LI
Dcronda dormit a peine de la nuit. Gwendolen, qui avait insisté pour le revoir avant de consentir à se laisser déshabiller, était devenue plus calme et l'avait seulement prié de venir quand elle le ferait demander le lendemain. Mais la possibilité d'un changement, la crainte d'une fièvre qui pouvait survenir, et le soupçon que la catastrophe la ferait divaguer, contribuèrent à le tenir éveillé. Il prévint la femme de chambre de Gwendolen qu'il resterait dans sa chambre et qu'elle devait venir l'appeler si un symptôme alarmant se présentait; il lui fit comprendre qu'étant connu de ses amis et de ses parents d'Angleterre, il se croyait obligé de veiller sur elle, — position qu'il lui fut facile de prendre, étant connu du valet do chambre de Grandcourt, seul domestique qui l'avait accompagné dans ce voyage. Enfin, lorsque la fatigue causée par les étranges et diverses émotions do la journée eut fermé ses paupières, il s'endormit et rêva des événements du jour précédent dont les péripéties finirent par le réveiller. Sa première pensée fut pour Gwendolen. On lui dit qu'elle n'avait pas fermé
DANIEL DERO N DA 271
l'œil de la nuit, mais qu'elle s'étaitabstenue de toute marque d'agitation violente, et qu'enfin, vers le matin, elle s'était assoupie*
11 sortit alors pour aller se renseigner davantage, s'il était possible, auprès des pêcheurs qui avaient porté secours à Gwendolen; mais il n'en reçut que peu de détails nouveaux. Ils avaient trouvé le bateau dans lequel Grandcourt était sorti, allant à la dérive avec sa voile détachée et l'avaient remorqué. Ils supposaient que milord avait dû être lancé par-dessus bord par le contre-coup de la voile pendant qu'il la retournait, et qu'étourdi par le choc, il n'avait pu nager. Comme ils n'en étaient pas bien loin, leur attention avait d'abord été "éveillée par un cri, comme celui d'un homme en détresse, et r pendant qu'ils faisaient force de rames, ils avaient entendu le cri perçant de la dame et l'avaient vue se jeter à l'eau.
Rentré à l'hôtel, Deronda apprit que Gwendolen était levée et demandait à le voir. On l'introduisit dans une chambre où les stores et les rideaux baissés entretenaient une demiobscurité. Elle était étendue sur une chaise longue, enveloppée d'un grand châle blanc et regardait la porte d'un air d'attente et de malaise. Mais ses beaux cheveux avaient été peignés et relevés avec soin ; les étoiles bleues, qui d'habitude ornaient ses oreilles, n'avaient pas quitté leur place.
Elle se dressa sur ses pieds comme mue par un ressort; son visage et son cou, sauf une ligne rougeâtre sous les yeux, étaient aussi blancs que son châle ; ses lèvres entr'ouvertes avaient cette expression particulière aux personnes accusées, ayant perdu toute espérance. Ce n'était plus què le spectre de cette Gwendolen Harleth que nous avons vue si iicre et si complètement maîtresse d'elle-même après ses pertes au jeu. A cette vue, Deronda sentit son cœur se fondre de pitié et leurs relations passées lui revinrent à l'esprit.
2f72 danibJl deronda
— Asseyez-vous, je vous en supplie, lui dit-il en approchant un fauteuil, ne demeurez pas debout.
Elle obéit et s'affaissa sur sa chaise longue.
— Veuillez venir vous asseoir tout près de moi, dit-elle, je voudrais ne pas élever la voix.
Elle fut touchée de le voir se rendre à son désir, et après l'avoir fixé quelque temps, elle lui dit d'un ton à peine perceptible :
— Vous savez que je suis une femme coupable ! 11 pâlit à son tour.
— Je rie sais rien, répondit-il, sans oser parler davantage.
— Il est mort 1 murmura-t-elle.
— Oui.
— On ne reverra plus sa figure au-dessus de l'eauî
— Non. -
— Personne ne la reverra, excepté moi !... Une figure morte!... Je ne pourrai plus l'oublier, ni m'en détourner.
Ses yeux étaient fixés dans le vide sur un objet invisible. Elle se tourna tout à coup vers Deronda et continua en parlant vite :
— Vous ne direz pas qu'il faut que je l'avoue au monde 1 vous ne direz pas qu'il faut que je sois déshonorée ! Je ne pourrais pas. Je ne veux pas que ma mère le sache 1... Non ! pas même si j'étais morte 1 II faut que je vous le dise, à vous ; mais vous ne direz pas que d'autres doivent le savoir !
