XLVII
La lettre que sir Hugo remit à Deronda, était ainsi conçue :
« A mon fils, Daniel Deronda»
» Mon ami et le tien, sir Hugo Mallinger, t'aura fait part de mon désir de te voir. Ma santé est détruite, et je tiens à ce qu'il s'écoule le moins de temps possible avant que je ne te révèle ce que je cache depuis si longtemps. Que rien ne t'empêche donc d'être à YAlbergo delV Italia, à Gênes, le 15 de ce mois ! Tu m'y attendras. Je ne sais encore quand je pourrai y venir de Spezzia, où je m'arrêterai. Cela dépendra des circonstances. Tu demanderas la princesse Halm-Eberstein. Apporte aussi la bague en
diamants que sir Hugo t'a donnée. J'aimerais à la voir encore.
» Ta mère inconnue.
» LEOSORA H ALM-EBEKSTE1N. »
La rédaction incolore de cette lettre n'apprenait rien à Deronda, mais il ne pouvait que respecter la réticence de sir Hugo, qui impliquait un engagement de ne point anticiper sur les révélations de sa mère. Du reste, la découverte qu'il venait de faire, que les conjectures de toute sa vie étaient erronées, arrêta toutes nouvelles suppositions de sa part. Il était décidé à accepter bravement le fait quel qu'il pùt être.
Dans son état d'incertitude, il ne pouvait communiquer à personne le motif de son départ, et à Mordecai moins qu'atout autre, car il l'aurait atfecté autant que lui-même, quoique d'une manière absolument différente. S'il lui avait dit : « Je vais apprendre la vérité sur ma naissance », l*espoir qu'en concevrait Mordecai pouvait devenir une surexcitation maladive et dangereuse. Afin d'exclure toute supposition, il parla de son voyage comme s'il l'entreprenait sur l'ordre de sir Hugo, et l'annonça avec autant d'indifférence qu'il le put, en ajoutant qu'il ne savait pas combien de temps il durerait, mais que peutêtre il serait très court.
— Je ferai demander que l'on m'envoie le petit Jacob, dit Mordecai en manière de consolation, après avoir d'abord ressenti de la tristesse.
— Je prierai madame Cohen de me le confier, dit Mirah.
— La grand'maman ne vous refusera pas, fit observer Deronda. Je suis heureux que nous ayons eu tort, vous et moi, ajouta-t-il en souriant à Mordecai : vous pensiez que la vieille madame Cohen no pourrait supporter la vue de Mirah.
DANIEL l>KROM>V
— Je méconnaissais son cœur, reparlit Mordecai. Elle peut se réjouir de voir fleurir une autre plante, quoique la sienne soit desséchée.
— Ce sont de bien bonnes gens, que j'aime comme s'ils étaient nos parents, dit Mirah avec son bon sourire.
— Qu'auriez-vous éprouvé si cet Ezra avait été votre frère? lui demanda un peu malicieusement Deronda, légèrement contrarié de la voir s'attacher si facilement à des gens, qui, à cause d'elle, lui avaient fait concevoir tant d'inquiétudes.
Mirah le regarda avec surprise et répondit :
— Ce n'est pas un méchant homme ; je ne crois pas qu'il aurait jamais abandonné personne!.. Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle rougit fortement, et, lançant à Mordecai un regard timide, elle se retira en prétextant quelque occupation. Elle pensait à son père, et sur ce sujet ils éprouvaient, elle et son frère, une peine mutuelle. « S'il venait et qu'il nous trouve! » telle était la pensée qui assombrissait quelquefois la quiétude de Mirah, et elle tremblait à cette apparition imaginaire.
Deronda devina son allusion involontaire et comprit sa rougeur. Comment n'aurait-il pas sympathisé avec des sentiments, qui, maintenant plus que jamais, semblaient se rapprocher des siens ? Car la lettre de sa mère impliquait que son entrevue avec son fils ne serait pas exempte de conditions pénibles. En effet, il était assez singulier que cette lettre, qui lui montrait sa mère comme une vivante réalité, l'éloignât encore un peu plus de son amour. Il s'étonnait qu'en voyant l'écriture maternelle et les mots exprimant son sentiment actuel, son affection se fût soudainement refroidie et transformée en une sorte d'indifférence.
— Dieu te bénisse, Dan ! lui avait dit sir Hugo lorsqu'ils échangèrent la poignée de main du départ. Quels que
ii. li
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soient les changements qui surviendront pour toi, ils ne pourront faire que je n'aie été ton plus vieil ami, el le seul qui ait toujours eu le plus sincère attachement pour toi. Si tu avais été mon fils, je n'aurais pas pu t'aimer davantage ; seulement, je serais bien plus heureux de penser à toi comme au futur possesseur de l'Abbaye, qu'à mon beau neveu ; tu aurais alors jugé nécessaire d'adopter une ligne politique... Allons ! on ne peut empêcher les choses d'être ce qu'elles sont !..
Le baronnet croyait qu'il était bon de mêler des remarques inutiles à l'expression d'un sentiment sérieux.
Quand il fut arrivé à VA Ibergo dell' Italia, à Gênes, Deronda ne trouva pas la princesse Halm-Eberstein ; mais deux jours plus tard, il reçut une lettre lui annonçant qu'elle avait dû différer son arrivée, retardée d'une quinzaine et peut-être davantage ; elle était soumise à des circonstances qui l'empêchaient d'être plus précise et elle le priait de patienter.
Dans son obligation d'attendre indéfiniment le moment suprême pour lui, Deronda eut la tâche difficile de chercher de la distraction dans la philosophie. Lors de sa première visite à la ville des palais, il avait passé les heures les plus fraîches à parcourir les rues, les places, les quais et les environs \ souvent il avait pris un bateau pour jouir du magnifique coup d'œil de la ville et du port, vus de la mer. Il recommença les mêmes excursions. Cependant, les jours succédaient aux jours, et, dans son attente, il en surveillait le cours de la même manière qu'il aurait écouté une cloche merveilleuse, qui, en frappant les heures, ferait surgir d'anciennes figures lesquelles se retiraient ensuite pour faire place à d'autres. Bientôt son oisiveté lui pesa; il en fut excédé; il contemplait l'activité des autres avec l'impatience d'un prisonnier qui attend sa rançon. Dans ses lettres à Mordecai et à Hans, il évitait
de parler de lui, mais il était réellement dans cet étal d'esprit où tous les sujets deviennent personnels. Le peu de livres qu'il avait apportés pour s'en faire un refuge contre l'ennui étaient devenus illisibles, parce que le point de vue sous lequel il envisageait la vie en ce moment d'agitation et d'incertitude, lui faisait désirer plus vivement une décision.
Enfin la princesse arriva. Depuis trois semaines il attendait, lorsqu'un matin on vint frapper à sa porte. C'était un chasseur en grande livrée, qui lui dit en français que la princesse de Halm-Eberstein se reposerait toute la journée, mais qu'elle recevrait Monsieur, le soir même, à sept heures.
Quand Deronda se présenta chez sa mère, il sentît revivre en lui les agitations prématurées de son jeune âge. Les deux domestiques qui se tenaient dans l'antichambre le regardèrent ébahis, s'étonnant que le docteur que leur maîtresse venait consulter fût ce beau jeune homme en toilette de soirée. Mais Daniel n'eut le temps de rien remarquer, car une seconde porte s'ouvrant aussitôt, il se trouva en présence d'une personne, assise au fond d'un immense salon, qui se leva et attendit son approche.
A l'exception du visage et d'une partie des bras, elle était littéralement couverte de dentelles noires ; elles tombaient négligemment du haut de sa tête aux cheveux grisonnants, le long de sa figure amaigrie; ses bras, nus jusqu'au coude et chargés de riches bracelets, étaient croisés devant elle, et l'admirable équilibre de sa téte la faisait paraître plus belle qu'elle ne l'était réellement. Deronda ne put l'observer que quand il fut en face d'elle ; alors il prit la main qu'elle lui tendait et la porta à ses lèvres. Elle la laissa dans la sienne, et l'examina attentivement. 11 n'osait pas faire un mouve-
ment, ne concevant pas comment il devait manifester son sentiment. En quelle langue lui parlerait-elle ? Serait-ce en anglais ? D'un mouvement brusque, la princesse posa ses deux mains sur les épaules de son fils et ses traits exprimèrent une admiration, dans laquelle les lignes flétries de son visage disparurent, pour faire place à une jeunesse restaurée.
— Tu es beau, dit-elle d'une voix grave et mélodieuse, avec un accent étranger mais agréable : tu es vraiment très beau ! Je savais que tu le serais. Elle l'embrassa sur les deux joues et il lui rendit ses baisers.
C'était comme deux royautés qui se seraient rencontrées. Elle s'arrêta un moment et reprit d'un ton plus froid :
— Je suis ta mère ; mais tu ne peux m'aimer.
— J'ai pensé à vous plus qu'à tout autre être de ce monde, répondit Deronda d'une voix nerveusement tremblante.
