
Et ses sanglots recommencèrent de plus belle.
Cette manière d'être insolite, dont Deronda était évidemment la cause, détermina Grandcourt à parler clairement 11 s'assit en lace d'elle et lui dit :
— Soyez calme et veuillez m'écouter.
Ces paroles eurent un effet magique. Elle frémit et cessa de pleurer ; mais elle tint ses yeux baissés et croisa convulsivement les mains.
— Comprenons-nous bien l'un l'autre, reprit Grandcourt. Je sais fort bien ce que cette absurdité signifie. Mais, si vous supposez que je vous laisserai faire de mot un sot, renoncez à cette idée. Que pensez-vous qui vous attende, si vous ne pouvez vous conduire convenablement comme ma femme ? Ce serait un malheur pour vous s'il en était ainsi. Quant à Deronda, il est manifeste qu'il s'attache à vos pas.
— C'est faux, répondit amèrement Gwendolen ; vous n'avez pas la moindre idée de ce que j'ai dans l'esprit. Je sais assez quel malheur résulte du cas auquel vous laites allusion. Il vaudrait bien mieux me laisser parler en liberté aux personnes avec lesquelles j'aime à m'cntretenir. Ce serait meilleur pour vous.
— Permettez-moi d'en être le juge, répliqua Grandcourt en se levant et en allant vers la fenêtre. — Il était satisfait d'avoir fait sentir le mors et la bride à sa femme. 11 espérait bien qu'après un an de mariage elle cesserait d'être rétive.
— Qu'avez-vous décidé ? dit-il en se retournant. Quels ordres dois-jc donner ?
— Allons ! répondit Gwendolen. Elle étouffait dans cette chambre; elle se croyait en prison, et, tant qu'il y aurait un souffle en cet homme, sa main serait sur elle.
Le bateau fut donc commandé et elle consentit même à aller, vers midi, le voir avec Grandcourt sur le quai. OliU-ci avait repris toute sa sérénité et témoignait d'une satisfaction méprisante à voir l'attention qu'accordaient les curieux au milord propriétaire du joli yacht qui venait d'entrer dans le port pour y être réparé et qui, en sa qualité d'Anglais, se sentait si naturellement chez lui sur mer, qu'il pouvait manœuvrer une voile avec autant de facilité qu'il aurait dirigé un cheval. Son courage était incontestable et il en était lier, ou plutôt il éprouvait du dédain pour les hommes plus grossiers et plus forls qui, généralement, en ont le moins. Et puis il avait obtenu de Gwendolen qu'elle irait avec lui.
Quand ils redescendirent vers cinq heures, tout équipés pour monter dans le bateau, la scène valait uno représentation théâtrale. Ce beau couple anglais, ces deux époux fiers, pales et calmes, sans un sourire sur leurs lèvres, se conduisant avec l'excentricité naturelle à leur
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nation, étaient dignes d'être vus et reproduits par la peinture. La poitrine, le dos et les bras du mari, apparaissaient sous leur meilleur jour dans sa tenue ajustée, et on déclara sa femme une belle statue.
11 y eut bien quelques suggestions proférées sur un changement possible de brise, et même d'apparence d'un grain ; mais les manières de Grandcourt firent comprendre aux discoureurs qu'ils étaient trop officieux et qu'il s'y entendait mieux qu'eux. Lorsqu'ils s'éloignèrent de la plage, l'imagination de Gwendolen, malgré son air impassible, se livrait à un travail obstiné. Elle ne craignait aucun danger extérieur; elle n'avait peur que de ses propres désirs qui prenaient toutes les formes possibles et impossibles, comme un nuage qui aurait représenté des figures démoniaques. Elle avait peur de sa haine, qui, sous la main de fer qui l'avait comprimée aujourd'hui, était montée jusqu'à une intensité féroce. En s'asseyant au gouvernail en face de son mari et en exécutant ce qu'il lui commandait, sa latte intérieure n'était qu'un effort pour échapper à elle-même. Elle se cramponnait au souvenir de Deronda ; elle se persuadait qu'il ne partirait pas tant qu'elle serait à Gênes ; il devait savoir qu'elle avait besoin de lui. Le sentiment qu'il était présent la préserverait des idées malfaisantes qui bouillonnaient dans sou cerveau.