— Je ne puis rien dire, puisque je ne sais rien. Quoi qu'il en soit, je ne désire que vous venir en aide, répondit Deronda.
— Je vous l'ai dit dès le commencement.., dès que je l'ai pu; je vous ai dit que j'avais peur de moi... — Deronda détourna les yeux; l'angoisse peinte sur le visage de la malheureuse l'affligeait trop. — Je sentais en moi une haine qui opérait comme le malin esprit. Malgré moi, je devenais
DANIEL DEROND A
mauvaise ! C'est pourquoi je vous avais prié de venir me voir à Londres. Je croyais pouvoir tout vous dire. J'essayai, mais je ne le pus. J'allais peut-être tout vous avouer lorsqu'il entra.
Elle s'arrêta en frissonnant de tout son corps, puis elle continua :
— Maintenant je vais tout vous dire. Croyez-vous qu'une femme qui a pleuré, prié et lutté pour être sauvée d'ellemême puisse être un assassin ?
— Grand Dieu ! s'écria Deronda, ne me torturez pas sans nécessité 1 Vous ne l'avez pas assassiné ; vous vous êtes jetée à l'eau pour le sauver. Sa mort est un accident que vous ne pouviez empêcher!
— Ne vous impatientez pas contre moi. — Ses pauvres lèvres tremblaient, et son ton suppliant était celui d'un enfant qui a peur et qui implore le pardon. — Vous disiez... vous aviez coutume de dire... que vous vous intéressiez le plus à ceux qui avaient fait une mauvaise action et qui étaient malheureux; vous ajoutiez qu'ils pouvaient devenir meilleurs. Si vous n'aviez pas parlé ainsi ç'aurait été pire. Je me suis souvenue de tout ce que vous m'avez dit;., je m'en suis toujours souvenue,., et c'est pour cela que je... Mais, si vous ne pouvez endurer que je vous dise tout, si vous vous éloignez de moi, si vous m'abandonnez, que deviendrai-je ?.. Suis-je plus mauvaise que quand vous m'avez trouvée et que vous avez voulu me rendre meilleure? Tout le tort quej'ai fait était en moi alors... il l'aura i été bien davantage si vous n'étiez venu et si vous n'aviez été patient avec moi... Et aujourd'hui voudriez-vous m 'abandonner? —Ses mains, que quelques instants plus tôt elle serrait convulsivement l'une contre l'autre, pendaient maintenant inertes à ses côtés. Dans l'impossibilité de rien répondre, Daniel lui prit une main qu'il serra dans les siennes, comme pour lui dire : a Je ne vous abandonnerai pas. »
Cette étreinte fit beaucoup de bien à Gwendolen, qui l'interpréta comme une protestation de patience inépuisable. Elle reprit en phrases entrecoupées et sans' suite :
— Toute sorte d'inventions dans mon esprit,., mais toutes si difficiles!.. Je les combattais... j'en avais peur... je voyais sa figure morte !.. — Elle se penchajusqu'à l'oreille de Deronda et baissa encore la voix davantage. — 11 y a longtemps que je l'ai vue. .. et je souhaitais sa mort. . . et pourtant cela me faisait peur. . . J'étais comme double. . . Je ne pouvais parler.. t j'aurais voulu fuir.. . j'en mourais d'envie ... et puis. . . tout de suite après. . . je sentais que je venais de faire une chose horrible... inaltérable... qui ferait de moi un démon... Et c'est arrivé! c'est arrivé!..
— Tout cela est une création de votre imagination; cela ne s'est passé que dans votre esprit. Jusqu'à la fin vous avez résisté à la tentation, n'est-ce pas ?..