— Je ne suis pas telle que tu te l'imaginais, reprit-elle avec décision ; puis ôtant les mains de ses épaules, elle croisa les bras ; elle le regardait et semblait l'inviter à l'étudier de près. Elle lui ressemblait et avait dû être remarquablement belle. Mais pourquoi éprouva-t-il un sentiment pénible d'éloignement ? Pourquoi un manque d'émotion si complet ? Sa beauté fanée avait un cachet d'étrangeté qui faisait d'elle non pas une mère humaine^ mais une Mélusine sortant d'un monde indépendant du nôtre.
— Je m'étais toujours figuré que vous étiez souffrante, dit Deronda, anxieux surtout de ne pas la blesser ; j'aurais voulu pouvoir vous soulager.
— Je suis souffrante, en effet, mais d'une souffrance que tu ne peux soulager, dit la princesse d'une voix plus dure et en marchant vers un sofa dont les coussins avaient été soigneusement disposés pour elle. Elle lui désigna un fauteuil auprès d'elle ; puis, discernant un chagrin sur ses
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traits, elle ajouta d'un ton plus doux : — Assieds- toi. Je ne souffre pas en ce moment. Je suis à mon aise. Je puis causer.
Daniel s'assit dans l'attente de ce qu'elle allait lui apprendre. Il se croyait plutôt en présence d'un destin mystérieux que d'une mère si longtemps désirée.
— Non, reprit-elle, je ne t'ai pas fait venir pour me soulager. Je ne pouvais savoir d'avance ... je ne sais pas encore*., ce que tu ressens pour moi. Je ne suis pas assez ridicule pour croire que tu puisses m'aimer par la seule raison que je suis ta mère, car tu ne m'as jamais vue et de ta vie tu n'as entendu parler de moi. Cependant je crois avoir choisi pour toi ce qui valait mieux que d'être avec moi. Je ne pense pas t'avoir privé de quoi que ce soit qui vaille la peine qu'on en parle.
— Vous ne pouvez désirer que je croie que votre affection aurait été sans valeur pour moi, objecta Daniel, qui supposa qu'elle s'était arrêtée pour attendre sa réponse.
— Je n'ai pas l'intention de mal parler de moi, reprit fièrement la princesse, mais je n'ai pas beaucoup d'affection à donner. Je n'en ai pas besoin ; j'en ai été excédée. Je voulais vivre d'une autre vie que celle qui était la mienne et ne pas être embarrassée d'autres existences. Tu te demande* ce que j'étais ? Je n'étais pas princesse alors!.. Elle se leva d'un mouvement nerveux et resta debout. Deronda se leva aussi ; il ne respirait plus.
— Je n'étais pas princesse comme je le suis maintenant. J'étais une grande cantatrice, et je jouais aussi bien que je chantais. Tous palissaient à côté de moi. Les hommes me suivaient d'un pays à l'autre. Je vivais des myriades de vies en une seule ; je ne voulais pas d'enfant.
On^sentait de la colère et de la passion dans sa voix.
— Je ne voulais pas me marier, eontinua-t-elle. Je tus forcée d'épouser ton père : c'était lo désir et l'ordre du
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mien, (détail aussi le meilleur moyen de conquérir ma liberté. Je pouvais gouverner mon mari, mais non mon père... J'avais le droit d'être libre. J'avais le droit de chercher ma liberté hors d'un esclavage que j'abhorrais.
Elle reprit! sa place sur le sofa, en serrant les lèvres comme si elle voulait s'empêcher de parler. Deronda resta debout. Après un moment de silence, elle le regarda d'un air plus doux et lui dit :
— Et l'esclavage que je haïssais pour moi, je voulus t'en préserver. Qu'aurait fait de mieux la plus tendre des mères? Je t'ai délivré de l'esclavage d'être né juif.
— Alors je suis juif I s'écria-t-il avec une telle énergie que sa mère en tressaillit et dut s'appuyer sur ses coussins. Mon père était juif et vous êtes juive?
— Oui; ton père était mon cousin, dit sa mère, frappée du changement qui s'opérait en lui, comme si elle voyait une figure dont elle avait peur.
— J'en suis heureux! s'écria-t-il d'une voix vibrante de passion.
Il n'aurait jamais pu s'imaginer qu'il en arriverait à dire ce que, jusque-là, il n'avait pas admis. 11 ne pouvait pas rêver non plus qîr*il se mettait en opposition avec sa mère. 11 ressentait un peu de colère contre cette mère qui paraissait l'avoir mis au monde involontairement, qui s'était volontairement éloignéo de lui, et qui — peut-être — ne se faisait maintenant connaître qu'involontairement. Ce soupçon jetait un certain jour sur son langage. La princesse, de son côté, était également sous le coup d'une colère différente, et ses yeux parurent plus grands dans sa pâleur, lorsqu'elle reprit, non sans violence :
— Pourquoi dis-tu que tu es heureux? Tu es gentleman anglais ; je t'ai assuré cette position.
— Vous ne saviez pas ce que vous m'assuriez. Comment pouviez-vous disposer pour moi de mon patrimoine ? repli-
qua Deronda en «'asseyant sans le savoir et sans regarder sa mère. Une étrange intolérance l'enflammait ; cependant il s'efforça de se maîtriser et garda le silence. 11 craignit de prononcer, dans sa colère, des paroles trop dures, surtou en ce moment, qui ne se renouvellerait peut-être jamais pour lui. Quand sa mère reprit la parole, sa voix était devenue plus ferme et plus résistante.
— J'ai choisi pour toi ce que j'aurais choisi pour moi. Comment aurais-je pu savoir que l'esprit de mon père renaîtrait en toi? Comment aurais-je pu savoir que tu aimerais ce que je détestais? Si réellement tu aimes d'être juif!.. Ces derniers mots furent prononcés avec tant de dédain et d'amertume, qu'un étranger aurait pu supposer que la haine régnait entre la mère et le fils.
Mais Deronda avait retrouvé la pleine possession de lui-même. Il se figura ce que la vie avait été et ce qu'elle était actuellement pour celle dont les plus belles années étaient passées, et qui, au milieu de ses souffrances, s'efforçait de lui parler d'un passé qui n'était pas seulement le sien, mais encore celui de sa mère. Il la regarda silencieusement et son visage reprit son calme pénétrant. Il paraissait avoir sur elle une influence étrange ; elle fixait les yeux sur lui avec une sorte de fascination qui était bien loin de re ssembler à de l'amour maternel.
— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, reprit-il d'une voix grave. Pourquoi vous êtes-vous déterminée à me révéler aujourd'hui ce que vous m'avez laissé ignorer avec tant de soin? Pourquoi semblez-vous mécontente que je sois heureux ?
— Oh 1 les raisons de nos actions ! lit la princesse avec un petit ricanement qui ressemblait à un sarcasme dédaigneux. Pourquoi avez-vous fait telle chose? Quand tu auras mon âge, cette question ne te paraîtra pas si simple. Il est des gens qui parlent de leurs motifs d'une manière
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sèche et tranchante, moi pas. On suppose que les femmes ont toutes les mêmes motifs, ou bien celle qui en diffère est un monstre. Je ne suis pas un monstre, quoique je n'aie pas senti comme les autres femmes, ou au moins ce qu'elles disent sentir, de crainte qu'on ne prétende qu'elles veulent se singulariser. Tu me reproches dans ton cœur de t'avoir éloigné de moi, parce que tu t'imagines que mon devoir serait de dire que j'avais pour toi les mêmes sentiments qu'ont les autres femmes pour leurs enfants. Je ne les avais pas ces sentiments; je fus heureuse de me débarrasser de toi. Mais je voulais ton bien et je t'ai donné toute la fortune de ton père. Oui, il y a eu des raisons! Je sens bien des choses que je ne puis m'expliquer. Depuis un an un mal fatal m'accable; très probablement Tannée prochaine ne me verra pas vivante! Eh bien, je ne nie rien de ce que j'ai fait; je ne prétendrai pas pouvoir aimer, puisque je n'ai point d'amour. Des ombres se lèvent autour de moi; c'est la maladie qui les produit. Si j'ai offense le mort, il ne me reste que peu de temps pour terminer ce que j'ai laissé inachevé.