Ils sortirent du port et une bonne brise les porta vers l'est. Quelques nuages tempéraient l'ardeur du soleil et l'heure s'avançait à pas comptés vers la sublime beauté du soir. Des voiles de toutes formes et de toutes dimensions changeaient d'aspect comme des êtres sensibles et les accompagnaient gaiement. La grande ville se perdait peu à peu dans la brume, les montagnes apparaissaient à peine au loin et le silence était d'une grandeur solennelle. Tout à coup, Gwendolen laissa tomber les mains,
elle lâcha la corde du gouvernail et dit d'un ton presque inintelligible :
— 0 Dieu! viens à mon aide!..
— Qu'y a-t-il? demanda Grandcourt qui n'avait pas distingué les paroles.
— Rien ! répondit Gwendolen en se réveillant de son absence momentanée et en reprenant la corde.
— Ne trouvez-vous pas que ce soit agréable ?
— Beaucoup .
— Admettez-vous maintenant que nous ne pouvions rien faire de mieux ?
— Je ne vois rien de mieux. Nous devrions voguer sans cesse, comme le Hollandais volant.
Grandcourt lui lança un de ses regards perçants et dit :
— Puisque vous l'aimez, nous pouvons aller un matin à la Spezia et dire que Ton vienne nous y prendre ?
— Non, je préfère ceci.
— Très bien ! Nous recommencerons demain, mais il faut bientôt rentrer. Retournons,
lui
Quand Deronda rencontra Gwendolen et Grandeourt sur l'escalier de Malia, il était dans une préoccupation extrême, lise rendait au second appel de sa mère. Deux heures après qu'il l'eut quittée, il apprit que la pri neesse de Halm-Eberslei n était partie de l'hôtel, et, comme le but de son voyage à Gènes était atteint, il aurait pu prendre aussitôt le train pour Mayence, où il devait remettre la lettre de Joseph Kalonymos et se faire restituer le coffre de famille. Mais un mélange d'irrésolutions dont il n'aurait pu donner de raisons définies, retarda son départ. Depuis longtemps déjà il avait pris congé de sa mère, et il demeurait encore accablé sous le poids d'un sentiment ré:rospei tif. Se voyant seul dans sa chambre, il crut pouvoir j-e permettre de verser des larmes de pitié sur cette femme qui lui tenait de si près et qui cependant était si loin de lui. Il se sentit en relation directe avec ce grand-père qui avait été. animé d'impulsions si énergiques et de pensées qu'il voyait, pour ainsi dire, se réveiller en lui-même, et, au milieu de ses méditations passionnées, Mordecai et Mirah étaient toujours présents, comme deux
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amis qui lui serraient les main9 dans un affectueux silence.
Quand le tintement d'une cloche l'eut fait se souvenir de l'heure, il pensa à tout pour préparer son départ : — il y pensa, mais ce fut tout. Ses désirs l'appelaient à Mayence, où il devait prendre possession de tout ce qui l'y attendait ; à Londres, où se trouvaient les êtres qui lui étaient le plus attachés ; mais d'autres désirs aussi le retenaient on ce moment à Gênes, où il voulait avoir un dernier entretien, qui serait sans doute bien douloureux, car il devait être un adieu définitif. Il se disait que ce serait faire acte de cruauté que de partir sans tenter, malgré la mauvaise disposition de Grandcourt, de manifester à Gwendolen lu continuation de ses sympathies depuis leur brusque séparation.
C'est dans cet état d'esprit qu'il différa son départ ; il dîna sans appétit, et se rendit à la synagogue, car ce jour était un vendredi, veille du sabbat. En passant devant la loge du concierge, il demanda si M. et madame Grandcourt étaient encore à l'hôtel et quel était le numéro de leur appartement. Le portier lui donna ces renseignements, et ajouta que les deux voyageurs étaient allés faire une promenade en mer. Un sentiment de triste sollicitude pour Gwendolen le fit sortir de la synagogue avant la fin de l'office afin de pouvoir la rencontrer avec son mari à leur descente du bateau. Il était résolu â aller les saluer et à faire mine d'ignorer les motifs que pouvait avoir Grandcourt pour désirer de le voir loin de Gênes.