11 y eut un moment de silence. Les larmes roulaient épaisses sur les joues de Gwendolen. Faisant appel à toute sa résolution, et se rapprochant plus encore de l'oreille de Deronda, elle reprit :
— Non, non !... Je vais tout vous dire comme Dieu le sait. Je ne mentirai pas. Vous saurez l'exacte vérité. Je croyais que je ne serais jamais méchante; je détestais les méchantes gens... je les fuyais... et depuis... j'ai été méchante moimême. Tout a été une punition pour moi, jusqu'à la lumière du jour! Car... vous savez... je ne devais pas me marier... Ce fut le commencement. Je fis du tort à une autre... je violai ma promesse!.. Je pensai me procurer le bonheur et tout s'est changé en misère. J'ai voulu faire mon gain de la perte d'une autre ! — Vous rappelez-vous? ce fut comme à la roulette, — et l'argent m'a brûlée. Je ne pouvais me plaindre. C'était comme si j'avais prié pour qu'un autre perdit et que je pusse gagner... et j'ai gagné. Je savais tout cela, je savais que j'étais coupable,.. En mer,
ry ^ x a .+ *•»--•
DANIEL DE AONDA 275
la nuit... quand j'étais couchée dans ma cabine sans pouvoir trouver le sommeil, je sentais que j'avais commis un acte inexcusable !.. Rien n'était caché... Comment cela pouvait-il n'être connu que de moi?.. Le silence aussi était un châtiment... tout... excepté vous!.. J'ai toujours cru que vous n'auriez pas voulu que je fusse punie... Vous auriez essayé de me rendre meilleure. Rien qu'en pensant à cela, j'étais soulagée... Ne changerez-vous pas?.. Ne voudrez-vous pas me punir maintenant?.. Elle sanglota de nouveau.
—Dieu m'en préserve ! s'écria Deronda dans une émotion excessive.
Ce long discours d'une pauvre âme bourrelée de remords avait dù lui être très pénible; il n'osa pas la presser de questions. Il fallait la laisser suivre le courant de ses idées.
— Ce fut bien dur pour moi d'être obligée d'entrer dans ce bateau, reprit-elle au bout d'un moment; car, lorsque je vous vis, je ressentis une joie inattendue, et je croyais que je pourrais tout vous dire, ce que je n'avais encore pu faire. J'espérais en vous... je n'avais confiance qu'en vous... Oh!., il me semble qu'ily a si longtemps que je suis montée dans ce bateau !.. En cet instant, j'aurais voulu tenir la foudre en main pour le pulvériser !
Nouveau silence; puis elle continua avec une agitation plus grande :
— S'il reparaissait là... que ferais-je?.. Je ne puis souhaiter qu il soit là... et pourtant je ne puis supporter sa figure mortel.. J'ai été une poltronne... J'aurais dit braver le mépris; j'aurais dù partir... errer comme une men-
dianle plutôt que de persister à demeurer comme une ennemie. Quelquefois je m'imaginais qu'il me tuerait si je résistais à sa volonté. Mais maintenant... sa ligure morte est là... et je ne puis la supporter...
£lle lâcha la main de Deronda, se leva en étendant les bras, comme pour repousser une image effrayante et poussa un gémissement.
— J'ai été une femme cruelle !.. Que puis-je faire, sinon pleurer et implorer du secours?.. J'enfonce... Meurs!., meurs!., tu es abandonnée; enfonce., enfonce-toi dans les ténèbres!.. Abandonnée!., point de pitié!., je serai abandonnée.
Elle -retomba dans son fauteuil et éclata en sanglots. Deronda était bouleversé et ne se retrouvait plus. Il s'était levé pour faire machinalement quelques pas. Quand il se rapprocha d'elle, il vit son visage pâle qui se penchait vers lui, avec ses yeux dilatés et ses lèvres entr'ouvertes. Était-elle abandonnée par lui, maintenant, déjà? Mais les yeux de Deronda rencontrèrent les siens pour la première fois depuis qu'elle avait dit: « Vous savez que je suis coupable! » et ce regard, dans sa tristesse et dans sa compassion, lui répondit: « Je le sais, mais je vous abandonnerai d'autant moins. »
Cette fois encore, Gwendolen eut le cœur percé comme une fois déjà à l'Abbaye, en voyant son chagrin. Elle lui dit d'un ton de regret affectueux:
— Je vous rends malheureux.
— Il nest pas question pour moi d'être heureux ou malheureux. Ce que je dé.sire avec le plus d'ardeur, c'est de pouvoir vous aider. Dites-moi tout ce que vous croirez qui pourra vous soulager. Mais vous êtes sans doute fatiguée?... Voulez-vous que je me retire?... Vous me ferez appeler quand vous voudrez que je revienne.