Les transitions de ton avec lesquelles elle prononçait ces paroles étaient aussi parfaites que celles de l'actrice la plus accomplie. Ce discours était assurément sincère : la nature de cette femme était de celles où le sentiment — factice ou réel — se manifestait en représentation ; elle faisait passer son expérience dans le drame et jouait avec ses propres émotions. Gela arrive assez ordinairement, mais à un degré moindre que chez la princesse, qui possédait une rare perfection dans la physionomie, dans la voix et dans le geste. Deronda ne fit point de réflexion de ce genre. Toute son attention était concentrée sur ce, que disait sa mère. Il brûlait d'apprendre par elle l'étrange conflit mental au milieu duquel il était né ; ce que sa nature compatissante voulait connaître, c'était la souf-
DANIEL DERON 1)A
trance, le repentir, si l'on peut se servir de ce mot, qui perçaient dans ses dernières expressions. Il n'osa pas lui faire de nouvelles questions lorsqu'elle demeura silencieuse, le front soucieux, la tête tournée de côté, et ses grands yeux comme rivés sur un être incorporel. Il fallait attendre qu'elle reprît d'elle-même la parole. Elle le fit avec une brusquerie singulière en levant soudain les yeux sur lui et en disant :
— Sir Hugo m'a beaucoup écrit à ton sujet. 11 m'a dit que tu as l'esprit très développé; que tu comprends tout ; que malgré ta jeunesse, tu es plus sage que lui avec ses soixante ans. Tu es heureux de te savoir né juif. Moi, je n'ai pas changé d'opinion à cet égard. Tes sentiments sont contre les miens, et tu ne me remercies pas de ce que j'ai fait. Comprendras-tu ta mère ou la blâmeras-tu?
— 11 n'y a pas en moi une libre qui ne veuille la comprendre, répondit solennellement Deronda; c'est une amère réalisation de mon vœu que de croire que je veuille la blâmer. Depuis quinze ans, j'ai toujours tâché de comprendre ceux qui différaient d'avis avec moi.
— Alors, en cela tu ne ressembles pas à ton grand-père, dit-elle, quoique ton visage soit, en plus jeune, l'exacte copie du sien, il ne m'a jamais comprise; il ne pensa qu'à m'enchaîner dans l'obéissance. Je devais être ce qu'il appelait la femme juive, sous peine d'encourir sa malédiction. Je devais sentir tout ce que je ne sentais pas, et croire à tout ce que je ne croyais pas. Je devais respecter le morceau de parchemin de la mezusah, cloué audessus de la porte ; avoir bien soin qu'un morceau de beurre ne vînt pas toucher un morceau de viande ; croire qu'il était beau que les hommes portassent des tephilUn, et non les femmes ; adorer la sagesse de ces lois, quelque niaises qu'elles pussent me paraître. Je devais ai-
mer les interminables prières dans les hideuses synagogues, et les hurlements, et les clameurs, et les terribles jeûnes, et les fêtes fatigantes, et les discours sans fin de mon père sur notre peuple, discours qui étaient sans signification pour moi. Toujours je devais m'inquiéter de ce qu'avait fait Israël, et je ne m'en inquiétais pas du tout. Je m'inquiétais du vaste monde et de tout ce que je pouvais y représenter. Je détestais de vivre sous l'ombre de la rigidité paternelle. Apprendre, apprendre éternellement : il faut que tu sois ceci ; il ne faut pas que tu sois cela. Plus je grandis et plus ce poids me sembla lourd. J'ambitionnais une large existence, avec la faculté de faire comme chacun ; je voulais suivre le grand courant sans être obligée de m'inquiéter. Ah 1 s'écria-t-elle d'un ton plus amer et plus incisif ; ah ! tu es heureux d'être né juif! Tu Tas dit. C'est parce que tu n'as pas été élevé comme un juif. Cette séparation te semble douce parce que je te l'ai épargnée.
— Quand vous vous êtes résolue à cela, demanda Deronda involontairement, [pensiez-vous que je ne connaîtrais jamais mon origine? Avez-vous changé d'avis sur ce point?
— Oui, je le pensais et j'ai persévéré dans cette idée* Non, je n'ai pas changé! Ce sont les choses qui ont changé malgré moi. Je suis toujours la même Léonora; j'ai toujours le même désir, la même volonté, le même choix; mais... — Elle s'arrêta, puis baissant la voix, elle continua d'un ton rapide et voilé: — Mais les événements viennent sur nous comme des enchantements malfaisants; et les pensées, les sentiments, les apparitions dans l'obscurité sont des événements, n'est-ce pas?.. Et pourtant je ne consens pas — on ne consent qu'à ce que l'on aime; — j'obéis à une force tyrannique. — Je suis obligée de languir, de souffrir, de mourir à petit feu — est-ce que j'aime cela? — Eh bien, je suis forcée d'obéir à
mon père défunt!.. Je suis forcée de te dire que tu es juif, et de te restituer ce qu'il m'a ordonné de te remettre !..
— Dites-moi, je vous en supplie, ce qui vous a poussé
— quand vous étiez jeune — à suivre la résolution que vous avez prise, dit Daniel, en essayant, par ce recours au passé, d'échapper à ce qui était pour lui un apitoiement douloureux, causé par ce mélange de peine et de défi. Je devine que mon grand-père s'opposait à voire vocation artistique; je m'explique, quoique n'en ayant pas fait l'expérience, la nature pénible de votre lutte. Je puis m'imagincr la souffrance d'une renonciation forcée.
— Non, dit la princesse en branlant la tête et en croisant les bras, tu n'es pas femme. Tu peux l'essayer; mais jamais tu ne sauras ce que c'est que d'avoir en soi la force, le génie d'un homme et de souffrir l'esclavage d'être fille, d'avoir un modèle ainsi conçu : Ceci est la femme juive ; reci est ce que tu dois être; ceci est ce que l'on veut de toi. Le cœur d'une femme doit être de telle taille et pas plus grand, sinon il faut le rapetisser, comme on le pratique pour les pieds des Chinoises ;son bonheur doit être fait de la même manière que les gâteaux, d'après une recette fixe.
— C'est ce que voulait mon père . 11 aurait bien désiré que je fusse un fils; son cœur n'était attaché qu'à son judaïsme. Il voyait avec peine le monde chrétien ne penser à la femme juive que comme à un article propre à en faire des chanteuses ou dès actrices; comme si nous n'étions pas enviables à cause de cela! N'est-ce pas un moyen d'échapper à l'esclavage?
— Mon grand-père était-il savant? demanda Daniel, avide de connaître les détails auxquels il craignait que sa mère ne pensât pas.
Elle leva la main dans un geste d'impatience et répondit:
— Oh, oui! et uu très habile médecin, et bon! Je ne puis
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nier qu'il fut bon, on aurait admiré ce caractère sur le théâtre; grand, avec une volonté de fer, comme le vieux Foscari avant le pardon. Mais les femmes et les filles de ces hommes- là sont des esclaves. Ils gouverneraient le monde, s'ils le pouvaient; ne le gouvernant pas, ils font peser le poids de leur volonté sur le cou et sur l'aine des femmes. Parfois la nature les contrarie. Mon père travail d'autre enfant que sa fille, et sa fille était comme lui. — Elle avait de nouveau croisé les bras et regardait devant elle, comme si elle s'apprêtait à résister à une tentative d'oppression. — Ton père était différent; tout l'opposé de moi; rien que tendresse et affection. Je savais que je pourrais le gouverner. Avant de l'épouser, je lui avais fait jurer en secret qu'il ne s'opposerait pas à ma . vocation artistique. Mon père était à son lit de mort quand nous fûmes mariés: il s'était toujours promis de me faire épouser mon cousin Éphraïm, et, quand une femme aune volonté aussi énergique que celle de l'homme qui veut la gouverner, elle doit mettre toute sa force dans le secret. J'entendais bien taire à ma volonté à la lin, mais je ne pouvais y parvenir qu'en feignant d'obéir. J'avais peur de mon père: toujours j'eus peur de lui; je n'ai jamais pu m'en empêcher. Je me méprisais d'avoir peur; j'aurais donné beaucoup pour avoir le courage de le défier ouvertement; jamais je ne l'osai, car j'étais sûre de ne pas réussir, et pour rien au monde je n'aurais voulu risquer une délaitc.
Elle prononça ces derniers mots avec emphase, puis s'arrêta, comme si elle avait réveillé une foule de souvenirs qui l'empêchaient de continuer. Son fils tenta de la rappeler à elle-même en lui demandant:
— Où demeurait mon grand-père?
— Ici, à Gênes, quand je fus mariée. Sa famille y demeurait depuis plusieurs générations; mais il a habité différents pays»
— Vous avez certainement vécu en Angleterre ?
— Ma mère était Anglaise, juive de descendance portugaise^ Mon père l'épousa en Angleterre. Certaines circonstances de ce mariage influèrent considérablement sur ma vie : c'est le mariage de mon père qui renversa ses propres plans. La sœur de ma mère était une cantatrice qui se maria à l'associé anglais d'une maison de commerce de Gênes, où ils vécurent pendant onze années. Je n'avais que huit ans quand ma mère mourut; mon père consentit alors à ce que je lusse élevée chez, ma tante Léonora, sans penser qu'elle encouragerait mon désir de devenir cantatrice comme elle. Mais, s'il ne se précautionna pas contre cette conséquence, c'est qu'il se croyait sur de pouvoir l'annuler quand il le voudrait. Lorsque ma tante quitta Gênes, j'en savais assez pour foire éclorc la chanteuse et l'actrice innées en moi. Mon père, bien qu'il ne sut pas tout ce que j'avais fait, n'ignorait pas que j'avais appris la musique et le chant; il connaissait mon penchant; mais, qu'était-ce pour lui ? 11 entendait que j'obéisse à sa volonté. 11 avait, je te l'ai dit, résolu que je serais la femme de mon cousin Ephraïm, seul reste de la famille de mon père qu'il connût. Je ne voulais pas me marier. J'imaginai toute sorte de ruses pour m'y soustraire; mais, comme je vis que je pourrais gouverner mon mari, je consentis enfin. Trois semaines après mon mariage, mon père mourut, et alors je pus faire ce que je voulais. Elle prononça ces dernières paroles presque avec joie: mais peu après son visage changea et elle ajouta avec amertume: Cela n'a pas duré cependant; mon père reprend le dessus maintenant.