Le soleil se couchait derrière un amas de nuages, et une faible lueur jaunâtre envoyait ses derniers baisers aux vagues qu'agitait une assez forte brise. Deronda, en s'avançant nonchalamment vers la plage, remarqua des groupes nombreux dont l'attention se concentrait sur un bateau voilier, qui, conduitpardeux rameurs. s'avançait lesicment vcrsle rivage. Au milieu des cris et des conversations en langues diverses,
Deronda pensa que le moyen le plus sur pour obtenir des éclaircissements n'était pas de faire des questions, mais déjouer des coudes pour se porter en avant et *Hre témoin de ce qui allait se passer. Les lunettes d'approche étaient en mouvement, et Ton disait que le bateau ramenait un noyé. Celui-ci prétendait que c'était le milord; celui-là maintenait que le corps était celui de milady ; un Français, qui n'avait point de lorgnette, affirmait que c'était milord qui, probablement, avait emmené sa femme pour la noyer, selon la pratique nationale, remarque qu'un patron de navire anglais qualifia immédiatement de sottise ; mais toute discussion s'arrêta bientôt lorsqu'on fut certain que la figure couchée était celle d'une femme. Quant à Deronda, l'esprit envahi par des craintes diverses, il croyait à la possibilité de tous ces événements, si cette femme, en apparence retirée de l'eau, était réellement madame Grandcourt.
Le bateau aborda; le doute n'était plus possible. Il vit Gwendolen, se soulevant sur ses deux mains, faire de vains efforts pour rejeter loin d'elle la grosse toile goudronnée et les cottes dont les pêcheurs l'avaient couverte. Pâle comme une morte, frissonnante, les cheveux défaits et imbibés d'eau de mer, les yeux hagards, elle avait l'air de se réveiller au milieu d'un monde où on allait la juger, et où ceux qu'elle voyait autour d'elle étaient accourus pour l'arrêter. Le premier rameur qui sauta à terre était ruisselant et mouillé jusqu'aux os; il se sauva en courant pour aller se changer. Les marins qui entouraient le bateau empêchèrent Deronda d'avancer, et il ne put que voir Gwendolen jeter de tous côtés des regards terrifiés et insensés ; elle tressaillait et tremblait d'effroi, bien que deux vigoureux pêcheurs la portassent avec des précautions infinies dans leurs bras nerveux. Ses vêtements imbibés, qui se collaient à ses membres, ajoutaient encore à sa faiblesse et lui enlevaient la facilité de ses mouvements. Tout à coup
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ses yeux rencontrèrent ceux do Deronda, qui avait pu s'approcher, et, instantanément, comme si elle s'était attendue à le voir, elle essaya de lui tendre les bras et dit d'une voix éteinte:
— C'en est fait!... C'en est fait... il est mort!
— Chut ! chut ! fit Deronda avec autorité, calmez-vous. Puis, s'adressant aux hommes qui la portaient, il leur
dit:
— Je suis un ami de cette dame. Transportez-la aussi vite que possible à VItalia; je me charge du reste.
11 resta sur la plage pour recueillir le plus d'informations qu'il put, et apprit de l'un des pêcheurs que le mari de cette dame était noyé, qu'il n'y avait pas eu possibilité de retrouver son corps et que le bateau flottait à la dérive. Son camarade et lui avaient entendu un cri; ils avaient vu la dame s'élancer dans l'eau après son mari, et heureusement ils étaient arrivés à temps pour la sauver.
Ces renseignements pris, Deronda retourna en toute hâte à l'hôtel pour se convaincre que l'on avait été chercher un médecin et que l'on avait donné à la malade tous les soins que nécessitait son état. Rassuré sur ce point, il envoya un télégramme à sir Hugo pour lui faire part de l'événement et le prier de venir à Gênes incontinent ; il en expédia un aussi à M. Gascoigne pour qu'il prévînt madame Davilow. Certaines paroles de Gwendolen dans ses moments de confession exaltée lui étaient revenues en mémoire comme une inspiration, elle lui avait parlé de la présence de sa mère comme du secours le plus efficace qu'elle pourrait recevoir en cas de besoin.