— Non, non ! s'écria-t-elle, je veux que vous sachiez ce qui m'est arrivé dans ce bateau... J'étais furieuse d'avoir été contrainte d'y entrer. Une rage muette me dominait et je ne pouvais faire autre chose que de m'asseoir là... comme une esclave aux galères... Et nous sommes par-
DANIEL DER0NDA
lis... nous avons qui Ué le port... nous sommes entrés en pleine mer... nous ne nous regardions pas... 11 ne parlait que pour me donner ses ordres.. . et, comme je me voyais plus impuissante que jamais, je pensai aux plus mauvaises choses! Je désirais... je souhaitais... je m'imaginais l'impossible... Je ne voulais pas mourir, moi !.. J'avais peur que nous fussions noyés ensemble. J'aurais prié si j'avais cru que cela pùt me servir... j'aurais prié pour qu'il lui arrivât quelque chose... j'aurais prié pour qu'il s'engloutît et me laissât seule... Je ne connaissais point de manière pour le tuer Jà... mais je l'ai fait... je l'ai tué dans mon cœur!..
Submergée par un flot de pensées, elle se tut, mais reprit bientôt:
— Je me souviens que je lâchai le gouvernail et que je m'écriai: « Dieu! viens à mon aide! » Mais je fus forcée de le reprendre et de continuer ; et les mauvaises pensées, les mauvaises prières revinrent encore ... et je ne sais pas comment cela est arrivé ... 11 changeait la voile de côté .... il y eut un coup de vent... il fut renversé... Je ne sais rien de plus ... je sais seulement que je vis mon souhait se réaliser devant moi.
Alors elle continua plus vite et d'une voix plus basse :
— Je l'ai vu enfoncer, et mon cœur bondit comme s'il voulait s'élancer hors de ma poitrine. Je crois que je ne bougeai pas. Je tenais mes mains serrées... J'ai eu le temps d'être contente et de penser que ce n'était pas la peine de me réjouir... il allait remonter. Il reparut... loin... le bateau avait marché. Tout cela fut comme un éclair. « La corde I » cria-t-il. Ce n'était plus sa voix... je l'entends encore... et je me suis baissée pour prendre la corde... Je croyais... j'étais sûre qu'il savait nager et qu'il reviendrait dans tous les cas, et j'avais peur de lui. J'étais persuadée qu'il ?e sauverait. Mais il enfonça de nouveau et je tenais la corde dans mes
278 DANIEL DER0NDA
mains... Non, le voilà reparu... la tctc au-dessus de l'eau ... Il crie encore... et j'étends le bras... et mon cœur dit: « Meurs! » Et il enfonce... et je sens: ce C'est fini... je suis méchante... je suis perdue 1 » Et je tenais la corde... je ne sais plus à quoi je pensai... je m'élançai dans l'eau... je voulais, le sauver. Je sautai loin de mon crime, et il était là... près de moi... Je tombai à côté de lui... il avait la figure mortel Mort!., ilestmort!.. Voilà ce qui est arrivé, voilà ce que j'ai fait !.. Vous savez tout; on ne peut plus rien y changer...
Elle retomba épuisée par l'agitation de son souvenir et de ses paroles . Deronda se sentait accablé de tristesse. Le mot « coupable » renfermait une possibilité d'interprétations pires que le fait, et la confession de Gwendolen,parla raison môme que sa conscience la faisait appuyer sur le pouvoir décisif de ces mauvaises pensées, le convainquit de la lultc de son bon vouloir pour les contre-balanecr. Il était certain que sa pensée meurtrière n'avait eu aucun effet actif et que la mort deGrandcourt était inévitable. Il tint pour probable que le remords do Gwendolen aggravait pour elle sa faute intérieure et qu'elle donnait le caractère d'une action décisive à ce qui n'avait été qu'un désir instantané et inappréciable. Son remords, en outre, était le gage précieux d'une nature guérissable et perfectible. Il la séparait de ces criminels dont le seul regret est d'avoir manqué la réalisation de leur méchant désir. Il demeura cependant silencieux et immobile. Quand il tourna les yeux vers elle, il la vit affaissée, brisée, les yeux fermés, semblable à une biche égarée, battue par l'orage, épuisée, qui n'a plus la force de se relever etdepoursuivresa course. Il se tintdebout devant elle. Quand elle rouvrit les yeux, elle tressaillit légèrement et eut peur.
— Vous avez besoin de repos, lui dit-il. Essayez de dormir. Je reviendrai ce soir, demain, quand vous aurez dormi. Ne parlons plus de rien maintenant.