Elle regarda son fils avec plus d'attention et s'écria : — Tu lui ressembles, mais en plus doux : tu as quelque chose de ton père. Se consacrer, se dévouer à moi fut l'œuvre et le but de toute sa vie. Il céda sa maison de banque pour pouvoir me suivre : pour moi, il agit contre sa con*
il 1»
science î U m'aimait autant que j'aimais mon art. Donnemoi ta main ; celle avec la bague. C'était 1 anneau de ton père.
Deronda se rapprocha d'elle et lui donna sa main. Nous savons ce qu'elle était. Celle de sa mère, beaucoup plus mignonne, offrait le même type. Quand il sentit la pression de la petite main qui tenait la sienne, quand il vit tout près de lui ce visage ressemblant au sien, vieilli, non par le temps, mais par la souffrance, sa tendresse naturelle oublia toutes les autres impressions défavorables, et il dit du ton le plus fervent :
— Mère 1 prenez-nous tous dans votre cœur, le vivant et les morts. Pardonnez tout ce qui vous a blessé dans le passé et acceptez mon amour filial.
Elle le regarda, plutôt avec admiration qu'avec tendresse ; elle lui baisa le front et dit tristement :
— Je ne refuse rien, mais je n'ai rien à donner ! Puis elle lâcha sa main et retomba sur ses coussins.
Daniel' pâlit en voyant qu'elle rejetait son affection. Elle vit la peine qu'elle lei avait causée et reprit d'une voix mélodieusement mélancolique:
— Cela vaut mieux ainsi, va. Nous allons nous séparer de nouveau, et tu n'as aucun devoir à remplir envers moi. Je n'ai pas désiré ta naissance et je me suis séparée de toi volontairement. Quand ton père mourut, je résolus de briser toute espèce de lien, sauf ceux dont je pourrais me délivrer moi-môme. Je fus l'Alcharisi dont tu as entendu parler. C'était un nom magique. Partout où j'allai, les hommes me courtisèrent. Sir Hugo Mallinger fut un de ceux qui voulurent m'épouser. Il était fou de moi. Je lui demandai un jour : « Existe-t-il un homme capable de faire quelque chose par amour pour moi sans attendre rien en retour ? » U me répondit : « Que voudriez-vous qu'il fît? » « Prenez mon enfant, repris-je ; chargez-vous de
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l'élever comme un Anglais, mais que jamais il ne sache rien de ses parents ! » Tu n'avais que deux ans, et il avait déclaré qu'il donnerait une fortune pour avoir un fils comme toi. Je n'avais pas encore réfléchi à ce plan, mais, dès que je l'eus conçu, il s'empara de moi et ne me laissa plus de repos qu'il ne fût exécuté. Sir Hugo crut d'abord que je plaisantais, mais je parvins à le convaincre. Il reconnut que ce serait pour ton bien et que l'on ne pouvait rien l'aire de mieux pour toi. Une grande cantatrice, en même temps grande actrice, est une reine, mais elle ne transmet pas la royauté à son fils. C'est à Naples que la chose arriva. Je fis de sir Hugo le dépositaire de ta fortune, et ce fut avec joie que je m'y déterminai. Mon père m'avait tyrannisée. 11 s'inquiétait plus de son petit-fils à venir que de moi. Je comptais comme rien ; tu devais être un juif comme lui, tu devais être ce qu'il voulait. Mais tu étais mon fils ; et mon tour était venu de faire de loi ce que je voulais. Je décidai que tu ne saurais pas que tu étais juif.
— Depuis plusieurs mois, les événements m'ont préparé à me considérer comme heureux d'être juif, dit Deronda dont l'opposition se réveilla. Il aurait été préférable que je connusse la vérité. Je me suis toujours révolté contre le secret qui avait l'air de faire de ma vie une honte. Il n'y a point de honle à être né de parents juifs !.. La honte, c'est de les désavouer!..
— Alors ce serait donc une honte pour moi d'avoir gardé ce secret ! s'écria la princesse dans un nouvel élan de colère. Aucune honte ne peut s'attacher à moi ! Je n'ai point do motif pour en ressentir. Je me suis débarrassée des haillons des juifs et de leur baragouin, qui sont cause que chacun se moque de nous : comme si nous étions tatoués sous nos vêtements, bien que nos visages soient comme les leurs. Je t'ai délivré du mépris qui poursuit la sépara-
tion juive. Je n'ai point de honte de ce que j'ai fait. C'était le mieux pour toi.
— Mais alors pourquoi, aujourd'hui, voulez-vous annuler ce secret?.. Annuler! Non 1 les effets n'en seront jamais annulés!.. Mais pourquoi m'avez-vous appelé pour me dire que je suis juif? s'écria Deronda d'un ton amer.
— Pourquoi? Ah! pourquoi? fit la princesse en se levant tout d'une pièce et allant jusqu'au bout du salon.
Il s'était levé aussi. Elle se rapprocha lentement, s'arrêta, et dit dune voix sombre:
— Je ne puis l'expliquer; je ne puis que dire ce qui est. Je n'aime pas plus aujourd'hui la religion de mon père que je ne l'aimais alors. Avant de me marier pour la seconde fois, je me suis fait baptiser; j'ai voulu ressembler aux gens au milieu desquels je vivais. J'avais le droit de le faire; je n'étais pas une brute, obligée de marcher avec mon troupeau. Je ne m'en repens pas: — non; je ne dirai pas que je m'en sois repentie! — Cependant... — Elle se rapprocha un peu plus de son fils et s'arrêta; puis elle recula, comme si elle refusait d'obéir à une influence impérieuse... Mais, en reprenant la parole, elle parut de plus en plus inconsciente de toute chose, excepté de sa terreur, qui se trahissait dans le tremblement de sa voix:
— C'est la maladie sans doute, c'est la maladie. Mon esprit s'est affaibli; il y a plus d'un an que cela a commencé. Tu vois mes cheveux gris, mon regard éteint; c'est venu bien vite. Je suis parfois dans une agonie de souffrance indescriptible... Je le serai cette nuit, j'en suis sûre!.. Alors, c'est comme si la vie que j'ai choisie, mes pensées, ma volonté m'abandonnaient pour me laisser seule avec des souvenirs que je voudrais et que je ne puis chasser. Mon enfance, ma jeunesse, le jour de mon mariage, celui de la mort de mon père reparaissent, et l'on dirait que rien ne s'est passé depuis. Une horreur indicible m'envahit. Que
sais-je de la vie et de la mort? Ce que mon père appelait son droit est peut-être le pouvoir qui vient prendre possession de tout mon être. Eh bien, qu'il soit satisfait 1 je me rends! Je ne puis entrer dans les ténèbres de la mort sans le satisfaire. J'ai caché ce qui était à lui; j'ai pensé à le brûler autrefois, je ne Fai pas fait. Que Dieu en soit loué !
Elle retomba sur ses coussins visiblement épuisée. Deronda, trop fortement ému à la vue des angoisses de sa mère pour que d'autres suggestions pussent agir sur lui, s approcha d'elle et lui dit d'un ton suppliant:
— Ne voulez-vous pas vous ménager ce soir? Laissons le reste pour demain.
— Non, dit-elle énergiquement, maintenant que j'ai commencé, je veux tout dire. Quand je me sens mieux, ce mirage s'évanouit, tout mon être revient à la vie; mais je sais que le mal reparaîtra et que de nouveau les tristes restes de ce que je fus ne pourront lui résister. C'était le propre de ma nature de résister et de dire : « J'en ai le droit î » Eh bien, à présent que je me sens un peu forte, je le dis encore! Tu m'as entendue le dire, et je ne m'en défends pas; mais, quand ma force est partie, un autre droit vient m'étreindre, pareil à une inexorable main de fer, et même, quand je suis bien, souvent il me crée des fantômes en plein jour. Tu Tas aggravé maintenant, ajoutat-elledans un nouvel accès d'impétuosité, mais au moins je t'aurai tout dit. Quel reproche pourrait-on me faire, puisque je viens de te rendre heureux d'être juif? Joseph Kalonymos me l'a reproché; il disait que tu étais un orgueilleux Anglais qui rougissait d'être touché par la main d'un juif! Àh ! pourquoi n'en est-il pas ainsi?
— Quel est ce Joseph Kalonymos? demanda Deronda, qui se souvint du juif qui lui avait pris le bras dans la synagogue de Francfort.
— Ah! c'est la vengeance du mort qui doit l'avoir fait revenir d'Orient pour te voir et me le reprocher! C'était l'ami de mon père. Il connaissait ta naissance et la mort de mon mari. Un jour, il y a vingt ans, à peine arrivé du Levant, il vint me voir et s'informa de toi. Je lui disque tu n'étais plus. Je voulais que tu fusses mort pour tous ceux qui t'avaient connu enfant. Si j'avais dit que tu vivais, il aurait contrarié tous mes plans, il aurait pris sur lui de représenter mon père et essayé de me faire revenir sur ma décision. Si je lui avais avoué la vérité, il y aurait eu du bruit, du scandale et tout ce qu'il fallait pour me vaincre, moi qui ne voulais pas être vaincue ! J'étais robuste alors et j'aurais affirmé ma volonté, malgré le rude combat que j'aurais eu à soutenir. J'adoptai la voie qui devait me donner la victoire sans lutte. Je me disais que je ne le trompais pas, puisque le résultat devait être le même. 11 me crut et me demanda le coffre que mon père nous avait chargés, mon mari et moi, de remettre à notre fils aîné. Je savais ce qu'il contenait; depuis mon âge de raison, on m'en avait assez rebattu les oreilles. Après le décès de mon mari, je voulus le brûler, mais c'était difficile; et puis brûler un coffre et des papiers, ç'aurait été un acte peu honorable,., un acte presque honteux. Je n'ai pas commis d'action honteuse, excepté celle que les juifs caractériseraient ainsi.
J'avais conservé le coffre que je remis à Joseph Kalonymos. Il se retira triste et médit: « Si vous vous remariez et qu'un autre petit-fils de celui qui est parti vienne à naître, je lui remettrai ce coffre. » J'acquiesçai en m'inclinant sans rien répondre. Je n'avais pas l'intention de me remarier, pas plus que je ne pensais devenir la femme brisée que je suis aujourd'hui.
Elle cessa de parler et sa tête s'affaissa, pendant qu'elle regardait vaguement devant elle. Sa pensée errait à travers
les années, et, quand elle reprit la parole, sa voix avait perdu sa force d'argumentation; elle était descendue à un ton de tristesse découragée.
— Mais, il y a quelques mois, Kalonymos te vit dans la synagogue de Francfort. Il te suivit jusqu'à ton hôtel et demanda ton nom. Personne au monde, excepté lui, ne savait que ce nom se rapportât à moi.
— Ainsi je ne porte pas mon vrai nom ! s'écria Daniel, avec une nuance de dégoût, même pour cette partie peu importante du déguisement dont on l'avait revêtu.
— Il est aussi vrai qu'un autre, répondit indifféremment sa mère. Les juifs ont toujours changé leurs noms. La famille de mon père avait gardé celui de Charisi ; mon mari aussi était un Charisi. Quand je devins cantatrice, nous le changeâmes en Alcharisi. Mais une branche de la famille de mon père, et qu'il avait perdue de vue s'appelait Deronda. Quand j'eus besoin d'un nom pour toi et que sir Hugo m'eut dit : « Que c'était un nom étranger! » je pensai à celui de Deronda. Hélas ! Joseph Kalonymos avait entendu mon père parler de la branche Deronda, et ce nom confirma ses soupçons. Il se douta de ce qui était arrivé ; on eût dit que l'air même lui avait tout révélé. Il finit par découvrir ma demeure. Il fit un voyage pour me voir, et me trouva faible et brisée. Il était revenu avec ses cheveux blancs et la rage dans le cœur. Il me dit que je m'acheminais vers la tombe et que j'y descendrais escortée du mensonge et du vol, mensonge à mon père et vol à mon enfant. Il m'accusa de ne pas t'avoir fait connaître ta naissance et de t'avoir fait élever comme si tu étais le fils d'un gentilhomme anglais. Eh bien, c'était vrai !.. Vingt ans plus tôt j'aurais soutenu que j'avais le droit de le faire. Mais maintenant je ne puis rien soutenir. Je n'ai plus la foi. Mon père peut avoir Dieu de son côté. Les paroles de
cet homme me déchirèrent comme les dents d'un lion. Les menaces de mon père s'élèvent en moi avec mes souffrances. Si je dis tout, si je rends tout, que pourra-t-on encore exiger de moi ? Je ne puis faire en sorte d'aimer le peuple que je n'ai jamais aimé. N'est-ce pas assez d'avoir perdu la vie que j'aimais ?
Elle s'était penchée en avant, les mains étendues et jointes comme si elle suppliait. La compassion avait envahi l'âme de Deronda. Il ne se rappelait plus qu'elle l'avait repoussé; avec la pitié vint le pardon. Il s'agenouilla devant elle, prit sa main dans les siennes et lui dit de sa voix exquise :
— Mère, laissez-moi vous consoler.
Klle ne paraissait plus disposée à l'éloigner : elle le regarda et le laissa envelopper ses mains dans les siennes. Peu à peu les larmes montèrent à ses yeux, et elle appuya sa joue contre le front de son fils, comme si elle désirait que leurs yeux ne pussent se rencontrer.
— Ne puis-je rester auprès de vous pour vous consoler? dit Daniel toujours prêt au sacrifice.
— Non, ce n'est pas possible, répondit-elle en relevant la tète et en lui retirant ses mains. J'ai un mari el cinq enfants; aucun d'eux ne connaît ton existence.
Daniel ne put que garder le silence. Il se leva et demeura debout en s'éloignant un peu.
— Tu t'étonnes sans doute que je me sois remariée, reprit-elle aussitôt, sous l'influence d'une nouvelle pensée. Je ne le désirais pa*. Je voulais rester libre el vivre pour mon art. Je m'étais séparée de toi : je n'avais plus de liens ; pendant neuf ans, je fus reine, je jouis pleinement de la vie que j'avais ambitionnée. Mais un accident m'arriva ; ce fut comme un accès de folie. Je commençai à re plus chanter juste. On me le dit. Une autre vint prendre ma place. Je ne pus me faire à la
226 DANIEL DER0NDA
perspective de la chute et du déclin ; ç 'aurait été trop horrible. Elle se leva de nouveau en frissonnant et leva les bras en l'air, comme pour se préserver de projectiles dont on l'aurait menacée. Je consentis à me marier. Je fis croire que je préférais être la femme d'un prince russe que la plus grande actrice lyrique de l'Europe ! J'eus le courage de jouer c? rôle; car je sentais ma grandeur se retirer de moi, comme je sens aujourd'hui la vie me quitter. Je ne voulus pas attendre que les hommes disent : « Elle ferait mieux de prendre sa retraite. »
Elle se laissa tomber sur son sofa et, regardant le ciel :
— Je m'en repentis, continua- t-elle. J'avais pris cette résolution par désespoir. Le trouble de ma voix n'était qu'une légère maladie de l'organe ; elle disparut. Je m'en repentis, mais il était trop tard. Je ne pouvais plus revenir sur mes pas. Tout m'en empêchait, tout !
Ses yeux redevinrent hagards ; mais son fils n'osa pas la prier de remettre le reste au lendemain; c'était pour elle un soulagement évident, un épanchement comme jamais jusque-là elle no s'en était permis. Le silence dura longtemps.
Enfin elle se tourna vers lui et dit :
— Je ne pourrais en supporter davantage ce soir. Elle lui tendit la main; mais, la retirant avec précipitation, elle s'écria : — Attends! Sais-je si je pourrai te revoir encore ? Je ne veux pas être vue quand je souffre.
Elle sortit de sa poche un carnet, en tira une lettre et dit :
— Ceci est adressé à la maison de banque de Mayence où tu iras réclamer le coffre de ton grand-père. C'est une lettre écrite par Joseph Kalonymos. S'il n'est pas là, on obéira à son ordre.
Quand il eut pris la lettre, elle dit avec effort, mais d'un ton plus doux :
— Maintenant agenouille- toi encore, et laisse-moi t'embrasser.
Il obéit, et la princesse, prenant dans ses deux mains la tête de son fils, le baisa solennellement sur le front.
— Tu le vois, reprit-elle comme dans un murmure, il ne me reste pas assez de vie pour t'aimer. Cela est plus heureux pour toi. J'ai remis toute la fortune de ton père à sir Hugo, qui a dù te la tenir en réserve. On ne pourra jamais m'accuser de vol sur ce point.
— Avez-vous besoin que je fasse quelque chose pour vous, demanda Deronda.
— Je n'ai besoin de rien de ce que les hommes pourraient me donner, répondit sa mère, qui tenait toujours sa tête dans ses mains et qui le considérait attentivement. A présent que j'ai satisfait à la volonté démon père, peut-être est-ce ton visage, ton jeune et charmant visage qui viendra me trouver au lieu du sien !