Les larmes vinrent aux yeux de Gwendolen qui ne put répondre que par un léger mouvement de la tète. Deronda sonna la Tomme de chambre, lui recommanda de faire reposer sa maîtresse, en ajoutant que cela était de toute nécessité, puis se retira.
Dans la soirée, elle le fît appeler. C'était à peu près l'instant où, la veille, on l'avait rapportée à demi morte, et, comme le soir approchait, on avait tiré les rideaux et ouvert les fenêtres. Assise dans sa chaise longue, la joue appuyée sur sa main, elle regardait fixement la mer ; elle paraissait moins abattue que le matin; mais son expression était si profondément mélancolique, qu'en s'approchant Deronda fut un peu inquiet. Elle oublia de lui tendre la main, et s'écria:
— Qu'il y a longtemps l — Puis: — Voulez- vous bien vous asseoir encore un peu auprès de moi?
11 fit comme elle le désirait et attendit qu'elle recommençât à parler. Quand elle le regarda, son visage portait cette expression indéfinissable, impliquant un désir de faire une question qui coûte à formuler. Afin de la rendre moins timide, il détourna les yeux et l'entendit lui dire d'un ton de supplication:
— Vous ne direz pas qu'un autre doit le savoir?
— Assurément nonl répondit-il. Aucune offense ne
saurait être réparée de cette manière et , l'homme ne peut proportionner la rétribution.
— Mais, reprit-elle craintivement, si je n'avais pas eu cette volonté meurtrière... si j'avais jeté la corde quand il la demandait... peut-être l'aurais-je sauvé... peut-être ne serait-il pas mort?
— Non ! je ne le pense pas, repartit gravement Deronda. 11 savait nager, il faut qu'il ait été engourdi par une crampe. Vos efforts les plus prompts et les plus énergiques n'auraient pu le sauver. Cette volonté meurtrière instantanée n'a changé en rien le cours des événements. Son effet est resté dans votre cœur.
— Je ne volerai pas les autres, car il y en a d'autres ; ils auront tout, tout ce qu'ils devaient avoir. Je le savais déjà quelque temps avant de quitter Londres. Vous ne supposez pas que j'aie de mauvais desseins à cet égard? Elle était hésitante.
— Je n'y pensais pas, répondit Deronda; trop d'autres choses me préoccupaient.
— Peut-être ne connaissez-vous pas le commencement de tout cela, reprit-elle en surmontant sa répugnance. 11 y avait une autre femme qu'il aurait dù épouser. Je le savais et je lui avais dit que je ne l'empêcherais pas. Je partis... C'est alors que vous me vîtes pour la première fois. Mais la pauvreté vint nous accabler tout d'un coup et j'étais très malheureuse. Je fus tentée. « Je ferai ce que je voudrai, me disais-je, et je remettrai les choses dans le droit chemin. » Je voulais me persuader. Tout fut différent ; tout fut horrible. Alors vinrent les pensées méchantes et la haine. Je vous ai dit que j'avais peur de moi-même; je fis ce que vous me dîtes; j'essayai de prendre ma crainte pour sauvegarde. Je pensais à ce qui adviendrait si je... Je sentais ce qui arriverait!.. Je prévoyais que je redouterais le matin, que je craindrais la nuit, et que, dans l'obscurité,
je verrais... je verrais la mort!.. Si vous n'avez pas su combien j'étais malheureuse, vous le savez maintenant. Mais cela n'a servi à rien. Je veux faire en sorte que ma pauvre mère, qui n'a jamais eu de bonheur, n'en sache pas un mot.
11 y eut un nouveau silence avant qu'elle pût dire en retenant ses sanglots :
—Vous ne pourrez plus me regarder... Vous me croyez trop méchante... Vous ne pensez pas que je puisse devenir meilleure... digne de vivre... je serai toujours trop méchante pour... — Elle n'en put dire davantage. Deronda avait le cœur déchiré. Il tourna les yeux vers le pauvre visage qui l'implorait, et dit :
— Je crois que vous pouvez devenir meilleure que vous n'avez jamais été... digne de mener une vie qui sera une bénédiction. Aucun mal n'est irréparable, sau fie mal que nous aimons, dont nous désirons la continuation et auquel nous ne demandons pas d'échapper. Vous avez fait des elîorts... Eh bien, vous continuerez d'en faire.