— Vous reverrai-je encore ? demanda anxieusement Daniel.
— Oui ; peut-être. Attends, attends, et maintenant laisse-moi.
Dans les lettres que Deronda reçut le lendemain matin, s'en trouvait une de quatre grandes pages, écrite par Hans Meyrick, et dont voici quelques extraits :
« ... En attendant, je me console de votre absence en allant voir, à mon grand avantage, notre prophète hébreu dont j'étudie la tête aux heures habituelles qu'il passait avec vous. Il dit que je suis un jeune gentil instruit, qui aurait été juif s'il avait pu, et je suis d'accord avec lui que ce qu'il y a de meilleur doit, par cette raison, être juil. Cependant, notre prophète est un solitaire extrêmement intéressant, un meilleur modèle que celui qu eut Rembrandt pour peindre son Rabbi, et je ne le quitte jamais sans avoir fait une nouvelle découverte. Une chose m'étonne constamment: c'est qu'avec son sentiment enflammé pour sa race et ses traditions, ce n'est pas un juif intolérant, rigide, crachant après avoir prononcé le mot de chrétien. J'avoue que j'ai toujours pensé assez légèrement de Mordecai après ce que vous me racontiez de lui; mais maintenant que je le vois de près, je reconnais que c'est un
croyantphilosophico-allegorico-mystique,dont la dialectique est si serrée, qu'il a bientôt réduit ses adversaires au silence.
» Quant à Mirah, si elle ne m'inspirait pas tant de respect et qu'elle fût moins céleste, il y a longtemps que je me serais jeté à ses pieds et que je l'aurais suppliée de me dire franchement s'il fallait me faire sauter la cervelle. J'ai pourtant une lueur d'espoir. Cet espoir erre dans les vergers en fleurs, il sent tomber sur lui les rayons du soleil - et ne doute de rien. Mais, quand il cherche la certitude, il voit une horriblo face de Janus, qui lui jette un mauvais regard et qui se détourne de lui. Néanmoins, je reprends courage et je me dis que la vérité révaudra, que le préjugé s'évanouira, que la divinité escortée du mérite se fera sentir comme une fascination, et qu'aucune aspiration vertueuse ne sera frustrée; ce qui implique, si je ne me trompe, que la juive que je préfère me préférera. Chaque imbécile peut citer des généralités, mais l'esprit fort sait discerner les cas particuliers qu'elles représentent.
» ... Je m'imagine parfois que Mirah s'ath isle un peu cl qu'elle essaye de le dissimuler. C'est assez naturel: car elle voit la mort lente d'un frère qu'elle chérit, et elle le regarde avec des yeux si pleins d'affectueuse dévotion, que je serais tenté de désirer la place de Mordecai.
» ... Pour le reste nous sommes un peu plus gais que d'habitude . Rex Gascoigne, un jeune homme dont vous devez vous rappeler que vous admiriez la tête parmi mes esquisses, habite maintenant Londres, pas loin de chez nous, et une gentille petite sœur est venue lui tenir compagnie pondant la quinzaine dernière. Je les ai présentés tous deux à ma mère et à mes sœurs qui ont appris de miss Gascoigne qu'elle est cousine de votre duchesse de Van Dyck!!! Je mets ces trois points d'exclamation pour marquer la surprise que celle information a produite sur ma faible infel-
ligence.Ce cousinage avec la duchesse nous a été dévoilé par hasard, un jour que Mirah était à la maison avec ces dames et que Ton parlait des Mallinger. A propos! Je suis devenu si important, que je reçois des invitations de toutes parts. Gascoigne veut que j'aille avec lui, en août, au presbytère de son pore et que je visite le pays; mais je crois que mon intérêt bien compris me poussera du côté de Topping Abbey; sir Hugo m'y a invité et me propose — que Dieu le bénisse pour sa témérité ! — de faire le portrait de ses trois filles, assises sur un banc, dans le style de Gainsborough, comme il dit. Il est venu dernièrement à mon atelier et m'a fortement engagé à m'appliquer au portrait. Naturellement j'ai compris ce que cela signifiait et le voici: « Mon cher garçon, vos essais en peinture historico-poéli- » que sont tout bonnement pitoyables. Votre pinceau est » celui d'un peintre de portraits, votre idéalisme ne convien- » dra jamais pour les dieux, déesses ou héros : mais, si vous » en faites un flatteur, on pourra vous le payer d'un haut » prix. Le sort, mon bon ami, a fait de vous une roue de der- » rière, rota poster ior curras et in axe secundo. Courez donc » derrière, puisque vous ne pouvez taire autrement. »
« La bonté de sir Hugo me paraît d'autant meilleure qu'elle me vient de son affection pour vous, mon vieux camarade. Son bavardage m'amuse beaucoup. J'ai su par lui que votre duchesse de Van Dyck est allée, avec son mari, se promener en yacht sur la Méditerranée.
» Excusez la brièveté de cette lettre ; vous n'êtes pas habitué à recevoir de moi plus qu'un simple énoncé des faits sans commentaires ni digressions. Quelle chance si vous étiez revenu à l'abbaye pour le moment où j'y serai ! Mais je retournerai à Londres de temps à autre pour jeter un regard dans le Gan-Eden *. Vous voyez combien je suis
I. Le Paradis. Littéralement le Jardin d'Eden. (Soie du trad.)
fort en hébreu ! Si Mirah l'ordonnait, je serais capable de m'enfoncer encore plus bas que les racines trilittères. Ce n'est déjà plus une difficulté pour moi que les points soient ici ou là. Mais, tant que son frère vivra, je me doute bien qu'elle ne voudra pas prêter l'oreille à un amoureux, même à celui dont la chevelure ressemble à un troupeau de chèvres sur le mont Giléad, et je me flatte que, sous ce rapport, on pourrait comparer peu de têtes à la mienne. Aussi, je reste avec mon espoir, au milieu des vergers en fleurs, » Votre dévoué,
» H ANS MEYRICK. »
Quelques mois plus tôt, cette lettre aurait causé de l'irritation à Deronda ; ce roman lui aurait déplu et son malaise n eût pas été adouci par l'idée du désappointement probable de son ami. Mais, depuis mars, les choses avaient bien changé. Mirah n'était plus dans une situation dépendante vis-à-vis des dames Meyrick, et la position de Deronda avait subi un changement qui venait d'être couronné par la révélation de sa naissance. Ce que Hans appelait son espoir semblait désormais à Daniel une extravagance, et il aurait eu pitié de la souffrance de son ami, s'il avait cru cette souffrance probable. Sa plaisanterie sur Gwendolen allant naviguer sur la Méditerranée avec son mari, lui rappela l'étrange façon dont il l'avait quittée. Mais il y avait dans cette lettre une phrase qui l'inquiéta davantage. Le soupçon de Hans que Mirah dissimulait un sentiment de tristesse n'était pas selon ses désirs, et il chercha à deviner la cause de cette tristesse. Un événement pénible était-il arrivé depuis son dépari* ou était-ce seulement la crainte de cet événement ? Quelque chose lui déplaisait-il dans sa nouvelle position? Mordecai lui aurait-il fait part des espérances qu'il nourrissait sur lui, Deronda, et, avec sa nature de sensitive.
Mirah aurait-elle été blessée en découvrant que la volonté de son frère, ou sa ténacité de conviction, avait agi d'une façon coercitive sur leur amitié ? Mais il n'était pas dans le vrai quand il admettait l'idée que Mordecai avait rompu avec sa réticence caractéristique. À personne au monde il n'aurait révélé l'histoire de leurs relations ou de sa confiance dans la naissant » juive de son ami : ce n'est pas qu'il aurait cru ces sujets trop sacrés pour en parler sans une raison puissante, mais parce qu'il avait discerné que Deronda redoutait toute allusion à son extraction ; et la réserve qui avait empêché Mordecai de répondre à saqueslion sur une affaire privée de la famille Cohen était encore plus nécessaire en ce qui le regardait, et devait lui répondre de sa discrétion.
— Ezra, lui avait dit un jour Mirah, comment se fait-il que je parle continuellement à M. Deronda comme s'il élait juif?
Mordecai sourit doucement et dit :
— C'est peut-être parce qu'il se regarde comme notre frère. Mais il n'aime pas qu'on l'interroge sur sa naissance.
— Il n'a jamais connu ses parents, m'a dit M. Hans, continua Mirah, pour qui la question était nécessairement intéressante.
— Ne cherche pas à savoir de telles choses de M. Hans, dit gravement Mordecai en lui mettant la main sur la léte et en caressant les boucles soyeuses de ses cheveux, ce qu'il aimait à faire souvent. Quand Daniel Deronda voudra que nous sachions quelque chose de lui, il nous le dira lui-même.
Et Mirah se sentit réprimandée comme l'avait été Daniel, mais elle était fière d'être réprimandée par son frère.
— Je ne vois personne d'aussi grand que mon frère, ditelle à madame Meyrick, un jour que, revenant chez elle, ses pas la conduisirent à la petite maison de Chelsea. Je puis
à peine croire qu'il appartienne au même monde que les gens au milieu desquels j'ai vécu. Je vous ai dit, je crois, qu'on se serait cru dans une maison de fous. Mais, quand je suis avec Ezra, il me fait sentir que sa vie a été un grand bien, quoiqu'il ait beaucoup souffert. Ce n'est pas comme moi, qui voulais mourir parce que j'avais eu un peu de chagrin. Son âme est si grande et si pleine, qu'il n'aurait jamais appelé la mort, comme je l'ai fait. Quand je suis auprès de lui, j'éprouve la même chose que j'ai ressentie hier, lorsque je revenais fatiguée à la maison, et que je passais par le Parc, après qu'une douce pluie était tombée et que le soleil brillait sur l'herbe et sur les fleurs. Tout dans le ciel et sur la terre paraissait si pur et si beau, que la fatigue et l'inquiétude ne me semblèrent qu'une faible partie de ce qui est et que je devins plus patiente et plus riche d'espérances.
Une note mélancolique comme le roucoulement d'une tourterelle appela sur elle l'attention de la petite mère. Mirah, qui avait ôté son chapeau et arrangé les boucles de ses cheveux, était venue s'asseoir avec un air de lassitude en face de sa vieille amie, dans son attitude habituelle, les mains et les pieds croisés. A distance, on l'aurait prise pour une statue de la sérénité; mais madame Meyrick déchiffra sur son visage quelque chose comme de la souffrance réprimée, répondant à son allusion que, pour être patiente et pleine d'espoir, il fallait une influence extraordinaire.
— Auriez-vous un nouveau sujet d'inquiétude, ma chère? lui demanda madame Meyrick, en mettant son ouvrage de côté pour mieux l'examiner.
Mirah hésitait à répondre :
— Je suis trop prompte à m'inquiéter, dit-elle ; ce n'est pas bien de mettre une idée pénible dans l'esprit d'au trui, à moins que Ton ne soit sur que cela pourra empêcher
quelque chose de pire. Peut-être suis-je trop prompte à craindre?
— Oh, ma chère 1 les mères sont faites pour aimer la peine et l'inquiétude, quand il est question de leurs enfants. Est-ce parce que les leçons de chant sont un peu rares et cesseront probablement à la fin de la saison? Le succès ne vient pas du premier coup.
Madame Meyrick savait bien qu'elle ne touchait pas au sujet réel du chagrin; mais une conjecture à redresser amène plus facilement les confidences.
— Non, ce n'est pas cela, répondit Mirah en hochant doucement la tête; j'ai été un peu désappointée, il est vrai, de ce que tant de dames se soient montrées si empressées de vouloir me faire donner des leçons à leurs filles, et que je n'en aie plus rien entendu; mais peut-être, après les vacances, serai-je occupée dans quelques écoles. En outre, vous le savez, je suis aussi riche qu'une princesse maintenant. Je n'ai pas touché aux cent livres que m'a données madame Klesmer, et je n'ai plus peur qu'Ezra manque de rien à Favenir, puisque M. Deronda a dit: « Le plus grand honneur de ma vie sera que votre frère veuille bien partager avec moi ! » Oh ! non ; Ezra ni moi, nous ne pouvons craindre de manquer de nourriture ou de vêtements.
— Mais une autre crainte vous obsède, dit madame Meyrick, non sans divination, une crainte de quelque chose qui pourrait troubler votre paix intérieure. Chère enfant, ne prévoyons pas le mal, à moins que ce ne soit pour nous en garer. L'inquiétude n'est bonne à rien si elle ne peut servir à nous défendre. Avez-vous plus de motifs aujourd'hui pour être inquiète que vous n'en aviez il y a un mois?
— Oui, j'en ai, répondit Mirah. Je l'ai caché à Ezra; je n'ai pas osé le lui dire. Je vous en prie, pardonnez-moi de n'avoir pu me retenir de vous l'avouer. J'ai bien raison d'être inquiète: j'ai vu mon père il y a cinq jours!
Madame Meyrick tressaillit légèrement ; elle croisa les bras sur sa poitrine et se retint d'accabler ce père des épithètes qu'il méritait.
— Il a beaucoup changé, reprit Mirah. Avant que je le quittasse, il était déjà bien usé. Je vous ai dit que souvent il se mettait à pleurer; il était toujours surexcité d'une façon ou de l'autre. J'ai fait part à Ezra de tout ce que je vous ai raconté, et il prétend que notre père est devenu joueur. La passion du jeu exalto les gens ou les abat alternativement. Je trouvcque ses traitssont devenus plus hâves et ses vêtements déguenillés dénotent la misère. Il était avec un homme de la plus mauvaise mine qui portaitun paquet et tous deux s'empressaient de rejoindre un omnibus.
— J'espère qu'il ne vous a pas vue, mon enfant?
— Non. Je revenais de chez madame Raymond, et j'attendais pour traverser Marble-Arch. Je l'eus bientôt perdu do vue. Ce fut un moment terrible : il me semblait que j'allais recommencer mon ancienne existence et qu'elle serait encore pire qu'elle n'avait été. J'éprouvai comme une délivrance nouvelle qu'il fût passé sans savoir que j'étais là. Et pourtant, je suis peinée d'avoir eu ce sentiment ! Je me redisais ces mots, qu'autrefois j'avais prononcés dans une pièce de théâtre :
J'ai réchauffé mes mains dans le sang de mon père!
Où allait-il ? Que va-t-il devenir? 11 a pourtant une fille qui, en dépit de tout, lui appartient et qui, peut-être, pourrait empêcher le mal. Ces idées se précipitaient dans m tête etelles m'enlevèrent toute ma force. Je ne sais comment je ^ fis pour appeler un cab ; je me rappelle seulement que je me dis: « Je n'en parlerai pas à Ezra; il ne doit rien savoir! a
— Avez-vous peur de l'effrayer ? demanda madame Meyrick.
— Oui 1 et il y a encore autre chose, continua Mirah qui
DANIEL DER0NDA
hésitait, comme si elle n'osait pas continuer. J'ai besoin de vous le confier ; je ne pourrais le dire à personne qu'à vous ; je le tairais même à ma mère. ! Je suis honteuse de mon père, et, chose étrange ! cette honte est encore plus grande devant Ezra que devant qui que ce soit !
» 11 a voulu que je lui racontasse toute ma vie, et je lui ai obéi ; mais c'est toujours une souffrance pour moi que de penser qu'Ezra sait tout ce qu'a fait notre père. Et, pourrezvous le croire ? quand je m'imagine ce qui arriverait si mon père se montrait devant nous, je sens comme si un fer rouge me brûlait les entrailles. Je ne puis me faire à l'idée de voir mon père trembler devant Ezra. C'est la vérité. Aije raison? Je l'ignore ; mais ilmo semble que je ferais mieux de soutenir mon père en secret, quitte à en souffrir beaucoup afin de l'empêcher de se rencontrer avec mon frère.
— Vous devez chasser cette pensée, Mirah, répondit aussitôt madame Meyrick. Ce serait dangereux! ce serait mal! N'ayez pas de secrets de ce genre.
— Mais dois-je dire aujourd'hui à Ezra que j'ai vu notre père? s'écria Mirah d'un ton désespéré.
— Non ; je ne crois pas que ce soit nécessaire. Votre père peut partir avec les hirondelles. Il ne m'est pas démontré qu'il soit venu pour vous chercher. Vous pouvez ne plus jamais le revoir et vous aurez épargné à votre frère une anxiété inutile. Mais vous allez me promettre que, si votre père vous voit, que si de nouveau il veut s'emparer de vous, vous nous le ferez savoir à tous. Jurez-le, Mirah ; j'ai le droit de l'exiger.
La pauvre enfant réfléchit un peu; puis, mettant sa main dans celle de la petite mère, elle dit :
— Puisque vous le voulez, je vous le promets. Je supporterai ce sentiment de honte. Assez longtemps j'ai été habituée à croire qu'il me faudrait souffrir d'une peine intérieure ; mais cette honte de mon père me déchire bien plus encore,
quand je pense à la possibilité de sa rencontre avecEzra !— Elle se tut un moment eLreprit d'un ton de compassion émue : — Et nous sommes ses enfants ! Et il a été jeune comme nous! Et ma mère l'a aimé ! Hélas! je vois tout cela, et je me crois cruelle ?
Mirah ne versa point de larmes ; toujours elle avait été contraire à une semblable manifestation ; mais l'expression douloureuse de sa voix était plus intense. Madame Meyrick ne comprit pas ce sentiment filial qui avait poussé de si fortes racines en dépit des mortelles offenses qu'avait endurées la jeune fille. Elle concevait la pitié sans bornes et la honte d'une mère pour un fils réprouvé; mais elle voyait avec impatience ce qu'elle considérait comme une susceptibilité exagérée, en faveur de ce père qu'elle aurait volontiers confié aux soins d'un geôlier. Toutefois, la promesse de Mirah était une sécurité contre sa faiblesse.