— Mais c'est vous qui en avez été le promoteur. Il ne faut pas que vous m'abandonniez, dit-elle en appuyant ses deux mains crispées sur les bras* du fauteuil de Daniel et en le suppliant du regard. Je me soumettrai à toutes les pénitences que vous m'imposerez ... je vivrai comme vous le voudrez... mais il ne faut pas m'abandonner ; il faut que vous soyez près de moi... Si vous aviez été près de moi, si j'avais pu tout vous dire, j'aurais été bien différente. Vous ne m'abandonnerez pas, n'est-ce pas ?..
— Jamais, répondit Daniel d'une voix sympathique. J'attends sir Hugo Mallinger, qui arrivera demain soir au plus tard, et j'ai l'espérance que madame Davilrw le suivra de près. La présence de votre mère sera votre meilleure consolation, et vous vous eiïorcerez de lui épargner un Chagrin inutile.
— Oui, oui, j'essayerai. Et vous ne vous en irez pas?
— Pas avant que sir Hugo soit arrivé.
— Mais nous retournerons tous en Angleterre?
— Aussitôt que cela se pourra, répondit Deronda qui ne tenait pas à entrer dans plus de détails.
' Gwendolen dirigea encore une fois ses regards vers la fenêtre avec une expression ressemblant à un réveil graduel dans de nouvelles pensées. Le crépuscule s'épaississait; mais Daniel put voir que les mouvements de ses yeux et de ses mains étaient de ceux qui accompagnent un retour de perception chez une personne qu'un choc a étourdie.
— Vous resterez toujours avec sir Hugo maintenant, dit-elle en se tournant vers lui. Vous demeurerez toujours à l'Abbaye ou à Diplow?
— Je ne sais pas encore où je demeurerai, répondit-il en rougissant.
Elle vit qu'elle avait parlé inconsidérément,, et garda le silence. Après un peu de temps, elle reprit:
— Je ne puis m'imaginer comment ma vie va se passer. Je crois qu'il vaudrait mieux que je fusse pauvre et obligée de travailler.
— De nouvelles idées vous viendront à mesure que les jours se passeront. Quand vous serez encore une l'ois au milieu de vos parents et de vos amis, vous discernerez de nouveaux devoirs. Tâchez maintenant d'être aussi bien... aussi calme que vous pourrez avant... — 11 hésita.
— Avant que ma mère vienne, acheva Gwendolen. Ah'! je dois être bien changée ! Je ne me suis pas regardée. Me reconnaîtriez-vous si vous me rencontriez à présent? Me reconnaîtriez-vous pour celle que vous avez vue à Leubronn?
— Oui, je vous reconnaîtrais. Le changement extérieur n'est pas grand. J'aurais vu tout de suite que c'était vous, et que vous veniez d'éprouver une grande douleur.
— Vous ne souhaitez pas de ne m'avoir jamais vue, n'estce pas? s'écria-t-elle les larmes aux yeux.
— Je me mépriserais si je faisais un semblable souhait ! Comment saurais-je ce que j'aurais désiré? Nous devons trouver nos devoirs dans ce qui nous arrive, et non dans ce que nous imaginons qui aurait pu être. Si je pouvais faire un souhait, ce ne serait pas celui de ne vous avoir jamais vue, mais d'avoir pu empêcher ce qui vient de vous arriver.
— Vous avez empêché que ce'ne soit pire, dit Gwendolen d'une voix entrecoupée par les larmes. Sans vous, j'aurais été bien plus mauvaise. Si vous n'aviez pas été si bon, j'aurais été plus méchante que je ne le suis.
Deronda, dont l'esprit était harassé par le retour perpétuel de cette scène, lui dit :
— 11 est temps que je me retire. Rappelez-vous ce que nous avons dit de la tâche que vous avez à remplir. Soyez calme et remise avant l'arrivée de vos parents.
Il se leva et elle lui tendit la main d'un air de soumission; mais, dès qu'il fut sorti, elle tomba à genoux et pleura à chaudes larmes. La distance qui les séparait l'un de l'autre était trop grande. Elle était une âme en peine; elle voyait une existence possible que ses fautes chassaient loin d'elle. Elle eut une crise de nerfs. Sa femme de chambre la trouva étendue sur le parquet, anéantie, sans mouvement. Cette douleur semblait naturelle chez une pauvre femme dont le mari s'était noyé sous ses yeux.