Si l'on avait demandé à Mirah le motif de sa tristesse cachée que Hans avait devinée, elle n'aurait pu l'attribuer qu'à cet incident ; mais il est certain que la première raison de son malaise et de son changement d'humeur avait Hé la manière d'être de Gwendolen pendant sa visite, qu'elle n'avait faite évidemment que pour lui poser sa question sur Deronda. Elle n'avait parlé à personne de cette visite ; mais le souvenir qu'elle en gardait avait fait naître en son àme une nouvelle susceptibilité, que, d'abord, elle n'avait pas eue sur les relations de Deronda avec cette société qu'elle avait pu fréquenter sans lui appartenir. Elle ne pouvait penser sans peine que Daniel était peut-être entraîné en sentiment et en action dans ses rapports avec une femme comme Gwendolen, qui lui devenait de jour en jour plus antipathique. La première occasion qu'elle eut de s'en apeicevoir fut insignifiante, mais assez forte cependant pour préparer sa nature délicate à ressentir plus vivement ce qui arriva par la suite.
Ce tut lorsque Anna Gascoigne, en visite chez les Meyrick, fut amenée à parler de sa parenté avec madame Grandcourt. La visite avait été préparée de façon à ce qu'Anna pût voir Mirah. Les trois sœurs étaient à la maison avec leur mère, et il y eut naturellement un débordement de causerie entre ces six femmes, que la présence d'un homme ne gênait pas. Anna se sentait à l'aise avec les demoiselles Mcyrick, qui savaient ce que c'était que d'avoir un frère et d'être généralement regardées comme de minime importance dans le monde. Les Meyrick lut semblèrent d'une adresse presque alarmante, et elle les consulta longuement sur la manière d'élever Lotta, car elle se disait la moins habile de la maison. Mirah étant venue se joindre à ce groupe, ce fut comme un bouquet complet de jeunes figures autour de la table à thé.
— Jugez de notre surprise, Mirah, dit Kate. Nous parlions de M. Deronda et des Mallinger, et il se trouve que miss Gascoigne les connaît !
— Je ne les connais que par ouï-dire, répondit Anna encore un peu émue de l'apparition de la jolie juive dont on lui avait tant parlé, et qui était une nouveauté pour elle. Je ne les ai même pas vus. Mais il y a quelques mois,ma cousine a épousé le neveu de sir Hugo Mallinger, M. Grandcourt, qui est venu s'installer à Diplow, près de chez nous, à la place de sir Hugo.
— Vraiment ! s'écria Mab en frappant des mains. Il arrivera quelque chose. Madame Grandcourt — la duchesse de Van Dyck, — est votre cousine ?
— Oui; j'ai été sa demoiselle d'honneur, répartit Anna. Sa mère et la mienne sont sœurs. Ma tante avait quelque fortune; mais, l'année dernière, maman et elle perdirent tout ce qu'elles avaient hérité de leur père. Papa est ecclésiastique, vous le savez, et, comme tel, la différence pour nous ira pas été grande, si ce n'est que nous n'avons plus d'équi-
page et que nous ne donnons plus de grands dîners ; ce que, pour ma part, je préfère. Mais ce fut bien triste pour la pauvre tante Davilow; car elle ne pouvait demeurer avec nous, ayant quatre filles, sans compter Gwendolen. C'est bien heureux que ma cousine ait épousé M. Grandcourt. que Ton dit si riche.
—Oh ! cette découverte de parenté est curieuse, dit Mab. Je suis sure qu'il en résultera quelque chose d'étonnant ; mais je ne puis dire quoi.
~ — Ma chère Mab, dit Amy, les feuilles produisent les branches. Ces choses-là arrivent tous les jours.
— Dis-moi donc, Amy, je te prie, pourquoi tu prétends que le nombre neuf est cabalistique? reprit Mab. Il arrive aussi tous les jours, n'est-ce pas ? — N'importe, miss Gascoigne, continuez, s'il vous plaît. — Et M. Deronda? — Avcz-vous jamais vu M. Deronda ? — Parlez-nous de lui.
— Non, je ne l'ai pas vu, répondit Anna: mais il était à Diplow avant 1 - mariage de ma cousine, et j'ai entendu ma tante parler de lui à papa. Elle s'exprimait à peu près comme vous sur son compte. Elle disait que M. Deronda demeurait chez sir Hugo Mallinger et qu'il était très beau. Vous pensez que Ton s'occupe beaucoup de tous ceux qui viennent du côté de Pennicote où il y a si rarement du nouveau. Je me rappelle encore que lorsque je demandai à Gwendolen ce qu'elle pensait de M. Deronda, elle me répondit : « N'en parlons pas, Anna. Tout ce que je sais, c'est qu'il a des cheveux noirs! » Telle fut sa singulière réponse ; elle est si spirituelle ! Il est vraiment étonnant que je sois venue ici pour entendre parler de tout cela parce que M. Hans connaît Hex, et que de cette manière j'ai eu le plaisir de vous connaître.
— Le plaisir est de notre côté, répondit madame Meyrick ; mais ce qui aurait été plus étonnant, c'est que vous
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vinssiez dans culte maison sans entendre parler do M. Deronda, n'est-ce pas Mirah?
Mirah sourit pour approuver, mais ne trouva rien à dire. Un mécontentement inexprimable s'était emparé d'elle en entendant cet amalgame de noms et d'images.
— Mon fils appelle madame Grandcourt la duchesse do Van Dyck, continua madame Meyrick en se tournant du côté d'Anna, parce qu'il la trouve remarquablement belle et digne de servir de modèle a un peintre.
— Oui, dit Anna, Gwendolen a toujours été bien belle. Les hommes sont fous d'elle. C'est une pitié, car elle fait bien des malheureux !
— Kl comment trouvez- vous M. Grandcourt, l'heureux époux? demanda madame Meyrick, qui s'était intéressée autant que ses filles aux allusions sur les vicissitudes de l'existence d'une veuve et de ses enfants.
— Papa a approuvé Gwendolen de l'accepter, et ma tante dit qu'il est très généreux, repartit Anna, avec la vertueuse intention d'imposer silence à ses propres sentiments, mais incapable de résister à la rare occasion do s'exprimer librement. Moi, je ne le crois pas très poli; il est orgueilleux et pus aussi aimable que Gwendolen. Je ne sais pas, mais il me somblc qu'un autre mari, plus jeune et plus galant, lui ; niait mieux convenu. Peut-être aussi pensons- nous plus mal des autres, parce que nus avoons un frère qui nous paraît meilleur qu'eux 1
— Attendez que vous ayez vu M. Deronda, dit Mab en faisant un mouvement de tête significatif. Aucun frère ne peut lui être comparé.
— Nos frères peuvent faire de très bons maris, s'écria Kate, quoiqu'ils ne soient pas comme M. Deronda. Aucune femme n'est digne de l'épouser.
— Aucune femme ne devrait vouloir l'épouser, dit Mab
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avec indignation. Moi, je ne le voudrais jamais. Qui a jamais pensé à le marier?
— Moi, répondit Kate. Quand j'ai dessiné une noce pour un frontispice de « Cœur et diamants », je l'ai pris pour modèle de mon fiancé, mais je n'ai pas réussi à faire une femme digne de lui.
— Alors tu aurais dù voir madame Grandcourt, objecta madame Meyrick. Hans dit que, quand elle est à côté de M. Deronda, ils se valent. Elle est grande et belle. Mais vous la connaissez, Mirah, vous pouvez nous la décrire. Que pensez-vous de madame Grandcourt?
— Elle ressemble à la princesse d'Éboli dans Don Carlos, dit Mirah, poursuivant en esprit une association qui n'était pas intelligible pour ses auditrices.
— Votre comparaison est une énigme pour moi, ma chère, lit madame Meyrick en souriant.
— Vous avez dit que madame Grandcourt est grande el belle, reprit Mirah un peu plus pale; c'est parfaitement vrai.
L'œil scrutateur de madame Meyrick découvrit quelque chose qui n'était pas habituel : mais elle l'expliqua aussitôt. Les belles dames blessaient souvent Mirah avec leurs caprices de manières et d'intentions.
— Madame Grandcourt avait eu l'idée de prendre des leçons auprès de Mirah, dit madame Meyrick à Anna; mais bien des dames ont parlé de prendre des leçons qui n'en ont pas trouvé le temps. Les dames à la mode ont tant à faire !
La conversation continua sans qu'il fût question davantage de la princesse d'Éboli. Cette comparaison avait échappe à Mirah sous la pression d'une angoisse qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait ressenti jusque-là. Dès le commencement, cet entretien avait ravivé en elle des impressions désagréables, et la suggestion de madame Meyrick,